Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
E2 - "La conférence communiste internationale et les problèmes de l’Internationale", par Louis C. FRAINA, secrétaire du Communist Party of America, (The Communist) - 1er mai 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 24 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LA CONFÉRENCE COMMUNISTE INTERNATIONALE ET LES PROBLÈMES DE L’INTERNATIONALE  [1]

par Louis C. Fraina, secrétaire international du Communist Party of America

Un aspect vital des thèses adoptées à la conférence est qu’elles fournissent un matériel pour répondre à bien des problèmes qui agitent aujourd’hui l’Internationale. Entre autres : 1) le syndicalisme, 2) les fonctions d’un parti politique révolutionnaire, 3) les communistes resteront-ils dans les vieilles organisations opportunistes, pour "capturer" le parti, ou les scissionneront-ils ? 4) la base d’admission dans l’Internationale communiste.

1. La scission dans le parti communiste d’Allemagne [2] constitue fondamentalement le produit de conceptions opposées du syndicalisme. Le comité central du parti est partisan de travailler à l’intérieur des vieux syndicats — "boring from within" [3] et rejette absolument l’agitation en faveur de la construction d’unions industrielles. L’opposition préconise une lutte intense contre les syndicats, considérant la destruction de leur puissance comme indispensable à la révolution prolétarienne, appelant à l’agitation en faveur d’unions industrielles et à leur construction. (L’opposition rejette cependant les conceptions non-politiques et non-communistes des I. W. W., concevant l’action de masse, les soviets et la dictature du prolétariat comme les moyens de la conquête du pouvoir). Sur cette question du syndicalisme, le comité central du parti communiste d’Allemagne a une position évasive, d’hésitation et de compromis justifiant sa politique de "boring from within" par l’argument selon lequel les syndicats ont dans leurs rangs le gros des masses prolétariennes et le parti communiste ne doit pas s’ "isoler" lui-même des masses — un argument familier à tous ceux qui ont étudié le mouvement américain, britannique et russe puisque répété si souvent par les mencheviks et les conciliateurs [4]. Cette tendance au compromis s’exprime sous une autre forme dans la participation du parti communiste (comité central) aux Betriebsräte formés par le gouvernement et sous son contrôle direct après la dissolution des Betriebsräte militants formés pendant la révolution ; et la participation à ces organismes gouvernementaux est justifiée par l’argument qu’ "il ne faut pas nous isoler des masses". Le comité central explique en outre que, l’Allemagne étant en révolution, il est futile de développer un programme de lancement de formes nouvelles d’organisations industrielles qui nécessiterait nombre d’années pour sa réalisation, empêchant ainsi le développement de l’unionisme industriel au lieu de le faciliter, et, comme sur les autres problèmes, considère le moment de la lutte et s’adapte à ses exigences : l’accent varie en même temps que les conditions. L’agitation en faveur de l’unionisme industriel se justifie pourtant en elle-même, même si aucune organisation réelle ne devait se matérialiser, en ce sens qu’il est impératif de briser la confiance du prolétariat dans les syndicats et dans l’appareil des syndicats comme moyen d’action révolutionnaire. Aux États-Unis, qui ne sont pas en révolution, il est plus nécessaire qu’en Allemagne de mettre l’accent sur les aspects d’organisation du syndicalisme industriel. Le défaut de cette politique syndicale — et c’est au moins sous forme de tendance une politique de compromis — est prouvé par la participation aux Betriebsräte du gouvernement. La lutte contre les syndicats de métier et pour l’unionisme industriel (même si de nouvelles organisations ne devaient jamais se matérialiser) constitue un facteur nécessaire dans le développement de la conscience révolutionnaire et de la lutte. La conférence de l’Internationale communiste, dans sa thèse sur l’unionisme, a répondu définitivement à ce problème.

2. Un autre problème fondamental concerne la fonction d’un parti politique révolutionnaire — du parti communiste. Deux tendances apparaissent :

a) celle que représente le British Socialist Party (héritage spirituel du socialisme modéré de la II° Internationale) qui maintient que le parti politique ne doit pas "dicter" au mouvement économique, aux syndicats, de commencer l’action et des grèves générales politiques, le parti communiste remplissant seulement des fonctions d’agitation ;

b) celle que représente (mais encore seulement sous forme de tendance) l’opposition dans le parti communiste d’Allemagne, qui maintient que les syndicats (unions) révolutionnaires sont les égaux du parti politique, surestimant les organisations industrielles — une conception qui, sous forme de tendance, surtout quand elle s’accompagne du rejet de l’utilisation révolutionnaire du parlementarisme, va directement dans les sens de l’élimination du parti politique. Or c’est une conception bolchevique (et communiste) fondamentale que le parti politique est le fer de lance du mouvement révolutionnaire, dominant et décisif dans la lutte révolutionnaire pour le pouvoir. La thèse sur les social-patriotes et l’unité adoptée à la conférence propose quatre principes fondamentaux sur la base desquels les groupes communistes qui se trouvent encore dans les vieilles organisations opportunistes devraient s’unir, et le premier est que "l’action de masse est le moyen fondamental pour la prise du pouvoir — le parti communiste comme le facteur unificateur et dirigeant dans l’action de masse" [5].

3. La conférence a catégoriquement rejeté la conception de l’ "unité du parti" — une conception qui dégrade l’initiative et l’audace révolutionnaires, et qui, en ce moment, empêche l’organisation d’un parti communiste en France et en Espagne et retient encore dans le parti des traîtres à la révolution, des indépendants de gauche d’Allemagne. En Espagne et en France, la gauche veut "capturer" le parti socialiste au moyen de sa transformation interne. Le combat des communistes dans un vieux parti devient absurde quand il permet que l’ "unité du parti" pénètre leur conscience ; et il ne peut pas non plus devenir un mouvement pour "capturer" le parti, affaiblissant ainsi la lutte pour capturer les masses révolutionnaires dans le parti. L’appareil de l’ancien parti ne peut jamais devenir un instrument adéquat pour exprimer nos aspirations et notre tactique communistes ; le simple fait d’une scission, d’une rupture décisive avec le vieux parti, et la création d’un parti nouveau constituent en eux-mêmes un facteur considérable de développement de l’idéologie et de la pratique révolutionnaires. L’idéologie de la "capture" du parti s’identifie en général à celle de l’ "unité du parti", et toutes deux sont de tendance menchevique. Persister dans la lutte pour "capturer" le parti et éviter une scission signifie prendre le moyen pour la fin et conduit à compromettre nos objectifs révolutionnaires : la "capture" d’un parti qui garderait dans ses rangs le centre (et peut-être la droite) est contraire à la pratique révolutionnaire sans compromis. Notre ennemi le plus dangereux est le centre : la "capture" d’un parti (ou son idéologie) signifie accord et unité avec le centre, tandis que la scission signifie séparation immédiate et rigoureuse d’avec le centre. La conférence, dans sa thèse sur les social-patriotes et l’unité, a souligné la nécessité d’une séparation rigoureuse des communistes d’avec les social-patriotes et les opportunistes, pressant les groupes communistes qui sont encore dans les vieux partis de scissionner et de s’unir dans le parti communiste — le concept d’ "unité du parti", que certains communistes continuent à chérir, est autant que le réformisme et le parlementarisme un aspect de l’idéologie petite-bourgeoise du socialisme modéré. La conception de 1’ "unité du parti" domine le parti socialiste d’Italie, empêchant l’exclusion des social-patriotes et des opportunistes, empêche même de soumettre à la discipline les parlementaires qui trahissent ouvertement les aspirations et la pratique révolutionnaires du parti. Cette situation a peut-être en Italie des raisons immédiates et particulières ; mais elle constitue aussi un sérieux défaut causé dans une large mesure par la conception de l’ "unité du parti" [6].

4. Un des problèmes les plus importants et les plus immédiats est la base d’admission dans l’Internationale. On peut poser le problème ainsi : des partis ou des groupes communistes dans presque tous les pays ont adhéré à la III• Internationale ; mais la vieille Internationale ayant maintenant volé en éclats, des partis socialistes, dans quelques-uns de ces pays, cherchent a être admis dans l’Internationale communiste — les indépendants de gauche en Allemagne, l’Américain Socialist Party, la gauche de 1’I. L. P. en Angleterre, le parti socialiste d’Espagne et d’autres qui peuvent chercher à être admis comme le parti socialiste français (majoritaires Longuet), etc... Que faudra-t-il en faire ? L’esprit des décisions et des thèses de la conférence est qu’il faut fermer à clef la porte de l’Internationale communiste pour l’interdire à ces éléments hésitants du centre, indésirables. Cette réponse au problème est soulignée par deux déclarations publiées récemment par le comité exécutif de l’Internationale à Moscou, adressée l’une au parti social-démocrate indépendant d’Allemagne [7], l’autre au parti socialiste de France, dans laquelle ces organisations sont sévèrement condamnées, et prévenues qu’elles se trompent si elles s’imaginent pouvoir entrer dans l’Internationale communiste sans s’être épurées elles-mêmes des social-patriotes et des social-traîtres. Imaginons que le parti socialiste de France soit admis à l’Internationale communiste sans s’être lui-même épuré du centre et de la droite de Jean Longuet aussi bien que de Marcel Cachin ! [8] La sympathie pour la révolution russe, la décision de rejoindre l’Internationale communiste ne suffisent pas ; il faut accepter les principes et la pratique révolutionnaires. Imaginons que l’American Socialist Party soit admis dans l’Internationale communiste, alors qu’il rejette les principes fondamentaux du communisme — l’action des masses, les soviets et la dictature du prolétariat ; et alors qu’il est encore dirigé par Morris Hillquit, Victor Berger, Meyer London, Seymour Stedman [9], et toute l’infinie variété de ses opportunistes et social-patriotes ! Sur cette question, l’Internationale communiste agira sans ménagements, brutalement ; elle résoudra le problème par l’exclusion rigoureuse, en pratiquant la dictature de ses aspirations et de sa pratique révolutionnaires.

La conférence s’est tenue à un moment d’intense agitation dans l’Internationale, à un moment où de sérieux problèmes de politique immédiate et de pratique exigent d’être pris en considération et résolus. La façon dont la conférence les a abordés la place définitivement dans l’aile gauche de l’Internationale — un fait d’une énorme importance dans le développement de notre mouvement [10].