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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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E4 - Le British Socialist Party contre le bureau d’Amsterdam. Lettre à Rutgers - 6 mai 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 24 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LE BRITISH SOCIALIST PARTY CONTRE LE BUREAU D’AMSTERDAM [1]

(6 mai 1920)

Cher Camarade [2],

Votre lettre aux communistes de Grande-Bretagne sur la question de l’affiliation au Labour Party britannique [3] a été étudiée avec attention par le comité exécutif du B. S. P.

Vous affirmez (point 1) que : "Conformément à la résolution adoptée en février à la conférence d’Amsterdam, des communistes ne devraient pas être affiliés, directement ou indirectement, à des organisations politiques qui acceptent les principes de la II° Internationale. En Angleterre, le Labour Party est évidemment une organisation de ce type".

Cette position n’exprime absolument pas la situation réelle dans notre pays. Si le Labour Party était un parti politique au sens ordinaire du terme, composé seulement ou même en grande majorité par des adhérents individuels, la question de notre affiliation au Labour Party ne se poserait peut-être pas. Mais tel n’est pas le cas. Le Labour Party est une fédération de syndicats et d’organisations socialistes ; le nombre de ses adhérents individuels est infime à côté de celui de ses membres par affiliation ; il est l’expression, dans le domaine politique, de l’activité de la classe ouvrière dans ses syndicats. De ce fait, toutes les nuances des opinions qui existent dans la classe ouvrière y sont représentées. Surtout, il englobe la vaste masse nébuleuse de pensée indéfinie, inconsistante, non cristallisée, qui constitue la réelle expression politique de la classe ouvrière en Grande-Bretagne à l’étape actuelle de son développement. C’est seulement dans un passé très récent que cette classe ouvrière a été amenée à secouer sa croyance jusque-là aveugle et irraisonnée dans le libéralisme bourgeois.

Le problème est d’accéder à l’intelligence, de gagner la confiance de la classe ouvrière, car, vous en conviendrez, aucune révolution n’est possible sans son soutien moral, sinon actif. Tout cela s’applique exclusivement à la masse des membres du Labour Party. Nous sommes opposés autant que vous l’êtes à ses actuels dirigeants réactionnaires. Mieux encore, nous ne concevons pas le Labour Party comme l’unique champ de notre bataille, mais seulement l’une des avenues nous permettant d’atteindre la classe ouvrière organisée.

Vous voyez dans cette politique deux graves dangers. Un, que les dirigeants du Labour Party, si ce dernier l’emporte, trahissent les ouvriers de la même façon qu’Ebert et Noske l’ont fait en Allemagne. L’autre, que la venue au pouvoir d’un gouvernement du Labour conduise sous le drapeau du communisme. Et vous avez l’air de penser que nous isoler aujourd’hui, nous tenir à l’écart des ouvriers dans leurs luttes, et nous contenter de les mettre en garde par avance les aidera à s’unir. Nous n’avons aucune illusion en ce qui concerne les actuels dirigeants réactionnaires du Labour Party. II n’est cependant pas du tout certain que les événements suivront ici le même cours qu’en Allemagne, pas plus qu’en Allemagne ils ne se sont déroulés comme en Russie. De toute façon, vous pouvez être certain que nos Noske à nous ne trouveront pas d’opposants plus forts et plus acharnés que dans les rangs même de ce Labour Party dont vous voudriez nous exclure. Abdiquerons-nous d’avance notre rôle de direction en faveur d’autres qui seraient plus que nous en contact avec les réalités, mais ne seraient pas communistes ? Si vous doutez de la confiance que nous avons dans les instincts de classe des ouvriers britanniques, regardez la carrière de tous les dirigeants du Labour qui, au cours des six dernières années, ont accepté des fonctions gouvernementales. Barnes, Roberts, Wardle, Parker [4] — où sont-ils ? Les ouvriers n’ont plus besoin d’eux désormais. Ce ne sont pas ces gens qui ont quitté le Labour Party, c’est le Labour Party (ou plutôt sa base) qui les a chassés. Henderson, Clynes et Brace [5] ont réussi à se sauver en démissionnant, les deux derniers sur sommation expresse de la conférence du Labour Party. Si nous étions à l’extérieur du Labour Party, nous n’empêcherions certainement pas l’arrivée des Noske, mais nous taririons sans aucun doute une source de l’influence communiste qui pourrait servir contre eux à un moment critique.

Le deuxième danger que vous mentionnez tient pour acquise la venue prochaine au pouvoir du Labour Party. Il existe certes des signes en ce sens, mais là encore nous vous mettons en garde contre le danger de dresser une analogie britannique sur un précédent allemand. Même si ce que vous attendez se produisait et que s’installe un gouvernement travailliste, il n’y aura pas de catastrophe, comme vous le supposez. Aucune faillite du Labour Party, aussi totale soit-elle, ne nous entraînera avec elle, car nous avons trop clairement défini notre position, ainsi que le prouve notre résolution de la conférence de Pâques :

"La conférence du B. S. P., face aux résultats électoraux récents du Labour Party, rappelle à la classe ouvrière que la simple augmentation numérique du groupe parlementaire, voire la formation d’un gouvernement du Labour, ne feront pas avancer la cause ouvrière tant que l’action politique du Labour n’est pas consciemment et délibérément révolutionnaire, c’est-à-dire tant qu’elle ne vise pas consciemment et délibérément le renversement du système capitaliste. Déjà certains secteurs de la classe capitaliste et leurs organes de presse, réalisant la possibilité d’une victoire du Labour aux élections, cherchent à saper et annuler les conséquences d’un tel événement en reconnaissant au Labour "la capacité de gouverner", espérant ainsi flatter les ouvriers et les inciter à gaspiller leurs forces en vains efforts pour "gouverner" sur le modèle capitaliste. Déjà, certains dirigeants du Labour se considèrent comme des ministres en puissance et cherchent à entraîner les ouvriers sur la voie désastreuse du compromis avec le capitalisme. Cette conférence déclare que toutes ces tentatives pour émousser le tranchant révolutionnaire de l’action politique conduiraient inéluctablement, au cas où elles réussiraient, à la réaction, et presse les travailleurs de ne soutenir que les candidats qui s’engagent à utiliser l’arme politique seulement comme un moyen de mener plus vigoureusement la lutte révolutionnaire de classe et d’instaurer la dictature du prolétariat en abolissant le système capitaliste."

Vous prévoyez en outre un reflux des ouvriers vers la droite qui résulterait de la faillite d’un gouvernement du Labour. Nous croyons au contraire plus vraisemblable une poussée à gauche, et nous pensons qu’il serait faux, par rapport à tous nos principes, de permettre que se produise un tel mouvement sans que nous soyons à la fois dedans, et l’un de ses éléments.

Vous cherchez à transformer en une question de principe ce qui n’est qu’une simple question de tactique. Sur le point IV, vous dites : "Dans la mesure où nous sommes d’accord avec ceux des communistes d’Angleterre qui sont opposés à la participation au Labour Party, nous pensons qu’ils ne devraient pas renoncer à leur attitude au nom de l’unité. Autant nous serions heureux de voir un parti communiste unifié en Angleterre, autant nous pensons qu’il serait préférable de repousser à plus tard cet idéal que de se compromettre sur les points essentiels".

En réponse à une lettre lui demandant son opinion sur le mouvement vers l’unité communiste dans ce pays, le camarade Lénine a répondu : "Le parti communiste est le problème suprême, tous les autres problèmes sont secondaires". Mais tel n’est pas l’avis du comité exécutif du sous-bureau d’Amsterdam. Vous préféreriez le report indéfini de l’unité communiste plutôt que d’accepter une attitude particulière sur une question de tactique. Nous sommes radicalement en désaccord avec vous là-dessus. Pour le B. S. P., la question du parti communiste est le problème suprême, maintenant comme avant. Dans son désir de réaliser l’unité, le B. S. P. a fait concession sur concession, abandonnant finalement la question de l’affiliation au Labour Party, à condition que la non-affiliation ne soit pas imposée d’avance au parti communiste comme une base immuable à respecter en tout temps et toute circonstance. Ce faisant, nous n’abdiquions aucune de nos convictions, car nous étions convaincus que les nécessités du mouvement révolutionnaire obligeraient finalement notre parti communiste à se rallier là-dessus à notre point de vue. Nous pensions aussi qu’il ne fallait pas traiter trop à la légère et par le mépris l’appel de la III° Internationale à l’unité communiste, et nous étions prêts à céder sur nombre de points que nous estimons importants pour parvenir à cet objectif. L’obstacle à l’unité communiste en Grande-Bretagne n’est pas le point de vue du B. S. P. vis-à-vis de l’affiliation au Labour Party ; il est dans la détermination d’autres groupes à priver les membres du parti communiste du droit d’élaborer leur tactique en liant délibérément et définitivement les mains du parti avant même qu’il soit formé. Le B. S. P. ne peut en aucun cas être d’accord avec une telle politique.

Vous ne voyez pas la situation de ce pays dans sa véritable perspective. Vous vous représentez une Grande-Bretagne qui n’existe pas. Vous imaginez des comités ouvriers surgissant partout avec des milliers de membres, tous communistes et dirigés par des communistes, n’attendant qu’un mot pour arracher des mains sans force de la bureaucratie syndicale l’organisation des ouvriers. Et vous vous imaginez qu’on arrachera de la même façon l’initiative au Labour Party. Nous devons à notre grand regret vous dire que vous êtes mal informés et dans l’erreur. La classe ouvrière britannique se mettra en mouvement — n’ayez à ce sujet aucune crainte. Mais elle le fera à travers ses propres institutions, et mue par l’expérience accumulée de son propre passé historique. Nous nous proposons d’être avec elle, et même de partager avec elle les conséquences de ses erreurs. Pour être des révolutionnaires, nous n’en sommes pas moins réalistes. Vos théories pourraient seulement aboutir à la formation d’une "gauche de la gauche", rien de plus. Que ceux qui en ont envie suivent ce chemin. Pour nous nous resterons avec la masse des ouvriers, où qu’ils soient — même dans le Labour Party en les aidant dans leurs luttes, en leur soulignant leurs erreurs, en combattant l’influence de leurs dirigeants opportunistes et en cherchant toujours à les inspirer par nos idéaux communistes.

Ayant ainsi exposé la position du B. S. P., nous souhaitons en conclusion protester contre l’intervention arbitraire du sous-bureau d’Amsterdam dans une question de toute façon étrangère au mandat que lui a confié la III° Internationale. La fonction du sous-bureau consiste à aider les partis communistes d’Europe occidentale par la diffusion systématique de littérature et d’information. Elle n’est pas de poser des règles ni d’édicter des réglementa concernant la politique à suivre ou de donner des instructions quant aux tactiques particulières à appliquer par chaque parti communiste. La conférence d’Amsterdam en février n’était de toute façon pas représentative, et comme l’explique le compte rendu officiel de ses travaux publié dans le Bulletin n° 2, "les thèses et résolutions votées n’ont qu’un caractère provisoire". Néanmoins, les mêmes thèses et résolutions (adoptées à plusieurs reprises avec l’appoint des voix d’un représentant d’une section allemande qui avait déjà été exclue de la III° Internationale) sont présentées comme "l’attitude du bureau vis-à-vis des groupes et partis communistes adhérents à la III° Internationale". Les grands services rendus par le bureau aux organisations de la III° Internationale dans les limites de son mandat, sont annulés Par son intervention arbitraire dans une question de tactique de parti sur laquelle il n’a aucune juridiction, et qui, étant donné le caractère incomplet de sa connaissance des conditions locales, est nécessairement partielle. Contre une ingérence aussi inadmissible, nous voulons protester avec la plus grande énergie.

Fraternellement vôtre :

Le comité exécutif du B. S. P.