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E9 - Questions brûlantes d’actualité pour le mouvement international, par G. Zinoviev. Le 2e congrès de l’Internationale communiste et ses tâches - 14 juin 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 24 mars 2019

par ArchivesAutonomies

QUESTIONS BRULANTES D’ACTUALITÉ POUR LE MOUVEMENT INTERNATIONAL  [1]

Le 2° congrès de l’Internationale communiste et ses tâches

(14 juin 1920)

Plus d’une année s’est écoulée depuis le congrès de fondation de l’Internationale communiste. Au cours de cette année, le mouvement communiste s’est extraordinairement renforcé dans le monde entier. Dans presque tous les pays où la classe ouvrière existe et lutte, nous avons maintenant une presse communiste à grande diffusion et des organisations communistes aux ramifications multiples. Le mouvement communiste se trouve quotidiennement confronté à des problèmes nouveaux et toujours plus complexes. Aussi l’Internationale communiste est-elle devant la nécessité de convoquer son 2° congrès, lequel sera — on peut l’affirmer — véritablement un congrès mondial des prolétaires les plus avancés. A ce 2° congrès, il nous faudra tirer le bilan de cette période riche en expériences qui s’étend du printemps de 1919 à l’été 1920. Il nous faudra donner au prolétariat mondial une réponse parfaitement exacte et précise à toutes les questions brûlantes du mouvement.

Pour donner aux travailleurs de tous les pays la possibilité de choisir définitivement leur camp, MM. les social-traîtres ont également et comme un fait exprès fixé au 31 juillet 1920 la date de leur congrès — du congrès de la II° Internationale qui doit se tenir à. Genève. Nous voulons espérer que M. Huysmans et ses camarades de combat n’auront pas à repousser une fois de plus le congrès de la II° Internationale.

Il y a environ six mois, ces messieurs avaient déjà tout mis en œuvre pour convoquer le congrès de la II° Internationale. On avait déjà envoyé les invitations, décidé de l’endroit où il devait se tenir quand, brusquement, Huysmans et compagnie repoussèrent le congrès de façon tout à fait inattendue [2]. La cause en est aujourd’hui très claire. Huysmans et compagnie venaient d’apprendre que les indépendants allemands avaient l’intention de quitter le navire en perdition de la II° Internationale. Ils subodoraient que les socialistes français envisageaient de les imiter. Et ces messieurs crurent sage d’ajourner leur congrès. Huysmans pourrait connaître aujourd’hui bien des surprises analogues, et cela nous inquiète. Il est vrai que plus personne ou presque n’est susceptible de sortir de la II° Internationale. Néanmoins ces messieurs ne sont pas à l’abri d’autres surprises désagréables.

Il serait profondément regrettable que les Huysmans soient à nouveau contraints d’ajourner leur congrès. Pour la clarté, pour la leçon de choses que cela donnerait, nous souhaitons sincèrement que, parallèlement au congrès mondial de la III° Internationale, se tienne au moins un semblant de congrès de la II° Internationale. A l’ordre du jour du congrès que les Huysmans ont convoqué à Genève se trouvent des questions comme la dictature et la démocratie, les méthodes de lutte pour le socialisme, etc. II serait extrêmement souhaitable que sous les yeux des travailleurs du monde entier se déroulent deux congrès, afin que les prolétaires de tous les pays aient devant eux deux orientations précises, claires, cohérentes, qui permettent la comparaison et lui imposent un choix sans retour entre l’un et l’autre camp.

Les éléments centristes ne sont pas les seuls à avoir quitté la II° Internationale et à continuer de le faire ; il y a également les opportunistes qui, eux, voient plus loin, flairant de quoi demain sera fait et comprennent que, s’ils veulent garder quelque influence sur la classe ouvrière, il leur faut au moins faire semblant de se délimiter de la sale Internationale des traîtres et des assassins.

Comme chacun le sait, ont quitté la II° Internationale en l’espace de quelques mois à peine les partis suivants :

1 - Les indépendants allemands.

2 - Le parti socialiste unifié de France.

3 - Le parti travailliste indépendant d’Angleterre (I. L. P.).

4 - Le parti socialiste de Suisse.

5 - Le parti socialiste d’Amérique.

6 - Le parti socialiste d’Espagne.

Parmi les dirigeants de ces partis prédominent les éléments centristes qui, pour l’essentiel, oscillent entre la II° et la III° Internationale, c’est-à-dire entre la bourgeoisie et le prolétariat. Mais un exemple de retrait de la II° Internationale couronne tout : celui du parti des mencheviks russes. Dans ce numéro de l’Internationale communiste nous publions un extrait du procès-verbal sténographique officiel du soviet de Moscou des députés d’ouvriers et de soldats de l’Armée rouge, lequel contient la déclaration faite officiellement par le chef de file des mencheviks russes, D. Martov, qui annonce de façon catégorique que son parti quitte la II° Internationale [3]. Le fait que les mencheviks quittent la II° Internationale n’a pas grande importance pour le destin des ouvriers russes. L’influence des mencheviks russes est insignifiante dans le prolétariat russe. Mais c’est en tant que symptôme de la décomposition de la II° Internationale que même ce départ des mencheviks russes revêt, à n’en pas douter, une grande importance. Des camarades en provenance de différents pays nous ont souvent raconté que MM. Branting, Scheidemann, Renaudel, Huysmans, Henderson, s’étendaient longuement sur ce sujet dans les réunions ouvrières, affirmant que le véritable mouvement ouvrier en Russie n’est pas représenté par le parti des communistes mais... par celui des mencheviks, et rappelant avec fierté que le parti des mencheviks est un adhérent fidèle de la II° Internationale. Et voilà que MM. les social-traîtres sont maintenant privés même de cette "justification". De la II° Internationale est encore sorti (ou du moins à moitié) le Bund polonais dont le principal dirigeant est l’opportuniste bien connu V. Medem [4]. Mais la conférence de toutes les organisations du Bund actives en Russie soviétique a récemment adopté à une écrasante majorité une longue résolution qui proclame sa solidarité avec la III° Internationale.

Qui est donc resté dans la II° Internationale ? Si l’on nous demandait de citer les trois noms qui symbolisent le mieux aujourd’hui l’activité de la II° Internationale, nous ne pourrions que nommer Pilsudski, Noske et Branting.

Josef Pilsudski, l’assassin des ouvriers polonais et russes, l’agent stipendié des banquiers français, qui fait maintenant la guerre aux ouvriers et paysans russes et ukrainiens, est le père et l’inspirateur réel de ce parti polonais "socialiste" que représente à l’exécutif de la II° Internationale M. Daszinski. Les ouvriers du monde entier — et, nous osons l’espérer, jusqu’aux ouvriers membres de ce parti ouvrier belge que dirige encore M. Huysmans — haïssent le bourreau Pilsudski, que la Bourse française a chargé de la plus répugnante mission. Mais ces ouvriers ne savent malheureusement pas tous que ce répugnant agent de la plus répugnante des cliques de banquiers est aussi actionnaire de la société anonyme de Huysmans qu’on appelle "II° Internationale".

Branting est, quant à lui, un dirigeant généralement reconnu de la II° Internationale, il a été nommé premier ministre de Suède. Le roi de Suède et la bourgeoisie suédoise ont trouvé que Branting, le chef de file de la social-démocratie suédoise, était bien le meilleur chien de garde pour protéger leurs copieux profits contre le prolétariat suédois qui s’éveille à la lutte. Nous ne savons pas si le roi de Suède a adhéré officiellement au parti social-démocrate de Suède. Peut-être Branting entonnera-t-il pour "son" roi, au congrès de la II° Internationale, le même chant de louange qu’Henderson et lui avaient entonné pour leur protecteur d’alors, Woodrow Wilson, lors de la tristement fameuse conférence de la II° Internationale à Berne. Mais il y a une chose que nous savons : les plus grandes bassesses qui aient jamais été à l’ordre du jour en Suède, les plus sombres intrigues qui aient jamais été ourdies en Suède par les imposteurs de la diplomatie internationale, sont maintenant le fait de ce dirigeant de la II° Internationale, Branting, et de son ami et camarade de parti, le ministre suédois des affaires étrangères, le baron Palmstierna [5].

Noske. Cela ne veut pas la peine de s’étendre sur sa carrière au cours de l’année dernière. Le général le plus sanglant de la bourgeoisie française, le bourreau de la Commune de Paris, Galliffet, n’est évidemment qu’un agneau en comparaison de M. Noske, l’ancien ministre des armées de la république presque "socialiste" d’Allemagne. Présentement, Noske est déchargé de ses dignes obligations de ministre des armées du gouvernement social-démocrate allemand. Noske a maintenant beaucoup de loisirs. Et des camarades allemands, avec lesquels nous avons récemment eu l’occasion de parler, nous ont rapporté tout à fait sérieusement que la social-démocratie allemande officielle songe maintenant à élire parmi ses principaux représentants au comité exécutif de la II° Internationale de Huysmans ni plus ni moins que... Gustav Noske. Nous en félicitons sincèrement la II° Internationale. Branting, Pilsudski, Noske... voilà des dirigeants tout désignés pour inspirer cette organisation jaune qui s’appelle la II° Internationale.

Des vieux partis socialistes qui servaient autrefois de base à la II° Internationale, il n’est demeuré présentement dans la II° Internationale que la valetaille des Scheidemann avec bientôt M. Noske comme représentant. Reste la social-démocratie autrichienne qui peut suivre les indépendants allemands du jour au lendemain. Restent les social-démocrates blancs de Finlande, compagnons d’armes du général Mannerheim, le Galliffet finlandais et quelques autres groupes sans importance.

Dans les rangs de la II° Internationale restent encore — on ne doit pas l’oublier — quelques organisations qui fournissent un puissant appui à la bourgeoisie et sont fortes par le nombre et l’appui des travailleurs. Nous voulons parler du "Labour Party" anglais, des Trade-unions modérés anglais et des vieux syndicats américains dirigés par Gompers. Si mes souvenirs sont exacts, il y a environ 10 ans, au comité exécutif de la II° Internationale, de vifs débats pour savoir si le parti travailliste anglais, dont Kautsky même disait alors qu’il était profondément imprégné de tendances bourgeoises, devait ou non être admis dans les rangs de la II° Internationale. Actuellement, ce "Labour Party" est à proprement parler le seul grand parti ouvrier qui soit encore resté dans la II° Internationale. Cette remarque vaut également pour les syndicats américains que dirige Gompers, agent connu de la bourgeoisie. Ces deux grandes organisations ouvrières, qui n’ont, il est vrai, rien à voir avec le socialisme (en ce qui concerne leur fraction "dirigeante"), mais qui, par le nombre de leurs adhérents, représentent une force importante, constituent la base réelle de la II° Internationale.

Si l’Internationale communiste conquiert aussi les couches ouvrières qui suivent encore maintenant le Labour Party en Angleterre et les syndicats de Gompers en Amérique, on pourra dire alors que la bourgeoisie a perdu ses derniers appuis dans le mouvement ouvrier.

Lors de la fondation de l’Internationale communiste en mars 1919, quelques voix isolées s’élevèrent encore pour objecter que la proclamation officielle de l’Internationale communiste était prématurée. Le lecteur se souvient que l’unique représentant des spartakistes allemands présent à notre premier congrès, en 1919, trouvait qu’il fallait attendre encore un peu pour organiser officiellement l’Internationale communiste [6].

Un peu plus d’un an s’est écoulé et il est déjà tout à fait clair que ses avis pessimistes étaient dénués de tout fondement. La proclamation de l’Internationale communiste n’était pas prématurée ; au contraire, on pourrait plutôt dire que nous avons un peu tardé à l’organiser et que nous avons de ce fait ralenti le regroupement organisé du prolétariat international.

Quinze mois se sont écoulés depuis notre premier congrès. Au cours de ces quinze mois, l’influence politique de l’Internationale communiste a grandi de jour en jour. Le nombre de nos camarades et amis politiques a augmenté et ne cesse d’augmenter. La force d’attraction de notre drapeau a crû et croît de jour en jour. Comme un puissant aimant, l’Internationale communiste attire à elle le cœur de l’avant-garde ouvrière du monde entier. Pourtant nous ne nous dissimulons pas que notre influence organisationnelle sur le mouvement international est encore relativement faible. Nous sommes encore loin de disposer de l’organisation internationale nécessaire pour la victoire.

C’est précisément parce que l’influence des idées communistes grandit de jour en jour qu’il nous paraît nécessaire de tracer immédiatement les frontières précises d’organisation à l’intérieur desquelles doit agir notre communauté ouvrière internationale qui se nomme Internationale communiste. Nous ne nous dissimulons pas qu’ici et là l’Internationale communiste devient "à la mode". Quotidiennement sont adoptées, tantôt dans tel pays, tantôt dans tel autre, des douzaines de résolutions par lesquelles telle ou telle organisation décide d’adhérer à l’Internationale communiste. Dans la mesure où ces organisations sont prolétariennes par leur composition, dans la mesure où ces résolutions expriment le désir sincère des ouvriers d’un pays déterminé de tendre une main fraternelle aux travailleurs d’autres pays, dans la mesure où elles expriment la disposition sans cesse croissante des prolétaires à s’armer pour le combat final contre la bourgeoisie, dans cette mesure évidemment ces résolutions méritent que nous nous en félicitions du fond du coeur. Mais quand nous apprenons que MM. Crispien et Hilferding en Allemagne, Morris Hillquit et ses amis politiques en Amérique commencent eux aussi tout d’un coup à exprimer leur sympathie pour la III° Internationale et seraient disposés à y adhérer sous certaines conditions [7], nous disons alors : il faut fermer les portes de l’Internationale communiste, il faut placer une garde sûre aux portes de l’Internationale communiste.

Nous savons très bien que ces opportunistes, instruits par l’expérience, ne frappent pas à la porte de l’Internationale communiste parce que cela va trop bien pour eux. Si l’élite officielle du parti socialiste américain dirigé par Hillquit adopte une résolution sur l’entrée dans l’Internationale communiste, cela signifie que les ouvriers américains moyens se radicalisent de jour en jour et nous tendent une main fraternelle. Si d’habiles artistes du parlement comme Hillquit et compagnie ne lèvent plus les yeux vers "le haut", vers l’olympe parlementaire, mais vers le bas, vers la fourmilière des ouvriers qui rejoignent les rangs de l’Internationale communiste, cela signifie que les ouvriers américains sont en train de se libérer de l’influence de la bourgeoisie et des social-traîtres pour se placer sur le terrain de la révolution prolétarienne.

La même remarque vaut pour les "dirigeants" de droite des indépendants allemands. Au congrès du parti ouvrier belge, Huysmans a récemment répété solennellement les paroles de Kautsky. Kautsky lui avait déclaré : "Si mon parti (c’est-à-dire les indépendants allemands) me (c’est-à-dire Kautsky) force à choisir entre le parti indépendant et la II° Internationale, je choisirai la II° Internationale [8]." Huysmans cita ces paroles de Kautsky comme argument majeur en faveur de la viabilité de la III° Internationale. Mais nous le savons : c’est beaucoup de bruit pour rien, Kautsky a eu jadis de l’influence dans le mouvement ouvrier allemand. Mais maintenant il n’y aurait rien d’exagéré à dire que derrière Kautsky il n’y a plus que son encrier — avec une mauvaise encre diluée d’eau. Les affairistes les plus retors, que les indépendants allemands comptent parmi leurs dirigeants, placés devant le choix entre l’adhésion à l’Internationale communiste (naturellement seulement officiellement, seulement en paroles) et la perte de leur position de dirigeants des indépendants, choisiraient sûrement la première solution. La tâche du second congrès de l’Internationale communiste va justement consister à empêcher de tels "dirigeants" de commettre cette action indigne. L’Internationale communiste doit demeurer une Internationale de l’action, elle doit être une honnête communauté ouvrière internationale qui a déclaré une guerre à mort à la bourgeoisie, elle doit être une organisation fondue d’une seule pièce. L’idée de l’Internationale communiste en soi ne tolère pas d’ambiguïté, pas de vieille diplomatie "socialiste" de l’école affairiste.

C’est ce qui détermine nos relations avec ce groupe qu’on appelle maintenant parfois par plaisanterie le groupe de l’Internationale "deux et demi" (ni 2°, ni 3°, mais 2 1/2). Nous voulons parler de ces partis qui ont quitté la II° Internationale, mais n’ont pas encore adhéré à la III° Internationale.

Ce sont les partis dont nous avons parlé plus haut, c’est-à-dire les indépendants allemands, les "unifiés" français, le parti travailliste indépendant anglais et d’autres partis semblables. Notre réponse aux indépendants allemands parue dans le numéro 9 de l’Internationale communiste, est notre déclaration catégorique sur cette question [9]. Nous le savons : dans leur immense majorité les ouvriers membres de ces partis sont pour nous. Ces ouvriers veulent sincèrement lutter dans les rangs de la III° Internationale contre la bourgeoisie et les social-traîtres. A ces travailleurs nous envoyons notre salut le plus chaleureux et nous leur disons que nous serons toujours heureux de les voir dans nos rangs. Mais nous sommes tout à fait convaincus que les travailleurs membres de ces partis se libéreront d’autant plus vite de l’influence pernicieuse des mauvais bergers qui déterminent la politique de l’élite de leurs partis que nous démasqueront plus impitoyablement ces messieurs Kautsky, Hilferding et consorts. Nous disons aux ouvriers membres de ces partis : Soyez les bienvenus  ! mais débarrassez-vous d’abord de votre poids mort, chassez vos "chefs" qui sont en réalité les agents de la bourgeoisie dans vos rangs.

Que doit être le deuxième congrès imminent de l’Internationale communiste : une réunion de gens partageant les mêmes idées politiques, un congrès de gens qui sont pénétrés entièrement de la même idée et cherchent à atteindre une clarté totale dans leur programme et leur théorie, ou bien un grand congrès mondial qui joue le rôle d’une grande manifestation politique et unifie les plus larges masses laborieuses ? Autant l’un que l’autre. Pourtant... ce doit être avant tout un congrès de gens qui partagent les mêmes idées. La situation du mouvement ouvrier dans tous les pays décisifs est telle, la montée du climat révolutionnaire dans le monde entier est telle que le congrès de l’Internationale communiste sera sans nul doute, si des obstacles extérieurs ne le troublent pas, une des plus puissantes manifestations des forces politiques émanant du prolétariat mondial marchant à la victoire. Cependant la tâche la plus importante du congrès qui va s’ouvrir sera de déterminer de façon claire et précise la politique pratique de l’Internationale communiste, de consolider la Internationale comme organisation de gens partageant réellement les mêmes idées, ayant un programme, une seule tactique et suivant le même chemin.

Le premier congrès de l’Internationale communiste en 1919 avait pour principale tâche de lever dans le monde entier le drapeau du communisme, de proclamer le programme communiste. Cette tâche est accomplie. Le succès a dépassé toutes nos espérances. Maintenant, il s’agit de faire le second pas. Le second congrès de l’Internationale communiste en 1920 doit clarifier le programme du communisme et améliorer la tactique du mouvement communiste.

Cela ne signifie pas qu’il faille appliquer le même traitement à tous les partis communistes. L’Internationale communiste a parfaitement conscience du fait que les travailleurs des différents pays doivent tenir compte de conditions très diverses et y adapter leur tactique. Si nous embrassons du regard les pays les plus importants où le communisme a déjà poussé des racines solides, nous pouvons les diviser en quatre catégories :

1 - La Russie où le renversement prolétarien est déjà accompli, où la classe ouvrière est au pouvoir depuis trois ans, où la tâche principale consiste à repousser d’une main les assauts de l’ennemi, mais de l’autre à construire l’économie communiste.

2 - L’Allemagne, l’Autriche et partiellement les Etats Balkaniques, où la révolution a commencé et où le renversement prolétarien s’opère dans des conditions particulièrement difficiles et pénibles.

3 - L’Angleterre, la France, l’Italie, pays où la bourgeoisie a été victorieuse, où existent les plus anciennes traditions parlementaires, pays où se produisent présentement dans le sein de la classe ouvrière les reclassements a les révisions de valeurs les plus profondes.

4 - Les nationalités opprimées et les pays coloniaux, comme l’Irlande, l’Inde, maintenant partiellement la Turquie, entre autres, où le mouvement de libération doit en même temps avoir un coloration nationale et où il en résulte pour les communistes des tâches tout à fait particulières.

Le deuxième congrès de l’Internationale communiste prendra en considération toute la diversité des conditions. Dans toute ses résolutions, il partira de cette diversité et se souviendra que c’est une tâche très complexe que de reconstruire l’ensemble du monde capitaliste qu’ont porté et que portent les fameuses "colonnes" bourgeoises.

Le deuxième congrès de l’Internationale communiste concentrera naturellement son attention sur les questions tactiques qui attendent leur solution dans les pays les plus importants du mouvement ouvrier européen avancé. Mais il n’oubliera pas non plus l’Amérique, ni l’Inde, la Perse, le Japon et les autres pays.

Une des plus importantes questions tactiques dont notre deuxième congrès devra s’occuper est sans nul doute la question du parlementarisme. De vifs débats ont lieu sur cette question en Allemagne, en Angleterre, en Italie et dans une série d’autres pays.

Avant toutes choses, il nous faut nous rendre compte de l’objet de notre débat. Nous ne discutons pas pour savoir si le prolétariat doit, après avoir vaincu la bourgeoisie, conserver le système parlementaire. Nous savons très bien que le régime parlementaire est un régime des Etats bourgeois. La forme de la dictature prolétarienne, ce sont les soviets, et non les parlements démocratiques. La "démocratie" parlementaire dans le monde entier était et demeure une forme de la dictature bourgeoise. Parmi les communistes, on discute donc uniquement et exclusivement pour savoir si, dans certaines circonstances, le parlement bourgeois — tant qu’il existe — peut et doit être utilisé dans l’intérêt de la lutte pour les soviets et pour la dictature prolétarienne. Ainsi, et ainsi seulement, se pose la question.

Sur ce point également, nous sommes convaincus que le deuxième congrès de l’Internationale communiste répondra : non seulement on peut, mais encore on doit utiliser le parlementarisme bourgeois, de même que nous utilisons par exemple la possibilité de publier des feuilles légales sous la dictature du capital, de même que nous devons utiliser toute autre possibilité légale sous la dictature du capital.

Dans le monde entier, sauf en Russie soviétique, où le prolétariat est déjà au pouvoir, la presse, tout comme le parlementarisme bourgeois, est un organe d’oppression des masses. Et pourtant personne, jusqu’à maintenant, même chez les communistes de "gauche", n’a eu l’idée qu’on ne devrait pas sous la démocratie bourgeoise, utiliser la presse ouvrière légale, bien qu’elle doive parfois tenir compte des conditions de la censure et se plier aux lois bourgeoises. C’est tout à fait de la même manière que se pose pour nous la question des parlements bourgeois. Les six députés ouvriers contre les 500 députés propriétaires terriens et bourgeois que comptait l’ultra-réactionnaire douma d’empire en Russie ont rendu un inestimable service à la révolution ouvrière. Au début de la guerre, le tsar les envoya aux travaux forcés, mais leur activité leur valut les sympathies de centaines de milliers d’ouvriers et de paysans russes.

Que l’on ne vienne pas nous dire que cela n’est possible qu’en Russie. "Ne dis pas : je ne peux pas, dis... je veux." Liebknecht, seul contre 500 députés des bourgeois, des junkers, et des affairistes rusés, les social-démocrates, a rendu d’inoubliables services à la révolution prolétarienne en Allemagne, il démasqua impitoyablement l’Etat bourgeois.

Höglund, seul sur une centaine de propriétaires terriens et de bourgeois suédois, a rendu à la classe ouvrière suédoise d’immenses services, en démasquant les intrigues du militarisme et en appelant la classe ouvrière au combat. Nous avons vu la même chose en Serbie, en Bulgarie. Nous verrons bientôt la même chose dans tous les pays où existe un parti communiste tant soit peu solide, suscitant tant soit peu le respect. Marcher à l’assaut des forteresses du capitalisme, prétendre entraîner derrière soi des masses de millions d’hommes, et en même temps ne pas posséder assez de force et de cohésion pour se forger dans le parlement bourgeois au moins un petit groupe de combattants du communisme qui soient inaccessibles à l’influence désagrégatrice du parlementarisme bourgeois, qui ne soient pas exposés au danger de déraper sur le parquet des parlements "démocratiques", ce serait donner à penser : ces gens s’entendent à clamer leurs boniments mais ils ne connaissent rien à l’action révolutionnaire sérieuse.

Que l’on ne vienne pas nous dire que nous avons maintenant par ailleurs assez de possibilité de parler avec le peuple, que nous n’avons pas besoin de la tribune du parlement. C’est le point de vue de la minorité. C’est un singulier aristocratisme. C’est le point de vue de ceux qui ont déjà goûté à l’arbre de la connaissance et ont compris l’essentiel du mécanisme de l’ordre bourgeois. Ce sont les larges masses qui nous importent. Nous, communistes, devons maintenant apprendre à compter avec de grands nombres. Nous devons mesurer chacun de nos pas en avant à l’influence qu’il peut avoir, non pas sur des milliers et des centaines de milliers, mais sur des millions et des millions d’hommes. En dehors de l’avant-garde des travailleurs des villes qui connaissent déjà la valeur de la démocratie bourgeoise, il y a encore dans les villes des millions d’hommes qui se laissent aveugler par la bourgeoisie. Dans les petites bourgades, dans la campagne, vivent des millions et des millions de paysans et de travailleurs du petit peuple qui, jusqu’à la guerre, ont supporté leur fardeau avec soumission et ont courbé l’échine sous le joug des monarques bourgeois. Ces gens-là ne font que commencer à s’éveiller à une vie nouvelle. Une parole audacieuse lancée du haut de la tribune parlementaire, une parole audacieuse que ni la feuille bourgeoise locale, ni le curé dans sa chaire ne peuvent étouffer, a pour eux une très grande importance.

Dans la question de l’utilisation du parlementarisme, ce n’est pas seulement le facteur d’agitation, mais aussi le facteur d’organisation qui nous importe.

Nous nous souvenons que, lorsque nous reçûmes en Suisse, en mars 1917, le premier télégramme sur la première révolution qui venait d’avoir lieu en Russie, le camarade Lénine, dans ses premiers télégrammes à nos amis de Petrograd, insista particulièrement sur la nécessité d’imposer avant toutes choses à la Douma de ville de Petrograd qu’elle fixe des élections municipales. Qu’est-ce qui lui inspira cet avis ? Le camarade Lénine avait à l’esprit l’exemple de la Commune de Paris qui, on le sait, est sortie des élections municipales. Le camarade Lénine savait très bien que, bien que notre parti existât déjà depuis vingt ans et eût déjà alors une réelle influence en Russie. nous étions encore peu préparés du point de vue organisationnel. Nous cherchions les moyens pour enraciner profondément l’organisation dans chaque ville et il nous vint l’idée que les élections aux administrations municipales nous en offriraient sûrement la possibilité dans une situation révolutionnaire. Nous nous rappelons ensuite qu’environ six semaines seulement avant la grande révolution d’octobre 1917, les nouvelles élections municipales à la douma de ville de Petrograd eurent lieu dans cette même Petrograd. Les travailleurs étaient déjà en majorité de notre côté. Tous les tramways de Petrograd apparurent aux jours des élections couverts d’immenses affiches qui appelaient à voter pour la liste des communistes. Tous les partis s’étaient ligués contre nous, ce qui ne nous empêcha pas de remporter une grande victoire électorale. La question se pose : l’utilisation du parlementarisme a-t-elle empêché notre victoire d’octobre ou y a-t-elle contribué ? Nous étions jusqu’ici persuadés qu’elle ne nous avait pas freinés, mais justement aidés. Au cours des huit mois qui se sont écoulés de la révolution bourgeoise de février jusqu’à la révolution prolétarienne d’octobre, notre parti s’est efforcé d’utiliser chaque jour, chaque heure, pour constituer dans tout le pays tout un réseau de cellules d’organisation qui devaient plus tard servir de base à la dictature du prolétariat. Si nous n’avions pas su, pendant ces huit mois, former dans tout le pays de grandes fractions communistes dans les soviets de députés ouvriers et soldats, dans les syndicats, dans les organes de l’administration municipale, il ne nous aurait pas été possible de prendre le pouvoir en octobre. Et, plus encore, nous n’aurions pas pu garder ce pouvoir. Il nous fallait avoir dans chaque ville des groupes de gens qui apprenaient dans la pratique à résoudre la question du logement, la question du ravitaillement et d’autres questions vitales. Sinon, nous serions restés un parti de propagande et d’agitation. Sinon, nous n’aurions pas pu prendre entre nos mains les rênes de l’administration.

Et cela n’a pas du tout empêché nos soviets, quelques mois après notre révolution prolétarienne victorieuse, de supprimer les doumas de ville élues sur la base du suffrage universel, de les chasser en bien des endroits et de les remplacer par des sections des soviets de députés ouvriers et soldats élus sur une base prolétarienne. Précisément dans cette période de transition jusqu’à la prise du pouvoir, nous n’avons cependant négligé aucune possibilité et nous nous sommes saisis de toute possibilité "légale". Nous n’oublions pas que le parti communiste doit s’efforcer de s’incruster dans chaque grande ville, dans chaque syndicat important, dans chaque usine, dans chaque comité d’immeuble, dans chaque organe d’administration municipale.

On sait également que le parti communiste russe, alors qu’il détenait déjà le pouvoir, a fait procéder aux élections à la Constituante, y a participé et qu’il a eu sa fraction à la Constituante. Et cela ne fait pas de doute : la présence d’une solide fraction communiste à la Constituante a contribué, le moment venu, à balayer cette même Constituante au profit de la révolution prolétarienne.

L’Internationale communiste est d’avis qu’on ne doit en aucun cas admettre une scission des communistes sur la seule question du parlementarisme. Nous sommes convaincus que le deuxième congrès de l’Internationale communiste adoptera la même position. En même temps, il poussera jusqu’au bout son affirmation : les communistes doivent utiliser à fond le parlementarisme dans toutes les démocraties bourgeoises, et non l’ignorer, car c’est là l’un des meilleurs moyens d’ouvrir les yeux aux masses sur le véritable contenu des partis capitalistes.

* * *

II est un autre problème très important que le 2° congrès de l’Internationale communiste aura à traiter : la question syndicale. Nous avons indiqué plus haut que, si la II° Internationale conserve encore quelque importance pour la bourgeoisie, c’est uniquement parce que les syndicats d’Allemagne, d’Angleterre et d’Amérique font partie de cette II° Internationale "jaune". Quelques camarades "ultra-gauches" en tirent peut-être la conclusion que c’est tant pis pour les syndicats et qu’il faut leur tourner le dos. Cette conclusion n’a rien à voir avec le communisme. Si tel ou tel fait nous déplaît, nous ne pouvons pas régler la question par un jugement général selon lequel ce serait d’autant plus grave pour le fait en question. Notre tâche ne consiste pas seulement à expliquer tel ou tel fait, mais aussi à le changer. Dans la question des syndicats, la tâche des communistes ne se réduit pas à expliquer de quelle façon les syndicats réformistes petit-bourgeois, avant de devenir le bastion de la bourgeoisie et de ses agents, se sont développés dans le contexte d’une longue période de paix et de réformes de démocratie bourgeoise. Notre tâche consiste par un travail de longue haleine, à force de persévérance et d’obstination, à former de solides cellules communistes à l’intérieur de ces organisations, dans un premier temps, puis, grâce à elles, à orienter ces organisations elles-mêmes dans d’autres voies.

Le mouvement prolétarien international s’est maintenant pour ainsi dire enferré tout droit sur la question des syndicats. La II° Internationale s’est décomposée. Telle est la situation. Mais en même temps, a commencé, à Amsterdam, la reconstruction de l’Internationale des syndicats "libres", en réalité jaunes ? Boitant d’une jambe, la bourgeoisie s’efforce de s’appuyer sur l’autre jambe. La bourgeoisie, après avoir perdu avec la II° Internationale l’union internationale des organisations politiques, après avoir vu les vieux partis social-démocrates qui ont rendu au capital les plus grands services entièrement démasqués, s’efforce maintenant de changer son fusil d’épaule : elle mise sur l’internationale syndicale. Et on peut dire sans exagération que les bandits de la Société des Nations sont maintenant moins dangereux pour la révolution prolétarienne internationale que l’Internationale d’Amsterdam des syndicats jaunes.

Que la Société des Nations soit une bande de brigands, c’est ce que maintenant même les travailleurs les plus arriérés d’Europe occidentale et d’Amérique commencent à comprendre. Mais que l’Internationale syndicale d’Amsterdam ne soit qu’une agence de cette même bande de brigands de la Société des Nations, c’est ce que ne comprennent pas encore des millions et des millions de travailleurs, même organisés, de ces pays. On peut le dire avec certitude : si nous réussissions à avoir de notre côté ces grands syndicats qui sont maintenant le seul soutien de la politique bourgeoise parmi les masses, nous aurions du même coup balayé le principal obstacle qui s’oppose à une victoire rapide de la révolution prolétarienne. Le prolétariat international resterait alors face à face avec la bande de brigands de l’impérialisme international. Les écrans seraient éliminés. L’affrontement serait inévitable et se produirait sans délai. Et la victoire serait naturellement de notre côté.

C’est justement pourquoi la question de nos relations avec les syndicats aura une importance capitale pour le 2° congrès de l’Internationale communiste.

Quelques communistes pour ainsi dire "de gauche" prêchent la sortie en masse des syndicats. Ces héros de la phrase de gauche croient qu’il suffit de jeter avec mépris à la face des syndicats allemands le qualificatif d’organisations "jaunes-libres" appuyé d’une grimace de dégoût pour avoir ainsi résolu le problème.

Oui, les organisations qui tolèrent parmi les dirigeants messieurs Legien, Sassenbach, Robert Schmidt et autres suppôts du capital, oui, ces organisations sont pour le moment des organisations "jaunes-libres" ! C’est vrai ! Mais seraient-elles encore trois fois plus jaunes que nous n’aurions pas encore le droit d’en sortir tant qu’elles regroupent des millions de travailleurs. Lorsque le gouvernement tsariste crée en Russie des syndicats jaunes cléricaux, par l’entremise de ses colonels de gendarmerie, à la façon du sinistre gendarme "socialiste" Zubatov [10], les bolcheviks ne sortirent pas de ces associations, mais y restèrent pour lutter de l’intérieur contre les influences réactionnaires et ouvrir les yeux des travailleurs sur le rôle de ces associations. Lorsque le gouvernement tsariste instaura dans les fabriques et les usines, sur la base de la loi électorale la plus réactionnaire, le système des anciens de fabrique, les bolcheviks utilisèrent aussi cette organisation à leurs propres fins. Et seule une organisation qui a peur de sa propre ombre, qui ne croit pas en ses propres forces, qui n’est pas assez organisée et disciplinée pour s’opposer avec succès à toutes les influences désagrégatrices des adversaires, seule une telle organisation n’ose pas entrer dans les associations ouvrières réactionnaires pour les utiliser dans ses propres intérêts.

Les syndicats "jaunes-libres" d’Allemagne comptent actuellement 7 millions de membres. Ces sept millions de membres se trouvent malheureusement entièrement entre les mains de la bureaucratie syndicale. Tout le mécanisme d’organisation des syndicats "jaunes-libres" allemands est établi de telle sorte que la bureaucratie syndicale peut n’en faire qu’à sa guise dans les fédérations. Ce n’est que peu à peu ; lentement, très lentement, que l’avant-garde des ouvriers organisés dans ces syndicats commence à prendre sa revanche contre la bureaucratie jaune. Et pourtant, c’est un fait que des millions d’ouvriers allemands sont organisés dans ces syndicats "jaunes-libres". La semaine du coup de force contre-révolutionnaire de Monsieur Kapp a démontré à tout le monde le rôle immense que continuent à jouer ces syndicats "jaunes-libres" qui, à eux seuls, ont été capables de sauver momentanément la couronne de Ebert et de Scheidemann, et, par là, celle de la bourgeoisie également.

Et que peuvent pour l’instant opposer comme organisations nos amis ultra "gauche" aux syndicats "jaunes-libres" ? Les communistes allemands de "gauche" ont organisé leur "union ouvrière" [11]. Quelle dénomination sonore, quelle enseigne grandiose ! Mais qu’y a-t-il là derrière ? Les communistes tout à fait de "gauche" déclarent que pour toute l’Allemagne au mieux 100 000 ouvriers sont organisés dans leur union ouvrière. Les anarcho-syndicalistes allemands lancent également beaucoup d’injures aux syndicats "jaunes-libres". L’anarcho-syndicalisme allemand est sorti d’associations locales à demi petites-bourgeoises. Et que voyons-nous ? Les anarcho-syndicalistes allemands déclarent eux-mêmes qu’en de nombreuses années ils ont réussi à organiser au maximum environ 250 000 membres. Et c’est tout ce que nos gens de "gauche" ont à opposer aux associations de 7 millions de membres des Legien et Cie !

Ce n’est pas difficile de lancer des phrases sonores contre les associations "jaunes-libres", mais cela ne constitue pas une action sérieuse. Si les communistes russes s’étaient bornés, dans leur lutte contre les mencheviks, à des bavardages creux et à des mots d’ordre comme "Sortons des syndicats", les syndicats seraient aujourd’hui encore aux mains des mencheviks, c’est-à-dire des Legien russes. Nos amis de "gauche" devraient étudier l’histoire de notre lutte en Russie, ils sauraient alors que pendant de nombreuses années le mouvement syndical russe s’est trouvé entre les mains des social-traîtres russes. Même après la chute du tsarisme et après la révolution de février 1917, en juin 1917, les mencheviks russes avaient encore la majorité dans les syndicats à la conférence panrusse des syndicats. Même en août 1917, à la conférence d’Etat que la bourgeoisie russe organisa par ses agents Kerensky et consorts, les mencheviks étaient encore très forts. Les communistes russes ne lancèrent pas le mot d’ordre "hors des syndicats". Au contraire, ils envoyèrent leurs meilleures forces dans les syndicat "jaunes-libres" d’alors. Ils organisèrent dans chaque syndicat, dans chaque région, dans chaque section syndicale leur cellule communiste, leur fraction bolchevique. Il arrivait parfois qu’elle ne comprenait au début que trois personnes. A chaque nouveau fait de la lutte, à chaque tournant dans les événements, à la moindre occasion, ces fractions communistes des syndicats entraient en lutte ouverte contre la majorité "jaune-libre" du syndicat. Peu à peu se rassembla autour de la petite fraction communiste tout ce que les syndicats russes comptaient d’éléments honnêtes et capables de penser. C’est pas à pas que fut menée la lutte pour conquérir toutes les directions syndicales. II nous fallut lutter avec d’énormes efforts, avec ténacité et obstination pour chasser de leurs postes les bureaucrates syndicaux hais. Et c’est grâce à cette lutte tenace que, peu à peu, les syndicats furent conquis par nous. Et nous avons arraché ce puissant outil des mains des dirigeants "jaunes-libres".

C’est ainsi que des partis sérieux combattent l’influence des social-traîtres. Mais si nous n’avions su que nous lamenter sur les fonctionnaires syndicaux, si nous nous étions bornés à les injurier avec plus ou moins d’esprit, comme le font aujourd’hui nos amis de "gauche" dans leur lutte contre les prétendus "bonzes", nous n’aurions pas avancé d’un pouce jusqu’à aujourd’hui : nous en serions restés à nos injures, mais les dirigeants jaunes seraient encore avec leurs millions de membres.

En Allemagne, en Angleterre ou en Amérique, lancer aujourd’hui le mot d’ordre "Sortons des syndicats", équivaut à lancer le mot d’ordre : "Sortons des rangs des travailleurs organisés". Des millions de travailleurs sont précisément organisés dans les vieux syndicats "jaunes-libres". Ces millions de travailleurs ont des milliers de préjugés, ils se trouvent parfois encore entièrement entre les mains de ces affairistes retors qui sont à la tête des syndicats et les traitent comme des bohémiens les chevaux. Mais tôt ou tard, inévitablement, les millions de membres des syndicats se détourneront de ces affairistes pour s’engager dans la voie de la révolution prolétarienne. C’est tout aussi inévitable que la victoire du socialisme sur le capitalisme. L’un est impossible sans l’autre. Le socialisme ne peut pas vaincre sans avoir au préalable arraché à l’influence de la bourgeoisie les millions de travailleurs actuellement organisés dans ces syndicats. Et ces travailleurs se libéreront d’autant plus vite de l’influence de la bourgeoisie et des dirigeants jaunes que nous ne lancerons pas le mot d’ordre de "sortir des syndicats" et que nous travaillerons avec obstination à l’intérieur même de ces syndicats.

Les communistes doivent être partout où les masses ouvrières sont organisées. Les communistes doivent aussi savoir être en minorité. Les communistes doivent en tous les cas avoir leur organisation propre, indépendante de l’organisation "libre-jaune", ou libre, ou autre. Les communistes doivent avoir leur parti qui combat toujours pour les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble, aussi faible soit-il numériquement. Mais surtout les communistes doivent toujours agir de façon organisée, intervenir comme un parti, de façon planifiée, appliquer leurs meilleurs forces là où il y a des masses ouvrières abusées. Et plus ces ouvriers sont trompés, plus l’appareil au moyen duquel ces ouvriers sont trompés est habilement construit, plus les communistes doivent redoubler d’efforts pour libérer les ouvriers de l’influence de cet appareil.

Etendre les antennes du communisme à toutes les organisations ouvrières sans exception, répandre l’influence des idées communistes jusque dans les provinces les plus reculées, partout où existe une section des syndicats "jaunes-libres", c’est naturellement plus difficile que de lancer le mot d’ordre de "sortir des syndicats" et de se consoler en créant une "union ouvrière" d’opérette qui ne compte qu’une poignée de membres. On sait depuis belle lurette qu’il est en général beaucoup plus facile de bâtir des châteaux en Espagne que d’accomplir un travail prolétarien sérieux. Quiconque choisit la première voie ne suit pas le même chemin que l’Internationale communiste.

En Allemagne et dans d’autres pays a surgi ces derniers mois l’idée de remplacer les anciens syndicats par ce que l’on appelle des conseils d’usine. Ces conseils d’usine ressemblent à ce que nous avons en Russie avec les comités de fabrique. Ce sont des cellules élues par les ouvriers dans les entreprises elles-mêmes pour s’occuper avant tout des affaires au niveau de l’entreprise.

Naturellement, l’Internationale communiste appuie tout à fait l’idée de former de tels conseils d’usine ou comités de fabrique, — en particulier l’idée de former ces comités de façon autonome, sur une base révolutionnaire, en milieu révolutionnaire. Mais on ne doit pas penser un instant que ces comités de fabrique puissent d’une façon ou d’une autre remplacer les syndicats. En Russie soviétique, ces comités de fabrique sont devenus les cellules de base des syndicats. Les comités de fabrique (ou conseils d’usine) sont en Russie les collectifs originaires sur la base desquels sont construits les syndicats.

Ces comités de fabrique contribueront à un haut degré à rénover les syndicats actuellement "jaunes-libres". La transformation des associations "jaunes-libres" actuelles se produit dans une mesure importante grâce à ces conseils d’usine. Telle est la situation. Les communistes doivent s’attacher à conquérir les comités de fabrique, ces cellules de base des syndicats en voie de transformation. Mais en même temps, nous devons à tout prix conquérir aussi les syndicats eux-mêmes. On ne peut pas conquérir le pouvoir et le conserver sans maîtriser ce colossal appareil que représentent par exemple maintenant les grandioses syndicats des travailleurs des transports. Dans cet appareil la rouille a gagné, il y a beaucoup de bric-à-brac. La révolution prolétarienne jettera tout cela par-dessus bord, la dictature prolétarienne le remaniera à son goût. Mais nous devons justement nous attacher à conquérir cet appareil, à éliminer tout ce qui ne peut nous servir et à tout transformer avec les méthodes du prolétariat révolutionnaire.

Une grande effervescence a commencé dans les vieux syndicats. Les Trade-unions anglais ne sont plus ce qu’ils étaient il y a cinq ans. On peut en dire autant même de l’A. F. L., de Gompers en Amérique. En Allemagne le processus d’élimination des vieux bureaucrates syndicaux invétérés a commencé et va bon train. La "Triple alliance" c’est-à-dire l’union des trois plus grands syndicats en Angleterre, commence à rompre ouvertement avec la vieille tradition bourgeoise du trade-unionisme anglais "classique". Le congrès des délégués de gauche du mouvement syndical anglais qui a eu lieu en mars 1920, parallèlement au congrès des Trade-unions, est l’événement le plus important de l’histoire du mouvement prolétarien du monde entier [12]. Si les partis communistes savent dans les différents pays déterminer un cours correct par rapport aux syndicats, ce mouvement qui fait basculer à gauche les vieilles organisations s’amplifiera non seulement de jour en jour, mais d’heure en heure.

On ne peut pas rendre de meilleur service aux Legien, Gompers et Jouhaux qu’en pratiquant la tactique de "gauche" de boycottage des vieilles organisations et en quittant ces associations.

Les Legien, Jouhaux, Gompers, Appleton [13] et consorts ne peuvent que souhaiter voir la meilleure partie des travailleurs quitter "leurs" associations et les laisser régner en maîtres incontestés sur ces organisations. L’Internationale communiste ne fera pas ce plaisir aux dirigeants jaunes. Le deuxième congrès de l’Internationale communiste donnera sans aucun doute le mot d’ordre suivant : la formation d’une petite fraction communiste, ne serait-ce que de quelques douzaines de personnes, dans chaque syndicat, a une signification profondément révolutionnaire, une douzaine de résolutions tonitruantes appelant à quitter des syndicats "jaunes-libres" a, en revanche, une signification réactionnaire.

L’Internationale communiste, qui a détruit la II° Internationale en tant que regroupement d’organisations politiques, met maintenant à l’ordre du jour la lutte pour l’influence dans les syndicats. Les syndicats passent par la même évolution que les partis politiques du prolétariat ont connue avant eux. La différenciation à l’intérieur du mouvement syndical a déjà commencé et progresse rapidement. Ici et là le mouvement s’accomplit par une scission franche des syndicats. Là où c’est inévitable. l’Internationale communiste ne fera aucune objection. Mais il faudra relativement peu de temps pour que l’immense majorité des travailleurs qui appartiennent maintenant aux syndicats "jaunes-libres" rejoignent nos rangs, prennent possession des syndicats, les reconstruisent selon le principe de la production, en chassent les agents du capital et les transforment en organisations de combat qui, comme ce fut le cas en Russie, deviendront la colonne vertébrale de la dictature du prolétariat.

* * *

Enfin, le deuxième congrès de l’Internationale communiste devra s’exprimer en toute clarté sur le rôle des partis communistes — aussi bien avant qu’après la prise du pouvoir par le prolétariat. Les questions des rapports réciproques entre le parti et la classe, entre la dictature du parti et la dictature de la classe, des rapports réciproques entre la masse et les dirigeants, toutes ces questions tiennent actuellement une grande place dans les discussions des communistes de certains pays.

Aussi étrange que cela paraisse, certains groupes qui se tiennent pour des héritiers de Marx, ce partisan, voire cet apôtre convaincu du centralisme prolétarien, doutent de la nécessité d’un parti communiste centralisé, parfois même de la nécessité d’un parti communiste en général.

Le premier congrès de l’Internationale communiste a émis l’avis que les ouvriers industriels du monde (I. W. W.) doivent être gagnés en tant qu’alliés potentiels du mouvement communiste. Et c’est sûrement là une décision correcte. Les I. W. W. sont le produit typique d’une époque où le vieux mouvement ouvrier s’était fourvoyé dans une impasse pour tomber entièrement entre les mains des social-traîtres, mais où, en même temps, ont commencé les douleurs de l’enfantement d’une nouvelle société, alors que surgissaient les premiers signes de la révolution prolétarienne naissante. Les I. W. W. ont acquis une influence significative précisément en Amérique, c’est-à-dire dans le pays où la vénalité des dirigeants syndicaux est particulièrement patente, où la pression de la bourgeoisie "démocrate" est particulièrement éhontée et où les conditions objectives de la révolution prolétarienne sont particulièrement développées. La tactique des I. W. W. n’est ni réfléchie ni conséquente. Les I.W. W. sont la manifestation de ce que des groupes isolés de travailleurs qui gémissent sous le double joug du vampire américain, le millionnaire, et du "dirigeant ouvrier" américain corrompu du genre Gompers, commencent à serrer les poings. Un poing fermé dressé comme une menace contre les vampires capitalistes, telle est la tactique des I. W. W. Nous préférons sans nul doute le poing fermé du travailleur tendu contre le capitalisme au visage, d’un travailleur figé dans une morne soumission devant le planteur capitaliste et son agent social-démocrate stipendié. Mais le poing fermé n’épuise pas la tactique de la classe opprimée et ne peut pas l’épuiser. Les classes opprimées doivent lutter contre une multitude d’ennemis et doivent avoir clairement à l’esprit l’ensemble de la voie à suivre du début jusqu’à la fin.

Les I. W. W. se refusent à admettre la nécessité d’un parti politique pour la classe ouvrière, même d’un parti communiste. Les I. W. W. se disent parfois communistes, mais s’opposent à toute lutte politique qu’ils confondent avec la politicaillerie. Les I. W. W. veulent changer la société actuelle en s’appuyant sur des bases syndicales. Au centre, le conseil principal des syndicats, à la périphérie les différents syndicats de professions ou, dans le meilleur des cas, de branches de la production. Tout parti, y compris le parti communiste, est, du point de vue des I. W. W., un mal, un groupe de politicailleurs, une clique avec ses propres intérêts de groupe. Tout centralisme, y compris le centralisme du parti communiste, constitue, aux yeux des adhérents logiques des I. W. W., un joug insupportable. Les I. W. W. ne se contentent pas de rejeter le parlementarisme en tant que forme de la lutte politique, mais rejettent toute lutte politique en général.

Et pourtant, nous avons dit que les I. W. W. peuvent être les compagnons de route de l’Internationale communiste. En comparaison avec Gompers et Legien, les I. W. W. constituent un pas en avant. Là, des agents stipendiés du capital ; ici, des hommes qui haïssent sincèrement l’oppression du capital, bien qu’ils ne comprennent pas encore entièrement comment on peut renverser avec succès le régime du capitalisme, bâti sur un entrelac complexe de tromperie et de violence.

Oui, en comparaison avec le mouvement syndical "jaune-libre" qui se trouve jusqu’à maintenant entièrement aux mains des agents du capital, le syndicalisme révolutionnaire et la tactique des I. W. W. constituent un pas en avant.

Mais, en comparaison avec le marxisme révolutionnaire, avec le communisme conséquent, ce qu’on appelle le syndicalisme révolutionnaire et la tactique des I. W. W. constituent un pas en arrière, sont un mouvement réactionnaire.

Sans un parti communiste fort, il est impossible de libérer le prolétariat du joug du capitalisme. Le parti communiste est le cerveau de la classe ouvrière. Le parti communiste est l’œil du prolétariat. Un homme qui ne peut pas voir, qui n’a pas de tête sur les épaules, ne peut trouver son chemin, il n’atteint pas son but, il n’obtient pas ce dont l’homme a besoin. De même, la classe ouvrière est incapable sans le parti communiste de remplir la mission historique qui lui est impartie. Le parti communiste est l’avant-garde de la classe ouvrière. Le parti communiste rassemble tout ce qu’il y a de plus perspicace, de plus honnête, de plus solide, de plus noble, de plus apte au sacrifice de soi et au combat, dans le prolétariat. Le parti communiste est ce levier aux mains de l’avant-garde de la classe ouvrière qui seul permet de mettre toute la classe en mouvement pour la lutte. La classe ouvrière sans le parti communiste est comme un puissant corps sans tête.

Quand nous voyons un homme qui se dit communiste et en même temps veut renoncer à l’idée d’un parti communiste indépendant, nous disons à un tel camarade : se couper de l’idée de la nécessité d’un parti communiste, c’est comme se trancher la main droite. Qu’on s’imagine quelqu’un qui doit lutter contre un puissant brigand. Que devrait-on dire à quelqu’un de bien intentionné qui viendrait donner le conseil suivant : "avant de commencer à lutter contre un puissant brigand, tranche-toi donc la main droite" !

Or ce sont pourtant exactement de tels conseils que donnent les camarades de "gauche" qui ne comprennent pas que, dans la lutte contre les brigands capitalistes, nous avons besoin de notre main droite (le parti) et que cette main doit être une main forte, puissante, une main de fer.

Et c’est justement cette simple vérité que n’ont pas comprise bien des communistes de "gauche" qui reprennent les mots d’ordre des I. W. W. Il est impossible de lire sans un sourire amer ce qu’écrit par exemple le "gauchiste" Fritz Wolffheim, l’un des dirigeants des communistes de "gauche" allemands : avec le plus grand sérieux, il démontre à l’avant-garde de la classe ouvrière allemande que sur la question du rôle du parti, elle doit suivre les I. W. W... Fritz Wolffheim et ses amis politiques se prennent pour des communistes très avancés. En réalité, ils ramènent le mouvement en arrière, du marxisme révolutionnaire à l’anarcho-syndicalisme le plus confus. Ce n’est pas sans amertume que l’on peut lire la déclaration programmatique des communistes de "gauche" allemands qui déclarent, au nom du congrès du parti tenu à Berlin en avril 1920 [14] : nous avons fondé un nouveau parti ouvrier communiste, mais ce n’est "pas un parti au sens propre du terme". Les "gauchistes" allemands n’expriment pas leur idée jusqu’au bout, mais il est clair qu’ils suivent ici les traces de Fritz Wolffheim et de ses adhérents qui nient en fait la nécessité d’un parti communiste en général et s’imaginent qu’on peut faire la révolution prolétarienne avec n’importe quelle "union ouvrière" informelle et sans parti.

II y a treize ans, les mencheviks russes sont intervenus, après la défaite de la première révolution en Russie, avec cette idée d’un congrès ouvrier sans parti qui devait, de l’avis de beaucoup de mencheviks, remplacer le parti politique du prolétariat, c’est-à-dire le parti "au sens propre du terme". L’avant-garde des ouvriers russes tourna alors en dérision cette idée réactionnaire. Quelques-uns de nos camarades de "gauche" en Allemagne et dans d’autres pays répètent maintenant, sans même s’en apercevoir cette absurdité réactionnaire que les mencheviks russes avaient mis à l’ordre du jour en 1906-1907.

Nous avons besoin du parti communiste comme les poumons ont besoin de l’air, les affamés du pain. Sans lui, la classe ouvrière est un bateau sans gouvernail et sans voile. Sans lui, nous sommes incapables de résister à la bourgeoisie et à ses agents, tant sur le plan des idées que celui de l’organisation. Mais nous n’avons pas simplement besoin d’un parti communiste, nous avons besoin d’un parti communiste rigoureusement centralisé, à la discipline de fer, à l’organisation militaire. Je dis bien militaire : C’est ce que nous a démontré l’expérience du parti communiste de Russie, le seul, jusqu’à maintenant, qui ait le pouvoir dans son pays. Ce parti s’est formé au cours de vingt années par la sélection naturelle des meilleurs prolétaires, qui ont constitué son fondement. Les statuts de ce parti proclament le principe du "centralisme démocratique". Ce parti a réalisé un centralisme de fer dans les circonstances les plus diverses, dans les très difficiles conditions de la réaction tsariste comme dans les années de la guerre civile. Le parti communiste de Russie compte actuellement environ 600 000 membres. Les suppléants comptent en Russie 4,5 millions de membres. Le nombre des personnes qui exercent le droit de vote dans les élections aux soviets des députés ouvriers et paysans est d’environ 80 millions. Le nombre des habitants du territoire actuel de la Russie soviétique se monte à environ 120 millions, tels sont les principaux chiffres.

Nos adversaires, les Scheidemann et Gompers russes, nos mencheviks et nos socialistes révolutionnaires, accusent depuis longtemps notre parti d’avoir instauré en Russie la dictature du parti, et non la dictature des "travailleurs". Mais tout prolétaire ayant une conscience de classe sait que, sans la dictature de fer du parti communiste, le pouvoir soviétique ne se serait pas maintenu trois ans, ni même trois semaines en Russie. Tout travailleur conscient doit comprendre que la dictature de la classe ouvrière ne peut pas être réalisée autrement que par la dictature de son avant-garde, c’est-à-dire par le parti communiste. Lorsque la classe ouvrière a eu à se défendre contre une multitude d’ennemis, lorsqu’elle a eu à mener la lutte contre d’innombrables forces adverses, lorsque le monde entier lui déclara la guerre, le parti communiste a dirigé sa lutte, il a été son état-major. Lorsqu’il a fallu que le parti mobilise et envoie au front des milliers et des milliers de gens, lorsqu’il a fallu que les ouvriers sacrifient quotidiennement leur vie, lorsque le gouvernement ouvrier a dû prendre toutes les 24 heures des décisions dont chacune pouvait avoir les plus graves conséquences, il y eut alors besoin d’un parti centralisé à la discipline intérieure de fer, dévoué sans limite à la cause, dont les membres ont une confiance absolue en un centre revêtu des pleins pouvoirs, en même temps qu’il y a entre eux les liens d’une camaraderie prolétarienne mutuelle. C’est ainsi seulement que nous avons pu vaincre, ce n’est que dans de telles conditions que le parti peut jeter aujourd’hui des milliers de militants sur tel front, les déplacer demain sur tel autre front, mettre après-demain de côté les meilleures forces pour les consacrer aux transports, pour envoyer de nouveau après quelques temps des milliers de ses militants dans les secteurs de la production, pour procurer du ravitaillement aux centres affamés, etc. On ne peut pas lutter contre des ennemis innombrables sans avoir un puissant état-major, sans avoir la discipline de fer la plus rigoureuse, sans créer une organisation entièrement dirigée à partir d’un centre.

Ce n’est pas d’une organisation de type fédéral, ni de l’ "autonomie" des groupes locaux que doivent maintenant se soucier les communistes des pays où la lutte pour le pouvoir est imminente. Ils doivent avoir le souci de former un parti uni, rigoureusement centralisé, fondu d’une seule pièce, ayant une discipline de fer, un parti construit sur la base du centralisme prolétarien le plus cohérent. Sans ce parti, on ne peut pas vaincre, sans ce parti la défaite de la révolution est inévitable.

Et l’on ne doit pas s’imaginer que le rôle du parti communiste diminue après la conquête du pouvoir. Au contraire, ce même exemple de la révolution prolétarienne en Russie a démontré que, même après la conquête du pouvoir, le rôle du parti communiste est gigantesque et devient chaque jour plus important. Toutes les questions de la construction économique, de l’organisation militaire, de l’éducation du peuple, de la politique d’approvisionnement, entres autres, toutes ces questions dont dépend entièrement le sort de la révolution prolétarienne, sont décidées avant tout et le plus souvent dans le cadre des organismes du parti. Et comme dans ces organismes du parti est rassemblé tout ce que la classe ouvrière de Russie compte de plus endurci et aguerri au combat, tout ce qu’elle a de meilleur, le contrôle du parti sur les organes soviétiques, sur les syndicats, est la seule garantie solide que ce ne sont pas des intérêts corporatistes, des intérêts de groupes qui s’imposent, mais les intérêts de l’ensemble du prolétariat.

Les partisans du syndicalisme révolutionnaire, les I. W. W. et quelques communistes de "gauche", ébauchent de très beaux plans sur 1’ "Etat futur", sans centralisme superflu, sans pression d’en haut, basé exclusivement sur la solidarité entre camarades. Tout cela est fort bon. Mais on ne doit pas se laisser séduire par des romans utopiques inspirés de Bellamy [15]. On ne doit pas oublier cette terrible guerre civile que nous avons devant nous avant d’avoir renversé le capital. Mais nos amis de "gauche" oublient de nous dire avec quelle organisation ils abattront le capitalisme, proclameront la dictature du prolétariat et défendront cette dictature contre les attaques de l’ennemi s’ils n’ont pas d’organisation centralisée. Nos amis de gauche négligent de répondre à la question la plus importante, à savoir : quelles formes d’organisation revêtira la dictature du prolétariat dans la prochaine période de transition, qui ne durera pas seulement un an, et pendant laquelle une organisation centralisée, militaire, prolétarienne, sera une condition sine qua non ?

Pour un prolétaire qui a tant soit peu réfléchi au déroulement possible de la révolution prolétarienne dans tel ou tel pays, il doit être absolument clair que sans la formation d’une armée rouge prolétarienne il ne peut être question de la victoire du communisme. Et comment former une solide armée rouge autrement qu’à l’échelle de tout le pays, sur les fondements du plus rigoureux centralisme et d’une discipline de fer ? On ne peut vraiment pas mettre sur pied une armée rouge particulière des métallurgistes, une armée rouge autonome et parallèle des ouvriers du textile, des ouvriers du bois, etc... En appliquant de façon conséquente le principe des I. W. W. et de nos camarades, "gauchistes" mais peu avisés, on devrait en arriver précisément à un tel mode de formation de l’armée rouge, c’est-à-dire qu’on devrait à l’avance vouer la révolution prolétarienne à sa perte certaine.

Toutes ces questions, le 2ème congrès de l’Internationale communiste doit les étudier à fond. II doit mettre un terme aux préjugés anarcho-syndicalistes sur la question du rôle du parti communiste ; il doit rejeter sans pitié les conceptions petites-bourgeoises sur la question du centralisme prolétarien ; il doit établir les relations correctes entre les fractions communistes dans les parlements et le parti communiste dans son ensemble (évidemment sur la base d’une subordination totale des communistes au parlement par rapport au parti communiste — qu’il soit légal ou illégal) : il doit séparer le grain communiste de l’ivraie anarcho-syndicaliste.

* * *

Au dernier moment, le comité exécutif de L’Internationale communiste a ajouté un nouveau point à l’ordre du jour, à savoir la prise de position à l’égard des nouveaux courants du "centre" qui n’adoptent le programme communiste que du bout des lèvres et la définition des conditions d’adhésion à la III° Internationale.

C’est là un point très important de l’ordre du jour.

Les directives publiées au nom du comité exécutif de l’Internationale communiste constituent un matériel politique théorique capital qui expose comment le comité exécutif souhaite orienter la politique du deuxième congrès. Nous voulons attirer l’attention sur les erreurs de nos camarades de "gauche", nous voulons les mettre fermement en garde contre les grossières erreurs qu’ils sont en train de commettre.

Nous surtout, les communistes russes, sommes particulièrement tenus de le faire. Nous n’avons pas mené la lutte contre les absurdités de "gauche" à l’échelle nationale pour abandonner maintenant cette lutte à l’échelle internationale, puisque ces questions sont devenues internationales.

Nous ne reculerons pas devant la lutte la plus résolue sur le plan théorique et, si c’est nécessaire, sur le plan organisationnel, contre les adversaires de "gauche" de la tactique communiste. Mais en même temps nous n’oublierons pas un instant qu’il y a, parmi les "gauchistes", beaucoup de camarades dévoués à notre cause, qui consacrent leur vie au communisme, et qui, demain, quand ils auront compris leurs erreurs seront entièrement avec nous.

Nous observons les groupes de "communistes" qui se forment dans plusieurs pays et n’adoptent que du bout des lèvres les principes du communisme. La III° Internationale devient "à la mode". Il y a des gens qui espèrent se retrancher derrière leur entrée dans la III° Internationale pour continuer en réalité la politique kautskyenne du "centre". Il y a des gens qui se disent "communistes" et renvoient la perspective de la révolution prolétarienne à un lointain nébuleux — comme l’ont fait autrefois certains "orthodoxes" pour qui le but final n’était qu’un bel ornement, la musique d’un lointain futur.

Il y a des groupes d’ "hommes d’Etat" en puissance du communisme qui établissent un certain ordre de succession : que tel pays "fasse" d’abord une révolution soviétique, ensuite ce sera notre tour, etc.

Contre ce genre de "communiste" de droite, nous mènerons la lutte la plus impitoyable.

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Le comité exécutif de l’Internationale communiste trouve que le 2° congrès devrait essayer d’élaborer des statuts de l’Internationale. Dans ce domaine, ce n’est naturellement pas le côté formel, paperassier de la chose, mais sa signification essentielle qui compte. Il nous faut fonder une organisation communiste internationale qui corresponde à l’esprit du temps, c’est-à-dire capable de diriger effectivement la lutte du prolétariat des différents pays, lutte qui, de par le cours des choses, devient toujours plus internationale.

Le II° congrès de l’Internationale communiste doit à notre avis proposer à certains partis qui ont adhéré à l’Internationale communiste de tirer absolument toutes les conclusions pratiques de cette adhésion à l’Internationale communiste. Nous supposons que tous les partis qui sont entrés dans l’Internationale communiste acceptent entièrement le programme et la tactique de l’Internationale communiste et devraient modifier leur nom en conséquence. Cette question n’est pas sans importance. Il faut que soit parfaitement claire, pour le dernier valet de ferme le plus arriéré, pour le petit paysan, pour l’ouvrière, la différence entre les communistes qui sont pour la révolution prolétarienne et les social-démocrates qui aident la bourgeoisie à étrangler la classe ouvrière. Le changement de nom, à lui seul, ne veut naturellement rien dire, si l’ancien contenu demeure. Mais quiconque a changé le contenu de son activité, quiconque se place entièrement sur le terrain du communisme, doit aussi changer le nom de son parti.

Nous voulons en outre demander aux partis qui sont entrés dans l’Internationale communiste d’exclure de leurs rangs tous ces messieurs les social-démocrates qui, même ne constituant qu’une minorité dans ces partis adhérents à l’Internationale communiste, restent à l’intérieur à des fins de sabotage. Sans aller chercher plus loin on peut citer l’exemple du parti italien qui a été le premier à adhérer à l’Internationale communiste et a mérité à plus d’un titre de la révolution prolétarienne. Nous sommes entièrement d’accord avec le camarade suisse Humbert-Droz qui a demandé récemment dans un article spécial l’exclusion des rangs du parti italien de MM. Turati et consorts. Turati et ses amis sont de parfaits opportunistes, des partisans de la II° Internationale. La majorité du parti italien est sur les positions du communisme, ce qui n’empêche pas Turati de rester dans le sein de ce parti et d’être formellement membre de l’Internationale communiste. Un tel état de fait ne saurait se perpétuer. Cela reviendrait à poursuivre les pires traditions de la II° Internationale. Ce serait tolérer dans nos rangs, au nom d’une unité de façade, des gens qui, au moment décisif, trahiraient la révolution prolétarienne. Qui a dit A, doit aussi dire B. Qui a dit : "je me joins à l’Internationale communiste", doit aussi une fois pour toutes se séparer de ses propres social-démocrates. Qui ne se joint pas à l’Internationale communiste à cause de la mode, ni pour faire une concession à l’état d’esprit des travailleurs, ni encore pour de méprisables raisons de "diplomatie", doit aussi tirer de ce fait toutes les conséquences pratiques, sans exception.

Deux mondes se font face. Classe contre classe ! Prolétariat contre bourgeoisie ! La moindre ambiguïté peut, dans de telles conditions, avoir les conséquences les plus funestes. Pour la plus petite erreur théorique, politique ou organisationnelle, dans une telle situation, le prolétariat aura à payer par des milliers de victimes inutiles. Clarté du programme, précision de la ligne tactique, exactitude de la construction organisationnelle — tout cela est absolument nécessaire à l’Internationale communiste si elle veut remplir la mission historique dont elle s’est chargée.

Le deuxième congrès de l’Internationale communiste qui va s’ouvrir veut battre le rassemblement de l’avant-garde ouvrière du monde entier avant les batailles décisives à venir. Les ouvriers communistes de tous les pays doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir, pour que ce deuxième congrès écrive dans l’histoire du mouvement d’émancipation du prolétariat la page qui lui revient..

G. Zinoviev

Koursk-Khartov