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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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E10 - Ce que l’Internationale communiste a été jusqu’à maintenant et ce qu’elle doit devenir, par G. Zinoviev (Die Kommunistische Internationale) - Juin 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 24 mars 2019

par ArchivesAutonomies

CE QUE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE A ÉTÉ JUSQU’A MAINTENANT ET CE QU’ELLE DOIT DEVENIR  [1]

(juin 1920)

I

Nous sommes à la croisée des chemins. L’Internationale communiste doit maintenant accomplir son travail à un rythme tout nouveau. Pendant les quinze premiers mois de son existence, elle a considérablement grandi. Avant le premier congrès de l’Internationale communiste, nous avions d’un côté la II° Internationale, fortement ébranlée et compromise, mais qui regroupait encore, quoique de façon purement formelle, les anciens partis les plus importants, et de l’autre, dans la majorité des pays, les premiers groupes d’audacieux qui commençaient tout juste à hisser le drapeau communiste.

II en va tout autrement aujourd’hui : d’un côté, la III° Internationale vers laquelle se tournent presque tous les vieux partis et qui dispose déjà dans tous les pays d’une solide base d’organisation, et de l’autre, à la place de la II° Internationale, un simple tas de décombres.

Jusqu’à maintenant l’Internationale communiste a été essentiellement un organe de propagande et d’agitation. Elle devient maintenant une organisation de combat à laquelle incombe de diriger directement le mouvement dans les différents pays. Au cours de la première année de son existence, l’Internationale communiste n’a été que le porte-drapeau du prolétariat international qui se dressait pour le combat décisif. Maintenant elle devient également l’organisateur pratique de ce grandiose combat mondial sans précédent dans l’histoire.

Cette situation dicte à l’Internationale communiste des devoirs entièrement nouveaux. Tant qu’il ne s’agit que de la sympathie que nous exprime tel ou tel parti, nous ne pouvons rien y perdre. Mais quand il s’agit du désir de partis, appartenant hier encore à la II° Internationale, de s’affilier à la Internationale, alors nous devons redoubler de prudence et de précautions.

L’ordre du jour comprend la question de l’attitude de l’Internationale communiste vis-à-vis du parti indépendant d’Allemagne, du parti socialiste français, du parti socialiste d’Amérique, de l’I. L. P. d’Angleterre, du parti socialiste suisse et de quelques autres groupes, bref, de toute la tendance du "centre" aujourd’hui à la croisée des chemins entre la II° et la III° Internationale. Les militants de base de ces partis, les ouvriers, poussent ces organisations dans nos rangs, et les dirigeants du "centre" sont en train de se décider maintenant de façon plus ou moins définitives à s’affilier à la III° Internationale.

A notre avis, il faut avant tout arriver à ce que les partis en question soient suffisamment au clair sur ce que devient maintenant la III° Internationale et sur les obligations qu’elle impose à tout parti qui y entre.

L’Internationale communiste insiste, de façon absolument impérative, sur la nécessité de la rupture avec le réformisme et avec les réformistes, même dans les partis où nos partisans ont la majorité, par exemple en Italie, en Suède, en Yougoslavie et ailleurs [2]. Que les représentants des partis énumérés plus haut, qui désirent adhérer à l’Internationale communiste, veuillent bien tenir compte de cette position.

Nous avons maintenant pu prendre connaissance de la réponse de Freiheit, l’organe central de l’U. S. P. D., à la lettre programmatique adressée à ce parti par le comité exécutif de l’Internationale communiste. Ce qui frappe d’abord, c’est que ce document n’est pas signé. La signature du comité central du parti des indépendants ne figure pas sous les articles parus dans Freiheit. Ils ne constituent donc pas une réponse officielle du comité central du parti. Mais il n’y a aucune signature individuelle. Nous sommes donc simplement en présence d’une série d’articles non signés. Ce ne serait qu’un moindre mal. Mais le pire est que les auteurs ont réussi, en sept articles complets, à se perdre dans les détails secondaires, à ne pas répondre du tout aux questions centrales de principes posées par la lettre du comité exécutif de l’Internationale communiste. On trouve dans cet article des "démentis" mesquins sur des points secondaires, de longues lamentations sur ce que les communistes russes, bien informés des affaires russes, seraient prétendument plus mal informés des affaires allemandes. On y trouve quantité d’agressions jésuitiques dans l’esprit d’Hilferding et bien des phrases bien intentionnées "électriques" dans l’esprit du "socialisme" délayé à la Crispien. Mais pas de réponse nette, directe, franche, aux questions brûlantes que nous avons nettement posées. Résultat : les militants de base du parti des indépendants allemands, les ouvriers et les ouvrières, pressent toujours plus leurs dirigeants et leur demandent une déclaration honnête, de camarades, pour l’adhésion sans réserves à l’Internationale communiste, mais les dirigeants droitiers du comité central du parti tentent de freiner cette unification et, par des phrases creuses, cherchent de nouvelles échappatoires.

La situation n’est pas meilleure à la direction du parti socialiste de France. Au comité exécutif de l’Internationale communiste, Marcel Cachin et Frossard ont fait de longues déclarations. Mais, pendant ce temps, l’organe central du parti socialiste de France continue à être dirigé dans le vieil esprit. Dans les numéros de l’Humanité qui viennent de nous parvenir — on sait que le rédacteur en chef en est Marcel Cachin — on trouve entre autres un éditorial de Renaudel dans lequel ce citoyen se déclare prêt à honorer la Russie de sa visite si le gouvernement soviétique lui donne l’assurance qu’il pourra amener avec lui interprètes et collaborateurs de son choix et voyager librement dans tout le pays. La rédaction de l’Humanité sait parfaitement que M. Renaudel n’est rien d’autre qu’un agent de la Société des Nations, mais elle publie cet article en bonne place, sans un seul mot de commentaire (l’Humanité, 10 juin 1920). Dans un autre numéro du même journal, daté du 16 juin, on ne trouve ni plus ni moins qu’un article de... Pan Ignace Daszinski [3], "notre camarade polonais", comme dit l’honorable rédaction de l’Humanité qui publie cet article en faisant courtoisement remarquer qu’il s’agit d’un document. Daszinski est le bras droit et l’acolyte de Pilsudski, le bourreau des travailleurs polonais, le fondateur des bandes blanches polonaises, qui combattent la Russie soviétique. L’Humanité veut adhérer à la Internationale et, en même temps, elle considère le bandit contre-révolutionnaire et membre de la II° Internationale, Daszinski, comme son camarade. Dans le même numéro on lit un article de Longuet sur les tâches de la "mission Cachin et Frossard en république soviétique" dans lequel la vieille "diplomatie" transpire à chaque ligne. Un seul élément précieux : Longuet nous apprend que l’extrême gauche du parti socialiste de France — c’est-à-dire les communistes — ont fermement rejeté l’aimable proposition des longuettistes français de participer à cette délégation avec Cachin et Frossard [4].

Pour quiconque a la possibilité de suivre un tant soit peu la presse quotidienne des indépendants allemands et des longuettistes français, il est tout à fait clair que Crispien et Longuet ne considèrent l’entrée dans l’Internationale communiste que comme une pure question de forme. Ils sont tout prêts à faire de grandes "déclarations de principe", mais s’imaginent qu’on peut entrer dans l’Internationale communiste et en même temps se réserver, après comme avant, une totale liberté d’"action" opportuniste.

"En principe", ils sont pour l’entrée dans l’Internationale communiste, mais c’est "uniquement" pour des considérations tactiques qu’ils souhaitent attendre encore un peu, et, en tout cas, ils entendent bien conserver leur autonomie.

"Reconnaître en principe, c’est finalement refuser, tel est le principe de tout diplomate sérieux." Cette affirmation émane, sauf erreur, de Bismarck. Les petits Bismarcks dans les rangs des indépendants et des longuettistes se comportent exactement selon ce principe.

"Je suis pour l’adhésion à la III° Internationale dont j’approuve les principes, mais, pour des raisons de tactique, je ne pense pas que nous devions et puissions nous prononcer pour une adhésion immédiate. Je me rallie au point de vue des indépendants d’Allemagne : en Suisse d’abord et à Moscou ensuite" [5] (c’est-à-dire d’abord la tentative de convoquer en Suisse une conférence des partis centristes et de fonder une sorte d’Internationale 2 1/2 — le fameux plan des reconstructeurs).

Cette déclaration a été faite par l’un des plus éminents représentants du parti socialiste de France, Raoul Verfeuil [6], en réponse à une enquête de la Revue communiste [7] de Paris.

Maintenant, il paraît que plusieurs dirigeants éminents auraient renoncé à la création d’une Internationale centriste. Ils se sont rendus compte qu’une "reconstruction" quelle qu’elle soit est impossible, qu’il leur faut soit rallier la III° Internationale, soit perdre toute audience chez les travailleurs. Les délégués de ce parti sont aujourd’hui à Moscou. Mais c’est loin de constituer une garantie sérieuse qu’il soit guéri de sa maladie opportuniste et moins encore qu’il soit assuré contre la possibilité d’une rechute.

Prenons par exemple un autre représentant du centre, Robert Grimm [8], ancien président de la commission de Zimmerwald. Il y a un an, il était résolument contre la III° Internationale. Six mois plus tard, il inclinait vers l’adhésion. Lorsque le comité central du parti suisse se prononça pour l’adhésion à la III° Internationale, Grimm et son groupe furent à nouveau repris par leurs hésitations, et leurs voix contribuèrent à l’adoption de la résolution qui rejette l’adhésion à la III° Internationale. Et maintenant le comité central du parti suisse a de nouveau décidé d’adhérer à la III° Internationale. Et Robert Grimm semble de nouveau pencher pour l’adhésion. Voyons donc comment Robert Grimm se représente l’importance et le rôle de l’Internationale communiste.

Le Berner Tagwacht, dont il est l’inspirateur, a publié une série d’articles intitulés "L’Internationale". Dans le quatrième, nous pouvons lire :

"La II° Internationale avait son bureau socialiste international. Son rôle était celui d’un facteur, entre les différentes sections. Le bureau socialiste international n’avait pas de travail propre, surtout il n’exerçait aucune influence sur l’orientation. Cela tenait moins à son organisation et aux personnes qui le dirigeaient qu’à la diversité des convictions de principes que regroupait la II° Internationale."

Pas mal. C’est vrai, le bureau socialiste international dirigé par Huysmans et Vandervelde n’était qu’un facteur. En outre la clé de la boîte aux lettres était toujours aux mains des opportunistes les plus habiles. Il est clair que nous n’avons que faire d’un tel exécutif. Il est clair que l’Internationale communiste a besoin de structures tout autres. Or comment Robert Grimm et ses amis conçoivent-ils aujourd’hui le rôle de l’Internationale communiste ? Ecoutons :

"Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est d’abord une revue socialiste internationale qui ne se contente pas d’informer, mais discute également, critique, fasse des propositions. Ce qu’il faut, c’est exercer en permanence une influence sur l’activité parlementaire, afin de faire prévaloir simultanément les mêmes revendications révolutionnaires. Ce qu’il faut, c’est une agence socialiste internationale d’information." [9]

Le lecteur constate que le groupe de Robert Grimm, qui critique aussi gentiment le rôle du bureau international de la IP Internationale, n’attribue au comité exécutif de la HP Internationale qu’un rôle peu différent de celui de facteur. Il ne semble pas que Grimm et son groupe aient eu l’idée que l’Internationale communiste ne devait pas se contenter de publier une revue, ni d’agir ’afin que, dans les parlements, les mêmes revendications soient avancées au même moment, mais qu’elle doit être capable d’organiser la lutte des travailleurs, les armes à la main, contre la bourgeoisie...

Aujourd’hui, les voilà tous devenus très "radicaux", tous ces gens qui nous ont critiqués ces dernières années. Voici par exemple une déclaration programmatique du représentant bien connu du réformisme italien, Trèves. A la question de la Revue communiste sur sa position en ce qui concerne l’adhésion à la III° Internationale, il répond :

"Vous me demandez si je suis pour l’adhésion immédiate à la III° Internationale. Je réponds : oui !"

Il est sans réserves pour l’adhésion à la III° Internationale, pourtant... il dit en même temps :

"Toute intransigeance doctrinaire, toute uniformité qu’on prétend imposer aux différents partis territoriaux pour ce qui concerne leur programme et leur tactique locale, est un non-sens, une absurdité fatale qui nous éloignera toujours du but de l’Internationale" [10] [11].

Cette remarquable citation nous conduit directement à la situation actuelle au sein du parti italien où la majorité des travailleurs sont inconditionnellement pour nous, mais où les plus éminents des réformistes continuent malheureusement de se sentir "comme chez eux".

Il est bien évident que l’Internationale communiste n’a aucunement l’intention de mettre tous les partis dans le même sac. Elle a montré, et non seulement en paroles, mais en actes — qu’elle savait tenir compte de la diversité des situations dans lesquelles vivent et combattent ses différents partis.

L’Internationale communiste se rend parfaitement compte qu’il existe un domaine des questions purement locales où la décision doit revenir au parti concerné. Mais ce n’est bien entendu pas de cela que Trèves parle. Ce qu’il cherche à préserver, pour lui, et pour son aile réformiste, c’est une "autonomie" qui aurait le contenu d’une liberté d’action totale pour les réformistes [12].

Dans une note de la Revue communiste sur la réponse de Trèves, la rédaction de cette revue écrit :

"Le camarade Trèves est un des chefs des socialistes réformistes en Italie. Quelle distance entre lui et nos Albert Thomas, Renaudel, etc.  !" [13].

Hélas, l’estimable rédaction de la Revue communiste a une trop haute opinion de la politique de Trèves ! Entre lui et Renaudel il y a évidemment une différence, nous ne le nions pas. Mais c’est qu’en réalité Trèves et ses amis sont beaucoup plus habiles dans la défense du même réformisme.

Les réformistes, avons-nous dit, se sentent chez eux dans le parti italien. Un membre de la délégation italienne en Russie, le citoyen Pozzani [14], a déclaré dans une interview avec un professeur russe assez connu, Tiander, parue dans le Hufvudstadsbladet du 6 juin 1920 :

"Dans les télégrammes de nos correspondants de Stockholm, la délégation italienne conduite par Serrati est caractérisée comme bolchevique. C’est une opinion également répandue en Finlande. Cependant Pozzani a protesté contre cette idée fausse. Les membres de la délégation ont été étonnés et indignés en l’apprenant : tous appartiennent au parti social-démocrate, ce qui ne signifie pas qu’ils soient bolcheviks."

Et le même Pozzani déclare plus loin, dans son interview :

"Les avantages importants que la guerre mondiale a apportés à l’Italie sont l’acquisition de Trieste et du Trentin. En outre, l’Italie a occupé Vallon et les hauteurs avoisinantes. En ce qui concerne Fiume et le reste de l’Albanie, ces questions ne sont pas encore résolues."

Lorsque, récemment, nous avons attiré l’attention des quelques éminents camarades italiens sur une interview du même genre donnée par Filipo Turati en Italie, ces camarades nous ont répondu sur un ton débonnaire — trop débonnaire — que Turati avait fait savoir dans une conversation privée — rien n’a été publié là-dessus dans la presse — que ses propos avaient été déformés. Peut-on manifester attitude plus débonnaire vis-à-vis des réformistes ?

Le plus retors des diplomates du réformisme italien, le député Modigliani [15] dont le rôle dans le groupe parlementaire du P. S. I. est très important, a récemment visité Paris. Au cours d’une conversation avec Longuet, il a exhorté le chef de file des "indépendants" français à adhérer à la III° Internationale. Il lui a dit :

"Mon cher ami Longuet, quelle raison pourrions-nous avoir de ne pas adhérer à l’Internationale communiste ? A quoi cela nous oblige-t-il ? En fait, à rien d’autre qu’à envoyer tous les quinze jours une carte postale avec de jolies vues et de jolis paysages au comité exécutif de l’Internationale communiste".

Ce fragment de l’agréable dialogue entre les deux amis a été répété, de façon tout à fait officielle, au cours d’une session du comité exécutif de l’Internationale communiste. Le camarade Serrati lui-même a cité cette conversation dans son intervention officielle au comité exécutif. Quiconque connaît l’activité de Modigliani ne doutera pas un instant de la véracité de ce propos. Il se distingue en effet des autres réformistes italiens en ce que s’allient chez lui de façon merveilleusement harmonieuse une certaine sentimentalité italienne et... un cynisme politique d’une grossièreté incroyable.

En quelques mois, le réformiste Modigliani a révélé ainsi le tréfonds du "réformisme de gauche". Oui, tous ces messieurs partent de l’hypothèse selon laquelle l’adhésion à l’Internationale communiste ne les engage à rien de plus qu’à l’envoi de jolies cartes postales. Mais en tout cas ils retirent un avantage de leur entrée dans la III° Internationale : aux yeux des simples travailleurs, ils brilleront de l’éclat de la III° Internationale, ces derniers leur feront plus confiance et cesseront au moins de les siffler dans les meetings.

Les Modigliani n’utilisent pas de méthodes aussi grossières que Noske. Les leçons de Kerensky et de Tseretelli [16] n’ont pas été perdues pour eux. Ils n’entrent pas maintenant dans un ministère bourgeois qui les accueillerait volontiers. Ils se "conservent" pour des jours meilleurs. A la place, ils veulent pour un temps "entrer" — comme s’il s’agissait d’une quelconque auberge — dans la III° Internationale et se conquérir une position parmi les travailleurs révolutionnaires. Et, quand sonnera l’heure de la décision, ils reviendront à la surface et saboteront de l’intérieur la dictature du prolétariat [17].

Il faut faire comprendre à tous ces réformistes que l’entrée dans l’Internationale communiste engage à un peu plus, et que l’Internationale communiste saura démasquer la politique la plus "subtile" des affairistes les plus rusés du réformisme le plus retors.

L’Internationale communiste devient l’organisation de combat des travailleurs révolutionnaires. Il nous faut des combattants, pas des... diplomates.

II

Le profond bouleversement qui s’opère dans les têtes de la classe ouvrière du monde entier a provoqué, d’un côté, au sommet des vieux partis socialistes, les peu ragoûtants phénomènes que nous venons de signaler. Mais ce même bouleversement dans les masses a provoqué, à l’autre pôle, d’autres phénomènes. Nous voulons parler du mouvement instinctivement révolutionnaire, mais théoriquement encore très confus, des shop-stewards en Angleterre, des I. W. W. dans plusieurs pays, ainsi que du secteur révolutionnaire des syndicalistes et des anarchistes [18].

Les bolcheviks russes avaient déjà dû déterminer leur position face au syndicalisme révolutionnaire il y a environ quinze ans, aux beaux jours du syndicalisme révolutionnaire en France. Dès cette époque, les bolcheviks russes avaient tenté de séparer la paille du bon grain contenu dans la protestation élémentaire des masses ouvrières contre l’opportunisme, protestation qui trouvait son expression dans leur sympathie pour le syndicalisme révolutionnaire.

Il nous faut maintenant procéder de la même façon. Le congrès de fondation de l’Internationale communiste nous a en fait montré la voie. Il faut absolument surmonter les préjugés que manifestent d’éminentes personnalités de l’Internationale communiste contre l’entrée dans nos rangs des partisans des shop-stewards, des syndicalistes révolutionnaires, etc. Nous n’oublions pas un instant que ces mouvements manifestent encore beaucoup d’obscurité, et même de confusion. Mais en même temps, le mouvement des shopstewards est un mouvement sain dans ses fondements et purement prolétarien dans sa composition. Nous devons savoir attendre patiemment qu’il se cristallise en un mouvement communiste. Nous devons contribuer à faciliter et accélérer ce processus.

Ce sont des mouvements de transition. Ils sont le produit d’une phase originale du développement dans les pays où les vieux trade-unions "classiques" et les vieux partis socialistes officiels se sont irrémédiablement compromis, mais où n’ont pu encore être formés de partis communistes ou bien où ils sont extrêmement faibles. C’est le cas surtout de l’Angleterre et de l’Amérique. L’Internationale communiste ne doit faire aucune concession théorique aux préjugés de ces tendances instinctivement révolutionnaires, mais théoriquement confuses, et elle n’en fera aucune. Mais elle leur tendra ouvertement et cordialement la main, pleinement convaincue que ces groupes vont de jour en jour se rapprocher de nous.

Ce qui fait le plus défaut aux syndicalistes révolutionnaires, aux anciens d’entreprises, aux I. W. W. et à l’aile communiste des anarchistes, c’est la compréhension du rôle du parti communiste : les partisans de ces courants sont habitués à mettre un signe égal entre les notions de "politique" et de "politicaillerie". Ils sont habitués à des partis sans principe, dirigés par des affairistes parlementaires et dévorés par l’opportunisme. Pour convaincre ces militants, pour les guérir de leur prévention contre le parti, il faut leur montrer dans la pratique d’autres partis, des partis vraiment communistes, des partis avec un programme clair, une tactique révolutionnaire et une discipline de fer, des partis qui savent intégrer ce qu’il y a de meilleur dans la classe ouvrière, des partis qui sachent diriger le prolétariat à l’assaut des forteresses du capitalisme. Ce qu’il faut ici, c’est avant tout la propagande par l’action.

"Tu ne crois pas que des partis vraiment prolétariens, communistes, soient possibles ? II te semble que tout parlementarisme est nécessairement opportuniste ? Tu crois qu’un parti ne peut que faire de la politicaillerie ? Regarde, voilà le parti communiste de Russie qui a su prendre la tête de toute la classe ouvrière de son pays et exproprier la bourgeoisie ! Regarde : voilà le parti communiste d’Allemagne qui sait en dépit de tout rassembler dans ses rangs la fleur de la classe ouvrière ! Regarde : voilà des partis semblables qui se constituent en Italie, en Bulgarie, en France, en Angleterre, en Amérique ! Regarde, et apprends, et tu comprendras bientôt, toi aussi, que renoncer au parti communiste, c’est comme renoncer à sa main droite !"

C’est en ces termes que nous devons nous adresser aux prolétaires qui font partie des organisations en question. Et ils verront alors que l’Internationale communiste a raison. Alors, ils nous rejoindront sans réserves et du coup, précisément en nous rejoignant, donneront à nos partis communistes, là où ils ne l’ont pas encore, une sérieuse base prolétarienne.

III

L’Internationale communiste s’est occupée jusqu’à maintenant, répétons-le, essentiellement de propagande. Elle doit maintenant organiser la lutte immédiate de la classe ouvrière des différents pays contre la bourgeoisie. Nous sommes placés devant des tâches nouvelles. A nous de faire qu’aucune organisation ouvrière ayant tant soit peu un caractère de masse ne reste aux mains de nos adversaires.

Nous ne pouvons pas oublier que, bien que la H° Internationale soit en ruines, il vient de se former à Amsterdam un rassemblement international des syndicats jaunes sur lequel elle tente de s’appuyer.

Pour l’Internationale communiste dans son ensemble, la question ne peut même pas se poser sérieusement de savoir si les communistes peuvent ou non quitter les syndicats — question qui a été soulevée par les communistes "de gauche" en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Non pas "sortie" des syndicats, mais entrée dans les syndicats, partout où nous n’y sommes pas encore — tel est le mot d’ordre de l’Internationale communiste. Partout où se trouvent des travailleurs, les communistes doivent être présents. Nous ne pouvons abandonner des millions de travailleurs à l’influence des social-traîtres, et nous mettre nous-mêmes à l’écart. Les social-traîtres chassés des partis politiques se sont retranchés dans les syndicats. Nous devons enlever aussi cette forteresse. Nous devons l’assiéger dans les règles, systématiquement, patiemment, nous devons chasser de leur dernier refuge les traîtres à la classe ouvrière, nous devons anéantir ce dernier écran entre nous et la bourgeoisie, et alors nous ferons face, les yeux dans les yeux, aux capitalistes, pour lesquels, à ce moment, les choses iront bien mal.

Le comité exécutif de l’Internationale communiste a soulevé, depuis bientôt six mois, la question de la formation d’un regroupement international des syndicats rouges comme contrepoids au regroupement international des syndicats jaunes "social-démocrates", "libres". Cette entreprise progresse très lentement, nous ne nous le dissimulons pas. Nous nous heurtons dans ce domaine à toute une série de difficultés pratiques. II faut tenir compte du fait que, même dans un pays comme l’Italie, où la classe ouvrière est entièrement pour nous, les syndicats, qui se disent communistes, sont en réalité aux mains de dirigeants réformistes, et c’est tout à fait délibérément qu’ils n’ont pas convoqué depuis plus de six ans de congrès des syndicats d’Italie : ils savent bien que les masses ouvrières sont infiniment plus radicales que leurs dirigeants réformistes. II nous faut en outre tenir compte du fait qu’en Angleterre, la décantation à l’intérieur du vieux trade-unionisme (organisation séparée de ce que l’on appelle la "Triple Alliance", etc.) ne progresse encore que très lentement, et que les dirigeants de la gauche des Trade-Unions anglais sont eux-mêmes encore parfois contaminés par des préjugés réformistes [19]. Nous avons en outre à tenir compte, à l’autre pôle de ce que les dirigeants du mouvement des shop-stewards et d’autres mouvements analogues sont souvent imprégnés de préjugés anarchistes.

Enfin, la question du regroupement international des syndicats rouges est en elle-même et par essence une question pas facile du tout à résoudre. Nous sommes contre la participation au comité central de l’Internationale d’Amsterdam des syndicats jaunes. Mais nous sommes pour la participation des communistes et de leurs amis aux congrès internationaux des syndicats d’industrie ou de métier [20], car ces congrès internationaux ont avec les masses ouvrières des liens très étroits. Nous sommes contre une scission immédiate et générale de tous les syndicats, mais nous sommes en même temps pour une lutte sans merci contre les dirigeants jaunes de ces syndicats.

Tous ces éléments constituent autant de difficultés importantes sur la voie de l’accomplissement de la tâche que nous nous sommes assignée. Mais, nous le répétons, pour que l’Internationale devienne ce qu’elle doit devenir, il faut, quoi qu’il arrive, résoudre le problème de la formation d’un regroupement international des syndicats rouges.

IV

Enfin, pour que l’Internationale devienne ce qu’elle doit devenir, il faut que nous n’ayons dans chaque pays qu’un seul parti communiste. En Amérique nous avons jusqu’à maintenant deux partis communistes, et en Allemagne aussi... [21]. En Angleterre, il y a quatre ou cinq groupes communistes distincts. C’est la même chose en France. Il faut mettre un terme à cette situation.

La délimitation de principe la plus claire s’est dessinée entre les deux partis communistes en Allemagne. Mais là aussi, le plus difficile a été surmonté et le temps est proche où nous réussirons à n’avoir en Allemagne qu’un seul parti communiste. Le comité central du K. P. D. (S) a sans aucun doute commis d’énormes erreurs politiques et d’organisation. La plus grave de ces erreurs politiques a été commise avec l’attitude prise lors du putsch de Kapp [22]. Nous publions dans ce même numéro de très importantes déclarations de dirigeants du K. P. D. aussi éminents que Clara Zetkin, Paul Levi, Ernst Meyer. Ces lettres, qui flétrissent très sévèrement les oscillations de la centrale du K. P. D. (S) pendant les journées du putsch de Kapp, créent du même coup une situation nouvelle [23]. Elles ouvrent pleinement la possibilité, pour les ouvriers révolutionnaires sincères qui étaient passés au second parti communiste, "de gauche", le K. A. P. D., de se réunifier avec l’ancien parti. Il y a dans les rangs du K. A. P. D. beaucoup de prolétaires honnêtes et dévoués que l’opportunisme et la maladresse de la majorité du comité central du K. P. D. (S) avait empêchés de se joindre à nous. L’Internationale communiste condamnera sur le terrain des principes les déviations "gauchistes" du K. A. P. D. et caractérisera les erreurs du comité central de l’ancien K. P. D. C’est sur cette base que doit être créé en Allemagne un parti communiste unique.

En France, il nous faut à tout prix surmonter le scepticisme qui subsiste encore chez les syndicalistes révolutionnaires, et, parmi eux, semble-t-il, même chez des camarades émérites comme Rosmer, contre l’idée même de fonder un parti communiste. Le moment est venu en France où il faut, coûte que coûte, créer un parti communiste unique. Et il faut évidemment commencer par organiser un parti homogène de véritables camarades d’idées, qui pourront ensuite attirer à. eux les éléments qui ne sont pas encore pleinement communistes.

En Angleterre, ces jours-ci, le groupe de la camarade Sylvia Pankhurst a pris l’initiative inconsidérée de fonder un parti communiste sur la base "gauchiste" du refus de toute participation aux parlements et de celui de l’affiliation au Labour Party anglais [24]. L’Internationale communiste ne peut aucunement voir dans cette tentative le dernier mot de la sagesse communiste. Au contraire, nous ferons tous nos efforts pour unifier en Angleterre tous les groupes communistes sans exception. Et naturellement pas sur la plate-forme séparatiste du "radicalisme", mais sur celle des décisions de toute l’Internationale communiste.

Notre parti frère d’Italie se trouve dans une excellente position pour jouer un rôle historique grandiose dans les destinées de son pays. Mais, dans ce but, il doit s’épurer des éléments du réformisme. Pour cela, il faut que le mouvement syndical italien cesse d’être entre les mains de réformistes, passe à celles de véritables communistes. Pour cela, il faut aussi que les meilleurs éléments de la section Turin, qui sont actuellement d’une certaine façon en opposition à la majorité du parti [25], ainsi que le courant "abstentionniste" dirigé par le camarade Bordiga [26] se réunifient avec la majorité qui dirige le parti communiste italien sur la base des décisions du 2° congrès de l’Internationale communiste.

Les communistes suédois doivent également épurer leurs rangs des réformistes conscients et semi-conscients.

La maladie réformiste est contagieuse. Elle a atteint également quelques jeunes partis, par exemple celui de Yougoslavie. Elle n’a pas non plus totalement épargné le vieux et militant parti bulgare. Les communistes n’ont pas à se dissimuler leurs faiblesses, fût-ce par un sentiment mal compris de patriotisme de parti [27]. Ils ont à tenir compte des faits et à regarder le danger en face.

* * *

Parmi les partis membres de l’Internationale ou qui aspirent à le devenir, existe souvent, en liaison avec le fait qu’ils ne se sont pas encore épurés des éléments centristes ou réformistes, un phénomène qu’on pourrait appeler le "petit jeu des préséances". Le parti d’un pays donné affirme : "Nous ne commencerons pas la lutte décisive pour le pouvoir avant qu’il n’ait été conquis dans tel pays voisin. Nous voulons d’abord couvrir nos arrières. Que les autres commencent. Quand la victoire sera assurée chez eux, alors nous commencerons !"

Rien n’est évidemment plus étranger à l’Internationale communiste que d’encourager à des insurrections et des coups de force prématurés. Jamais elle ne cherchera à forcer à tout prix le cours des événements, elle saura attendre calmement et de sang-froid leur développement et ne lancera d’appel à l’action que quand les choses seront mûres. Mais en même temps l’Internationale communiste n’oubliera pas qu’une idéologie semblable de la lutte : "commencez les premiers", était à un haut degré caractéristique de nombre des partis de la II° Internationale. C’est déjà une raison suffisante pour que nous soyons pleins de scepticisme devant des arguments comme ceux que nous venons de mentionner.

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L’Internationale communiste était essentiellement en 1919 une société de propagande communiste. En 1920, l’Internationale communiste devient une association ouvrière de combat qui organise l’assaut immédiat contre les forteresses du capitalisme. La guerre civile ne s’apaise pas, au contraire, elle flambe avec une vigueur sans précédent. La guerre civile de la Russie soviétique contre la Pologne des Pans revêt une énorme importance sur le plan international et ouvre à la révolution internationale des prespectives extraordinairement favorables [28]. Les événements qui se déroulent à l’Est ont une importance colossale. Ce qui se déroule actuellement au Proche et au Moyen-Orient n’est qu’un faible commencement. En Orient brûlent les premières flammèches de l’incendie révolutionnaire. Le temps n’est plus très éloigné où l’ensemble de l’Orient s’embrasera dans le brasier de la révolution.

Dans les pays où la classe ouvrière n’a gardé le pouvoir que quelques semaines, tout le déchaînement de la contre-révolution n’a pu empêcher que se développe à nouveau sous nos yeux une nouvelle révolution prolétarienne. C’est en Hongrie que les bourreaux ont fait couler le plus de sang ouvrier. Mais dans ce pays aussi, c’est maintenant parfaitement clair, la révolution prolétarienne relève la tête. Le second rang pour le nombre de crimes commis contre la classe ouvrière par la bourgeoisie revient sans conteste à la Finlande blanche. Mais, là aussi, la révolution prolétarienne s’est déjà redressée.

Nous avons eu l’occasion de parler ces derniers jours avec deux ouvriers qui venaient directement d’Helsinki où ils ont, pendant une année, réalisé un important travail communiste illégal. Un petit échantillon de ce qui se passe actuellement en Finlande va nous montrer d’un seul coup quel est l’état d’esprit des ouvriers finlandais aujourd’hui.

Ces camarades nous ont raconté que, dans presque toutes les villes et dans les bourgades industrielles qui avaient été en 1918 le théâtre de la lutte entre les Blancs et les Rouges, on organise maintenant de curieux "samedis".

Le samedi après-midi et le dimanche, de nombreux ouvriers, et, en plus grand nombre encore, des femmes de la classe ouvrière se réunissent dans les cimetières où sont enterrées les victimes de la terreur blanche : ils nettoient et disposent les tombes avec amour, les fleurissent et édifient des monuments simples et modestes pour les travailleurs tombés dans la lutte contre la bourgeoisie. Au sein du peuple naissent des chants simples et sans artifice, des vers sans prétention en l’honneur des combattants morts. Et, comme un refrain, s’exprime constamment cette idée très simple : "Vous n’êtes pas tombés en vain. Nous continuerons votre ouvrage. De vos os se lèvera un terrible vengeur !"

La bourgeoisie finlandaise assiste à ce spectacle, mais elle ne peut rien faire, car c’est un mouvement de masses, car c’est là ce que pensent tous les ouvriers et l’écrasante majorité des paysans travailleurs.

Cette anecdote est symbolique. Elle éclaire d’un coup la situation d’ensemble des prolétaires dans la guerre civile acharnée qui se déroule sous nos yeux. Personne ne peut plus maintenant anéantir la révolution prolétarienne, on peut seulement la retarder, les traîtres dans nos propres rangs peuvent seulement arriver à faire qu’elle coûte à la classe ouvrière des sacrifices plus grands encore.

Un autre fait nous a été signalé par un simple ouvrier d’Helsinki, venu récemment de la capitale de ce pays où la bourgeoisie a massacré 30 000 prolétaires. Il nous a dit : "Les travailleurs finlandais détestent bien entendu la bourgeoisie, mais ils haïssent plus encore les social-démocrates blancs qui nous ont trahis au cours de la révolution. Notre état d’esprit à tous est le suivant : nous débarrasser d’abord des traîtres, des social-démocrates jaunes, mais la bourgeoisie ne peut pas nous échapper et son tour viendra".

Bien que sous une forme un peu paradoxale, ces propos manifestent une juste appréciation des faits : presque dans le monde entier désormais, la bourgeoisie ne subsiste que grâce à l’appui des jaunes social-démocrates. Jamais encore le rôle réactionnaire des partisans de la II° Internationale n’était apparu aussi clairement qu’aujourd’hui.

L’Internationale communiste et tous les partis qui en sont membres ont devant eux un travail gigantesque. L’Internationale communiste doit devenir l’état-major effectif de l’armée prolétarienne internationale en train de s’éveiller et de se renforcer sous nos yeux. Le mouvement communiste international grossit à la façon d’une avalanche. La révolution prolétarienne grandit. L’Internationale communiste doit savoir l’organiser et la diriger. C’est l’affaire de l’Internationale communiste, non seulement de préparer la victoire, non seulement de diriger la classe ouvrière pendant la conquête du pouvoir, mais aussi de diriger l’ensemble de l’activité de la classe ouvrière après la conquête du pouvoir.

Ou bien l’Internationale sera une organisation internationale de combat, centralisée, disciplinée, homogène, ou bien elle sera incapable de remplir sa grande mission historique.

Voilà ce que doit devenir l’Internationale, voilà ce qu’elle deviendra sûrement.

G. ZINOVIEV