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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Internet à la conquête d’un "non-lieu"
Négatif N°6 – Décembre 2005
Article mis en ligne le 13 avril 2019
dernière modification le 8 avril 2019

par ArchivesAutonomies

Si l’utopie (du grec ou "non" et topos "lieu" : "en aucun lieu") est le monde de "nulle part", alors Internet peut reprendre cette définition. Par son choix décentralisé initial et par son organisation "maillée" de plus en plus mondiale, le réseau est de partout, donc de nulle part. Quiconque peut s’y connecter, s’y rattacher, de quelque endroit qu’il se trouve, sans se préoccuper du lieu géographique. Plus que d’une île utopique, il s’agit d’un archipel en accroissement exponentiel, tant le nombre de sites et de services se développe. Il est internationaliste, à vocation universelle par nature, pour notre petit monde qui se réduit de plus en plus...

Dans cette culture du réseau, au-delà d’une apparente démocratie directe qui s’exprime notamment dans les courants altermondialistes ou chez les chercheurs en Intelligence collective, qui s’auto-organise et crée ses propres morales, que reste-il de cet esprit souvent qualifié de "libertaire" ?

Mais que veulent ces pirates qui surfent sur le Net ?

En 2003, les pirates, via les réseaux peer to peer [1], auraient téléchargé 57 milliards de fichiers dont 12 milliards de fichiers audio, 45 milliards de fichiers images et 87 millions de films. Pour l’année 2007, il est "prévu" que chaque abonné aux réseaux haut débit télécharge 4 300 fichiers audio, 16 000 fichiers images, 680 documents et 30 films. Lorsqu’on se penche sur le profil de ces pirates et qu’on analyse leurs motivations profondes [2], les sanguinaires "Morgan" se métamorphosent alors en "pousseurs de caddy" qui, malgré leurs téléchargements, continuent, dans leur grande majorité, à acquérir des œuvres dans les circuits de vente traditionnels. Certains estiment d’ailleurs que le téléchargement joue, pour eux, le rôle de préparateur de l’acte de consommation et leur permet ainsi d’acheter en tant que consommateurs exigeants. Ils revendiquent un doit à la diversité et à un non-alignement culturel. La critique des produits "marketés" et standardisés trouverait ainsi une réponse via le P2P. Mieux, ils les invitent à innover dans ce nouvel univers numérique et notamment à diminuer le prix de vente de leurs produits, y compris sur leurs plates-formes de vente en ligne et attendent des maisons de disques qu’elles développent des produits interactifs à forte valeur ajoutée pouvant susciter leur vif intérêt.

Ils sont alors favorables à la mise en place de dispositifs innovants permettant d’assurer une rémunération des droits d’auteurs et des droits voisins au travers, par exemple, de solutions de micro-paiement ou par la mise en œuvre d’une redevance. À y regarder de plus près, pour ces "pirates" bien policés, Internet et le P2P ne sont que des caddys d’un nouveau type que l’on pousse dans les allées virtuelles des vieux "temples de la marchandise".

Non-marchand contre marchandise.

Personne ne s’est étonné de voir Greenpeace être une des organisations à populariser ses actions via Internet pour prévenir du déroulement des manifestations, informer, pétitionner, lancer des boycotts, etc. Le P2P comme moyen de popularisation, de mobilisation exceptionnelle, utilisé par "une vaste communauté non hiérarchique" (qui se maille avec la mouvance alter-mondialiste dont le leitmotiv est "le monde n’est pas une marchandise") qui y pratique le non-marchand (ou no profit), le bien commun, l’intelligence collective ainsi que le travail "collaboratif" et le partage des connaissances, a désormais ses maîtres à penser. Pour la Fing ("club" de réflexion sur les nouvelles technologies dont l’objet est de stimuler, repérer et faire connaître l’innovation dans les services, les applications et les usages de l’Internet de demain), Internet deviendra "un facteur de civilisation". Mais, "pour cela, il nous faut aujourd’hui prendre explicitement en compte le Bien Commun, c’est-à-dire la vision de l’intérêt général qui sublime les intérêts particuliers. [É] Parce que nous sommes tour à tour citoyen, consommateur, éducateur, administré ou travailleur".

Si l’ordinateur relié au réseau - aujourd’hui accessible aux plus démunis par la baisse des prix et diverses offres de service public - assure les moyens d’être plus autonomes, d’obtenir plus rapidement des informations, d’imprimer des contenus autrefois très longs à acquérir, l’utopie, devenue "pragmatiste et réaliste", même au nom de notions comme le "domaine public", n’en demeure pas moins une utopie au regard de la réalité économique.

Pour les alter-mondialistes avec, à leurs côtés, Yann Moulier Boutang [3](qui criait "um outro mundo è possivel !"), "nous sommes en pleine bataille des nouvelles enclosures (nom qu’on a donné en Angleterre à la suppression par le Parlement des droits de propriété collective sur les terres communes) [4]. Pourquoi ? Parce nous assistons à une mutation profonde du capitalisme que nous résumons par le terme de capitalisme cognitif. Le capitalisme immatériel, sans poids (Weightless Economy, selon l’expression de D. Quah), la “société de l’information“, la net-economy, la “Nouvelle économie”, la Knowledgebased Economy (OCDE), la révolution technologique des NTIC sont autant de façons de nommer cette transformation et d’en saisir certains aspects partiels. [É] Quel est le problème central de l’échange marchand dans l’économie du capitalisme cognitif ? Elle tient à notre sens au poids croissant des externalités positives, c’est-à-dire aux effets productifs positifs et gratuits des multiples interactions dans une société reposant sur la connaissance".

Le capitalisme n’est pas une cérémonie bouddhiste et les alter-mondialistes, qui proposent de lutter contre le "fléau néolibéral" et non contre le capitalisme en général - et encore moins contre la marchandise, l’argent, la valeur et l’État -, l’ont oublié. La lecture d’Empire, le best-seller de Hardt et Negri, est éloquente. Les auteurs annoncent vouloir dépasser la description des symptômes et les analyses superficielles, mais la logique de la marchandise n’est jamais nommée.

La contestation se propose seulement d’empêcher que l’éducation, la santé, la culture, la science, l’art, l’agriculture et d’autres domaines spécifiques ne deviennent des marchandises à leur tour (en présupposant, évidemment, qu’ils ne le sont pas déjà). L’ordinateur serait l’instrument qui réalise le rêve d’un travail qui crée de la valeur sans intervention du capital. Negri parle en effet du "PC [non le Parti communiste, mais le Personal computer] comme capacité autonome de travail, comme outil intégré au cerveau, sans besoin d’un patron qui le prête en échange du travail". L’analyse de la dimension sociale et immédiatement communicative des formes nouvelles du travail vivant conduit les auteurs à chercher les nouvelles figures de la subjectivité, en ce qui concerne l’exploitation : "Après une nouvelle théorie de la plus-value, donc, une nouvelle théorie de la subjectivité doit être formulée, qui passe et fonctionne fondamentalement par la connaissance, la communication et le langage [5]."

Quant à cette "sorte de communisme spontané et élémentaire", où la force de travail trouve dans la mise en commun, et non plus simplement dans le capital, la source de son "auto-valorisation", c’est très précisément cela que révèle le "postfordisme" : nouvelles conditions du travail en entreprise.

Enfin, cette perspective du no profit : "Oui à la marchandise, à condition pourtant qu’elle reste dans ses bornes et renonce à dévorer la société entière" n’est pas très différente de celle des néo-keynésiens [6] qui, eux aussi, ont découvert l’importance du volontariat et l’intègrent dans leurs business plan. De l’aveu même des organisateurs de festivals ou des Jeux olympiques (dont les enjeux mercantiles ne sont plus à démontrer), la "réussite" de grandes manifestations passe par l’implication de volontaires. Ces derniers (qui paient pour travailler gratuitement), sont récompensés par la seule "satisfaction d’y avoir participé". Le spectaculaire "j’y étais" néglige le "à quel coût !".

Et si la cyber-utopie était justement de croire que la dynamique d’Internet puisse bouleverser l’ordre des choses ? L’histoire a maintes fois démontré que l’illusion d’un progrès technique ne permettait pas de rénover la société, matériellement et politiquement. Depuis la formule de Lénine selon laquelle le socialisme d’URSS serait "les soviets plus l’électricité" jusqu’aux productions du "socialisme réel" stalinien ou maoïste, on est bien revenu de cette croyance en un progrès technique globalement "libérateur"