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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La mort en voiture change de parking
Négatif N°6 – Décembre 2005
Article mis en ligne le 13 avril 2019
dernière modification le 8 avril 2019

par ArchivesAutonomies

Ils sont énervants ces SDF, comme on les appelle administrativement, de ne pas vouloir supporter les nuits froides dans les casernes qui leur sont réservées... Il faudrait sans doute les y conduire de force (c’est ce qu’on fait déjà d’ailleurs) pour éviter que le nombre de morts de froid ne soit par trop indécent pour cette chère république française. Malheureusement, maintenant, il ne s’agit plus seulement d’hommes et de femmes qui vivent toute l’année dans la rue, qui dorment à la belle étoile et qui osent refuser l’hébergement carcéral qu’on leur offre charitablement.

Avec la mort le 24 novembre d’un homme de 38 ans près de Gray (Haute-Saône), le portrait robot des SDF récalcitrants en prend un sacré coup dans l’aile, de même que les concepts sociologisants de la "désaffiliation sociale" : Sylvain Schiltz avait encore il y a peu un emploi d’intérimaire dans une déchetterie, un logement, il lui restait encore sa voiture, drôle de SDF. Expulsé de son logement à la fin du mois d’octobre, peu de temps avant la trêve hivernale en raison d’arriérés de loyer, il vivait dans sa voiture depuis quelques semaines avec toutes ses affaires. Et il est mort de froid dans sa voiture, avec toutes ses affaires, d’une crise cardiaque ou d’hypothermie, ou les deux, au choix.

Et c’est là que les journaux, les services sociaux de la ville et autres "autorités" jouent leur rôle habituel : non, ce n’était pas un gars qui tentait de survivre avec peu de moyen, à qui on n’offrait pour survivre qu’un sous-emploi précaire comme à tant d’autres aujourd’hui ; non, ce n’était pas un homme qui, parmi beaucoup d’autres exploités de cette société, n’avait plus de quoi payer son loyer parce qu’on ne lui offrait que des miettes pour survivre ; non, son expulsion juste avant l’hiver n’est pas le résultat d’une décision froide du tribunal de Vesoul qui le vire de chez lui comme un malpropre, comme les tribunaux ou les forces de l’Ordre le font pour des familles entières pendant toute l’année et à une vitesse accélérée depuis quelques mois.

Non, encore une fois, il faut le faire passer pour un paumé, un mec qui a la chance de se faire exploiter comme intérimaire et qui ne trouve pas le moyen de pouvoir honorer son loyer (c’était sans doute un "ménage qui gérait mal son budget mensuel", comme dirait l’INSEE) ; il faut le faire passer pour un "désaffilié", un abandonné du "lien social", un "asocial" qui "n’avait ni femme ni enfant" (mais comment donc est-ce possible ??) ; il faut le faire passer pour un anormal qui "errait dans le secteur" et qui "s’était vraisemblablement garé là un peu par hasard"...

Pour preuve, les "services sociaux" l’ont juste décrit comme "un homme asocial qui se désintéressait de sa situation" : en gros, ils avaient tout fait pour l’aider, pour lui proposer "des solutions" (lesquelles ? on ne saura pas !), et il avait eu le culot de ne pas répondre à leurs courriers : mais une fois expulsé de son logement, comment pouvait-il recevoir ces courriers ? Et le directeur de cabinet de la préfecture de Haute-Saône de préciser pour se dédouaner que "le dialogue qui avait tenté d’être instauré [était] resté infructueux" ; et d’ajouter : "nous avons des capacités importantes (dans les casernes pour "désaffiliés") et nous ne sommes pas à un taux de remplissage maximum". C’est donc bien de sa faute s’il est mort de froid, il n’a pas accepté de remplir les taudis réservés aux pauvres.

Et le maire de la ville de tenter de sauver la mise lui aussi en affirmant qu’il aurait été "prêt à lui proposer un poste d’employé municipal".

Oui, après s’être retrouvé à la rue, et maintenant qu’il est mort, il peut toujours se voir proposer un poste de ministre, de l’Intérieur, par exemple.

P. S. : La voiture sera-t-elle vendue au domaine ?