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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De la médiation religieuse à l’église médiatique : un petit voyage dialectique
Négatif N°7 – Juin 2006
Article mis en ligne le 13 avril 2019
dernière modification le 8 avril 2019

par ArchivesAutonomies

Pourrais-tu couper l’émission dans le salon ?
demanda-t-il.

Mais c’est ma famille.

Ray Bradbury, Fahrenheit 451

L’une des caractéristiques des grévistes de ces dernières années a été de compter sur ce qu’on appelle les médias pour populariser et même étendre leur action. Ne voit-on pas souvent, au sein des manifestations, tel ou tel (nous ne parlons pas ici des leaders syndicaux ou des chefs des partis politiques, petits ou grands, sur lesquels il n’est même plus la peine d’insister) répondre avec complaisance aux questions des représentants des télévisions ou des radios, espérant ainsi faire œuvre pédagogique ? Ce sont généralement les mêmes qui déplorent ensuite le manque d’objectivité, de neutralité desdits médias, comme s’il était dans leur nature et faisait partie de leurs fonctions d’être autre chose que des entreprises idéologiques au service du règne de la marchandise, donc des États et des groupes financiers dont ils dépendent. Au XVIIIe siècle, sous l’Ancien Régime, ceux qui défendaient les idéaux de tolérance, de liberté et de justice auraient-ils donc dû s’effaroucher de constater que la hiérarchie catholique, indissociable de la monarchie absolue de droit divin, ne se mît pas à la tête d’un grand mouvement populaire de révolte des pauvres contre la noblesse ? De tous temps, les pouvoirs ont eu besoin d’un dispositif idéologique qui justifie leur existence et leurs actes.

1. Le prêtre

Une comparaison entre l’Église de l’Ancien Régime et les médias s’impose, tant le rôle que jouent ces deux types de structure, chacune dans leur époque respective, est proche. Quels n’étaient pas en France, sous l’Ancien Régime, le village, le hameau reculé qui ne possédaient leur église, leur chapelle, leur curé. Le territoire était véritablement maillé, chaque foyer étant à portée de cloche et chaque cloche à portée d’autres cloches. Il est vrai que, pour un roi de droit divin, le réseau religieux était l’outil le plus précieux car il était le seul à permettre la diffusion et l’acceptation de la parole du pouvoir, à faire entendre la voix de la soumission. Alors que les représentants du pouvoir royal, lorsqu’ils existaient, étaient nécessairement perçus comme contraignants et donc peu efficaces en la matière, l’Église possédait, en la personne des prêtres, des représentants proches des gens, qui vivaient au milieu d’eux et se faisaient les vecteurs, peut-être plus ou moins consciemment, de l’idéologie qui était supposée permettre une forme de stabilité sociale. On cite souvent l’étymologie du mot "religion" (du latin "religare", qui signifie relier) pour conclure que la religion est avant tout ce qui "crée du lien" entre les hommes, et serait donc à la base même de toute vie sociale. Mais ce qu’on dit moins, c’est que ces liens, à travers l’Église qui les tisse concrètement, ne sont pas des liens horizontaux que les individus seraient libres d’établir entre eux, sans intermédiaire. Ce sont des liens qui passent par un centre, par une hiérarchie religieuse, qui les contrôle en permanence. En fait, la structure de l’Église est en parfaite adéquation avec ce qu’est la religion telle que la définit Hegel, qui influencera Marx, à savoir une confiscation, une mutilation : "Tout ce qu’il y a de beau dans la nature humaine et que nous avions nous-mêmes transporté hors de nous dans l’individu étranger (Dieu), ne gardant pour nous que toutes les vilenies dont elle est capable" [1]. En l’occurrence, c’est la capacité même des hommes à vivre ensemble de façon autonome qui est niée, à travers ce pseudo-lien social, par la religion et l’Église.

L’Église a toujours été une grande entreprise bureaucratique et totalitaire, qui n’a jamais pu admettre aucune contestation, et qui a réagi avec la violence la plus extrême (par le bras de l’Inquisition sous l’Ancien Régime) à toute contestation, interne ou externe. Son idéologie n’a jamais pu être combattue de l’intérieur, et la stratégie de la bourgeoisie qui s’opposait au pouvoir royal a été de la combattre de l’extérieur, à un moment où la révolution n’était pas encore à l’ordre du jour. En schématisant, les Lumières sont l’expression idéologique de ce combat, au nom de la tolérance et de la raison. Ce qu’on appelle aujourd’hui les "valeurs de la République" ne sont jamais que celles dont la bourgeoisie fut porteuse lorsqu’elle combattait le pouvoir royal sous l’Ancien régime. Ce furent pour elle des valeurs de combat, qu’elle trahit d’ailleurs très rapidement. Lorsqu’elle les invoque aujourd’hui, elle ment. Ce ne sont plus les siennes, depuis longtemps.

Ainsi, lorsque la révolution triomphe, et que la bourgeoisie commence à conquérir les rênes du pouvoir politique, sa stratégie change, car elle n’est plus une force d’opposition, mais de pouvoir, conquis grâce à la révolte populaire. Il lui faut donc mettre un frein aux forces qu’elle a elle-même contribué à mettre en branle, notamment celles de la lutte antireligieuse. Pourquoi en effet se passer d’un instrument aussi précieux, qui avait fait ses preuves pendant si longtemps comme facteur d’intoxication idéologique au service du pouvoir royal ? C’est la raison pour laquelle Robespierre, à partir de la fin du mois de novembre 1793, met fin à la campagne de déchristianisation et du même coup à l’élan révolutionnaire [2].

En effet, l’arrivée au pouvoir des Jacobins, la frange la plus révolutionnaire de la bourgeoisie, avait été rendue possible par l’intervention du peuple sur la scène politique. Mais les Jacobins ne sont pas seuls, ils ne représentent pas toute la bourgeoisie. Ils doivent donc composer et mettre un frein aux ardeurs populaires - et donc à la déchristianisation, sachant qu’en même temps la contre-révolution monarchiste menace. La mise en place du culte de l’Être Suprême par Robespierre, en mai 1794, répond surtout à la nécessité de maintenir un équilibre entre la force du religieux, qui a toujours été un précieux allié du pouvoir monarchique - du pouvoir en général - et le retour des curés, très mal vus des bras-nus, mais aussi, sans doute, d’une bourgeoisie qui vient d’entamer son émancipation. La pacotille de l’Être Suprême remisée au placard, et après la contre-révolution thermidorienne, c’est sous Bonaparte que les religieux commenceront à regagner une part du terrain perdu, mais toutefois sans jamais retrouver la place qui était la leur.

2. Le maître d’école et le journaliste

C’est bien plus tard seulement, lorsque d’une part la bourgeoisie a suffisamment assis son pouvoir politique et que d’autre part l’athéisme dont elle avait favorisé la propagation au XVIIIe siècle est en train de triompher philosophiquement, que le dispositif idéologique de la religion va devoir céder la place proéminente qui était encore la sienne à d’autres moyens de contrôle et de transmission, plus efficaces dans le cadre d’une modernité capitaliste en train de s’affirmer. Il s’agit toujours de porter la parole du pouvoir, de la rendre accessible à tous, de s’adresser aux individus de manière presque intime. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que la loi de séparation de l’Église et de l’État ne suive que d’un peu plus de vingt ans (autant dire qu’à l’échelle historique c’est parfaitement concomitant) les lois que Jules Ferry fait voter en 1881 et 1882, rendant l’école gratuite et obligatoire. Pour Ferry le Versaillais, qui s’exprime ici une dizaine d’années avant la promulgation de ces lois, peu de temps après l’écrasement de la Commune dans le sang, le maître d’école aura notamment pour fonction de faire comprendre aux enfants du peuple que "les privations, la pauvreté exposent à toutes les tentations, que la constitution de la société n’est pas arbitraire, qu’on ne la modifie pas à volonté, que le capital et la propriété sont légitimes", et "qu’il n’est pas plus possible de changer la propriété comme pivot du monde social qu’il n’est possible de changer le soleil comme pivot du monde cosmique dans lequel nous vivons" [3]. C’est donc l’école qui dès lors devient le vecteur des valeurs de la République bourgeoise, et qui est chargé d’enrégimenter ceux qui devront aller se faire massacrer la "fleur au fusil" à partir de 1914. C’est elle qui va avoir pour mission de substituer au catéchisme religieux un catéchisme républicain plus adapté. Le manuel scolaire remplace avantageusement le missel. Il va sans dire que, pour la bourgeoisie, favoriser le développement de la lecture ne revient pas à fournir une arme qui peut devenir un instrument de libération, d’accès à la compréhension du monde. La lecture devra permettre l’enrégimentement idéologique des futures générations d’écoliers, en même temps qu’elle fournira aux bureaucraties et à l’économie en général une main d’œuvre adaptée aux besoins nouveaux. Comme toujours dans les sociétés sous domination capitaliste, l’économique et l’idéologique valsent ensemble, sans se marcher sur les pieds, jusqu’à ce qu’ils se les prennent dans le tapis.

Mais l’école n’assurera pas toute seule ce rôle de contrôle social. La presse, dont l’influence est grandissante depuis quelques décennies déjà, voit son développement stimulé par la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. Entre 1880 et 1914, les journaux quotidiens entre autres connaissent une formidable expansion, et il ne fait aucun doute que l’accroissement du nombre d’individus désormais capables de lire favorise l’explosion des tirages. Ceux des quatre grands quotidiens nationaux sont multipliés par quatre, passant de un à quatre millions d’exemplaires. Le bénéfice, encore une fois, est économique et idéologique. Quelques décennies plus tard, en 1935, Marcel Martinet pourra justement dire : "Ils savent lire et c’est tout. Est-ce un bienfait ? Dans les conditions actuelles, il n’est aucunement paradoxal de prétendre que la diffusion d’une instruction aussi misérable est un mal autant qu’un bien, souvent un mal plutôt qu’un bien. Que lit-il, l’homme qui sait lire, qui ne sait que lire ? Il lit le grand abrutisseur des masses, le journal." [4]. L’aphorisme de Hegel, datant du début du XIXe siècle, souvent cité, ne prend toute sa force que si on le replace dans ce contexte de mutation idéologique : "La lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de prière du matin réaliste". [5] C’est à croire que le philosophe avait déjà fort bien senti la nature du processus d’ores et déjà en route, et qui ne se concrétisera réellement que peu de temps avant la fin du XIXe siècle.

Les débuts de la Troisième République marquent donc l’affermissement d’une bourgeoisie désormais totalement majeure politiquement, et qui le montre en développant un dispositif idéologique qui lui est entièrement propre. La béquille religieuse, qui continuera cependant à rendre quelques services, ne joue plus qu’un rôle secondaire.

3. Le médiatique

L’école, qui a certes subi de nombreuses transformations au cours de la période précédente pour s’adapter aux conditions de la modernité capitaliste, voit son rôle idéologique évoluer rapidement à compter du milieu des années soixante-dix en France. Le même phénomène s’est produit un peu plus tôt aux États-Unis et dans d’autres pays comme l’Angleterre et l’Allemagne, c’est-à-dire peu après l’entrée dans l’ère de la culture de masse et des médias, avec le développement de la télévision, qui représente certainement l’étape décisive. Cette mutation correspond à la fin de l’époque où elle jouait un rôle moteur au sein du dispositif idéologique mis en place dans les dernières années du XIXe siècle. Comme on peut le constater aujourd’hui, doter les masses d’une capacité à lire des textes autres que rudimentaires présente un intérêt bien moindre. D’abord d’un point de vue économique, quel besoin y a-t-il de fournir à un grand nombre d’élèves ne serait-ce que les bases dont ils seront de moins en moins amenés à se servir dans les éventuels emplois qui leur seront octroyés (c’est la logique du maigre viatique appelé "socle commun" de Fillon-De Robien, en fait une entreprise de dépossession et d’accroissement de la misère culturelle déjà bien présente) ? Ils en sauront toujours assez. D’autre part, les médias sont des moyens beaucoup plus puissants qui permettent de toucher plus sûrement, efficacement et durablement chacun — pratiquement de la naissance à la mort, avec les programmes destinés aux tout jeunes enfants [6]. Le rôle de l’école est désormais plutôt celui d’un service d’appoint à la bouillie médiatique, et il est appelé à s’atténuer comme s’est atténuée l’influence de l’Église catholique dès lors que la bourgeoisie a commencé à asseoir son pouvoir politique.

De fait, les médias jouent aujourd’hui avec une efficacité accrue le rôle qui était auparavant dévolu à l’Église. Comme elle - mieux qu’elle - ils sont omniprésents. Si le paroissien devait se rendre à l’église ou à la chapelle du lieu pour recevoir sa dose toxique, en même temps que pour obtenir sa ration de divertissement, de spectacle (la cérémonie religieuse est un spectacle total : théâtral, musical, olfactif même ...), si l’écolier et futur lecteur de la presse devait se déplacer lui aussi pour bénéficier des bienfaits de l’éducation et de l’ "information" quotidienne, le citoyen spectateur contemporain n’a même plus cet effort à fournir. Les médias, notamment la télévision, s’invitent à la maison, plusieurs heures par jour, pour assurer le divertissement et diffuser, à heures régulières, la même conception du monde, la seule labellisée par les classes dominantes. D’ici peu, avec la nouvelle génération de téléphones portables, l’ "information", toujours la même, celle du "13 heures" et de "la messe du 20 heures" ainsi que le "divertissement", accompagneront en permanence notre citoyen spectateur, et l’histoire d’amour avec l’écran sera encore plus torride. Le journaliste, le commentateur, l’ "intellectuel" agréé par le pouvoir, entretenant avec le téléspectateur une forme de proximité illusoire, de pseudo-familiarité, jouent donc auprès de lui le rôle que jouait jadis le prêtre, au détriment de la communication vraie, celle qui unit encore parfois, ou pourrait unir des êtres libres. C’est ainsi qu’on a pu entendre, dans la bouche de tel ou tel médiatique à la sauce Wolton, que la télévision était la seule à assurer aujourd’hui ce fameux "lien social" dont on pleure la disparition un peu comme on pleurerait sa jeunesse, sans espoir possible de retour. Comme si ce n’était pas le système capitaliste qui, au premier rang des conséquences de la société de travail et de consommation qu’il impose, entraînait l’atomisation de la vie sociale et la réduction des rapports humains à la superficialité et l’instrumentalité des rapports marchands.

Comme si le capitalisme était le dernier avatar de la fatalité.

Au même titre que la religion, mais de manière beaucoup plus efficace, l’univers médiatique, qui inclut celui de la culture de masse, est la concrétisation contemporaine de la vie mutilée, celle dont chacun est le spectateur plutôt que l’acteur. Totalitarisme d’un type nouveau, beaucoup plus solide que celui d’une Église qui, au moment de la Révolution française, a dû son salut essentiellement au besoin que la bourgeoisie avait encore d’elle, il sait susciter sa propre pseudo-critique, sous forme d’émissions débiles ou de "médiateurs" autoproclamés à la mords-moi-le-nœud. Tout ce beau monde a encore montré, lors du mouvement anti-CPE, comme il savait gracieusement donner la pa-patte à ses commanditaires du capital.

Comme l’Église, comme toutes les grandes structures hiérarchiques, l’univers médiatique n’est pas réformable. Comme dans toutes les bureaucraties, l’appareil finit par avoir le dernier mot. Jamais les "médias" ne pourront, d’une quelconque manière, être utiles à ceux qui veulent créer un monde en rupture totale avec l’existant.

La prise de parole est nécessaire.