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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le rapt du temps
Négatif N°9 – Février 2008
Article mis en ligne le 13 avril 2019
dernière modification le 19 avril 2019

par ArchivesAutonomies

La vie n’est jamais qu’un morceau de temps arraché au néant. Notre être se confond avec cette unité provisoire de temps. Nous n’avons d’existence que dans le temps et la perception que nous avons de ce dernier dépend de l’usage que nous en faisons. Chaque moment de la vie intensément vécu nous semble consister davantage en une extension en profondeur du temps qu’en un segment linéaire. Ainsi il existe des espaces que nous percevons comme des niches ménagées en marge du temps qui passe et qui nous rendent quasi insensibles à sa fuite. Le temps s’étale alors comme une plage sans fin.

"Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu "font passer le temps", c’est-à-dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient et ralentiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant ou l’heure et les rendent "ennuyeux", mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, de telle sorte que des années riches en événements passent beaucoup plus lentement que des années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent. Ce qu’on appelle l’ennui est donc, en réalité, un semblant maladif de la brièveté du temps pour cause de monotonie." (Thomas Mann, La Montagne magique)

La vie quotidienne se résume, dans la plupart des cas, à ce temps de la monotonie qui puise sa source dans la répétition des choses, elle-même responsable de cette sensation d’accélération continue du temps qui nous gagne, notamment à partir du moment de notre entrée dans le monde du travail et de son cortège de "temps morts" (afin d’éviter tout malentendu, nous parlons ici et dans la suite de l’article du travail aliéné en vigueur dans les sociétés capitalistes ; il est clair qu’aucune société ne peut faire l’économie d’une activité humaine pour subvenir à ses besoins).

Henri Lefebvre désignait sous le nom de "temps contraint "celui des exigences en dehors du travail : transports, démarches et formalités, etc." (La Vie quotidienne dans le monde moderne). Le temps contraint réservé aux formalités a précisément tendance à s’accroître de manière fâcheuse, conséquence de la dégradation générale des conditions de vie, due par exemple à l’abandon volontaire par l’État d’un certain nombre de secteurs qu’il envisage de privatiser un jour. C’est le cas du service des postes. L’allongement des files aux guichets, les réclamations interminables rendues nécessaires par les multiples erreurs peuvent être assimilées à un véritable vol de temps, équivalent au montant des économies effectuées par l’État sur les frais de personnels. Citons encore le cas des urgences médicales, où l’on vole à la fois le temps des patients et celui des personnels médicaux, qui accumulent des heures qu’ils ne peuvent jamais récupérer ou qui ne leur sont pas payées comme elles le devraient.

Bien sûr, ceux qui ne travaillent pas n’échappent pas, ou alors de moins en moins, à cette forme de colonisation de leur vie, donc de leur temps. Ainsi, l’emploi du temps des chômeurs est compris dans une espèce de no man’s land entre le temps de travail (qu’est-ce que le temps passé à rechercher du travail ?) et le temps contraint. Malgré cela, il reste en partie incontrôlable par le pouvoir. C’est aussi pour cette raison que l’État resserre son étau, faisant progressivement disparaître les indemnités de ceux qui ne réintègrent pas assez vite le monde du travail et le rythme de vie qui va avec, mieux connu, plus aisément maîtrisable. Il y va du maintien de l’ordre.

Comme si cela ne suffisait pas, les perspectives paradisiaques qui s’ouvrent à nous aujourd’hui sont non seulement une augmentation du temps de travail hebdomadaire, mais un allongement du nombre d’années à travailler : quarante, bientôt quarante et une, puis quarante-deux années (et pourquoi s’arrêter là) à se crever la peau pour espérer ne pas sombrer dans la misère lorsque que le moment de la "retraite" sera venu, s’il vient. D’ailleurs, depuis qu’il existe dans cette acception, ce mot de "retraite" sonne comme s’il s’agissait là de l’antichambre de la mort. Il y a en effet un aspect épouvantable dans cette idée de se retirer de la vie, fût-ce de la "vie active", au sens donné à cette expression dans la langue du pouvoir, c’est-à-dire de cette période de la vie consacrée au travail. L’ "entrée" comme la "sortie" de la "vie active" sont des seuils qui se succèdent, distants de nombreuses années, et qui sont tous deux l’enterrement de quelque chose : le premier, celui de la jeunesse et de ce qu’elle a su garder d’insouciance ; le second, celui de la pseudo-participation à la marche du monde, comme si l’intégration à l’exploitation économique de soi et des autres avait quelque chose à voir avec ce qu’on peut décemment appeler la vie. Et dire qu’une partie de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse est mobilisée vers cet objectif, toujours un peu plus, à travers l’éducation et la propagande médiatique.

La compartimentation de la vie en périodes étanches et l’enchaînement supposé inéluctable de ces périodes constituent autant d’accélérateurs de temps, la plus longue en durée linéaire étant dans la plupart des cas celle du travail. Chacun est contraint de s’adapter au rôle qu’il est censé jouer à la place qu’il occupe. Dans les vers qui suivent, Shakespeare présente la vie comme une scène, où chaque acteur joue son rôle. Mais derrière le constat, transparaît la critique, car jouer un rôle éloigne les hommes de ce qu’ils sont, de ce qu’ils pourraient être s’ils se débarrassaient de leurs tristes oripeaux :

"Le monde entier est une scène, /Hommes et femmes, tous, n’y sont que des acteurs,/Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties,/Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles./C’est un drame en sept âges." (Comme il vous plaira)

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’une révolte métaphysique contre la caractère inéluctable du vieillissement, mais contre le fait que la vie se présente comme un moule dans lequel les individus n’ont plus qu’à s’insérer, l’essentiel ayant déjà été écrit pour eux par d’autres, les gardiens de l’ordre établi. C’est ainsi que la vie de chacun est enchâssée dans des périodes de temps que chacun est amené à discerner et accepter très tôt et auxquelles le travail sert de ligne directrice, travail dont les nécessités sont toutes orientées par le pôle magnétique de l’Économie divinisée. La vie quotidienne est elle aussi aimantée et segmentée de la même manière, et les bornes qui la jalonnent sont autant de repères que l’on craint (la sonnerie du réveil, l’heure de la prise du travail ou du début des cours pour les plus jeunes) ou que l’on attend (la demi-journée, le soir), mais qui contribuent eux aussi à accélérer le temps comme les aimants surpuissants d’un accélérateur de particules. Et dès le lundi, c’est le prochain week-end qui sert de point de mire à tout un chacun. Au-delà, ce sont les prochaines vacances, le temps des loisirs qui miroite comme une belle récompense. Mais l’évasion qu’il est supposé permettre n’est jamais que l’ "image inverse illusoire" du travail, parce qu’on tient là l’autre face de l’économie marchande, la consommation. Lui-même soumis au rythme du travail, le loisir s’inscrit entièrement dans le monde répétitif de la vie quotidienne. "On travaille pour gagner des loisirs, et le loisir n’a qu’un sens : sortir du travail. Cercle infernal." (Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, avant-propos à la deuxième édition) Le loisir comme besoin est le petit complice enjôleur du travail dans le cadre de la vie aliénée où se consume le temps.

C’est à une "mobilisation totale" des esprits que nous assistons. Une société en voie d’abolir toute maîtrise de leur temps par les individus qui la composent est une société totalitaire. Bien entendu, il est rare que les hommes aient eu la maîtrise de leur vie, de leur temps. Dans le passé, les dispositifs idéologiques, notamment religieux, pour meubler tous les interstices de "temps libre" et pour bourrer les imaginaires, ont toujours existé. Mais nous subissons d’autant plus le poids de la période que sommes en train de vivre qu’elle vient en réaction contre une autre, celle des années soixante et début soixante-dix, où les espoirs de voir naître une société nouvelle ont été extrêmement forts, notamment au sein de la jeunesse. C’est une chape de plomb qui s’abat aujourd’hui sur nous, avec l’accélération que nous connaissons en France depuis quelques mois. La vie quotidienne, qui était déjà le plus souvent le lieu de la monotonie, devient clairement celui de l’étouffement, de la barbarie économique et de la trivialité.

Manifestement l’enjeu du présent, alors que nous sommes en train d’assister à un glissement vers une société ultra-répressive, sous le regard passif de toute une frange de la population tétanisée par le discours d’un pouvoir qui agite l’épouvantail de la peur, déborde largement les revendications du moment telles que celles du "pouvoir d’achat", même si elles se comprennent tant les difficultés financières sont réelles pour un nombre croissant de gens. Il apparaît avec de plus en plus d’évidence à tous ceux qui sentent la nécessité de réagir que partis de gauche et syndicats, de par leur fonctionnement bureaucratique, sont non seulement des dispositifs inadaptés à la lutte, mais qu’ils sont des boulets complètement intégrés au dispositif de domination.

Les temps qui viennent seront ceux de la réorganisation. Déjà, en différents endroits, tentent de se mettre en place des assemblées ou comité populaires. C’est bien vers ce type de "loisirs nouveaux", comme dépassement de la fausse opposition entre la vie quotidienne et le "divertissement" en tant que produit dérivé de la première, qu’il faut désormais nous orienter. "Loisirs nouveaux", parce que ces assemblées ou comités doivent devenir des bases de réappropriation collective du temps, des espaces publics de débat, de réflexion, de formation mutuelle dans le but de mener une lutte radicale contre le monde existant, des lieux où la parole de chacun puisse servir de base à la refondation d’un projet politique dont le manque se fait cruellement sentir. "Loisirs nouveaux", parce que quelle autre perspective exaltante nous laisse-t-elle, cette société qui pétrifie la culture en commémorations et l’histoire en exemples édifiants, que d’œuvrer à son abolition ? Quelle sorte d’allégeance espère-t-il de notre part, ce système dont les idéologues ont décrété qu’à l’avenir ça serait comme maintenant et que les seules conquêtes à envisager seraient celles de nouveaux marchés ? Ces "loisirs nouveaux" n’auront rien à voir avec le divertissement, ils ne nous détournerons pas du monde. Assemblées ou comités ont vocation à se coordonner, à occuper tout l’espace politique et social, à se substituer aux formes mortes que sont partis et syndicats. Ils doivent servir de bases au combat pour la prise en main collective de la production et de toutes les activités liées à la vie sociale, organisées non plus en fonction d’impératifs économiques, mais modelées selon une utilisation pleinement créative du temps. Ils seront réellement ces espaces de temps libéré appelés à s’étendre à toute l’existence, là où la lutte rejoint la vie, là où la création d’un avenir radicalement autre ne sera plus confinée dans les rêves.