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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Former des groupes pour quoi faire ?
Négatif N°9 – Février 2008
Article mis en ligne le 13 avril 2019

par ArchivesAutonomies

Sous le titre : "Formons des groupes !", la CNT-AIT a diffusé un texte qui est une proposition de réorganisation de la lutte sociale et politique à la base [1]. L’auteur du texte fait une critique lucide des "organisations de lutte pyramidales centralisées" qui reproduisent le mode d’organisation et le système de hiérarchies du capitalisme, avec leurs chefs et leurs exécutants, la primauté accordée à l’organisation au détriment de l’individu et de la liberté de penser, avec leur absence de démocratie interne. Si le XIXe siècle a été celui des utopies, le XXe se caractérise par le triomphe du réalisme et de la mystique de la prise du pouvoir dans laquelle le rôle de l’organisation devient central. Mais lorsque l’organisation se constitue en entité séparée, elle n’est plus que l’expression du pouvoir de quelques-uns et de la tyrannie. C’est alors que le mouvement révolutionnaire initial agonise, étranglé par les mains épaisses de la bureaucratie en formation. On peut aussi être d’accord avec les analyses tendant à mettre en évidence l’émergence de nouvelles formes de lutte basées sur les comités, les mouvements sociaux larges ou les assemblées populaires non institutionnalisés et, de ce fait, potentiellement porteurs de radicalité. L’idée d’une auto-organisation des luttes sur un modèle anti-autoritaire et sans concession pour le pouvoir semble d’ailleurs faire son chemin parmi ceux qui se sont mobilisés ces dernières années. Nous sommes aussi d’accord pour dire que la lutte ne peut pas se contenter d’être syndicale et qu’elle doit occuper tout l’espace de la vie quotidienne parce que la lutte pour l’émancipation est politique et pas seulement économique, travers dans lequel tombe trop souvent les combats "syndicaux" qui s’en tiennent à des revendications purement réformistes, faute de pouvoir faire une critique globale de la domination capitaliste sur et en dehors des lieux de travail.

Mais le texte reste ambigu et même contradictoire. S’il ne peut plus être question de développer des organisations ayant pour fin la prise du pouvoir d’État et de sa conquête, il n’est pas possible de l’ignorer. Quand l’auteur écrit qu’il ne s’agit plus ni de s’emparer du pouvoir ni de conquérir le système de production, il ne voit pas qu’il accepte tout simplement de continuer à subir l’exploitation, la domination et l’assujettissement. Il ne s’agit pas de conquérir le pouvoir, mais il faudra bien quand même le détruire si nous voulons être libre et prendre le contrôle de nos vies. L’accession au bonheur ne se fera sans doute pas uniquement par la répartition plus juste des biens matériels issus du progrès technique, mais il n’en demeure pas moins que c’est cette même technique, développée dans un contexte social-historique particulier, le capitalisme industriel et post-industriel, qui asservit les hommes, ou plutôt des hommes utilisent cette technique pour en dominer d’autres tout en détruisant la nature. Dès lors, on ne voit pas très bien à quoi bon former de tels groupes tant le texte réduit l’affrontement avec le pouvoir à une simple désertion, comme s’il était encore possible de se soustraire à la domination de la techno-science. C’est au contraire du côté de la neutralisation du complexe techno-scientifique et du déploiement d’une technique respectueuse des hommes et de la nature que se situe la radicalité du projet révolutionnaire.

Le collectif altermondialiste "Les Sans Voix" a de son côté pris l’initiative d’organiser des forums politiques. On peut voir ces forums comme l’ébauche d’espaces politiques oppositionnels où la parole peut circuler librement et où les expériences politiques peuvent être partagées. L’initiative est intéressante parce qu’elle pose un problème de fond : la nécessité d’ouvrir des espaces constitués horizontalement à partir desquels il serait possible de nouer des liens de solidarité, de se regrouper sur des bases démocratiques et de contribuer à la formation d’une conscience collective de l’oppression. Mais ces forums et autres assemblées populaires n’ont véritablement d’intérêt que s’ils aboutissent à des collectifs où pourraient s’élaborer une compréhension et une critique globale de la domination capitaliste actuelle. Il ne saurait être seulement question de faire l’étalage d’expériences limitées et de les ajouter les unes aux autres, même s’il est peut-être indispensable d’en passer par là, mais de libérer l’imagination collective. Le mouvement altermondialiste s’est contenté le plus souvent de critiquer d’une façon plus ou moins radicale le capitalisme globalisé, mais seul le développement de pratiques politiques et sociales renouvelées permettrons de remettre en cause la marche du capitalisme devenu monde (la mondialisation, avec son cortège de misères, de désastres écologiques et de morts). On entend souvent dire qu’il faut s’organiser en dehors de l’État, voire à côté de la société, comme si l’État n’était pas une totalité ou comme s’il laissait encore des espaces où s’installer. Ne pas faire une critique de la domination et de son fonctionnement comme totalité, et donc ne pas s’interroger sur la nature de l’État et des moyens à mettre en œuvre pour le combattre, c’est prendre le risque d’être réprimé. La convergence de collectifs ou d’assemblées sur la base de luttes sociales réelles et de contenus politiques communs allant dans le sens d’une critique pratique du capitalisme globalisé comme totalité apparaît comme une réponse probable à la domination actuelle. Mais une telle critique à portée pratique restera de l’ordre des idées si elle ne s’appuie pas sur un imaginaire social et politique qui serait l’expression d’une conscience collective souveraine et dressée contre l’État.

L’éducation populaire est aussi une forme possible à partir de laquelle pourrait s’élaborer une conscience politique collective et une critique de la domination. Mais elle doit être redéfinie pour éviter toute ambiguïté. S’il s’agit de libérer l’imagination collective, d’échanger des expériences politiques et sociales sur des bases égalitaires, l’expression "éducation mutuelle" est sans doute plus appropriée. On se souvient que l’association altermondialiste ATTAC parle déjà d’éducation populaire. Mais dans ce cas il est question de débats dûment organisés et encadrés, où interviennent spécialistes et experts venus instruire le bon peuple. On comprend dans ces conditions comment le parti socialiste a pu aussi facilement récupérer le procédé à des fins électoralistes sous l’appellation "démocratie participative", la démocratie se réduisant ici à une participation à sa propre domination.

L’éducation populaire pourrait aussi laisser entendre qu’il s’agit de faire de la pédagogie, un terme très marqué idéologiquement et qui, ces dernières années, a souvent été utilisé à tort et à travers pour ne plus évoquer l’essentiel : la question sociale et la violence toujours plus grande dans les rapports sociaux. L’éducation "mutuelle", si on la conçoit comme un échange d’expériences sociales et comme une repolitisation à la base des questions fondamentales : violences policières, exploitation économique, colonisation par la marchandise des imaginaires et de la vie quotidienne, destruction de l’environnement, production d’espaces urbains où règne la séparation (ghettoïsation) etc., concerne les jeunes et les moins jeunes. Il resterait encore toutefois à mieux cerner les formes qu’elle pourrait prendre...