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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un procès de Moscou... à Rome
{Autonomie pour le communiste}, n°2, 28 Avril 1979, p. 4.
Article mis en ligne le 5 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Arrestations de plusieurs diri­geants de l’autonomie - ils sont accusés d’étre les dirigeants des BR - Toni Negri, chef des Brigades Rouges". Puis jour après jour : "Negri organisateur de l’affaire Moro - Negri est celui qui a téléphoné à Eleonora Moro - La résolution stratégique des BR écrite de la main de Negri..."
Voilà quelques uns des titres qui font la une depuis maintenant plus de deux semaines de la presse ita­lienne, et parviennent avec quelques déformations en sus en France. Pour qui connaît un peu la situation en Italie et peut suivre la presse ita­lienne, le caractère à la fois incroya­ble, grotesque et inquiétant de ces accusations, qui par delà les per­sonnes arrêtées visent l’ensemble du mouvement italien, est assez clair. Tout le monde sait que ce qu’on appelle l’Aire de l’autonomie qui était sur le point de se réunifier et se faisait de plus en plus consis­tante, avait pris position avec des nuances, mais de façon très claire contre les BR. De même qu’est très clair en Italie, l’enjeu politique de ce "procès" pour les partis qui le mènent, PCI et DC. Pour tous ces éléments nous ren­voyons aux autres documents de ce bulletin. Nous voulons simplement ici faire le point juridique sur l’état actuel de cette affaire, point plus que nécessaire devant l’incroyable campagne de presse diffamatoire qui se poursuit tous les jours. Que contiennent réellement les dossiers ? Quelles sont ces fameuses "preuves" a dont on parle tant ?
Il faut d’abord revenir un peu en arrière. En 77 une première cam­pagne de presse menée par le PCI, sur l’autonomie, s’était déjà conju­guée avec les inculpations de Bifo à Bologne (le magistrat instruc­teur était Catalanotte) et de Negri à Padoue (là le magistrat est déjà Calogero, magistrat proche du PCI) pour association subversive. Ces in­culpations sont rapidement aban­données purement et simplement. Début 78 le PCI entame de nou­veau une campagne de presse contre l’Autonomie. Parallèlement Calogero rouvre une enquête appro­fondie sur l’Autonomie et Potere Operaio, organisation autodissoute en 78. Vient l’affaire Moro. L’en­semble de l’aire de l’Autonomie prend position avec les nuances qui la caractérisent contre le chantage qu’exercent les BR sur le mouve­ment. Negri parle de "faire le vide politique autour des BR". Quel­ques semaines avant ces arresta­tions la campagne de presse contre l’Autonomie recommence. Rinascita et l’Unita centrent leurs attaques sur Padoue. Bocca, aujourd’hui signataire d’un appel contre les arrestations, qualifient dans La Repubiica Emilio Vesce et Toni Negri de "guépards". Nozza dans Il Giomo accusent nommément un certain nombre d’enseignants "de diriger la lutte armée". Quant à Mimo Pecorelli, journa­liste d’extrême droite à I’OP, assassiné dans des conditions curieuses (l’attentat n’avait pas été revendiqué et avait été exécuté avec des silencieux ; à l’époque on avait parlé d’opération des services secrets) il accusait Negri d’être à la tête de la lutte armée en Italie. Toute l’Italie, et Negri de surcroit se trouvait ainsi informé de qui étaient les dirigeants des BR, avant que la magistrature ne s’en avise. On peut supposer raisonna­blement que cette campagne de presse a même mis "sur la piste" les magistrats !
Ainsi avant même les arrestations, l’allure générale de l’affaire Negri est déjà dessinée. Les médias mènent l’enquête, préparent le terrain et le consensus, que vient sanctionner la décision de la ma­gistrature. Depuis les arrestations, cet aspect ne s’est pas démenti. On assiste de façon ininterrompue à un déchaînement sans précédent des médias qui d’une part accumu­lent les "preuves" de l’implica­tion directe de Negri dans l’affaire Moro, de l’autre, surtout pour la presse du PCI, mènent une "en­quête politique" pour tenter de démontrer que autonomie = BR. Par contre du côté de la magistratu­re, silence total. On invoque le se­cret de l’instruction, y compris à l’égard des inculpés et de la défense, tout en répétant qu’on a des "cer­titudes" et des "preuves".
Dans cette affaire, la première chose qui est ainsi évidente, c’est l’atteinte manifeste aux droits de la défense. Droits de la défense violés dès les arrestations : séquestre de journaux avant même leur parution (cf. saisie du matériel photographi­que et rédactionnel du numéro en préparation de la revue Metropoli) ; non communication pendant plu­sieurs jours du lieu d’incarcération des inculpés à la famille et à la défense ; non communication enfin et surtout aux inculpés et à la défense des soi-disant faits précis qu’on leur repproche, violation d’autant plus grave et inquiétante que la presse elle ne se prive pas d’accumuler les "preuves".
Il faut donc, hélas, consacrer d’abord quelques lignes à ces "rumeurs", "indiscrétions",
"indices" et "preuves". Quelques lignes seulement parce que, si, au début il était encore possible d’en faire le compte et de les dé­monter, cela devient manifeste­ment impossible devant le torrent de "preuves" que la presse ita­lienne accumule chaque jour, et dont la presse française se fait l’écho. On ne peut que les carac­tériser en prenant pour exemple quelques unes de celles qui ont le plus frappé l’opinion.
Rappelons d’abord que pas une de ces "preuves" n’est officielle, ni même officieuse. Il ne s’agit que de rumeurs, d’indiscrétions d’on ne sait qui. Chaque rumeur donne d’abord lieu à au moins trois ou quatre versions, suivant les journaux, ou suivant le jour. Ainsi, par exemple les manuscrits de Negri qu’on aurait trouvé, sont successivement une résolution stra­tégique des BR écrite de la main de Negri, des indications pour cette résolution, des extraits de cette résolution, pour finir par des ressemblances entre des termes ou des citations (Grand est le désordre sous le ciel, la situation est excel­lente. Sic) ou un exemplaire d’une résolution stratégique, résolutions, soit dit en passant qui non seule­ment circulent dans tout le mou­vement, mais dont tout journa­liste possède un exemplaire (Giorgio Bocca en a même publié toute une série dans un livre). De la même fa­çon il y aurait le témoignage d’un ancien BR repenti, à moins que ce ne soit un sud-américain, ou un agent des services secrets...
Viennent ensuite les démentis. Negri aurait loué un appartement qui aurait servi dans le rapt de Moro. Le Corriere qui donne l’information dément quelques lignes plus loin. Démentis plus cinglants ; Negri aurait fait assassiner Alessandrini parce qu’il faisait une en­quête sur l’autonomie (voir le titre en première page de France Soir). Le procureur général de la Répu­blique, Mauro Gresti, dément aus­sitôt qu’Alessandrini ait été chargé d’une telle enquête. (La Republica, 14 avril). Negri est celui qui télé­phone à Eleonora Moro. La ma­gistrature possède une expertise positive à ce sujet. D’où il ressort que le CNR italien a refusé carrément de faire l’expertise devant le caractère grotesque de cette accu­sation. Quant au Wiesbaden Ins­titut allemand (section de l’office fédéral d’enquêtes criminelles. BKA) auquel la presse se réfère constam­ment les premiers jours, il déclare officiellement à la télévision ita­lienne, que, sollicité pour cette analyse, il n’y a jamais donné de résultat positif. Finalement, après que les journaux aient donné force détails scientifiques sur les ana­lyses de voix, on explique quel­ques jours après qu’on ne pourra pas identifier les voix, parce que les terroristes ont parlé au télé­phone avec un mouchoir devant la bouche.
Dans leur enthousiasme, les journaux en arrivent même à se contredire. On affirme en même temps que les coups de téléphone venaient de Paris, que l’organisa­tion des BR se trouve à Paris, ce qui explique tout puisque Negri se trouvait à Paris, et que en réalité Negri faisait seulement croire qu’il allait à Paris. En attendant la ma­gistrature demande à Negri de four­nir (à un an de distance) la totalité de son emploi du temps, en se gar­dant bien avant d’avancer quoique ce soit de précis. Elle espère ainsi pouvoir probablement boucher les trous à sa convenance.
On aimerait, par plaisir, pouvoir dresser ainsi un Sottisier de la presse. La gravité de la situation ne nous en laisse cependant pas le loisir. Retenons simplement pour en finir avec ce chapitre l’aspect de montage du personnage de Negri, à la fois homme public, théoricien connu, idéologue des BR, organisateur d’enlèvement, té­léphoniste et homme de paille... Pour finir les journalistes eux-mêmes se trouvent obligés de se réfugier dans les certitudes des magistrats. Calogero, Fais, répètent qu’ils ne peuvent rien dire, pour préserver le secret de l’instruction, mais qu’ils n’auraient pas entreprit une telle opération s’ils n’avaient pas des certitudes très fortes. Pertini, président de la République, se permet, au mépris de toute présomption d’innocence, et d’indépendance des pouvoirs, d’adres­ser un télégramme de félicitations et d’encouragements à Calogero et Fais. Il est obligé le lendemain de faire un rectificatif. Là-dessus, on apprend que Calogero dispose d’une carte blanche du ministère de l’intérieur, pour 6 mois, et la Chancellerie est obligée de faire une mise au point et de préciser qu’aucun magistrat ne se trouve au-dessus des lois et que les droits de la défense doivent être respec­tés.
Quelle est donc finalement la réa­lité juridique des inculpations ? Qu’y a-t-il vraiment dans les dos­siers ? Après deux semaines de "certitudes" et de "silences", on reste stupéfaits devant la rédaction finale des chefs d’inculpations.
Dans cette affaire deux instructions se superposent. Une première en­quête se déroule à Padoue. Elle est menée par Calogero, dans le cadre de l’enquête menée sur l’autonomie et Potere Operaio. La première ins­truction vient de se terminer et elle a abouti à la séparation en deux groupes des inculpés (voir la liste plus loin). Tous sont accusés de constitution et appartenance à des associations subversives, atteintes à la constitution, inculpations très vagues et générales qui reposent sur les articles tristement célèbres du code Rocco fasciste de 1930. Aucune preuve précise n’est mentionnée à l’appui. Par contre dans la rédaction de ces mandats, se trouve incluse l’appartenance des inculpés à Potere Operaio, organi­sation auto-dissoute en 73 et non dissoute comme veut ie faire croire une certaine presse, et qui n’avait fait l’objet à l’époque d’aucune in­culpation de ce type. Inculpation rétrospective donc, qui rappelle die aussi des procédures utilisées en Es­pagne. Le déroutement de la premiè­re instruction fait-il apparaître des faits plus précis ? Bien au contraire, pour tous les inculpés, Calogero s’est contenté de leur faire une leçon de politique, citations à l’appui de leurs écrits, au demeu­rant publiés depuis fort longtemps. Pour Negri, cette leçon qui a pris l’allure d’un soliloque, a duré 5 heures.
Une partie des inculpés se trouvent, pour ce qui concerne l’instruction de Padoue, également accusés de participation à bande armée, dénommée Brigades rouges, toujours sans le moindre fait précis à l’appui, et ce de fait transféré à Rome dans le cadre d’une autre enquête, celle sur l’enlèvement et la mort de Moro. Ce passage de compétence de Padoue à Rome est aussi un passage du PC à la DC. C’est Galucci qui instruit cette affaire. Deux personnes sont incul­pées de participation directe à l’en­lèvement et à l’assassinat de Moro : Négri et Nicotri. Les autres sont inculpés pour constitution et parti­cipation directe à l’enlèvement et à l’assassinat de Moro : Negri et Nicotri. Les autres sont incul­pés pour constitution et participa­tion à la bande armée dénommée Brigades rouges. L’instruction de Rome est commencée depuis quel­ques jours et doit se poursuivre. Un article de Franco Coppola fait état de divergences entre les magis­trats romains quant à la responsa­bilité de l’autonomie dans les actes incriminés. On retiendra d’autre part que l’un des magistrats instructeurs, Claudio Vitelone (DC) est un sympathisant des milieux d’extrême droite, fort connu pour les relations qu’il entretenait avec le journaliste déjà cité, Mimo Pecorelli.
Deux auditions de Toni Negri viennent d’avoir lieu. Là encore, l’instruction s’est limitée à une longue série de citations. Pour les dernières précisions qu’il a été pos­sible d’obtenir, on se référera plus loin dans le bulletin, à ta page dernières nouvelles.
Les dossiers paraissent donc bien vides, et cela n’en est que plus inquiétant.

N.B. Extraits du bulletin CISI




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