Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Mognis et Samir : menacés d’expulsion pour délinquance politique
{Autonomie pour le communiste}, n°2, 28 Avril 1979, p. 5.
Article mis en ligne le 5 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Une procédure d’expulsion a été engagée à l’encontre de Mogniss et Samir Hamed Abdallah, pour "troubles graves à l’ordre public".
De nationalité égyptienne, vivant en France depuis mai 1966 avec leurs partents, il y ont suivi toute leur scolarité, notamment au lycée de Saint-Cloud et à l’Université de Nanterre (actuellement en troisième année de sociiologie et en première année d’études théâtrales).
Insérés dans la réalisation sociale française, ils ont du faire de petit travaux précaires mal payés et sans aucune garantie sociale (ils n’ont même pas droit à la sécurité sociale) pour vivre.
Ainsi, c‘est pour avoir, en participant à la revue "L’Encrier", exprimé leurs besoins et ceux de la seconde génération d’immigrés en France, qui affirme à la fois son autonomie socio­culturelle et les besoins communs à tout le jeune prolétariat, que l’État les attaque par le biais d une procédure d’expulsion qui les coupera de toutes leurs attaches et interrompra brutalement leurs études. Ceci s’apparente a une procédure de répression de ia délinquance.

de l’autonomie socioculturelle aux besoins communs du jeune prolétariat.

Pour dissuader les immigrés de prendre toute initiative sociale ou po­litique revendiquant la satisfacti­on de leurs besoins, l’Etat dispose
d’une épée de Damoclès suspendue en permanence au-dessus de leur tête : la menace d’expulsion hors du territoire français régie par l’ordonnance du 2 mai 1945 [1]. Cette dernière, applicable jusqu’ici sur décision du ministère de l’Intérieur seulement, est aujourd’hui en cours de modification : le nouveau projet prévoit dans le cadre de la décentralisation du pouvoir d’expulser tout immigré indésirable à l’administration locale sans le passage préalable par Paris. Sanctionnant généralement des délits de droit commun, mis à par les militants anti-impérialistes étrangers, l’expulsion reprend à rebrousse-poil la politique affichée d’assimilation ou d’insertion sociale des immigrés (et des jeunes immigrés en particulier) prônée par l’État : la délinquance n’est-elle pas en effet une exigence de satisfaction immédiate dans cette société et produite par elle, donc une revendication du droit à l’existence en métropole exprimée par une auto-valorisation comme acteur social métropolitain à part entière ?
Le développement de la délinquance des immigrés et sa prise en charge de plus en plus collectif sous forme de bande avec la complicité, de tout le ghetto immigré, donc sa décriminalisation dans la subjectivité des jeunes, figure dans les textes de prospective gouvernementale, comme pratique sociale avec laquelle il faut dorénavant composer, l’avantage étant que le problème de la dignité bafouée de l’immigré se résorbe.
Au point que les projets de restrucuration de l’école - qui comprend déjà près d’un million d’enfants d’immigrés auxquels vont s’ajouter au moins 80 000 naissances nouvelles - se présentent comme anticipation sur les besoins des jeunes immigrés et, plus globalement, des jeunes prolétaires des métropoles, tels qu’ils sont aujourd’hui exprimés par la délinquance.
Récupération qui a pour contre-partie un contrôle social sans cesse renforcé et qui s’ingénient à mettre en oeuvre sociologues, éducateurs, psychologues ot autres travailleurs sociaux infiltrés dans la zone pour promouvoir le sport et la culture, de l’expression corporelle à l’alphabétisation ! (ex. à Nanterre)
L’anticipation de l’école Beulac d’alternance emploi-formation, avec rémunération financière à l’appui, sur l’aspiration des jeunes à quitter l’école en cours de scolarité, à la fois par ras-le-bol idéologique et pour de petits boulots, en intérim ou au noir, afin de dis­poser de quoi satisfaire certains besoins économiques immédiats,est à cet egard éloquente. D’autant qu’elle répond à l’éternel complexe immigré, accentué par de charitables assistants même lorsque les protagonistes n’en ont rien à foutre pour la tarte à la crème du retard et des échecs scolaires. Cette généralisa­tion des stages Barre où les jeunes immigrés mâles (l’absence de jeunes femmes immigrées est révélatrice de toute une politique d’intégration, de l’homme, qui préserve le travail ménager féminin de toute remise en cause dans le contexte du nouveau travail productif...) sont souvent plus nombreux que les "français" dénote l’importance de l’enjeu pour l’État : celui-ci, en dépit de la politique du capital international, de restriction des dépensen publiques et d’attaques contre le revenu ouvrier, ne soit sans cesse contraint à prendre de nouvelles mesures sociales qui lui coûtent cher. Coût social qu’une institution comme le Conseil de l’Europe ne cherche pas à contourner : elle fait au contraire, pression sur les États nationaux européens pour un insertion communautaire de cette force de travail adaptale au nouveau tissu productif qu’engendre la restructuration. Une indication nouvelle nous vient de la puissante économie allemande : après avoir renvoyé par trains entiers ses immigrés turcs et yougoslaves, l’État ressent le besoin d’une nouveau recours à la force de travail immigrée !! Pourquoi ne pas utiliser dans ces conditions les jeunes immigrés ?
Un certain nombre de mesures sociales concrétisent d’ailleurs la volonté de ménager les jeunes immigrés, de favoriser "l’insertion sociale et professionnelle" :

  • ainsi le décret du 21 novembre 75 qui leur permet, avec des parents en France depuis plus de 4 ans et une scolarité française d’au moins deux ans, d’exercer n’importe quelle profession salariée pendant 10 ans avec une carte de travail (dite "carte C") délivrée automatiquement.
  • la circulaire du 15 novembre 1976 sous le prétexte d’arriver en Fran­ce au titre d’un regroupement fami­lial, une Autorisation provisoire de travail, renouvelable tous les 6 mois, peut être délivrée.
  • le 11 juillet 1975, l’État a com­mencé à assouplir les règles concernant la participation des immigrés a des responsabilités syndicales...

Mais toutes ces mesures apaisan­tes pour le consensus social se doublent de nouvelles formes de contrôle qui accentuent la précarité du statut social, au point de façonner les comportements productifs des jeunés immigrés. Face à la menace d’expulsion, ils n’osent souvent pas s’ inscrire au chômage de peur des conséquences néfastes sur le renouvel­lement de leur carte de séjour que cela peut entraîner, et ils devien­nent alors des travailleurs au noir ou des intérimaires, l’intérim n’a­yant aucune incidence sur les papiers [2]. Inutile de dire que cette forme de travail précaire est largement encouragée en sous-main par l’État. Mais aussi, quelle que soit la durée de travail précaire accomplie - y compris en intérim, elle ne vaut rien en matière de règlementation des papiers de séjour : il faudrait se présenter avec un emploi garanti pour un renouvellement automatique de la carte de séjour, mais l’avenir de ce type d’emploi est tout aussi incertain que celui de l’immigré !
Les jeunes prolétairs représentent un intérêt certain pour les patrons qui les embauchent comme apprentis, ou en stage pratique pour une période allant d’un à 3 mois puis recom­mencent avec d’autres : pas de frais sociaux, pas d’indemnités à payer, cependant une force de travail pré­sente sur le marché 12 mois sur 12, mais achetée uniquement le temps d’un stage, comment fait-elle pour survivre sans disposer d’aucune garan­tie sociale ?
Et bien, elle investit et se ré­approprie ses espaces de survie et y crée des embryons de contre-pouvoir : dans plusieurs lycées de la zone banlieuzarde, les jeunes immi­grés extérieurs au bahut, tout com­me les autres jeunes prolétaires "français", entrent manger à la cantine, parfois en autoréduisant à plusieurs ; à la fac de Nanterre, ils bouffent régulièrement au Restau U, ne manquent pas d’autoréduire un seul concert, jouent au tennis en virant le dian-dian de service qui a loué le terrain longtemps à l’avance ; à Nanterre-Ville, à Colombes ils "occupent" les MJC et les bibliothèques municipales qui deviennent des lieux de rencontre et d’animation sur leur quotidien...
Une réappropriation, en somme des services sociaux dont bénéficient les étudiants et dont eux sont exclus. Ils manifestent ainsi un esprit d’initiative et d’autonomie sociales difficile à récupérer pour los municipalités de gauche pour lesquelles ils sont une véritable plaie avec leurs comportements dont la délinquance, la violence et le refus du travail ne sont que des signes extérieurs, des stéréotypes que les sociologues et psychologues tentent vainement de ranimer pour maîtriser ces cobayes en liberté.
Cette autonomie sociale s’affir­me aussi sur le plan culturel ; con­fronté à deux cultures, à deux formes de consensus social, la seconde génération d’immigrés dans un premier temps sur la défensive vis-à-vis des 2 pôles qui revendiquent chacun leur paternité sur elle, ne sait où donner de la tête et tend à les rejeter toutes les deux.
Les jeunes entrent en conflit avec leurs parents, le plus souvent, à propos de la perpétuation des ri­tes reflétant la nostalgie du pays d’origine, avec tout ce qu’ils ont d’anachronique et d’aberrant dans un autre contexte. Les primo-migrants, légalistes sur bien des plans et à commencer par le travail sentent leur dernière identité - leur enfant - foutre le camp, et se braquent parfois irréversiblement con­tre eux, les qualifiant de "harkis", c.à.d. de traîtres à la nation, par­ce qu’assimilés. Et des catholiques aux organisations de gauche on semble accréditer cette thèse : tout cet éventail humanitaire organise des activités culturelles pour réa­dapter le jeune immigré à l’ambian­ce du pays d’origine de ses parents mais sans jamais vraiment y parvenir, tandis que les gauchistes-étudiants étrangers comme militants français
très fatigués - clament leur slogans antl-impérialistes inchangés depuis qu’ils ont sonné le glas de l’ère coloniale, et ce dans l’indifférence la plus totale... [3]
Les conflits avec la culturefrançalse se déterminent lors d’affron­tements sociaux qui tendent à marginaliser le jeune et se situent donc à un niveau plus général de la lutte de classe dont la dynamique peut créer des moments de rupture du consensus social. En l’absence de tout élément de programme culturel spécifique aux jeunes immigrés, et cela pour toutes les organisations existantes tant françaises qu’étrangères, il est donné libre cours à l’intelligence prolétaire de la se­conde génération une fois celle-ci sur le terrain de l’initiative que constitue la lutte de classe en mé­tropole : Week-end à Nanterre, Moha­med Travolta sont ainsi une manifestation de l’autonomie socio-culturelle de la jeunesse immigrée qui puise son imagination dans le vécu quotidien de la zone, une autonomie qui prend ostensiblement l’initiative à la tête des luttes...

Notes :

[1Les immigrés dans l’économie, supplément à la lettre aux Communautés, décembre 1978

[2Néanmoins le nombre de chômeurs immigrés dépasse dans les Hauts de Seine par exemple, 25% de l’ensem­ble de ceux qui sont inscrits sur une population de 12% de l’ensemble des habitants du département ; à Gennevillier où ils sont 30%, le délai pour que leur dosrier soit ouvert à l’ANPE est de 6 mois !...

[3Alors que les gauchistes restent à "Palestine vaincra", "Vive OLP" des maires arabes du PC isralien (sic) et de l’OLP gèrent leur municipalité de gauche de la même manière que leurs collègues dans les banlieues parisiennes, tout aussi imbu des nouvelles fonctions que leurs confère la dévloution de certains pouvoirs aux collectivités locales, politiques pourtant préconisé par les instances du capital international !..




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53