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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lu dans l’Express... Qui sont les Autonomes ?
{Autonomie pour le communiste}, n°3, 12 Mai 1979, p. 2.
Article mis en ligne le 5 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Qui sont les Autonomes : Provocateurs, Brigades rouges à la française ? La gauche comme la droite se trompent sur les Autonomes. Voici leur vrai visage.

Ils ne sont pas tombés dans le piège. Ils n’ont pas recommencé le coup du 23 mars. Ce n’est pas pendant et après la manifestation du 1er Mai des syndi­cats officiels qu’ils ont frappé. C’est beaucoup plus tard, pendant la nuit. Peu après minuit trente, simultanément, boulevard Saint-Michel, rue de Montreuil, avenue de Suffren. en bien d’autres endroits de la capitale, à Boulogne-Billancourt, à Toulouse, explo­sions, mitraillage et cassage ont pris les forces de l’ordre par surprise. Visés : des commissariats de police, la Banque Rothschild, un garage, une agence pour l’emploi. E.d.f., le siège du Patronat français, dont la façade a été criblée de balles provenant d’une arme de guerre. Certaines de ces opéra­tions étaient signées "Coordination d’action révolutionnaire".
Une caractéristique des Autonomes, c’est le changement fréquent d’appel­lations. Qui dit Autonomes dit refus d’organisation permanente. Mais, cette nuit-là, les Autonomes sont arrivés à une certaine coordination, momentanée, du moins.
Ce qui frappe le plus, dans le phé­nomène autonome, c’est l’incompréhen­sion dont font preuve à son égard les médias et les hommes politiques. On fait référence à l’ultra-violence gratuite style "Orange mécanique", ou encore à des "éléments incontrôlés" : par rap­port à quel contrôle ? Provenant d’où ? Quant au rapprochement avec les Bri­gades rouges ou la bande à Baader, c’est un parfait contresens. L’autonomie est née en France depuis plus de cinq ans de la faillite du gauchisme issu de Mai 1968. Ce que les Autonomes re­prochent au gauchisme, c’est de n’avoir réussi à créer que des partis staliniens miniaturisés. Alors, si l’on est communiste - car ils sont communistes - mais si l’on refuse les schémas léninistes, la solution, c’est l’autonomie. Par rapport à quoi ? Par rapport au appareils politiques, syndicaux. Le point de départ cesse d’être l’appareil pour redevenir l’individu, l’idéologie cède le pas à la vie quotidienne. Être autonome signifie que l’on se bat sur un terrain de lutte concret : squatt, foyer Sonacotra, entreprises, mais en dehors de tout patriotisme d’organisation.

"Surfung" sur l’information

Le "vivier" de l’autonomie, c’est d’abord l’ensemble des militants dégoû­tés des organisations gauchistes, ne croyant plus un mot des "analyses de la période" totalement fantasmago­riques qu’on leur faisait avaler (le grand soir est pour demain... crise fatale du capitalisme...) pour, au bout du compte, les "taper" de 50 Francs afin d’assurer la prochaine parution du "canard". Le vivier, c’est aussi les jeunes "prolétaires", chômeurs, sans qualification. Certains Autonomes tra­vaillent dans des entreprises, notam­ment dans la banque, la B.n.p., la So­ciété générale, et plus particulièrement dans le secteur Informatique. On en trouve, à l’état de traces, dans les P.t.t. ou chez Peugeot.
Une troisième tranche est constituée par ceux qu’emploient les entreprises de travail intérimaire. Le développement du travail intérimaire et du travail au noir a multiplié le nombre des jeunes que l’on pourrait appeler des "pré­caires". Une autre couche est consti­tuée par des "hors statut", déclassés, jeunes révoltés des banlieues ouvrières, étudiants sans avenir. Enfin, les noyaux organisés ont comme éléments moteurs d’anciens militants très lucides et pleins d’expérience. S’ils cassent, c’est pour le retentissement dans les médias, pas pour le plaisir. Ils font du "surfing" sur les vagues de l’information.

Les noms dans un chapeau

Plusieurs chapelles portent les noms poétiques d’"usinistes", de "dési­rants" sans parler des loubars et des récupérateurs divers séduits par la renommée plus que par les idées.
Le rôle des intellectuels dans l’auto­nomie est singulièrement réduit. Ils lancent des idées, développent des théories, et n’ont pas plus de contrôle réel sur les actions que la police ne peut en avoir, quoi qu’en disent le Parti communiste et la C.g.t. Le jour du cassage près de la gare Saint-l.azare ou après la manifestation du 23 mars, les "intellos" autonomes ont appris les incidents en lisant les journaux...
Le mythe des infiltrations policières, en effet, démontre que la gauche ne comprend pas plus le phénomène auto­nome que ne le comprennent les res­ponsables du maintien de l’ordre. Dans un courant qui, volontairement, est aussi atomisé, infiltrer des indicateurs et des provocateurs serait aussi colossal qu’inefficace. Ou alors il faudrait que tous les Autonomes soient salariés au ministère de l’intérieur. Le remède, pour le coup, serait pire que le mal.. Imaginez des policiers rédigeant d’épaisses revues théoriques communistes, chapardant dans les hypermarchés, vivant en communauté en échangeant des "joints" de marijuana ! Il y avait, par exemple, un groupe, Combat pour l’autonomie ouvrière, qui, en un an, a publié neuf journaux, de volumineuses brochures, envoyé à la presse des communiqués à propos de toutes les manifestations. Eh bien, au moment où ils ont décidé de s’autodissoudre (pratique habituelle chez les Autonomes, ça évite la sclérose), ils ont donné eux-mes le nombre des adhérents de leur collectif : ils étaient six...
Combien sont-ils, au total, en France ? Ils disposent d’une réserve de sympathisants que l’on peut évaluer au total à 3 000 environ. Sans commune mesure avec l’Italie, où cette réserve de sympathisants est probablement d’enviion 30 000. Mais, sur ces 30 000, une partie seulement est réellement active. Quelques centaines, peut-être. En outre, il faut moins parler de l’autonomie que des autonomies. C’est pourquoi la répression policière donne si peu de ré­sultats. Avec les Autonomes, on a affaire à des gens vivant la politique comme un phénomène biologique, et non pas comme une "physique bureau­cratique" à base d’ordres donnés, de pesanteurs, de courroies de transmis­sion, comme c’est le cas dans les partis politiques ordinaires. En veut-on une preuve ? On arrête quatre-vingts Auto­nomes préventivement le matin de la manifestation du 23 mars 1979. Or. rien n’est changé dans les "débordements" qui auront lieu le soir même. Quelle panique si l’on avait arrêté quatre-vingts responsables de la C.g.t. ce matin-là ! On peut décapiter une organisation, mais ça n’est pas en arra­chant une poignée d’herbe qu’on tue toute la pelouse.
Les Autonomes représentent-ils un réel danger pour la société ? Pas dans l’immédiat, car, pour cela, il faudra qu’ils résolvent leur principal pro­blème : c’est paradoxalement ce qui a fait leurs premiers succès qui les condamne à stagner désormais. Il n’y a pas d’organisation centralisatrice, pas de responsables sur le long terme, n’importe qui peut faire n’importe quoi en se réclamant de l’autonomie. En Italie, on baptise les mouvements en tirant les noms d’un chapeau. Il faudra d’urgence une sorte de label, faute de quoi il y aura répétition cyclique de "coups" venus tantôt d’une tantôt d’une autre des composantes de l’aire autonome. Si marcher séparément ne leur pose pas de problème, frapper ensemble en est un, et sérieux. C’est ce qu’ils appellent. dans leur langue, la "recomposition du mouvement".

L’allumette et le tonneau de poudre

Cependant, le 1er Mai, les divers collectifs autonomes ont au moins réussi à s’abstenir de participer ensemble à la manifestation de l’après-midi. Les risques de Brigades rouges à la française paraissent, pour l’instant, très limités. Un organisme de ce type ne tombe pas des nues : il est créé par des individus se connaissant parfaitement depuis des années, ayant une longue pratique militante commune, des réflexes communs, à la suite d’une lente évolution intel­lectuelle. C’est ce qui s’est produit en Allemagne, en Italie, en Espagne. Or, en France, ce qui aurait pu être ce noyau, La Nouvelle Résistance popu­laire, sorte d’appendice clandestin de la Gauche prolétarienne, a spontanément renoncé à créer un parti combat­tant. L’autonomie arrivera-t-elle à un niveau minimal de coordination ? Pas­sera-t-elle à des actions semi-terroristes, tirs aux jambes, passages à tabac d’in­dividus symboliques ? A l’heure ac­tuelle, on serait plutôt enclin à ré­pondre non. Mais, bien entendu, le dénouement dépend largement de la situation sociale, de l’attitude des Pou­voirs publics, de la Justice, des partis de gauche, des gauchistes eux-mêmes.
Le vivier dans lequel les Autonomes peuvent puiser est plus réduit qu’en Italie. On a beau baptiser " parkings à chômeurs" les "stages Barre" et autres structures créées par les derniers pactes nationaux pour l’emploi des jeunes, ces mesures ont épargné à notre pays la catastrophe qu’a connue l’Italie : la rencontre de plusieurs dizaines de milliers de jeunes chômeurs sans qualification avec les étudiants gau­chistes prolétarisés des universités. Si l’image de l’allumette et du tonneau de poudre a un sens, c’est bien dans ce cas-ci.

[/Xavier Raufer/]




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