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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Mythe et réalité du nucléaire
{Autonomie pour le communiste}, n°3, 12 Mai 1979, p. 4.
Article mis en ligne le 6 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Après l’angoisse d’Harrisburg, le gouvernement français a dit qu’il changerait pas d’un pouce son programme nucléaire. Le Conseil d’État vient, d’ailleurs, de rejeter toutes les objections contre le surgé­nérateur de Creys-Malville ; il sera bientôt fini. Alors que la RFA va peut-être renoncer au retraitement des combustibles nucléaires et que certains projets de construction de centrales sont retardées aussi bien en Allemagne qu’aux USA, la France sûre d’elle-même avance comme un preux chevalier, faisant fie des em­bûches et des dangers, vers le génial âge du nucléaire. Cours technocrate, le vieux monde est derrière toi. Plutôt que de regarder ce qu’on laisse pour justifier toute évolution, il faudrait commencer à entrevoir l’immense toile d’araignée que nous tisse la mygale EDF, dans laquelle nous serons compartimentés d’ici un proche avenir.
Sans tomber dans une vision sensationnaliste du futur, essayons de comprendre comment on en est arrivé là, et essayons de cerner ce que cela signifie politiquement.
Les sommets brumeux de la po­litique retracés à travers des débats d’interprétation théorico-idéologistes se sont déplacés vers des questions concernant des problèmes plus concrets, plus précis sur le fonction­nement économique du système. Mettant mieux à jour les bases ma­térielles de la domination politique du pouvoir.
Les débuts du mouvement anti­impérialiste ont fait découvrir "le pillage du Tiers-monde" sur quoi s’était assis "la prospérité des socié­tés industrielles". La crise du pétrole a fait prendre conscience des limites énergétiques du globe. Pour en ar­river à l’omniprésence de la crise ressassée par tous les gouvernements, discours qui leur permet avec un habile dosage de surréalisme et de cynisme de mijoter entre eux leurs magouilles pour la survie du système à n’importe quel prix.
On ne voit plus de "miracle" économique, le nouveau prêche étant qu’il faille cohabiter avec les marées noires, les accidents de centrales, les irradiations et leurs gueules enfarinées pour nous apprendre : et Les bonnes nouvelles et le fait qu’ils n’y changeront rien.

D’où ça sort, et dans quoi ça rentre ?

Cahin-caha, après avoir raison­nablement électrifié le pays depuis 1945, EDF à la folie des grandeurs depuis une quinzaine d’années ; elle élabore un programme nucléaire d’application civile gigantesque. Pour cela il faut que la consommation en électricité augmente considérablement, pour lui permettre d’accumuler des capitaux et que le confort acquis devienne si "indis­pensable", que la seule solution soit alors la production d’électricité à l’aide de centrales nucléaires. Cette source d’énergie devant être à l’époque très peu coûteuse. Mais le pétrole, source principale d’éner­gie il y a dix ans, était encore trop bon marché pour que le gouverne­ment se lance dans l’appui du programme EDF. Heureusement pour EDF, la crise du pétrole en 73 arrive au bon moment.

Les bouleversements économiques liés à la hausse du pétrole

Cette hausse des prix du pétrole avait été pour une grande part sciemment déclenchée par les com­pagnies pétrolières américaines, pour plusieurs raisons :
1) se sentant trop dépendant à l’égard des pays producteurs (OPEP), les USA voulaient valoriser leurs réserves inexploitées jusqu’à présent à cause du coût plus bas d’exploi­tation du pétrole arabe. Cette tran­sition vers un plus juste équilibre énergétique entre l’exploitation inté­rieure et l’importation étrangère fut compliquée par le fait que la conjoncture de la guerre d’Octobre entraîna les pays arabes à hausser le prix du pétrole plus que les USA n’étaient prêts à consentir.
2) Ce sont les compagnies pétro­lières qui bénéficièrent de cette hausse en faisant des surprofits énormes ce qui leur permit de consa­crer un budget important sur de nouvelles énergies.
3) Les économies européennes et japonaises étaient encore plus dépen­dantes que les USA du pétrole arabe. Cette hausse les attaqua de plein fouet : sabrant les vélléités concurrentielles qu’elles avaient acquises depuis un certain temps contre la domination américaine.
Revenons un peu en arrière. Les accords de Bretton-Woods (signés en 1944) consacraient l’hégémonie yankee sur l’Europe au moyen du système monétaire international qui leur assurait le contrôle des crédits internationaux émis en dollars. Crédits indispensables à la reconstruc­tion de l’Europe d’après-guerre que seuls les USA pouvaient fournir détenant l’écrasante majorité des stocks d’or.
D’autre part, pour reconquérir la vieille puissance coloniale européenne, à partir des années cinquante, les USA soutinrent et financèrent les fronts nationaux anti-coloniaux du Tiers-monde. Parvenant à la mise en place de bourgeoisies compradores stabilisant le pillage des matières premières pour tes trusts US et se réservant des marchés pour l’expor­tation de leurs produits. La situation se renversa è partir des années soixante en Europe. Celle-ci arrivant à produire elle-même des produits manufacturés de toutes sortes qu’au­paravant elle importait des USA. Arrivant également à exporter ses produits au Tiers-monde concur­rençant ainsi l’exportation US. La hausse pétrolière en 73 fut donc une parade à la croissance européenne.
De tout ce butinage historique, retenons principalement que le dé­veloppement de l’Europe capitaliste depuis 1945 s’est toujours faite sous l’hégémonie de multinationales US à travers un tissu de contradic­tions sociaux-économiques qu’elles seules ont la puissance d’orienter à long terme. Ceci pour imposer leur division internationale du travail avec, pour une grande part, la bien­veillante complicité des bourgeoisies européennes. L’idée de nation était liée à la naissance des bourgeoisies et de leur État pour se garantir un marché d’exploitation et de dé­veloppement minimum. A notre épo­que, seuls ceux qui ont acquis une puissance et des ramifications mondiales peuvent instaurer un nouvel ordre politique en fonction de la défense de leurs intérêts écono­miques. L’Europe a découvert qu’elle n’avait pas les arrières territoriaux et énergétiques des USA et de l’URSS. C’est pourquoi, pour trouver un nou­veau souffle à sa croissance, elle compte sur l’énergie nucléaire. Mais est-ce possible ?
La nouvelle stratégie US, à l’égard de l’Europe est ce que Kissinger a appelé "la stratégie liée" ; c’est-à-dire, associer les négociations commerciales, où les USA sont en position de faiblesse temporaire, à des problèmes de défense et d’énergie par exemple, où ils sont plus forts.
Vision des choses qui fit l’una­nimité puisque tout le monde recon­naissait les interactions évidentes dans ce genre de domaine. Cette dé­marche, pour instituer un équilibre relatif minimum devenait indispen­sable. Un des buts de cette stratégie étant de stimuler le développement européen dans les domaines de haute technologie, où les États-Unis disposent d’un avantage comparatif. Le développement de l’électro-nucléaire en fait partie. Dans un premier temps, les investissements américains dans le plan de coopéra­tion avec EURATOM (créé par les 6 du Marché commun, où la France est chef de file) représentent 40 % du financement total. Les construc­teurs de réacteurs atomiques (Westinghouse General Electric) sont très intéressés d’étendre leur techni­que à des applications civiles. D’autant plus que les producteurs d’électricité américains sont rebutés par la prédominance du secteur publique dans ce domaine et hésitent à y investir. La construction des réacteurs de type PWR sous licence américaine est le choix qui est fait par EOF. 6 Bien que la France se soit dotée d’une filière propre le graphite-gaz. Mais elle n’est pas développée par EDF, car c’est le commissariat à l’énergie atomique qui l’a mise au point et qu’elle veut dominer ce concurrent national. Et parce que la technologie US permet d’augmenter à loisir la taille des réacteurs, alors que le réacteur graphit-gaz ne peut dépasser 600 Mega-Watts. Mégalomanie oblige.
La pénétration de l’industrie privée dans le secteur nucléaire est très forte et très concentrée. Elle bénéficie du résultat des recherches et mises au point effectuées par le secteur public Les opérations les plus coûteuses dont la rentabilité n’est pas aujourd’hui assurée sont faites par le CEA.
Le bilan énergétique montre qu’avant qu’une centrale soit rentable, il faut plusieurs années de fonctionnement et qu’entre temps, c’est un gouffre d’énergie, que les ressources d’uranium sont limitées. Les ressources françaises seront épuisées d’ici quelque chose comme 4 ou 5 ans. D’ici là, le fonctionnement des centrales nécessite des importa­tions massives de pétrole. Le sauveur suprême, dit-on, est alors le surgéné­rateur qui restitue un peu plus de plutonium qu’il n’en consomme, disponible pour de nouveaux réac­teurs. Mais le traitement des combus­tibles nécessite des cycles de 2 ans à peu près dans des centres comme Marcoule ou La Hague dont on ne maîtrise pas encore le fonction­nement. A cela s’ajoute le problème de stockage des déchets (qui sont très importants), ce qui entraîne des coûts de production dont personne ne sait encore jusqu’où ils vont s’arrêter.
L’EDF ne peut se lancer et cons­truire son programme électro-nuclé­aire sans acquérir un soutien popu­laire minimum. Pour cela, elle emploie toutes les méthodes propa­gandistes en jouant sur sa science infuse ou sur les propos les plus fallacieux.

Tout électrique. Tout nucléaire. Tout confort.

L’innovation principale est le dé­veloppement du chauffage électrique intégré dans les maisons d’habitation qui seraient alimentées plus tard en électricité nucléaire. Une sorte de fonds de sécurité de consom­mation garantie, comme les abonnés d’un journal. A grand renfort de pu­blicité, c’est la multiplication des gadgets de toutes sortes jusqu’au plus aberrants et inutiles comme le coupe-gigot électrique ou la brosse à dent électrique. Tout consom­mateur à la hauteur doit se la pro­curer. La démarche étant de dé­placer les problèmes que nous rencontrons dans la vie quotidienne, occasionnés par la structure de classe, vers des solutions d’acquisition de moyens techniques pour occulter les possibilités de compréhension poli­tique de notre vécu. La rationalisa­tion des tâches ménagères par dif­férentes machines en est un exemple. Les femmes qui travaillent 8 heures à l’usine ou au bureau ont un besoin évident d’acquérir ces machines pour faire leur double journée de travail (sans compter les heures de transport) sinon ce serait matériellement impossible. Le plus paradoxale étant qu’une partie de la paye féminine sert à acheter ces machines et que l’occupation principale des loisirs chez les femmes travailleuses est d’aller visiter dans les magasins le dernier gadget en vogue.
Ceci serait à étudier en détail dans plusieurs domaines pour com­prendre le contrôle social qu’impose la division du travail dans l’organisa­tion du temps en dehors de la pro­duction. La consommation tout azimuth est également prônée de façon indistinte par le PCGT qui est incapable de voir le "pouvoir d’achat", et sa sacro-sainte défense, contradictoirement, en rapport aux besoins que nous impose le système. C’est dans ce cadre que le PCGT s’est intéressé à la "libération des femmes" depuis quelques années.
Il est vrai que cette démarche concorde avec la fascination qu’ont toujours exercées la science et la technique sur le mouvement com­muniste dominant. Celui-ci ne voulant pas comprendre que la technique est un instrument de ré­pression politique des luttes ouvrières au moyen de restructurations régulières et que ce processus est antagonique avec le développement quantitatif des forces productives pour l’impossible socialisme.
Si nos besoins sont forcément déterminés par le système social- économique que l’on subit, ce phénomène est encore plus exacerbé par la situation actuelle. EDF fonde toujours ses statistiques (matériel indispensable de prévision) non sur une satisfaction de ta demande individuelle qu’elle a créé précédem­ment mais sur la satisfaction de la demande des différents secteurs d’industrie. La satisfaction de la de­mande générale à un certain niveau de consommation pour toute la po­pulation serait une phase de stagna­tion dans la spirale évolutive de ta croissance que nous impose EDF. La tarification du kilowatt au "coût marginal" est un des rouages de base de cette croissance : pour chaque nouvelle demande de l’industrie (ex : construction d’usines), de nouveaux moyens de production, de transport sont mis en oeuvre par EDF et ta fac­ture du kilowatt se fait en fonction du coût de ces derniers investis­sements ; ce qui maximise le » profits en faisant supporter aux consom­mateurs les nouveaux besoins de dé­veloppement capitaliste. Toute l’Idéo­logie sur le développement du progrès et de son application continue fait que la voie principale qui s’est élaborée est ta mise en place du programme nucléaire, et que maintenant on ne peut plus retourner en arrière, car ce serait mettre à bas ta civili­sation si savamment élaborée
Posé en ces termes, il est vrai que l’abandon du projet poserait de sérieux problèmes au système : mais ce qu’il faut saisir, c’est toutes les implications politiques qu’il néces­site pour ne pas se heurter à un mur d’impuissance.

La protection des arrières

Pour faire admettre ses nouvelles visions de la survie du système aux conservateurs réticents, notamment sur l’indomptabilité partielle de la classe ouvrière et donc sur son utilisation par l’État capitaliste. Keynes disait : "à long terme, nous serons tous morts." C’est cette même logique qui accompagne nos nucléocrates. Pour perpétuer son pouvoir de classe, la bourgeoisie procède à la fuite en avant, essayant de régler les problèmes à court terme, elle les multiplie à plus longue éché­ance. préfigurent des époques impos­sibles.
Le projet français est le plus fra­gile, car c’est le plus important au regard de la grandeur du pays. C’est pourquoi EDF a une sensibilité particulière. Elle voit d’un oeil de paranoïaque toutes les recherches sur des autres sources d’énergie. Contrairement aux USA, elle ne consacre qu’une infime partie de son budget à ces recherches. Pire, elle abandonne les expériences d’usines marémotrices dans lesquelles elle avait investi (il est vrai que c’était en 1969). Réaction de défense compréhensible, car pour des maniaques des chiffres, les possibilités à court terme de l’énergie solaire sont très parlantes et ne peuvent être ressenties que comme une critique radicale.
Il est effectif que la complexité que recouvre ce genre de projet nécessite une hyper-centralisation des connaissances que seul EDF peut fournir. C’est pourquoi, elle se considère seule juge en le matière. La parcellisation des tâches à l’ex­trême n’est pas quelque chose de nouveau ; mais dans le domaine énergétique cela entraîne un processus dangereux. Les chercheurs ont souvent dénoncé le fait qu’ils n’avaient aucune vision globale et l’ir­responsabilité que cela entraine. La poignée de très hauts cadres, qui fait tourner la baraque ne peut tout connaître : c’est bien le summum d’un nouveau despotisme.

Dans un prochain article, nous développerons une critique du Mouvement antinucléaire à travers les possibilités actuelles d’un décollage du mouvement autonome.




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