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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre d’A. Prudhommeaux à René Lefeuvre - 10 janvier 1934
Article mis en ligne le 26 mai 2019

par ArchivesAutonomies

Cher camarade Lefeuvre,

Les journaux de ce soir disent que Van der Lubbe est mort. Qu’il a été exécuté secrètement à la hache, dans la cour de la prison de Leipzig. On a beau avoir le cœur usé par le spectacle de l’injustice – les larmes de rage montent aux yeux ! Les nazis ont tués le corps exténué de notre cher camarade. Les bolcho-socialo-bourgeois ont assassiné moralement non seulement un prolétaire, mais le Prolétariat tout entier. L’âme, l’élan, le cœur, l’esprit de sacrifice, l’amour et toutes les formes de l’enthousiasme et de la fraternité révolutionnaire ont été châtrés en nous, dans le mouvement ouvrier – jusqu’au profond des masses puisque Van der Lubbe a été bafoué, ridiculisé au seuil même de la mort, et qu’en lui nous avons laissé salir et tuer l’incarnation fraternelle de tout ce qu’il y avait en nous de libre, d’indompté, de naïf : de révolutionnaire ! Hommes de peu de foi, pas un de nous n’est capable de vivre et de mourir comme il l’a fait. Et pourtant nous avions en nous, peut-être, comme néophytes, autant d’étoffe qu’il en aurait fallu ! Le machiavélisme, l’inhumaine sournoiserie de la politique de chef, l’atroce pratique chigaléviste ont pourri et dénaturé nos meilleurs instincts. Un scepticisme patient, un militantisme routinier, l’abaissement de l’idéal à des buts toujours plus étroits, plus infimes, plus chargés d’arrière-pensée personnelle, voilà ce qui reste de la plupart d’entre nous , passés sous la meule des partis et des sectes. Puisse l’excès du dégoût nous arracher à notre puanteur. Pas l’autocritique ! - l’auto-vomissement seul peu nous sauver. Car nous avons tous le poison dans le ventre. Quelques uns jusqu’aux moelles. Il y a encore des militants, il n’y a plus de Révolutionnaires. Le courage passif, désespéré, subsiste encore ça et là. L’audace est morte. Notre jeunesse à nous ne se reconnaît plus dans Van der Lubbe. Aucune mort n’a été plus solitaire que la sienne. "Nous autres", ses copains immédiats, les premiers éclaboussés de son sang, saurons-nous répandre, du moins, la semence de son témoignage ? Assez de paroles. Mon vieux copain, je veux croire que tu m’as compris.

A. Prudhommeaux