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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le compromis judiciaire en Italie
{Autonomie pour le communiste}, n°3, 12 Mai 1979, p. 5.
Article mis en ligne le 6 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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A le veille des élections intérieures, et des premières élections euro­péennes l’État italien a ouvert la plus formidable campagne judiciaire contre un mouvement social, politique et intellectuel qu’on ait vu en Europe occidentale. A-t-il mesuré exactement ce qu’il faisait, et avec lui les ministres de l’intérieur qui s’étaient vus au début du mois d’avril ?
La première réponse, comme la première impression qui est toujours la bonne est de dire non. Ils sont devenus tout à fait idiots. Ils le sont en effet nous le verrons, mais avec cette précision supplémentaire qu’ils sont dangereux, sanguinaires absurdes et qu’il ne faut jamais oublier le caractère nuisible du "Gros Animal" (l’Etat).

Le Seuil

Dans la finalité, dans les moda­lités des arrestations de nos camarades de l’Autonomie Ouvrière en Italie il y a quelque chose de nouveau, de totalement différent des vagues répressives, des techniques policières et judiciaires passées. Quelque chose de terriblement précis pour l’Italie. Et last but not least le plus bel écusson des élections européennes et de la situation "sans phrases". Division cette répression ? petite ou grande opération montée par la veille et rusée DC ? qui utilise la pesante et terroriste bêtise du très stalinien eurocommunisme ? Et s’il y avait, ce qui n’exclut nullement les pitreries criminelles et usées des magistrats - les pitres aussi font l’histoire sans le savoir - un peu du prologue, du préalable de l’Europe démocratique new look du suffrage universel direct dans ces procès d’État ?
Voyons d’un peu plus prêt. Nous avions connu en Europe la répression Marcellin après Mai 68 : tout groupe factieux sera dissous. Tel le mou­vement, telle la répression ! Puis vint d’outre Rhin ces derrières années la "lutte anti-terroriste" contre la RAF.
Les groupes politiques nés de ta Nouvelle Gauche allaient à la dérive lente mais sûre. Les derniers irrécu­pérables devaient être poussés dans le duel privé avec le Moloch allemand. Cela c’est la vision qu’accréditèrent les médias pendant plusieurs années pour enfin mener le procès, puis le meurtre d’Andreas Baader et de ses camarades.
Nous savons bien que la réalité était différente en RFA. Et d’ailleurs en Europe, le modèle de répression à l’allemande (Convention Euro­péenne) rencontra de très sérieux obstacle, sa vision ordurière, policière de l’histoire l’a gêné : elle marquait son utopie maniaque du sceau de l’impuissance. Chaque espace de mouvement découvert et pratiqué (Radio Libres, Collectifs, Commu­nautés, maison d’édition, journal, revue) pouvait-il être frappé, criminalisé, poursuivi ? Il y a eu bien sûr des tentatives. Mais partout où le Mouvement portait, relayait les luttes, le chantage terroriste au "terrorisme" n’est pas parvenu à construire l’alternative mortelle : ou bien la lutte clandestine armée ou bien la lutte libérale et démocratique impuissante du reflux. Mieux les quelques années de crise ont fait naître des nouveaux acteurs de la lutte de classe qui ne veulent ni de la délégation parlementaire aux petits partis institutionnels ni de la délé­gation clandestine aux petits partis armés.
Les arrestations du 7 avril sanc­tionnent le passage à un nouveau modèle répressif qui correspond aux changements intervenus dans le Mou­vement révolutionnaire. L’ennemi avoué c’est le "terrorisme diffus" insaisissable ; traduction du langage police et policier : l’ennemi aujour­d’hui c’est l’"ouvrier social", la lutte de classe qui ne se laisse plus enfermer dans la forteresse vide de l’usine si bien que la restructuration ne passe pas.
C’est là qu’il faut prendre au sérieux l’opération italienne et sa dimension européenne. Nous avons déjà vécu nous aussi en France la hargne de l’État à l’égard des manifestants de ce printemps. Hargne pré­ventive. politique - c’est ceux qui affirment l’utilité de le lutte ouverte, ceux que le système politique ne peut pas digérer comme une corporation aux intérêts bien délimités, qui sont les plus dangereux dans le situation actuelle. Et c’est comme tels qu’ils sont poursuivis, traqués condamnés à des années de prison en flagrants délits. La vieille recette de la répres­sion qui prend les devants se retrouve à niveau européen. L’Italie présente une risque sérieux de contagion. L’ampleur du mouvement social, ses expressions politiques multiples sont devenus un élément de blocage du système des partis historiques. L’au­tonomie organisée ou pas, celle des ouvriers dans l’usine, celle des jeunes prolétaires, celle des femmes, ne vont ni au compromis historique qui ne pourrait se réaliser que dans l’utopie ignoble et misérable de l’absence totale de lutte ni au pouvoir démo­crate chrétien. Dans le système institutionnel c’est le petit parti radical qui avec toutes ses ambiguïtés recueille cette dissidence par rapport au compromis historique et sovié­tique. Le modèle répressif forgé en Italie cherche actuellement à frapper le futur européen de l’affrontement de classe. Et il est vrai que l’État européen bénéficie en Italie d’une absence de Parti socialiste, d’une compromission "avancée" tout comme la démocratie du même nom, de ce PCI que certains intellectuels en France nous présentent comme un modèle alors qu’il est bien pire encore que le nôtre. Il n’y a pas à aller chercher plus loin le silence embar­rassé de l’illustre, et muette opposi­tion du PCF terrorisée à l’approche du XXXIIIe Congrès.
Mais revenons aux arrestations du 7 avril, du "Blitz" (la guerre éclair comme l’ont nommée les journaux) et à ce partage des tâches entre la DC et le PCI à tous les niveaux. A Padoue le Procureur-Chef, Fais, démocrate chrétien est le charmant monsieur qui couvrit plusieurs années les fascistes de la piste noire. Il a sous ses ordres Calogéro. A Rome même système : le procureur Galluci et Vittalone, démocrates chrétiens, de l’aile droite du Parti, liés au milieu d’extrême droite et bras droit d’Andreotti quelques juges dans la bande qui ont couvert Giovanni Léone l’ancien président de la Répu­blique aux pots de vin. Ils ont produit un acte d’accusation qui cumule les trois formes historiques de la répression du Mouvement révo­lutionnaire en Europe. 1) Ligue dissoute. Tous les accusé sont pour­suivis rétrospectivement pour avoir milité dans une organisation Potere Operaio qui s’est dissoute elle-même il y a six ans et qui est maintenant "une association subversive". 2) L’opération à l’allemande contre le terrorisme. Amalgame des BR et de l’Autonomie en faisant jouer à la fois la presse comme jury populaire à l’avance, en utilisant les corps spéciaux de l’État, dont le PCI se plaint qu’ils n’aient pas été moralités et réorganisés assez vite, pour tramer la machination d’État. Le but poli­tique de cette opération, dénoncée par Piperno, l’un des accusés en fuite : "assécher le marais" (Léo Valiani, éditorialiste du Corriere Délia Sera du 9 avril) ; en clair déplacer le mouve­ment social sur des positions exclusi­vement militaires en démontrant l’inutilité et l’impossibilité de la lutte ouverte et non clandestine. Ce qui au passage montre que les services de la police politique (La Digos) et le Ministère de l’intérieur savent lire et tirer profit des résolu­tions stratégiques des BR dont c’est justement l’une des thèses, et la plus dangereuse). Pour criminaliser à l’allemande les magistrats romains, è la différence de Calogéro, beaucoup plus expéditif dans son communisme inquisitorial.ont besoin d’éléments ayant une apparence matérielle. C’est donc la voix et la participation directe à l’enlèvement de Via Fanni où 5 gardes de l’escorte de Moro ont été abattus. Ces éléments cons­tituent bien les trois quart de l’acte d’accusation de Rome, contrairement aux mensonges intéressés de A. Pancaldi, correspondent de l’Unita à Paris.
Tout ces "faits" s’effondrent. Alors demeure la technique allemande des présomptions de culpabllité à partir non pas d’indices, de preuves de délits, mais d’une trame politique que tisse la presse et les magistrats la main dans la main. Negri est donc accusé outre de participation è la direction des BR de pratiquement tous les attentats et meurtres politiques commis ces dernières années dans la péninsule italienne. Preuve de tout cela, qui se passe évidemment du moindre justificatif : appartenance aux BR. "On parle de super-témoins qui apparaîtront au bon moment pour confondre le méchant à la fin de la pièce. Et là on retrouve une des formes favorites en Italie de répres­sion : la ’montatura’ ou machina­tion d’Etat. Déjà lors de l’affaire Valpreda l’Etat avait exhibé un "témoignage" accablant pour l’accusé, mis en prison le témoin à décharge et retiré le dossier au juge d’instruction qui avait le tort de découvrir la piste noire.
Ligue dissoute, opération anti­terroriste, mais il y a une troisième dimension qui confère à l’opération du 7 avril toute sa nouveauté, c’est le rôle indispensable du PCI par le substitut procureur Calogéro interposé.

Affaire Valpréda + Bologna = 7 avril

Plus le compromis historique s’é­loigne comme perspective matérielle, plus à des niveaux subalternes le PCI met en œuvre un frénétique compromis judiciaire.
Le premier coup décisif porté à la perspective du compromis historique, ça avait été les événe­ments de Bologne, les luttes des "marginalisés" par le système des partis. La force de rassemblement de Bologna en septembre 1977, les difficultés de faire adopter les plates formes d’austérité par les ouvriers ont marqué ensuite la dégra­dation du PCI comme parti de lutte. L’affaire Moro n’a pas arrangé les affaires de ce parti de gouvernement.
La réaction à tout ce qui entrave sa résistible longue marche dans les institutions démocratiques devient celle du réformisme le plus ignoble­ment social-démocrate avec toutefois quelque chose en plus : l’efficacité Inquisitoriale du stalinisme et du socialisme réalisé. Côté mouvement : il interpréta la révolte des jeunes comme une jacquerie de hooligans côté forces organisées : il repris la thèse du complot international à la sauce Marcellin (à la différence prêt que cette fois-ci c’était la CIA au lieu du KGB qui avait armé, financé et guidé ce complot contre la vitrine du socialisme en Occident.
On se souvient en France du juge Catalanotti poursuivant Bifo jusqu’à Paris pour l’arrêter. Ce qu’on sait moins c’est que Toni Negri était mis dans le même sac. Forcément ils avaient appartenu tous les deux à Potere Operaio (déjà !). Et que d’autre part le juge qui assistait Catalanotti à Padoue était déjà... Calogéro (tous deux étant des créa­tures du PCI).
Il avait déjà inculpé 62 personnes dont les professeurs de l’institut de Sciences politiques de Padoue pour "association subversive" sur la base... des écrits de Negri (notam­ment Crise de l’État Plan...). Le juge prononça un non lieu pour absence de preuves. Calogéro ne se découragea pas et demanda le mise en archives des pièces recueillies.
A partir du 7 avril cet intéressant personnage eut l’occasion d’expliquer le fonds de sa pensée, et de montrer de quoi il était capable. Il y a certes le beau schéma qu’il a trouvé : Potere Operaio après sa dissolution a donné dans sa partie militaire les BR. Negri qui avait quitté l’organisation pour fonder l’Autonomie Ouvrière était en fait resté le chef de l’organisation donc il dirige à la fois les BR et l’Autonomie. Mais ceci au fil des jours s’est trouvé relégué au second plan (et la lecture de l’Unita était parlante au profit d’autre chose. Quand bien même Negri ne serait pas impliqué directement dans Via Fanni et le meurtre de Moro, c’est son rôle de leader des Autonomes et donc sa responsabilité directe dans une partie au moins les 400 attentats qui ont touché la Vénétie depuis le début de 1978 qui est "établie".
On trouve des tracts du syndicat CGIL annotés au moment des luttes à l’Alfa Roméo d’Arese (quand l’Au­tonomie en plein pendant l’affaire Moro était intervenue contre les samedis supplémentaires que le PCI essayait d’imposer aux ouvriers). Il est donc responsable des divers actes de violence.
Plus généralement il y a une correspondance, une analogie entre les textes publiés dans les revues de l’autonomie, les textes théoriques de Negri et tes actes de "terrorisme diffus" : il est donc te chef criminel d’une association subversive, qui est devenue une bande armée. Tous les inculpés qui avaient été accusés de simple association subversive et non de bande armée BR se sont vues accuser il y a quelques jours de bande armée, et tous ceux qui avaient été accusés de faire partie de la direction des BR doivent maintenant répondre de l’affaire Moro.
Mieux encore le PCI annonce la couleur. L’Autonomie est notre ennemi principale, c’est le cerveau du terrorisme en titre SVP. Un congrès est organisé à Padoue par les jeunesses communistes (qui ne se sont jamais relevé des événements du Printemps 77) sur le thème des racines de l’autonomie ouvrière et du terrorisme. Le juge Calogéro avait lui déclaré qu’à son avis les produc­tions théoriques et pratiques de l’autonomie sont du fascisme, un nouveau fascisme. (interview à Panorama). Les droits de la défense, la connaissance des raisons précises pour lesquelles on est inculpé, tout cela ne doit pas entraver le secret de l’instruction. Le PCI attaque les "garantites" c’est-à-dire ceux qui isolent la question du droit (donc du respect des droits de la défense et de la présomption d’innocence) du combat pour la démocratie contre la subversion. On ne peut plus être neutres disent-ils. Il y a dans l’atti­tude du petit juge Calogéro. du PCI quelque chose de surréaliste, comme un procès de Moscou déplacé sur les bords du Tibre. On fait de l’explica­tion de texte à n’en plus finir. Le Procureur Galluci dit sans rire pour résumer les interrogatoires : "le pro­fesseur Negri a donné de ses écrits une explication en des termes tout à fait personnels que nous jugeons insoutenables" (sic) (Lo Républica).
Les distinctions classiques les plus élémentaires de l’Etat de droit bourgeois sautent complètement. Le problème des idées et de leur rapport ou influence sur le mouvement devient judiciaire ; il est politique­ment réglé par procès dans les médias. Peu importe que les écrits, les revues aient été publiés à des milliers d’exemplaires et jamais condamnés pour apologie de la lutte armée et Instigation è la guerre civile. L’ignominie, la médiocrité intellectuelle de cette magistrature sortie des écoles de formation (visiblement d’un très bas niveau du PCI), et celle de la DC ne vaut guère mieux à quelque chose qui fait toucher du doigt à ce qu’est devenu l’État.

Les nonagénaires anciens terroristes pour la défense de l’État massacre, des institutions contre la subversion.

Dans l’opération du 7 avril de tous les partis de l’arc constitutionnel (c’est-à-dire ceux qui ont accouché de la Constitution de 1948) ont convoqué pour l’anniversaire de la mort de Moro leurs figures décorées à témoigner à charge. Tous anciens partisans, résistants, ayant posé des bombes, bref les "terroristes" y sont allés de leur couplet contre le Professeur de Doctrine de l’État, contre la violence. Terracini, vieux partisan, membre fondateur historique du PCI, et pétri de marxisme, totalement lié à ce Parti armé qui a existe dans le PCI jusqu’en 1960 a eu cette phrase digne du chancelier Schmitt "l’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens a le droit de se défendre" (Républica). Antonello Trombadori qui se posait visiblement moins de problèmes de consciences lorsque les trente morts de Via Rosella tué une bombe d’un commando qu’il dirigeait entrainèrent en représailles les massacres des fosses Adréatines (300 otages fusillés). Aujourd’hui ce Sénateur PCI défenseur des "institutions démocratiques" il écrit à propos des développements d’un mou­vement antidémocratique qu’est l’au­tonomie : "le fait nouveau de notre société c’est le développement d‘un libre détition de masse, dune gestion privée de l’information radio qui tend à soutenir une véritable organisation politique. . à laquelle le pouvoir législatif ni pas suffisam­ment fait attention".
L’exorcisme imbécile et stalinien de ces vieillards est presque pathétique. Ils défendent les institutions, l’ordre contre la violence de la sub­version. Mais le République Italienne ("fondée sur le travail" comme le dit l’article 2 de la Constitution, n’est pas seulement la République de l’affaire Valpreda, de Giovanni Leone, de l’affaire Kepler, des questionnaires encourageant à la délation des individus suspects distribués par les soins du PCI dans la région de Turin. 1/3 de son produit national brut vient du travail eu noir. Sa légitimité s’effondre. Et dans sa volonté maniaque de s’ac­crocher au passage pacifique eu socialisme le PCI nourrit le terrorisme et surtout l’argentinisation de la lutte de classes en Italie. Au lieu de convo­quer le Professeur de Doctrine de l’État devant vos magistrats ignobles, et tout le mouvement social qui porte l’espoir de l’Europe de la révolution, allez vous coucher pour la dernière fois. Messieurs Pertini, Trombadori, Leo Valiani, Terracini. Le monde nouveau ne vous appartient plus. Votre terrorisme et vos institutions ont vécu.




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