Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Notre faiblesse et notre force
Les Petits Cahiers N°2 - Juin 1945
Article mis en ligne le 9 juin 2019
dernière modification le 8 juin 2019

par ArchivesAutonomies

I

Notre mouvement est faible. C’est un fait. Et nous n’éprouvons aucune gêne à l’avouer. Mais ce fait donne lieu à bien des hésitations chez des hommes qui, sans cela, viendraient, peut-être, nous rejoindre.

— Vous êtes trop faibles, nous disent-ils : vous vous cantonnez en marge de la vie réelle. Où êtes-vous ? Que faites-vous ? On ne vous voit pas... On ne vous entend pas... Vous êtes à peu près inexistants. La vie et l’action passent à côté de vous... Or, quant à nous, nous voulons agir...

Et ils vont ailleurs.

Les partis politiques sont forts. C’est un autre fait que nous constatons simplement. Et ce fait incite une multitude de gens — que la force impressionne quelle qu’elle soit — à aller grossir les rangs de ces établissements à publicité, à grand étalage qui séduit, à l’action, peut-être douteuse, mais trépidante, qui entraîne...

II

Mais, au fait, pourquoi sommes-nous "faibles" ? Pourquoi les partis politiques sont-ils "forts" ? Quelle est la véritable raison de notre faiblesse et de leur force ? Quelle est la nature, quel est le fond même de l’une et de l’autre ? Et quelles seraient les perspectives éventuelles pour eux et pour nous ?

C’est seulement en scrutant ces questions qu’on peut y voir clair et faire un choix raisonnable. Nous invitons donc tout lecteur hésitant, sceptique ou, simplement, indifférent, à parcourir ces quelques lignes et à y réfléchir.

III

Les partis politiques sont "forts" parce que, dans leur propagande comme dans leur action, ils empruntent des sentiers battus — ceux de la moindre résistance — si chers encore à la multitude humaine. Ils recourent à de vieilles méthodes "éprouvées", invétérées, stéréotypées, auxquelles des millions d’hommes sont habitués depuis des siècles. La masse humaine s’y élance automatiquement, sans réfléchir, le cœur léger, le cerveau vide, la volonté éteinte.

Former une "élite" ; grouper autour d’elle un nombre imposant d’individus dévoués, fanatisés ; appeler cet ensemble "parti politique" ; procéder à une vaste publicité ; fasciner les masses et leur inculquer l’idée de venir grossir les rangs du "parti" pour le hisser au "pouvoir" ; leur imposer des "chefs" (qui "savent où ils mènent" et auxquels il faut obéir aveuglément ; exercer une "dictature" (qui peut se dire "du prolétariat" ou autrement, mais qui se met, infailliblement, au service d’une couche de privilégiés vivant du labeur du peuple), etc., etc. : telles sont ces vieilles méthodes, "retouchées" par les temps modernes, mais conservant toujours leur fond immuable. Elles se réduisent à enlever aux masses toute réflexion, tout esprit, d’initiative, toute faculté d’action propre, et à les embrigader pour qu’elles suivent, sans broncher. tel ou tel "chef génial" (Mussolini, Hitler, Churchill, Roosevelt, Staline, Thorez...).

Et les masses — intoxiquées, subjuguées, terrassées — suivent. C’est si aisé, si simple !...

Qui faut-il suivre ? Cela dépend de l’ambiance, historiquement donnée : dans un pays, on suivra Staline ; dans un autre, Hitler. Le fond est le même : un "Führer", une caste autour de lui ; et des millions d’hommes réduits à un troupeau de suiveurs.

Oui, les masses "suivent", depuis des siècles : par habitude, par inertie, par inconscience, par insouciance ou par veulerie — peu importe ! Elles suivent — amorphes et béatement confiantes. Elles "élisent", elles acclament, elles soutiennent, elles vénèrent, elles obéissent...

IV

Naturellement, dans ces conditions, les partis sont "forts". Chacun a ses "chefs", ses cadres et son troupeau. Celui dont les chefs sont les plus habiles et le troupeau le plus vaste, est le plus fort. Et lorsque les circonstances lui sont favorables, il l’emporte sur les autres — jusqu’au jour où il sera balayé, à son tour, par quelque nouveau "parti" à grosse publicité.

Telle est, en somme, l’histoire du "socialisme", du "démocratisme", du "bolchévisme", du "fascisme", de l’"hitlérisme" et de tant d’autres "ismes" passés, présents. — et, peut-être, futurs.

V

Nous, les libertaires, pourrions en faire autant. Et alors, peut-être, serions-nous devenus, un jour, aussi "forts" — et même plus forts que les autres. Peut-être, même, l’aurions-nous emporté dans la lutte des partis pour le "pouvoir".

Mais, nous ne voulons pas prendre ce chemin. Nous renonçons à ces méthodes sciemment, volontairement. Car, nous nous rendons compte qu’elles sont fausses et stériles, qu’elles n’aboutiront jamais au résultat entrevu par l’humanité qui peine et qui souffre : l’émancipation réelle du travailleur et de l’homme ; la vraie liberté ; la vie véritablement humaine.

Non ! Nous ne voulons pas devenir "forts". Car nous sommes convaincus que cette "force" n’en est pas une.

VI

Nous disons aux travailleurs, nous disons aux hommes : "Cessez de suivre ! Tant que vous "suivrez", tant que vous n’agirez pas vous-mêmes, vous n’aboutirez à rien, vous vous égarerez toujours. Pour vous, en dehors de vous, au-dessus de vous, personne ne réalisera jamais rien de vrai, de bon, de juste, de définitif. Au lieu de courir après tel "parti" ou telle "personnalité", organisez-vous vous-mêmes, en groupements, en associations et en de vastes fédérations de consommateurs et de producteurs, en des rapports directs entre les uns et les autres. ! Œuvrez en toute indépendance, sur le terrain réel et vital : terrain économique, terrain professionnel, terrain social, terrain humain. Laissez tomber, carrément, toutes ces insanités, toutes ces abstractions artificielles, toute cette antiquaille, devenue de la "ferraille", pourrie, inutilisable : la "politique", les "partis", les "chefs", l’"Etat", le "pouvoir", le "gouvernement", les "nations" les "patries", les "frontières"... Laissez-les se décomposer, ces cadavres ! Vous verrez : tous, une fois bien enterrés, ils ne ressusciteront plus. Et vous aurez le champ libre pour votre activité concrète, saine, vivante, fertile : pour votre émancipation effective et totale.

VII

De nos jours, les masses humaines nous écoutent-elles, nous comprennent-elles ?

Non, pas encore. Et voici pourquoi nous sommes — ou plutôt nous paraissons — "faibles".

Notre idée n’est pas encore "captée" par les masses, elle n’est pas en cours de réalisation. Notre voix clame encore dans le désert. Les masses continuent à courir après des "cadavres" et des "fantômes". Dans cette course vers l’échec, elles nous "tournent", elles nous laissent sur place — isolés, impuissants.

Mais — attention !

VIII

Ni la "politique", ni les "partis" avec leur "chefs géniaux", ni les "Etats" avec leur "pouvoir", leurs "gouvernements" et les masses à leur remorque, ne pourront résoudre les problèmes qui, de nos jours, se dressent impérieusement devant les sociétés humaines, devant toute l’humanité aux abois.

Ah ! Non, jamais ces "forces" ne les résoudront.

Or, cette fois-ci, l’histoire impose la solution.

Elle l’impose techniquement. Elle l’impose économiquement. Elle l’impose socialement. Elle l’impose moralement.

Aucun palliatif ne pourra plus "tourner" la solution.. Aucune force au monde ne pourra plus la déformer, la falsifier. Toutes s’avéreront impuissantes. Toutes feront faillite.

IX

Cette vérité deviendra tous les jours plus nette, plus frappante.

D’ailleurs, la preuve en est déjà établie. Le "socialisme", le "communisme" politique, autoritaire, étatiste, agissent depuis 100 ans ! Depuis un siècle, ils "mènent" les masses qui les "suivent" ils sont "forts". Dans tous les pays une presse abondante, impressionnante ; une propagande intense — par la parole, par l’écrit et par l’organisation des "cadres" sont déchaînées. Dans plus d’un pays, les "socialistes" et les "communistes" participent au pouvoir. En U. R. S. S., les "communistes" tiennent tous seuls le gouvernail depuis plus d’un quart de siècle... Et, en plein XX°, voilà où on en est ! On n’aboutit qu’à des guerres, encore des guerres, et toujours des guerres. Et, avec toujours plus de sans-gêne, on y lance des troupeaux humains qui "suivent" — abrutis, soumis, exploités d’une manière ou d’une autre, terrorisés, écrasés. Et tous les "ismes" sont parfaitement d’accord sur un point : ne pas admettre la véritable, la vraie liberté d’action, l’émancipation réelle et totale des masses laborieuses.

X

Les partis politiques clament, réclament, s’agitent, éblouissent, mènent, soumettent, terrorisent, gouvernent... Tous s’entendent à merveille sur ce terrain. Et tous règnent sur le dos d’une multitude humaine terrassée, malheureuse, contrainte d’obéir — momentanément. Oh ! oui, ils sont "forts". Eh ! oui, nous sommes "faibles". Nous n’éblouissons, ni ne menons, ni ne gouvernons personne. Nous ne voulons ni éblouir, ni mener, ni gouverner... Nous sommes "impuissants", "inexistants", isolés, éliminés de la "vie réelle"...

Mais, pour rien au monde, nous n’échangerons notre "faiblesse" contre leur prétendue "force".

Car, attention !

Le jour approche — et il approche de plus en plus vite — où, enfin ; les masses auront compris. Ce jour-là — et il n’est pas loin — elles f...ont en l’air tout ce qui aura signé son impuissance à résoudre leur véritable problème. Elles f...ront en l’air la "politique", les "politiciens", les partis", les "chefs géniaux" et omniscients, les "Etats", les "gouvernements", les "frontières". Elle s’effondrera d’un bloc, "en un clin" : tout ce bric-à-brac, y compris tous les "ismes" prometteurs et trompeurs. Elles se saisiront de notre idée, de notre vérité qui leur apparaîtra comme telle, de nos méthodes qui s’avéreront justes.

La réalisation par les masses elles-mêmes aura commencé.

Ce jour-là, nous deviendrons la multitude : une multitude nouvelle, consciente et forte. Nous deviendrons réellement forts, car cette multitude marchera avec nous : avec notre idée et avec notre aide. Notre petit mouvement "faible" deviendra un puissant élan des masses humaines immenses, vraiment libres et enfin unies dans une action concrète, saine et féconde.

Nous nous y préparons. Et nous y préparons les masses dès maintenant.

Ce jour-là, que restera-t-il de la "force" de tous les puissants de l’heure ? Elle fondra comme fond la neige aux jours du printemps.

Et il n’en restera rien.

XI

Qui donc est "faible" ?

Et qui est "fort" ?

La réponse s’impose.

Nous sommes "faibles", parce que nous renonçons volontairement à la force factice,provisoire. Nous voulons participer à la force efficace : celle qui bat à l’unisson des pas résonnants de l’histoire ; celle qui est réelle, car elle est la force de l’humanité qui avance.

Nous sommes "faibles" — et les partis sont "forts" tant que les hommes et les masses se laissent encore séduire par des babioles et des trompe l’œil. Notre "faiblesse" n’est pas "organique", elle est purement apparente et passagère. Nous sommes "faibles", car ce qui fait notre force, n’est pas encore mûr. Mais c’est une force vraie ; authentique. Si nous la sacrifions, séduits paf l’autre, artificielle et éphémère, nous deviendrons réellement faibles.

En Espagne où, pour certaines raisons, les masses laborieuses ont mieux conçu leur véritable tâche et leur vraie action, notre idée est déjà plus forte et plus agissante qu’ailleurs.

Donc, c’est nous qui sommes les forts. Notre force est dans notre "faiblesse" même... Et nous voulons rester "faibles", car nous voulons rester forts.

La "force" des partis politiques n’est qu’une illusion. Le jour pointe déjà où elle s’évanouira. Vous tous qui hésitez, vous qui nous évitez et qui allez ailleurs, attention ! Le jour où les masses humaines, ayant compris, refuseront de suivre vos chefs et vos maîtres, le jour où elles vous quitteront pour agir elles-mêmes, ce jour-là — que direz-vous ?

Attention ! Ce jour s’annonce. Bientôt — la véritable force jaillira : irrésistible, foudroyante, décisive.

Alors vous comprendrez — tardivement — que notre "faiblesse" était ; précisément, notre force. Et vous conviendrez qu’agir signifie, avant tout, préparer une action vraie et féconde plutôt que participer à une agitation fausse et stérile.