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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les intellectuels – Pierre Chardon
Par delà la mêlée N°23 – Début Février 1917
Article mis en ligne le 15 août 2019

par ArchivesAutonomies

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

MONTAIGNE.

La guerre a provoqué bien des faillites. Celle des "intellectuels" est la plus complète. Sans doute les esprits non aveuglés par des espoirs outrés n’ignoraient pas la possibilité du conflit actuel, dont la préparation fiévreuse n’était du reste nulle part déguisée. Mais il semblait impossible, même aux plus pessimistes, que de tels desseins puissent se réaliser sans que la pensée humaine — par la voix de ses leaders et de ses pionniers ne formule sa protestation. Que tous, penseurs, savants, artistes dans toutes les nations en lutte communient dans la haine et le fanatisme national, et deviennent les auxiliaires du pouvoir, personne avant le mois d’août 1914 n’aurait pu le croire, et personne n’envisagea cette hypothèse, tant elle semblait absurde et odieuse. Aussi, les manifestations successives auxquelles se livrèrent les diverses élites intellectuelles de l’Europe, ont suscité des colères et des indignations passionnées. Les rares, très rares "intellectuels" : Romain Rolland, Forster, Bernard Shaw, Russell, ayant prononcé quelques paroles de raison, ont vu se grouper autour d’eux les sympathies de ceux qu’avait indignés la faillite des maîtres de la pensée, placés par eux si haut dans l’échelle des êtres, qu’en les voyant ainsi avilir et prostituer la science et l’intelligence, ils ressentirent un déchirement intérieur. Les partis d’avant-garde, les oppositions organisées, passant à l’ennemi avec armes et bagages, c’est-à-dire avec leurs militants, leur influence, reniant leur raison d’être et leur programme, — cela pouvait encore se concevoir — car les initiés n’ignoraient pas quelle place prédominante occupaient la politique "réaliste" et le réformisme dans les préoccupations de ce prolétariat "organisé" et de ses meneurs. Mais de voir sombrer, au jour de la grande épreuve la confiance et l’espoir accordés sans réserve aux "intellectuels" s’apparentant le plus près de nous, idéologiquement parlant, cela laissa bien des nôtres désemparés et déçus.

* * *

Sans doute, un cœur ardent et enthousiaste qui se passionne pour une œuvre admirée et estimée, reporte fatalement une partie de cet enthousiasme et de cette admiration sur l’auteur. Quand celui-ci se montre au-dessous de ce qu’on attendait de lui, de ce que l’œuvre indiquait qu’on pouvait en attendre, il en résulte une déception amère. Nous ne fûmes pas étonnés de voir tous ces académiciens podagres exploiter "l’épopée napoléonienne", "l’année terrible", les espoirs de revanche, le retour aux traditions, l’idée de "la plus grande France", et la grande mêlée présente, comme on exploite une mine au rendement productif ; de voir tous ces journalistes considérer la grande guerre comme un gigantesque fait divers leur fournissant une copie abondante et bien rétribuée ; de voir tous ces littérateurs de romans-feuilletons et romans-cinéma découper l’actualité tragique en tranches de bon rapport. Ils donnaient en effet, la note adéquate à la bassesse de leur esprit, à leur vénalité et leur nullité intellectuelle. Mais de voir Anatole France indigné qu’on pût douter de son néo-patriotisme courir au plus proche bureau de recrutement, cela parut tout de même à certains un peu fort — comme de lire les signatures d’Haeckel et d’Ostwald au bas du fameux manifeste de 93 [1]. Et lorsque la lassitude s’infiltrant parmi les masses se traduisit par Zimmerwald, quelle honte nous avons ressentie de voir ceux qui s’intitulèrent les "anarchistes intellectuels" mettre leurs noms, leur influence, le rayonnement de leurs passés au service de ce qu’ils avaient combattu toute leur vie. Ceux qui nous avaient appris à connaître le "rôle historique de l’Etat", les origines politiques et économiques des guerres, la puissance de "l’esprit de révolte" et ses justifications, ceux qui nous avaient montré la société "mourante" et incité à en être les fossoyeurs hardis, traduisirent leur reniement ultime dans ce fameux manifeste qui restera comme une flétrissure pour ses signataires...

Ainsi, tous ou presque, historiens rompus à l’étude des documents et ne pouvant plus guère nourrir d’illusions sur l’exactitude des témoignages humains, savants de laboratoire habitués à l’observation scientifique et aux vérifications expérimentales, philosophes que l’étude des systèmes eût dû prémunir contre les généralisations simplistes et les fièvres collectives, écrivains dont la plume dénonça souvent les "beautés" du colonialisme, les dangers de l’impérialisme — hydre aux têtes multiples — artistes, dont la notion d’esthétique supérieure ne devrait guère s’accommoder des laideurs du massacre ; interprètes, artisans de l’intelligence, oubliant le meilleur de leurs œuvres, communièrent dans le même parti pris, le même esprit de vérité unilatérale, se contentèrent aisément de cette inquisition morale instituée par le contrôle de toutes les productions intellectuelles et découvrirent au Grand-Œuvre horrible et absurde des justifications et des beautés.

Toutes leurs thèses sont résumées dans un passage qui mérite d’être connu, et qui a pour auteur Mme Annie Besant, "intellectuelle" de marque, puisqu’elle a consacré sa vie à l’étude du "mental", et du "pouvoir de la pensée".

Une contrainte extérieure a été nécessaire pour empêcher les hommes de retomber dans une indolence ignoble et luxueuse, et la guerre par suite est demeurée un facteur nécessaire dans l’évolution humaine. La civilisation occidentale commençait à glisser sur une pente fatale, le luxe et la paresse menant à la sensualité, la sensualité à la bestialité, ainsi que le montrent les statistiques criminelles allemandes et les vils outrages dont s’accompagnèrent les premiers succès allemands. Les souffrances, les fatigues et la misère de ces années terribles rendront aux hommes la pureté des mœurs La fréquence des maladies vénériennes montre que la civilisation occidentale était en train de descendre rapidement la pente qui mène les races à leur destruction. La guerre a empêché les nations occidentales d’être étouffées par cette boue, et rien d’autre n’aurait pu les sauver. Jusqu’à ce que les races les plus avancées, tout au moins, aient suffisamment évolué pour atteindre un point tel qu’elles ne pourront plus retomber dans l’impureté abjecte, la guerre sera nécessaire pour rendre à l’homme sa dignité.

(Revue théosophique, août 1916).

Ecoutez maintenant M. le docteur Blondel, esculape notoire :

En un mot, le boycottage économique qui s’organise actuellement coutre l’Allemagne devra avoir son pendant dans le domaine scientifique. Plus de produits allemands. Aucun contact avec les savants allemands. Mise à l’index des stations thermales et des instituts allemands.

... Et quant aux associations internationales pour simplifier la procédure, démission de tous les membres appartenant aux nations alliées, et constitution de ces associations nouvelles où aucun autre Allemand ne sera admis.

(La Revue, 15 août 1916).

Voilà où ils en sont ! La guerre nécessaire, fatale, utile, purificatrice, régénératrice, l’homme expiant son péché originel dans le sang et la boue, la douleur inutile et stupide glorifiée et exaltée sur le mode lyrique, les faits les plus évidents, niés, dénaturés, et tus quand la raison d’état l’exige... Entretenir perpétuellement les haines et les tueries par un boycottage systématique encore plus odieux sur le plan intellectuel que sur le plan matériel, et comme dit notre ami Bizeau :

... Poudrer d’or les funèbres ailes
Qu’ouvre en plein azur le mensonge humain...

Voilà leur œuvre et le rôle qu’ils remplissent volontairement. Il n’y a vraiment pas de quoi être fier des "intellectuels."

* * *

Mais leur attitude est-elle vraiment si étrange, si nouvelle, si inattendue ? Si nous espérions davantage, ne serait-ce pas plutôt en nous illusionnant sur le rôle émancipateur de la culture et sur la valeur réelle de ses représentants, parce que nous confondions la science avec la conscience. Tout comme la naïve pensionnaire de collège qui pare son poète préféré des attributs physiques les plus flatteurs, nous dotions généreusement l’élite intellectuelle d’un courage et d’une clairvoyance en rapport direct avec ses œuvres, identifiant celles-ci avec leurs créateurs. Or, la règle est générale : on conçoit facilement ; on réalise moins facilement la pensée conçue. Celui qui, dans la pratique, se soumet à toutes les contraintes, même à celles brisées le plus aisément, peut intellectuellement posséder toutes les audaces. "L’intellectuel" ordinairement spécialisé à outrance — une des conséquences de la culture moderne en dehors du terrain exploré journellement, reste sans contact direct avec la réalité, avec la vie. Il en résulte une hypertrophie de la vie intérieure. Les abstractions, les entités, formules commodes mais dangereuses, finissent par se substituer aux acquisitions journalières de l’observation. Le cœur et le cerveau se dessèchent. Le contact avec le dehors se perd. Mais le dehors, lui, ne perd pas ses droits. Violemment, l’atavisme, l’hérédité l’éducation originelle remontent au premier plan, quand une fièvre collective les apporte, avec la rumeur des peuples rassemblés. Pour réagir, il faudrait être un "caractère", mais la force de caractère n’accompagne pas forcément l’intellectualité. Les acquisitions scientifiques, le développement de l’intelligence fournissent à l’individu des moyens de conscience. Ils ne constituent pas toute la conscience. Ils ne confèrent pas à eux seuls l’énergie et la volonté. La plupart du temps l’individu s’abandonne. Alors, il veut se justifier. Car "l’intellectuel", habitué à s’analyser et à extérioriser son moi, ne consente ni à s’être trompé ni à se tromper présentement. Son orgueil d’homme admiré, applaudi, tout au moins par un certain milieu, s’y oppose. Étonné de se sentir si facilement gagné par ce qu’il croyait avoir extirpé de lui-même pour toujours, il construit des syllogismes, expliquant son attitude et la justifiant. Là encore se vérifie la parole de l’Écriture : Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. L’élite et la masse sont comme deux poulies reliées par une chaîne sans fin, qui sans relâche, remonte de l’une à l’autre, et de l’une à l’autre revient.

* * *

Et puis, nous les admirions trop, et fermions les yeux sur des vérités élémentaires capables de nous éclairer sur leur vraie valeur. Deux "intellectuels" en quarante ans ont refusé les décorations de l’État : Elisée Reclus et Curie. C’est tout. Amoureux des hochets, ceux que leur commerce quotidien avec les vérités éternelles devraient inciter au mépris des distinctions puériles et des faveurs passagères recherchent avidement celles-ci et celles-là, — pour les conquérir agissent comme la première brute sans culture. Mieux, ils se jalousent. O ces haines d’ "intellectuels", ces jalousies d’écrivains, ces rivalités de savants où l’absence des scrupules voisine avec le désir impitoyable de nuire à l’adversaire et de l’écraser, quel Balzac nous les décrira ?

Jamais un pouvoir constitué, une autorité arbitraire n’ont manqué d’"intellectuels" pour justifier leur existence et leurs excès. Les philosophes de l’antiquité justifièrent l’esclavage sauf quelques-uns, et les plus illustres "intellectuels" du grand siècle, s’aplatirent devant le Roi-Soleil. Renan voyait d’un très bon œil le mandarinat des "intellectuels"- et un système de castes sociales, où le vulgum pecus peinerait au profit de ces Messieurs. Et que dire de l’hypocrisie de Kant, démolissant les dogmes au nom de la raison pure, conseillant l’obéissance à ces mêmes dogmes au nom de la raison pratique.

Tous, ou presque — l’exception confirme la règle — méprisent le travail manuel, se proclament les exécuteurs de la "tâche noble", se croient infiniment supérieurs à ceux qui les servent, les nourrissent, les vêtent et les logent. Rien d’étonnant à ce qu’ils oublient si facilement leurs révoltes verbales, quand l’édifice social craque, et que le mensonge organisé a besoin d’eux pour maintenir la pérennité de tout ce dont ils vivent.

Dilettantes, snobs, ils s’amusent avec les idées, jonglent avec elles sans les prendre au sérieux. Ils prêchent le stoïcisme, la simplicité de la vie, et habitent de somptueuses villas, possèdent un nombreux personnel servant, quand ils le peuvent ; s’entourent d’un luxe fastueux. Economistes, ils se lamentent hypocritement sur les horreurs de la guerre, et prônent la concurrence effrénée dont elle sort. Littérateurs, loin des tranchées, ils monnayent "l’héroïsme" des autres en livres grotesques et piteux. Gens à fréquentations sûres, ils ne voudraient pas recevoir un homme capable de prendre ce dont il a besoin lorsque la faim le tenaille, et la misère l’affole ; mais ils aiment à fréquenter les salons sélects où l’on rencontre tous les forbans de la finance... et d’ailleurs...

* * *

Puisque maintenant nous sommes fixés sur leur compte, nous ne vénérerons plus à l’excès "les intellectuels". Cessant de nous tourner vers eux comme vers des Messies, nous ne leur adresserons plus d’appels à l’humanité, au bon sens, à la raison... Toujours regarder vers eux, serait consacrer leur pouvoir, reconnaître leur autorité morale. Nous avons maintenant ce que nous pouvons en attendre. Insister serait faiblesse.

De plus, hisser sur le pavois les quelques-uns qui n’ont pas hurlé avec les loups, reporter notre admiration irréfléchie et absolue sur ceux qui ont fait montre d’un peu plus de dignité et de courage, serait maladroit. Car, jusque dans ses révoltes, "l’intellectuel" — à part ces poètes de l’Irlande qu’on vient de fusiller, et de rares exceptions — reste le dilettante, et non pas l’homme qui se donne corps et âme, sans retour ! Presque toujours, il sait garder les convenances, et ne coupe pas tous les ponts derrière lui.

Notre admiration émue va vers ceux qui écrivent leur révolte avec leur sang, et non avec de l’encre, vers ceux qui vivent leur vérité et non à ceux qui la proclament en volumes aux éditions multiples.

* * *

Est-ce à dire que nous fassions fi de l’œuvre intellectuelle ? Nullement. Nous continuerons à puiser aux sources de la connaissance. Le chercheur de vérité s’intéresse à tous les travaux sérieux, et ne néglige aucun acquis. Mais combien de ces "intellectuels" ; ne sont que des démarqueurs ? Nous remonterons aux sources. M. Bergson n’a point inventé l’intuition, les Védas, la Bagavad-ghita l’ont chantée, il y a des douzaines de siècles. Et ainsi de suite. Peut-on citer des noms de sociologues contemporains méritant de se placer à côté de ceux d’Auguste Comte, Fourier, Proudhon ? Nous ignorons trop ceux qui furent, au profit des hommes d’aujourd’hui. Ne vaut-il pas mieux approfondir les œuvres des ancêtres, plutôt que d’encenser à l’excès leurs pâles imitateurs ?

Nous voulons briser toutes les Idoles. Aussi nous n’offrirons plus le sacrifice à leurs prêtres, leurs chantres et leurs lévites. Incapables d’acquérir toute la science - et quel "intellectuel" la posséda-t-il jamais dans son intégralité ? — nous voulons tout au moins marcher vers la conscience, absolu vers lequel tendent nos relativités. Pour ce faire, l’œuvre des "intellectuels" d’aujourd’hui ne mérite pas que nous les glorifiions à l’extrême, elle nous est d’un trop faible secours. Même en exceptant la production "de guerre", elle ne peut nous donner le bon sens, sans lequel il n’est pas de science féconde, la volonté ardente et tenace, sans laquelle il n’est pas d’efforts profitables. Pour conquérir tout cela, ne comptons que sur nous-mêmes, et libérons-nous des "intellectuels".