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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’illusion démocratique – Pierre Chardon
Par delà la mêlée N°30 – Fin Juin 1917
Article mis en ligne le 15 août 2019
dernière modification le 24 août 2019

par ArchivesAutonomies

Comme une araignée infatigable, l’homme tisse et retisse constamment la toile de ses illusions. Résigné difficilement à la réalité, il aime à se la représenter différente de ce que ses sens lui révèlent. Le cerveau falsifie les perceptions, adopte ou crée le mensonge, sauvegarde d’une vanité ridicule ne voulant pas s’avouer impuissante. Il lui faut un Progrès à tout prix. Son mysticisme se comptait aux idées de perfection lointaine, et sa peur de l’effort le pousse à découvrir ce progrès là où il y a seulement transformation apparente. C’est ainsi qu’après avoir abandonné le polythéisme pour adorer une seule divinité, il proclama le monothéisme infiniment supérieur à ses anciennes croyances. Comprenne qui pourra pourquoi le fait d’adorer un seul Dieu atteste une mentalité plus élevée que celle des fidèles des Dieux innombrables de l’Olympe. Et, contraste amusant, l’homme se plait à considérer comme supérieures les organisations sociales régentées par un grand nombre de Maîtres, et comme empreintes de l’esprit du passé celles où domine la volonté d’un seul.

Dernièrement, André Lorulot, décrivant dans ce journal même les effets de l’exercice de l’autorité sur les classes dirigeantes, concluait dans le même sens, allant jusqu’à prétendre que le régime républicain étant "basé sur le libre examen", les dirigeants et les dirigés des démocraties échappent en partie aux déformations néfastes engendrées par l’autorité. Le renversement du tsarisme, l’avènement de la démocratie russe ont contribué à renouveler le prestige des principes démocratiques, invoqués du reste journellement par une catégorie de belligérants, qui les oppose aux principes du droit divin et d’autorité héréditaire.

Plus que jamais, il est donc utile d’examiner la valeur de ces fameux principes démocratiques, et de rechercher s’il n’y a pas dans les démocraties déplacement d’autorité plutôt qu’atténuation de celle-ci, substitution de parasitismes nouveaux aux parasitismes caducs, illusion de Progrès plutôt que Progrès réel.

Il n’entre pas dans nos intentions, ce qui serait naïf, de contester la réalité et l’excellence de certaines améliorations de détail, de certaines libertés nouvelles, accordées par les démocraties, et qui du reste résultent plus de la démagogie à laquelle doit sacrifier fatalement un pouvoir nouveau, que d’une transformation profonde de l’esprit public — puisqu’elles sont souvent supprimées ou atténuées dans les démocraties anciennes. Mais puisque nous savons que le Progrès réel commence quand l’individu, considéré comme cellule sociale, obtient du milieu des garanties, c’est au point de vue des garanties individuelles que nous jugerons les différents régimes politiques. Et puisqu’on nous affirme que certaines formes du pouvoir sont moins déformatrices que d’autres, en nous basant sur les faits, nous rechercherons si cette affirmation n’est pas erronée et controuvable.

* * *

L’Etat démocratique, pas plus que l’Etat monarchique ne représente une association contractuelle. Le hasard de la naissance incorpore l’individu dans l’un ou dans l’autre, et quoique les démocraties se prétendent basées sur un contrat social, elles ne mettent jamais celui-ci en discussion, alors que logiquement il devrait être examiné à nouveau par chaque génération appelée à supporter les charges qu’il implique. En droit, l’individu est considéré comme majeur, puisqu’il peut voter, mais en fait il est traité en enfant incapable de se diriger— puisqu’on se passe de son approbation pour tout ce qui engage la vie nationale. Il est vrai que la masse se contente de croire à la supériorité de ses institutions sans jamais les avoir examinées à fond. Qui donc, même parmi les anarchistes, savait, avant le 1er août 1914, que le Président de la République, par décret, et très constitutionnellement, pouvait proclamer l’état de siège général ?

Une critique détaillée du parlementarisme trouverait ici sa place, ainsi que la description des moyens bien connus, grâce auxquels ce sont finalement des coteries, minorités infinies, mais bien organisées et disposant des moyens de faire qui dirigent les destinées du pays.

La constitution républicaine ne s’oppose pas à l’exercice d’un pouvoir despotique. On l’a bien vu sous la Convention, et maints historiens nous ont décrit quelle tyrannie pesait sur les épaules des citoyens des cités républicaines de l’antiquité. L’unité nationale obtenue par la suppression de la vie locale, la centralisation, administrative, l’écrasement des tendances séparatistes, et l’institution d’une religion d’Etat, qui pour être laïque n’en est pas moins profondément mystique — tout cela concorde bien avec cet idéal de République Une et Indivisible qui animait les Jacobins et dont leurs successeurs restent hantés.

Si l’on considère que les obligations militaires prennent à l’individu de longues années de sa vie, l’observateur impartial est obligé de constater que dans la pratique, l’état démocratique est aussi hiérarchisé, centralisé, dominateur et tyrannique que toute autre forme politique.

* * *

Si les démocraties proclament l’égalité politique, elles se gardent bien du reste d’établir l’égalité économique au point de départ. Elles ne remettent pas l’acquis matériel en discussion ni en partage, et proclament toutes la propriété un "droit inviolable et sacré", la propriété, qui dans nos sociétés, ne peut être obtenue autrement que par l’exploitation ou le vol légal.

Aussi il n’est pas paradoxal d’affirmer que les pays profondément démocratiques, où la routine et la paresse des aristocraties ne s’opposent plus aux hardiesses des businessmen, offrent des différences de castes et de genres de vie aussi accentuées que celles des anciennes civilisations orientales. Les États-Unis en constituent un exemple frappant. Pas de pays plus démocratique. Ici nulles traditions séculaires, nulle caste vaincue dont l’influence perdure. La démocratie tout de suite, à la base. Pas d’aristocratie de naissance, mais une aristocratie d’argent, nombreuse, insatiable, ne sachant plus comment dépenser ses milliards, pendant que ses parias — les immigrés — s’entassent dans des bouges.

Toutes les révolutions dont les démocraties sont issues, ont été suscitées, dirigées, accaparées par les classes moyennes, industrieuses, avides d’argent, désireuses de voir briser les barrières qu’un traditionalisme trop étroit opposait au développement de leurs richesses. On ne peut comprendre l’histoire, sans reconnaître ce fait. Ce capitalisme républicain, comme Mirbeau l’a bien décrit dans Les affaires sont les affaires ! Avec le Marquis et Isidore Lechat, se heurtent les deux forces d’exploitation :

Celle d’hier, distante des réalités, avide de tranquillité, classe décadente pour tout dire, usée par le pouvoir et la jouissance ; et celle d’aujourd’hui, brûlante d’activité, cynique, implacable dans la lutte, aux appétits d’autant plus féroces qu’ils sont plus récents.

* * *

Mais puisqu’on nous a fait assister à la dégénérescence des souverains et de leurs courtisans, et rappelé quelques-unes de ces flagorneries historiques qui désarment à force de bassesse, il convient de se demander si nos démocraties n’offrent pas, elles aussi, des tares correspondantes.

Nos modernes fournisseurs de l’armée, édifiant des fortunes sur les cadavres, ne sont-ils pas les dignes continuateurs des fermiers généraux, traitants, et sous-traitants de l’ancien régime ? Les rois seraient-ils seuls à connaître l’emprise de la mégalomanie côtoyant la folie ? Un ministre désireux de laisser un nom dans l’histoire, et qu’il ne convient point de désigner plus clairement, nous en a, en France, donné l’exemple ; concluant seul des traités importants sans prévenir ses collègues, et très étonné de voir ensuite ceux-ci se refuser à le suivre quand ses agissements eurent produit leur effet.

La déformation professionnelle des aristocraties, laissez-moi rire ! Mais vous n’avez donc jamais attendu au guichet d’un fonctionnaire, ou sur les rangs, subi la réprimande d’un sous-officier, ou bien jamais eu affaire aux "spécialistes" de l’ordre, pour ignorer quel orgueil insensé, quelle brutalité imbécile l’exercice de l’autorité développe chez tous ceux qui commandent... démocratiquement.

Et vous ne les avez donc jamais vus se presser, dos courbés, rampants, la flatterie à la bouche, devant leurs supérieurs, arrogants devant les faibles, serviles devant leurs chefs.

Hommes politiques, ils s’improvisent directeurs du char de l’Etat sans compétences spéciales. Vous me parlez d’irresponsabilité. Mais au moins le roi existe ; vous connaissez le chemin de son palais, de sa poitrine — on peut le frapper, l’émouvoir peut-être. Allez donc émouvoir et frapper cette machine bureaucratique qui vous renvoie d’un guichet à l’autre, d’une ignorance à une incompétence, et où il vous est impossible de pouvoir prendre au collet le responsable, le vrai, l’unique, le seul... ils sont trop !!

Le roi vivait pour la galerie, mais eux aussi entretiennent une façade.

Entre initiés, on se déboutonne, mais devant l’électeur, jamais le masque ne se pose, il faut toujours bluffer, mentir à jet continu.

Dégénérescence des aristocraties ! et notre bourgeoisie ? Il lui faut de modernes harems pour approvisionner ses plaisirs, des raffinements de sadismes comme en révèlent des scandales tels que ceux des affaires Steinheil, Flachon, etc. Du reste, en voulez-vous des scandales ? L’affaire Dreyfus, Panama, l’affaire Humbert, l’affaire Rochette, tant d’autres.

On y trouve de l’or, de la boue, de la volupté, de la mort. Non décidément, ces gens-là n’ont rien à envier aux habitués du Parc aux Cerfs, ou aux fidèles de Raspoutine.

Les dirigés subissent eux aussi une déformation spéciale. Souverains de pacotille, sachant pertinemment que tout s’obtient par la bassesse et la flagornerie, ils remplissent l’anti-chambre de leurs élus, comme ceux-ci vont faire queue chez les ministres. Le favoritisme triomphe, et comme sous le règne d’un Louis XV, c’est souvent grâce à une recommandation glissée sur l’oreiller que sont dues certaines ascensions politiques ultra-rapides. Nulle fierté, nulle dignité, chacun espère obtenir ce qu’il désire en mendigotant servilement. Et les recommandations pleuvent, pleuvent...

Quand les représentants de cette autorité démocratique défilent publiquement : juges en robes rouges, généraux panachés, ministres ceints de cordons divers — devant les galons, les plumes multicolores, les uniformes chamarrés, les croix, les médailles, tout l’appareil moyenâgeux dont l’autorité aime à s’entourer, allez donc voir s’il ne passe pas sur les foules rassemblées le grand frisson mystique de crainte religieuse, et d’admiration béate, que suscitait jadis le roi de France quand il rentrait dans sa bonne ville de Paris. Ceux qui raillent ou gouaillent sont l’exception, et si vous voulez vous faire lyncher, allez donc pousser quelque cri hardi au milieu de ces moutons extasiés devant leurs bergers !

* * *

Ainsi nous savons que les démocraties sont aussi capitalistes, aussi impérialistes que les autres institutions d’Etat, que leurs dirigeants et leurs dirigés subissent des déformations sérieuses. En allant au fond du problème, nous constatons qu’elles n’accordent pas de garanties aux minorités. Le reste — lutte des partis, transformations de façade, concessions apparentes — ne nous illusionne plus.

Au fond, la maîtrise reste intangible, ainsi que la résignation et la religiosité sur lesquelles son pouvoir repose. Elle s’adapte aux circonstances comme un Protée agile, concède, quand il le faut, aux nécessités de l’heure, mais sait toujours conserver intacts ses privilèges. Nous ferions son jeu en adoptant les illusions tenaces qu’elle entretient.

Irrespectueux, incroyants, blasphémateurs, critiques, nous ne serons point dupes de l’illusion démocratique. Le maître reste le maître, l’Etat reste l’Etat, et nous restons, nous, leurs ennemis irréductibles, quelles que soient leurs étiquettes, jusqu’au jour où ils nous laisseront à notre gré, expérimenter la vie anarchiste, tolérance qu’ils ne pourraient nous accorder sans abdiquer.