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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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On ne mendie pas la liberté, on la prend !
{Autonomie pour le communiste}, n°5, 23 Juin 1979, p. 1.
Article mis en ligne le 10 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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La subjectivité du mouvement a des raisons que la raison ignore. Un boulevard Saint-Michel noir de monde pour le procès de Gilles Guyot en 1971 (jeune étudiant accusé de violences à agents à l’issue d’une manifestation), des nuits d’émeutes en mai 1968 parce que la Sorbonne était pleine de flics, sans parler de l’impressionnante manif Ovemey, camarade assassiné aux portes de Renault par Tramoni en 1972.
Ceux qui, de près ou de loin, ont vécu des moments du mouvement révolution­naire des 10 dernières années perçoivent un profond changement de sensibilité à la répression. De Pierre Maître, as­sassiné à Reims par la C.F.T., aux otages de la manifestation du 23 mars, les foules ne se soulèvent plus pour la défense d’un tel ou d’un tel ; comme si la logique du combat avait changé. Le ton s’est durci de part et d’autre et si l’état de droit reste à défendre, il l’est plus volontiers par une partie de la classe politique et des intel­lectuels, que par les militants. Le mouve­ment reste absent de ce terrain qu’il préfère laisser à cette frange humaniste, garante de la "démocratie", qui résis­te comme elle peut aux assauts répétés des uns et des autres. De toute façon, ce qu’on appelle traditionnellement "la défense des libertés" ne fait pas plus recette que son corollaire : la mobilisa­tion pour les jugements, ou même les meurtres de militants. Baader fut sans doute le dernier symbole d’une figure révolutionnaire à défendre en tant que telle, pour commencer à se la réapproprier, non pas en terme de ligne poli­tique, mais en terme d’engagement militant. Les manifestations autonomes qui ont suivi sa mort n’étaient pas une célébration morbide d’un goût douteux, mais plutôt la reprise d’un flambeau subjectif de la lutte révolutionnaire. Les "contestataires" adulaient Che Guevara comme les catholiques adorent le Christ, c’est-à-dire en oubliant le dogme en sor­tant de l’église, jusqu’à la prochaine messe. Le mouvement actuel, s’il a perdu en idéologie - ce qui n’est pas forcément plus mal - a, en tout cas, gagné en authen­ticité, et ce n’est pas la moindre de ses qualités.
Les données habituelles du gauchisme s’en trouvent bouleversées : le subversif n’est plus seulement théorie, mais prati­que permanente avec les niveaux d’illéga­lité qu’elle suppose et de "risques" consciemment déterminés. Le discours du comité de soutien s’effiloche au profit de la socialisation de l’action révolution­naire - comprise comme participative et non observatrice. Et la liberté n’a de sens qu’en tant qu’espace arraché au contrôle capitaliste par la classe. Les "précur­seurs" sont de fait relégués dans le camp des "outlaws" où les libertés ne se men­dient pas, mais se prennent, en franchis­sant le plus souvent allègrement les fron­tières fixées par le rapport de force instantané classe ouvrière-Etat.
Cette démarche politique, intériorisée par le mouvement, est vécue à travers les mailles du filet répressif où celui qui est attrapé n’est ni un héros dont le culte nourrira les futures générations d’autono­mes, ni un pauvre diable égaré dans la jungle du jeune prolétariat - fameux lampiste pour journaliste "objectif" en mal d’argumentation politique. Il est - il n’est que - l’un d’entre nous.
Depuis les "suicidés" de Stammheim, plusieurs militants de la R.A.F. et du 2 juin ont été froidement abattus sans soulever en Europe d’élan signifi­catif. Negri est en taule depuis 3 mois où il a rejoint les quelques 2000 prison­niers politiques italiens sans que Milan ait été mise à feu et à sang par le mouve­ment. En France, des sympathisants N.A.P.A.P. à la rue de Passy, plus de camarades ont été emprisonnés en quelques mois, qu’en dix années de gau­chisme. Mais le Palais de Justice de Paris n’a plus été assiégé depuis 1971.
L’expérience récente du concert de Téléphone abonde dans le même sens. Après que Laurent Désorgues, pour avoir tenté d’autoréduire un concert à Fréjus, se soit fait arracher la mâchoire par une balle de 7,65 réglementaire, on aurait pu s’attendre à une montée des jeunes prolétaires sur la Palais des Sports. En fait, il n’en fut rien et le concert se déroula le plus tranquillement du monde sous l’œil torve d’une centaine de gardes mobiles venus pour l’occasion "en­cadrer" le sanctuaire du show business.
Mais que personne ne s’y trompe, il ne s’agit ni de lâche abandon, ni d’un quelconque désintérêt de la question de la défense, mais de la résultante de la mémoire collective du combat révolution­naire et de la multiplicité des coups répressifs à priori destinés à endiguer la vague de rupture. (Il est clair qu’actuellement c’est précisémment le contraire qui se produit.) Nous savons bien que le seul facteur qui soit d’un poids suffisant pour faire un tant soit peu fléchir l’appareil judiciaire est le rapport de force instauré par le mouvement et la classe, avec son degré d’affrontement à l’État.
Et ce, non pas sur un axe de soutien à qui que ce soit, mais sur les terrains où quotidiennement prolétaires et État se re­trouvent face à face, que ce soit à Longwy, à Brest, à Caen ou à Parts. Cette démarche est saine d’un point de vue militant, et cesse de faire prendre des vessies pour des lanternes. Le mouvement ne se bat pas pour l’abrogation de la pro­cédure de flagrant-délit, puisqu’il sait que l’État utilisera contre lui la Cour de Sûreté de l’État, juridiction d’exception encore plus violente que la première. Et puis est-il sérieux de demander à Peyrefitte des instances juridiques moins sévères, comme une lutte entre gentlemen où animosité et complicité font bon ménage. Laissons cela à la classe politique et aux partis de gauche : il faut bien qu’ils servent à quelque chose. Il n’y a plus que July pour faire le clown avec les juges d’instruction. Faut-il que sa vie manque de "piquant" pour qu’il accepte de payer ses pitreries au prix fort. S’il est avide de sensations fortes, il devrait, rentrer dans le mouvement ; rapport à l’appareil judiciaire s’en trouverait considérablement assaini !
En fait, les enjeux de défense et de riposte à la répression sont ceux du mou­vement dans sa globalité voire ceux de la classe : à travers ses franges les plus radicalisées. Longwy a a us fait pour la diminution des peines des 4 de Saint-Lazare, que n’aurait faut une éventuelle manifestation de masse sur les thèmes gauchistes traditionnels.
De même une stabilité des niveaux d’affrontement en Lorraine et une meilleure compréhension de leur part de la jonction autonomie du jeune prolétariat et autonomie ouvrière, auraient à coup sûr permis de calmer Peyrefitte sur les condamnations du 23 mars. La flagrante innocence des inculpés a tardivement ému nos bons démocrates, Jean Daniel en tête, mais cette gestion de la défense basée sur la différenciation innocents-coupables n’a évidemment rien à voir avec le mouvement.
En ce qui nous concerne, la ligne que nous défendons dans le mouvement reste inaltérable, et elle vaut aussi pour la défense politique. Stabiliser les niveaux d’affrontement en élargissant la figure autonome du jeune prolétariat à des couches importantes de la classe ouvrière, continuer le travail de pénétration que nous avons mené à bien tout au long de cette année en commençant à privilégier les moments d’organisation.
Le mouvement s’élargit, se construit peu à peu et nous arrivons à un stade où l’anticipation et (’intervention politique en termes d’axes stratégiques, font cruel­lement défaut. L’approfondissement du débat passe maintenant par un calibrage plus précis des structures de travail poli­tique et une importance extension du pôle organise où chacun a sa pierre et son ciment à apporter à ta solidification du mouvement.
Un week-end de rencontres nationales de l’autonomie organisée se tiendra dans les jours qui viennent pour définir plus précisemment ces interventions et prépa­rer la rentrée politique de septembre sur une ligne plus claire, plus homogène et surtout plus efficace dans ses échéan­ces. Le but est d’occuper, en y avançant, les espaces de lutte ouverts, en conjuguant autonomie, offensive et organisation. C’est là sans doute le meilleur service à rendre aux 150 prisonniers politiques en France, peut-être pas en hâtant sensi­blement leur sortie, mais en tout cas en limitant les prochaines "fournées".




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