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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Judicieux judiciaires et démocratie démoniaque
{Autonomie pour le communiste}, n°5, 23 juin 1979, p. 3-4.
Article mis en ligne le 20 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Sur le judiciaire et la répression, ça écrit beaucoup ces temps-ci. On s’envoie des lettres, on se répond : on éditorialise et se convoque. Les divers plumitifs se cassent la téte en vue de comprendre le fonctionnement des neurones qui jugent et exhultent afin d’inquiéter les consciences qui malgré lout restent tranquille. On se penche d’un œil cli­nique sur la boulimie de l’Etat qui grignote des libertés en dehors de ses heures de repas. Quel sorte d’appétit peut-il bien avoir pour consommer des choses aussi impalpables et inconsistantes ? Connaissant ce vieil État, nous sommes amenés à penser que c’est tout autre chose qu’il se met sous la dent.
L’État-crise génère et engendre, à travers un cheminement vieux de plusieurs années, chômage à grande échelle, travail précaire, études bétifiantes et diplômes d’ornement pour exploitation occasionnelle. Face à cette masse sociale, se développe différent moyen de contrôle pour la canaliser. Tous ceux qui individuellement essayent de s’arroger une marge de survie supplémentaire (réapropriation de la nourriture ou des fringues, refus du racket R.A.T.P., etc.) se font tabasser, tirer à vue et passent à la moulinette des fla­grants délits où les mois de prison fermes pleuvent en quelques minutes. De toute façon. il est inutile de s’attarder à compren­dre les causes des "délits" puisque ce sont presque toujours les mêmes ; la situation du jeune prolétaire à l’état brut. Comme ils sont des dizaines par jour à être écrémés par le filtre de la flicaille, on fait vite. C’est la beauf génération ! Tout ceci, les juges le savent bien, et iis font leur devoir de classe en cherchant à défendre la leur du mieux qu’il est possible. L’atomisation, les cloisonnements de la diffusion d’une majorité de jeunes pro­létaires dans les métropoles, le fait que ceux- ci n’aient pas le moindre enracinement dans une quelconque bride d’institution ou de fonction sociale, ne participent et ne s’iden­tifient à aucun parti ou syndicat, expliquent que leur comportement ne soit ni sociable ni responsable. Par contre, le citoyen moyen, même s’il constate et subit les difficultés et tous les tracas qu’occasionnent la société de crise, peut toujours s’équilibrer en "jouissant" des petits avantages que lui permet son salaire mensuel et en participant, même de manière subjective, à la vie politique. Le jeune prolétaire n’a que ce qu’il prend ; c’est pourquoi il est en insécurité permanente. Partout il est poussé à bout : sourdement quand il bouffe les repas de merde du restau U, se fait fouiller trois fois de suite dans le métro ou plus ouvertement encore quand il prend une balle dans la téte pour ne pas avoir payé un concert. Quand la coupe est pleine, ce vécu particuluer, tout ce ressenti d’isolement structurel accumulé, explose avec tout te potentiel de critique destructive contre les aspects les plus palpables de ce qui le deshumanise. Cela vous donne une partie de la manifestation de Saint-Lazare et du "raid autonome classique" (type "rue de Passy") qui dans le contexte social du vécu quotidien de ses acteurs sont des réactions très saines.
Même si l’on peut penser que ce genres d’actions sont le splus facilement utilisables par la presse et le pouvoir aprce qu’exempts de médiations politiques les insérant dans une logique propre.
C’est alors que l’État frappe durement pour mettre en cage, le plus longtemps possible, ces "sauvages à l’état pur". Mais peu de gens s’en inquiètent, se satisfaisant de la caricature du casseur que leur servent les média ; la sociologie dominante n’ayant pas encore décryptée la nouvelle composition de classe.
D’un autre côté les restructurations successives du commandement d’État font gégénérer une partie de la classe ouvrière. Voyant s’envoler leur statut du fief d’usine pour atterir comme ouvrier social tout terrain, les prolos dans une réaction où se mêlent la révolte et le désespoir, incendient, sortent les flingues.
La réponse judiciaire est alors faible, voire inexistante. Tout le monde les comprend et les excuse, de Giscard au syndicat de la police.
Le 23 mars fut l’intersection de deux secteurs de classe dans une même violence contre l’État. La répression politique, à travers l’appareil judiciaire, a fait deux fois, deux mesures. Après les coups de filet policiers, on a desséré quelques mailles pour libérer les sidérurgistes et les syndiqués. Car s’il est tolé­rable qu’il fassent quelques raz-de-marée dans leur ghetto-aquarium respectif, on ne peut montrer aux français qu’ils alimentent même ponctuellement, le ruisseau de l’Autonomie parisienne. On a donc péché en eau trouble. Peyrefitte l’a écrit à Jean Daniel : peu lui importe qu’il y ait eu des casseurs parmi des Interpelés-relâchés, le but recherché étant de garder un minimum d’otages, innocent ou non. Tout le monde devrait savoir que, dans l’ensemble il est impossible de vérifier après coup, qui commet des violences, lors d’une manifestation de masse.
L’État a fait une erreur politique en arrê­tant avant la manifestation 83 militants par­mi l’Autonomie organisée. Car s’il les avait fait arrêter après, en usant de la même procédure, tout le monde aurait trouver ça à peu près normal, la culpabilité étant alors évi­dente du fait de l’appartenance politique. Mais là, impossible, nous avions un alibi de classe : nous étions en prison [1].
L’erreur est d’avoir ridiculement pensé que cela éviterait les débordements. C’est pourquoi maintenant, l’État se retrouve avec des inculpations biscornues en flagrants délits, faisant frémir tout le marais démocratique. Ce qui fait dire entre autre à Pierre Joxe, huile intellectuelle du PS : "Le bouquet, c’est que cette procédure, prévue au départ pour des affaires subalternes, soit utilisée maintenant pour d’autres délits concernant des manifestations par exemple." Entendez ici par "affaires subalternes" le côté judi­ciaire de la répression politique du comporte­ment jeune prolétaire.
Et on arrive au formalisme et au mépris avec lesquels nos démocrates traitent de tout ce qui touche au contenu de la crise sociale. Le concensus social autour de l’état c’est fait plus fragile dans les derniers mois à cause des ruptures politiques qui sont apparues à tra­vers diverses actions. L’Etat prend acte de ces ruptures qui le dénude un peu plus chaque fois, et essaye de les laminer par une répres­sion massive mais subtile, masquant ses contre-attaques par l’écran idéologique de "défense de la société". Logique que nous (souligné par nous) connaissons bien. Nos démocrates eux, font l’inverse, ils veulent "défendre la société" et "l’indépendance de la justice" contre les abus du pouvoir, niant complètement la crise sociale, donc la cause de ces abus. Il est vrai qu’ils ne consi­dèrent pas la justice comme un appareil du pouvoir d’état et ne veulent pas compren­dre l’interdépendance et la relation étroite qui existe entre l’État, la Justice et l’"Éco­nomie". Le tout est une très grande famille. Michel Foucault touche du doigt le problème lorsqu’il parle de "politique judiciaire" envers les immigrés, mais pourquoi n’existerait-elle que pour les "métèques". Parce que nous sommes des citoyens ? Les citoyens n’existent plus.
Nous disons avec Peyrefitte "Qu’on cesse de cultiver l’image de magistrats saisissant et frappant au hasard." Parce qu’avec votre interprétation empirique et apocalyptique des libertés bouffées par l’État et ses juges gloutons, vous préparez le lit idéologique du terrorisme (qui ne voit comme cibles que les tenants individuels du pouvoir) et vous mettre dans de sales draps. Vous avez l’air d’être dans les petits souliers du droit, mais derrière vos courbures, on sent planer lombre des vieux militaros.
Quand July dit aux juges : "Vous excitez les poseurs de bombes et vous prenez le risque d’en être les victimes", il appelle ça une analyse. Il reconnaît qu’elle n’est pas joyeuse et on est bien d’accord. Mais quand il rajoute : "Je suis de ceux que le terrorisme ne fascine vraiment pas", on répond : dénégation. Car, le terrorisme, ça vous fascine à libération, ça transpire dans tous les recoins d’article. Mais comme toute fascination, cela ne permet jamais de passer à la pratique. On vous l’assure Monsieur Peyrefitte, nous, Autonomes !
Le délire de July, mettez ça sur le compte de sa neurasthénie apolitique ; mais cessez de l’ennuyer, car ça nous chagrine. Malgré tout, on l’aime bien Juju ! Et avec vos histoires il devient plus désespéré que n’importe lequel de nos casseurs ; il veut que vous lui envoyez les gendarmes. Quand même, il y a de l’abus !
Par contre, si la Coordination Autonome est invitée par Monsieur le Garde des Sots à s’entretenir du danger que représente pour la vie politique la combinaison d’identités contraires, démoratisme/terrorisme, nous penserons qu’il n’est pas étonnant que deux composantes antagoniques de la lutte de classe se retrouvent momentanément pour mieux saisir les caractéristiques de ce curieux prisme, qui va transformer de vieux débris institutionnels en nouveaux monstres.
La vision abstraite et interclassiste des "libertés", tout en permettant de dévelop­per une nouvelle phraséologie sur l’hypothé­tique création de nouveaux espaces, occulte totalement la possibilité d’avoir une démarche politique.
Sachez que le contre-pouvoir, c’est d’abord contre le pouvoir ; avec toutes les formes de luttes appropriés que cela nécessite et sur la base des intérêts de classe dont celles-ci sont porteuses,
Jean Daniel veut décourager la violence individuelle [2]. mais il ne fait que l’encourager.
Si les jeunes prolétaires se révoltent dans la rue, ce n’est certainement pas parce qu’ils ont "tendance à considérer les terroristes comme des nouveaux héros" (dixit Jean Daniel), mais c’est bien plus l’expression de la volonté d’avoir une prise sur la transfor­mation de l’oppression du système ; c’est l’inexorable comportement destiné à se généraliser à l’avenir. Au lieu de voir cela comme un romantisme de mort, nous le vivons comme une explosion vivifiante vers la liberté. Le romantisme de mort, c’est vous qui le cultivez ; en voyant la mort lente des rouages de vos "institutions démocratiques", vous ne pouvez, subjectivement, que tourner autour du pot-terroriste. Etant bien sûr trop plumipantouflic pour l’effectuer vous même, vous espérez que des désespérés joueront les cow-boys, pensant vous en servir pour faire peur aux maîtres des institutions. Mais vous ne faites peur qu’à vous mêmes. John Waynes est mort ! Vous redoutez plus que tout, l’organisation autonome du prolétariat : la dernière déclaration de la C.F.D.T. qui de­mande la libération des inculpés car sinon "il va se développer un climat de révolte et de violence dans la jeunesse" montre bien que ce qui les intéresse principalement, c’est de garder leur hégémonie syndicale.
Pour contrecarrer la répression, il ne saurait être question de refaire un secours rouge New-look qui ne serait qu’un cartel d’organisation sans vie à la remorque du magma de républicanisme borné et du gauchisme cul-de-jatte. Car on sait, à a lumière de la crise politico-sociale, que les révoltes se succèderont régulièrement et que ce n’est qu’en portant en avant les ruptures réelles contre le consensus d’État à travers une propagande positive et une défense politique, développées par des collectifs Autonomies implantés sur les lieux sociaux que l’on pourra enclencher une dynamique révolutionnaire.
Nous espérons avec ce champ libre en semer les premières graines.

Collectif de Défense Militante

Notes :

[1Le premier mai, il s’est passé un phénomène identique. L’État-flic, S.O. C.G.T.-L.C.R., voulant prendre sa revanche et "casser du casseur" ou plutôt criminaliser en tant que tel un force politique. Au cours d’une conférence de presse, l’Autonomie organisée a expliqué pourquoi elle ne participait pas au défilé traditionnel ; et une fois de plus, ils se sont retrouvés avec des inculpations boiteuses. N’importe quelle action extérieure au cadre de la manifestation étant incriminalisable parce que partiel et n’impliquant pas tout le mouvement. Les quelques farfelus "du mouvement" partisans de l’aliénation au premier mai, faisant figure pour tout le monde d’oiseaux d’augures fantomatiques.

[2"On se demande si l’on pourra décourager la violence individuelle, si l’on pourra éviter en France une situation à l’italienne et si l’on pourra enfin éviter aux jeunes chômeurs, comme aux étudiants sans avenir, la tentation du romantisme de la destruction et de la mort." dans la deuxième réponse de Jean Daniel à Peyrefitte dans le Nouvel Observateur du 28 mai.




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