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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les libertaires français face à la révolution bolchévique en 1919 autour de Raymond Pericat et du Parti communiste
Pierre Berthet
Article mis en ligne le 30 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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INTRODUCTION

"Le peuple ne connaît pas son histoire. A l’école primaire, neuf fois sur dix, on n’apprend à ses enfants que celle des rois, des diplomates et des guerriers. Il faut le renseigner exactement sur les conditions d’existence des paysans, des ouvriers d’autrefois, lui raconter leurs plaisirs, leurs peines, leurs souffrances, leurs espoirs et leurs luttes contre les rois, les nobles et les bourgeois [1]."

Les exemples de recomposition politique sont légions depuis l’émergence d’un mouvement social organisé. Mais chacun d’eux est "estampillé", marqué très profondément par le contexte social, politique et économique qui le voit se développer. Toute tentative de transposition à notre époque, d’assimilation de conditions forcément dissemblables ne pourrait donc être la marque que d’un horrible passéisme (au pire) ou d’une douce rêverie (au mieux). Telle n’est pas notre démarche.
Certes, le principal intérêt du parti communiste de 1919 est d’être un très bel exemple de recomposition à l’extrême gauche... Aboutissement d’une dynamique de rejet de tout ce qui, de près ou de loin, avait avalisé et participé à la grande boucherie de 1914-1918, le parti fondé par R. Péricat a rassemblé les différentes familles socialistes : anarchistes, "socialistes"(sociaux-démocrates), syndicalistes révolutionnaires. Le cas est suffisamment rare pour être souligné ! Il est vrai que le mouvement ouvrier français était alors un des plus complexes d’Europe, tant du point de vue de l’organisation que du point de vue de la théorie politique. La guerre avait divisé toutes les familles politiques, et le syndicalisme n’était pas épargné... La survie même du mouvement social, de ses idéaux mais aussi de ses structures, était en question. C’est sans doute le seul point de comparaison avec notre époque et la crise que connaît le mouvement libertaire... Mais quel point de comparaison ! C’est en effet en terme de "refondation"(même si, comme M. Ravelli l’écrit dans Noir et Rouge n° 28, ce terme recouvre actuellement d’innombrables marchandises, souvent plus ou moins avariées...) que notre avenir politique doit être envisagé, si nous voulons dépasser la non-existence politique qui nous caractérise aujourd’hui. Seulement, l’électrochoc que constitua la Révolution russe de 1917 pour les militants, au début du siècle, nous fait cruellement défaut : cette révolution, par les analyses et l’immense espoir qu’elle suscita, contribua fortement à transformer les clivages de la guerre en haines plus ou moins irréconciliables. Mais elle constitua dans le même temps un gros malentendu, car si le parti communiste parvint à rassembler nombre de courants divers, il le fit sur ce que nous pouvons appeler, à l’instar d’autres chercheurs, le soviétisme. De même que son nom l’indique, la référence à la Révolution russe est ici implicite, et ce sera sans doute l’un des points d’achoppement de cette tentative de syncrétisme. Tout cela mérite bien sûr attention, en particulier en ce qui concerne les énormes contradictions internes que pourra connaître un parti très largement anarchisant.
Mais l’intérêt du parti communiste ne réside pas seulement dans son caractère expérimental. L’étude du microcosme "communiste"vaut également son pesant d’or parce qu’il nous rappelle notre environnement, à nous libertaires, dès lors que nous endossons l’habit de militant : l’organisation, ses réunions, sa presse, ses activités dites culturelles, et même (hélas !) ses sempiternels problèmes de trésorerie... " Rien de changé sous le soleil anarchiste, donc", diront certains... Pas si sûr, mais chaque lecteur en tirera sa propre expérience.
La démarche que nous vous proposons pour découvrir la tentative de synthèse anarcho-communiste que représente le premier PC français est la suivante : nous allons d’abord mettre en scène les acteurs de l’année 1919 - anarchistes, socialistes majoritaires et minoritaires, syndicalistes révolutionnaires et, bien sûr, parmi eux R. Péricat. Ainsi, nous pourrons reconstituer leur rôle dans la formation du parti, formation qui s’effectue en deux étapes, avec la création de L’Internationale, puis la fondation du parti. Enfin, il nous restera à confronter les divers points théoriques élaborés par ce dernier avec leur mise en pratique.
Précisons pour finir qu’à nos yeux une expérience ne saurait être considérée comme un échec sous prétexte qu’elle n’a pas abouti. Additionnées, les diverses tentatives visant à construire la société communiste libertaire que nous espérons voir un jour émerger (société à laquelle Noir et Rouge tente, à travers chacun de ses numéros, d’apporter sa petite pierre) constituent un apport certain pour le mouvement révolutionnaire.
Enfin, l’ouverture aux chercheurs des archives de la III° Internationale conservées à Moscou confère à cette brochure un caractère particulier : dans les mois à venir, de très nombreux éclaircissements seront donnés sur la façon dont les bolcheviks apportèrent leur soutien (y compris financier) au mouvement révolutionnaire français de l’immédiat après-guerre, c’est-à-dire en particulier au parti communiste.

AUX ORIGINES DU PARTI COMMUNISTE - (1914-1919)

Nous allons dans les pages qui suivent envisager les différentes composantes du camp socialiste à l’issue du premier conflit mondial. C’est en effet très largement la façon dont chaque famille politique (anarchiste, "socialiste", syndicaliste) a traversé la guerre qui va conditionner son évolution interne et la réaction des militants à l’émergence d’une idée "communiste". Cette étude permettra aussi de se pencher sur le parcours de quelques militants, en particulier de R. Péricat dont le rôle fut fondamental à une époque où les grandes structures (qu’elles aient le nom de "parti", de "fédération"ou d’"union") étaient totalement désorientées.

1. LES ANARCHISTES EN FRANCE (1914-1919)

La guerre représente sans doute une phase majeure dans l’évolution de l’anarchisme en France - au même titre que les années 1890, lorsque le mouvement, ayant rompu avec les tentations de l’illégalisme, s’engage sur la voie du syndicalisme. Environ cinq ans avant la guerre, la CGT commence à s’éloigner des théories libertaires. Cela se fait alors que le communisme libertaire voit les efforts des militants redoubler pour obtenir une meilleure organisation, afin que la confédération ne soit pas la seule structure dans laquelle s’applique l’anarchisme. Le signe manifeste de ces efforts est la création, en août 1913, sous l’impulsion de 130 délégués, de la Fédération communiste révolutionnaire anarchiste - à partir d’un consensus théorique que Sébastien Faure se charge d’exprimer dans un manifeste qu’il lit devant le congrès : antimilitarisme, antiparlementarisme, action syndicale et condamnation de l’individualisme. Des fédérations régionales naissent, fondées sur le principe intangible de l’indépendance des individus au sein du groupe et de l’autonomie des groupes au sein de la fédération régionale ou nationale. Mais des liens aussi lâches ne permettent que des campagnes d’opinion, la tâche pratique de mener une lutte sociale et économique contre le système est donc en fait dévolue à la CGT. Cependant, la guerre de 1914 vient tout interrompre.
La résistance au conflit fut presque aussi inexistante de la part des anarchistes que de la part des syndicalistes révolutionnaires. La plupart de ceux qui étaient mobilisés rejoignirent leur corps et ne furent pas inquiétés. Cela a de quoi surprendre lorsqu’on considère la paranoïa qui régnait dans les milieux officiels et répressifs face aux risques de sabotage. Le ralliement de personnalités faisant référence parmi les anarchistes, tel Jean Grave, fut sans doute pour beaucoup dans cette situation. L’absence de réaction de la CGT fut également un facteur décisif. Un semblant de résistance à la guerre ne pouvait donc apparaître qu’autour de personnalités, comme S. Faure ou L. Lecoin.
A partir de 1915, suite à la conférence socialiste de Zimmerwald, un effort de regroupement s’effectue, et bientôt le mouvement paraît clairement divisé entre "défensistes"partisans de l’Union sacrée, rangés derrière J. Grave et P. Kropotkine, et "résistants"opposés à la guerre, groupés derrière diverses personnalités et, par conséquent, divisés. Cette division, et les querelles dont elle fut la source, fut un élément majeur d’affaiblissement du mouvement anarchiste, au même titre que le ralliement de certains à l’idée de guerre "juste et défensive". Le seul élément vraiment positif fut l’apparition du journal CQFD, fondé par S. Faure et Mauricius [2] en avril 1916. Ce journal anti-Union sacrée regroupait différents opposants, dont des socialistes.
Après l’été 1917, deux facteurs vont aggraver les problèmes des anarchistes : la répression systématique contre les opposants à la guerre et la révolution bolchevique. Le premier facteur va d’ailleurs donner plus de valeur au second. En effet, la répression est à ce point forte que les militants ne font rapidement plus face, comme en témoigne un rapport de police de 1917 :
"Un réel découragement existe chez les anarchistes. Tous, rencontrés individuellement, font à peu près les mêmes déclarations : Il n’y a rien à faire, pas plus maintenant qu’en temps de paix. La police veille trop, elle est très forte et nous serre de trop près ; elle saura toujours arrêter le moindre mouvement qui pourrait se dessiner. Tous se rendent compte qu’il est impossible de propager les thèses révolutionnaires dans le public qui, les assemblées étant interdites, ne peut pas être touché."
Ce sentiment d’impuissance, doublé d’une réelle désorganisation de toute manière chronique, pousse les militants à accorder une importance particulière aux événements de Russie. À la division interventionnistes-résistants va donc s’ajouter le clivage entre ceux qui retiennent de Lénine ses écrits de 1915 dans Social-Demokrat [3] : "On ne peut pas combattre le gouvernement sans combattre les partis opportunistes et les chefs anarcho-syndicalistes." et ceux qui s’appuient sur les déclarations du même Lénine trois mois après la révolution [4] : "Les idées anarchistes revêtent maintenant à notre époque de démolition radicale de la société bourgeoise des formes vivantes [...]. Les nouvelles tendances de l’anarchisme se rangent nettement du côté des soviets."
Cette dernière catégorie d’anarchistes (largement plus nombreuse fin 1917 - début 1918) voit dans la révolution bolchevique une compensation certaine à l’échec de l’action contre la guerre. Mauricius prend peu à peu une place prédominante dans le courant pro-bolchevik, au grand désappointement d’individualistes tels que P. Chardon ou de militants tels que L. Lecoin. Ses propositions visent à réorienter le mouvement anarchiste de façon peu orthodoxe :
"Je déclare que Trotski, que Lénine, que Liebknecht, que Frédéric Adler, que Rühle, et bien d’autres socialistes notoires et même intransigeants, me sont infiniment plus sympathiques, que je me sens beaucoup plus près de leur action (malgré des différences de conception) et que je coopérerai plus volontiers avec eux qu’avec la horde de mufles, d’incohérents et de nullités qui ont la prétention d’incarner l’Anarchie."
En fait, de telles positions annoncent une recomposition de l’extrême et de l’ultra-gauche qui désempare nombre de libertaires. Le travail de sape idéologique lancé par des militants comme A. Girard ou A. Dunois ne peut donc que porter ses fruits, en particulier dans la vision de la révolution bolchevique que vont avoir les anarchistes.

2. ÉVOLUTION DE LA RÉVOLUTION RUSSE ET DE SA REPRÉSENTATION DANS LES MILIEUX D’ULTRA-GAUCHE

UNE RÉVOLUTION LIBERTAIRE ?
LA SITUATION EN RUSSIE DE NOVEMBRE 1917 AU PRINTEMPS 1918

On le sait, l’origine de la révolution de 1917 se trouve dans celle de 1905 : là apparurent des instruments révolutionnaires d’un type nouveau, les soviets. Venant combler le manque de structures syndicales, les conseils ouvriers coordonnèrent les luttes et, selon Trotski, "l’activité du soviet signifiait l’organisation de l’anarchie. Son existence et son développement ultérieurs marquaient une consolidation de l’Anarchie".
La reprise de ce mode d’organisation pour effectuer les révolutions de février et d’octobre 1917 ne fut donc pas étonnante. Mais la grande différence avec 1905 résida dans l’existence en 1917 d’une force révolutionnaire organisée, animée par des cadres de premier ordre : le parti bolchevik. Ce parti constitua une menace certaine pour le libre fonctionnement des soviets : il tenta de canaliser la socialisation spontanée des usines par l’institution du contrôle ouvrier, demi-mesure boiteuse qui fut provisoirement abandonnée avant la reprise en main de 1918. Le parti était pris entre la poussée libertaire des masses qui l’obligeait à gommer le côté autoritaire de ses conceptions et sa volonté de consolider le pouvoir qui l’incitait à se conduire comme une avant-garde. Les quelques mois d’autonomie ouvrière et de pouvoir des soviets masquèrent sans doute aux anarchistes français la réalité de la situation en Russie et de son évolution en 1919. La coexistence de conseils ouvriers anarchisants et d’un parti marxiste les convainquit que le "nouveau"marxisme pouvait susciter une autre lecture que celle effectuée par les glorieux ancêtres, tel Bakounine. La tendance fut donc à réhabiliter Marx en soulignant deux éléments : primo, que les similitudes entre les courants marxiste et anarchiste étaient bien plus fortes que l’on pouvait le penser et, secundo, qu’une lecture libertaire, révolutionnaire et non dogmatique du marxisme était possible. Ainsi, pour A. Dunois [5], "étatisme, réformisme, révisionnisme, tout cela s’oppose au marxisme, parce que cela s’oppose au mouvement autonome du prolétariat révolutionnaire".
De telles convictions ne pouvaient que favoriser la pénétration en France des idées et des objectifs bolcheviks, sous couvert de défendre la révolution des soviets.

CHOIX BOLCHEVIK DE L’ULTRA-GAUCHE : RAISONS ET MODALITÉS

Les diverses décisions politiques prises par les meneurs révolutionnaires européens ne peuvent se comprendre qu’à la lumière de leurs certitudes : ils étaient persuadés qu’une révolution quasi générale était imminente en Europe. Certains pays devaient servir de guide. Parmi eux, la France : la création d’un parti révolutionnaire s’imposait donc dans l’hexagone.
Ce parti, soit des militants le créeraient de toutes pièces après la recomposition de l’extrême gauche évoquée précédemment, soit il naîtrait de la transformation du parti socialiste unifié. Mais les griefs des bolcheviks envers le PSU étaient nombreux. Il avait prôné le devoir de défense nationale à l’égard de l’Etat bourgeois ; voté les crédits militaires ; participé au gouvernement. De plus, des militants contestés demeuraient présents dans ses rangs ; enfin, il ne luttait pas contre l’Etat colonialiste.
Le décalage entre la vieille organisation et l’urgence des objectifs à atteindre pour réaliser le mouvement révolutionnaire apparaissait de plus en plus clairement. Si la révolution était vraiment imminente, de puissants mouvements de masse déborderaient aussi bien le PSU, mal adapté, qu’une organisation fraîchement constituée. La principale difficulté résidait donc dans la double tâche de construire une nouvelle organisation en assurant simultanément la direction du mouvement des masses. Cela n’était possible que grâce à une alliance entre militants politiques (socialistes, anarchistes) et militants syndicalistes révolutionnaires, alliance qui se renforcerait en animant les luttes. La position bolchevique en 1919 est donc claire [6] :
"L’effort de la classe ouvrière, loin d’être facilité, serait au contraire terriblement freiné si les dirigeants révolutionnaires devaient se confiner dans une attitude d’attentisme. Au lieu de s’enfermer dans le cadre des organisations du vieux parti et des syndicats, ils doivent, devant les masses, faire preuve d’indépendance et de la plus grande résolution [...]. En demeurant dans la même organisation que les partisans de la collaboration des classes, l’opposition communiste se met du même coup sous la dépendance des conciliateurs."
Ainsi, les bolcheviks plaçaient tous leurs espoirs dans l’ultra-gauche, c’est-à-dire dans la mosaïque de militants ayant décidé de rompre avec toutes les anciennes structures.
Quelles étaient leurs chances de voir se réaliser leurs désirs en France ? Ils pouvaient principalement compter sur deux facteurs : les liens tissés avec ce pays par L. Trotski jusqu’en 1915 et l’énergie déployée par de nombreuses personnalités du mouvement ouvrier ralliées à leur cause. Ce dernier élément ne présentait d’ailleurs pas que des avantages, comme le souligne L. Boutreux dans une lettre à L. Bouët à propos de la III° Internationale :
"Malheureusement, elle [la III° Internationale] est composée de façon bien vague, si vague que ce sont les hommes qui la composent [en France] qui lui servent d’enseigne, et c’est, à mon avis, dommage."
Le meilleur moyen de prolonger les efforts de l’ultra-gauche et de lui apporter un réel soutien logistique consistait à fonder immédiatement une nouvelle Internationale, pour tracer les chemins de la rupture.

LE CONGRÈS DE MARS 1919 DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE

Le 4 mars 1919 débuta le 1er congrès de l’Internationale communiste. Étaient présents un certain nombre de partis communistes créés après la prise de pouvoir des bolcheviks (partis formés en général à partir d’oppositions exclues des partis socialistes), quelques militants à titre individuel et des partisans de la gauche zimmerwaldienne. Les bolcheviks étaient bien sûr très nombreux, d’autant que les groupes oppositionnels d’Europe occidentale ignoraient leur projet de créer une III° Internationale. Beaucoup de délégués n’avaient pas de mandat. Ceux du Spartakusbund s’opposèrent fortement à la création d’une nouvelle Internationale dans ces conditions ; mais ils ne réussirent pas à contrecarrer la décision du parti bolchevik, appuyé par des individus comme Angelica Balabanova qui, sans mandat ni droits aucuns, engagea la responsabilité des participants à la conférence de Zimmerwald. Il en fut de même pour J. Sadoul en ce qui concerne la France [7].
On a une idée du flou qui entoure la création d’une structure pourtant si lourde de conséquences lorsqu’on lit dans L’Internationale :
"Nous apprenons par des agences plus ou moins suspectes qu’un 1 congrès de l’Internationale communiste a tenu ses travaux à Moscou du 4 au 6 mars. Y auraient pris part 33 délégués représentant 19 pays, sous la présidence du camarade Lénine. Le parti communiste russe est représenté par Lénine, Trotski, Zinoviev, Staline, Boukharine... L’ordre du jour est composé comme suit : 1. Programme de l’Internationale communiste. 2. Démocratie bourgeoise et dictature du prolétariat. 3. Attitude par rapport aux courants socialistes. 4. Situation internationale et politique des alliés. 5. Nomination du comité, etc. Nous attendons des renseignements plus précis et la liste des organisations complètes pour les publier aussitôt."
Cela ne saurait cependant minimiser la portée des décisions et des orientations du mouvement communiste impulsées au cours du congrès, en particulier le choix de l’ultra-gauche. Ainsi Trotski déclare-t-il :
"Il est nécessaire de réaliser un bloc avec les éléments ouvriers révolutionnaires qui, bien que n’ayant pas appartenu auparavant à un parti socialiste, se placent maintenant en tout et partout sur le terrain de la dictature prolétarienne sous sa forme soviétique, c’est-à-dire avec les éléments correspondants du syndicalisme."
Le congrès est un moment clé pour comprendre la réalité du mouvement révolutionnaire en France, et l’importance des réactions suscitées par rapport au choix de créer une nouvelle organisation est significative. Ainsi, F. Loriot [8] conteste-t-il dès le printemps 1919 que le message des bolcheviks se traduise par l’obligation de fonder immédiatement un parti communiste face au parti socialiste et à la CGT. Selon lui, les Russes savent que "l’immense majorité des socialistes-communistes français, presque tous groupés dans le parti socialiste et la CGT, est nettement hostile à la scission". S’instituer parti communiste reviendrait à se couper de l’appareil du parti socialiste, alors qu’il serait plus utile d’orienter le parti socialiste et la CGT vers le communisme. De fait, "aucun socialiste communiste français ne consentira à faire la scission. Tous ont actuellement la possibilité de se grouper, et d’agir avec plus de facilité et d’efficacité qu’en se constituant en parti distinct".
On le voit, l’enjeu est de taille, et l’évolution du parti socialiste fondamentale.

3. EVOLUTION DU PARTI SOCIALISTE UNIFIE - (1914-1919)

SOCIALISME ET UNION SACRÉE

Dès l’entrée en guerre de la France, les socialistes s’étaient ralliés à l’Union sacrée, entérinant la faillite de la II° Internationale et son impuissance à empêcher le conflit. Durant les hostilités, le soutien du PSU au pouvoir va être inconditionnel, même si, à partir de 1917, l’aile gauche du parti fait mine de prendre ses distances. La victoire des bolcheviks, qui se traduit par la paix de Brest-Litovsk, ne peut être que sévèrement jugée par les socialistes français, attachés à l’union contre l’empire allemand. Ceux-ci se paient même le luxe d’invoquer les arguments des socialistes proches des bolcheviks, tels les spartakistes et R. Luxemburg quand ils jugent [9] que "la paix de Brest-Litovsk n’est qu’une capitulation du prolétariat révolutionnaire russe devant l’impérialisme allemand".
Une telle caution morale est inespérée pour les socialistes français, qui l’exploitent comme il le faut. La cause bolchevique démarre donc mal en France, où la place est réduite pour les dissidents de la CGT et du PSU. Seule la fin du conflit laisse espérer une nouvelle orientation du mouvement ouvrier, sous l’impulsion de la minorité socialiste.

NAISSANCE D’UN COURANT FAVORABLE À LA RÉVOLUTION RUSSE : OCTOBRE 1918 - FÉVRIER 1919

Dès l’automne 1918, les manœuvres commencent au sein du PSU. La défaite de l’Allemagne paraissant de plus en plus évidente, la minorité tente de déstabiliser la majorité. La tâche est difficile, car la tribune d’expression dans L’Humanité est aux mains des majoritaires, lesquels assimilent les minoritaires aux bolcheviks pour mieux les confondre, prouver l’irréalisme de leurs options et appeler à maintenir l’unité. Ainsi Grenier (suppléant à la CAP) déclare-t-il :
"Le crime bolchevik est d’avoir tenté une révolution dans un esprit et des conditions tels qu’elle a tourné infailliblement au profit de la contre-révolution allemande. On ne peut faire une expérience révolutionnaire en France."
Le congrès (7-10 octobre) est l’occasion d’une belle empoignade entre les diverses tendances. La minorité s’empare de la direction. L. O. Frossard devient secrétaire général, F. Loriot trésorier et L. Saumoneau et Rappoport entrent à la CAP comme suppléants. Pourtant, cette victoire ne modifie rien, dans un premier temps. Il faut attendre le changement de ton dans L’Humanité pour comprendre que la Révolution russe est enfin acceptée comme telle. Mais des résistances demeurent. Le 9 novembre, dans L’Humanité, A. Thomas démontre qu’on ne peut "se résoudre à admirer, ni même à accepter le bolchevisme. Qu’on le veuille ou non, il symbolise la révolte anarchique contre les règles démocratiques. Il symbolise le terrorisme d’un parti contre la représentation nationale". Et il conclut : "Ou Wilson, ou Lénine !"
Toutefois, à partir de décembre, tout le parti semble se retrouver contre l’intervention, ce pour trois raisons :
1. Les fractions socialistes russes, de type menchevik, s’opposent à l’intervention.
2. L’armistice avec l’Allemagne a suspendu les opérations militaires ; il n’y a donc pas de raison pour qu’on les poursuive ailleurs.
3. L’intervention n’est politiquement pas neutre. L’évolution est assez sensible pour que Lénine tire la conclusion suivante (sans doute un peu trop triomphaliste) :
"En France où le PSU était l’un des champions de la défense nationale, nous apprenons que maintenant on sympathise ardemment avec la république des soviets et qu’on proteste contre l’intervention des troupes en Russie."
Pourtant, cela ne saurait masquer une réalité : la minorité reste bloquée dans son évolution par son soutien inconditionnel au wilsonisme. L’enthousiasme de L’Humanité en janvier 1919, après la conférence de Prinkipo, suffit à le démontrer. La défense de la Révolution russe ne peut de ce fait s’exercer que dans le cadre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sans que le problème social de la révolution soit jamais abordé. Dans ce contexte, la conférence de Berne ne change rien, la lutte entre tendances reste stérile.

REFUS DU BOLCHEVISME : MARS 1919

La situation va néanmoins évoluer au printemps 1919 : L’Humanité se met à donner des informations plus précises sur la Russie ; Cachin défend les marins de la mer Noire. Surtout, tous les témoignages, même ceux émanant d’industriels, sont utilisés. Plusieurs raisons, dont la moindre n’est pas la clarification de la nature de l’intervention, expliquent cette orientation. Mais celle-ci demeure très timide, car la majeure partie de la minorité reste prête à élaborer un programme électoral avec la droite. Bref, le PSU semble ne pas pouvoir répondre aux aspirations révolutionnaires des pro-bolcheviks. Le débat se cantonne à une condamnation de l’intervention, associée à un rejet non moins total de la III° Internationale. La motion Longuet, adoptée au congrès de Paris d’avril 1919, promet juste de chasser les brebis galeuses (celles dont la collaboration avec le gouvernement d’union nationale de Clemenceau) a été trop poussée, de remettre en vigueur la lutte des classes, d’orienter l’action vers la révolution socialiste. Bref, les " socialistes en peau de lapin"se révèlent dans toute leur splendeur...

4. EVOLUTION DES OPPOSITIONNELS - (1916-1919)

Le Comité pour la reprise des relations internationales est issu de deux courants très minoritaires : le Comité d’action internationale contre la guerre et la fraction zimmerwaldienne du PSU. Il rassemble donc anarchistes, socialistes et syndicalistes. Pourtant, dès sa création en février 1916, la coopération se révèle quelque peu difficile entre les deux tendances, même en vue d’actions communes. La fraction socialiste compte en effet parmi ses objectifs de gagner le PSU à ses vues en favorisant un changement de majorité. Les anarchistes ne peuvent que critiquer cette attitude, qu’ils jugent timorée. Si l’on examine la déclaration des socialistes du CRRI lue au Conseil national du PSU par Brizon, le 6 août 1916, on comprend bien la situation. Refusant de porter un jugement sur ce qu’elle appelle des questions de pure tactique (le vote des crédits de guerre), cette déclaration n’exige pas une paix immédiate, mais le simple retrait du PSU de l’Union sacrée. Certains points sont même franchement contestables pour la majeure partie du CRRI, comme celui-ci :
"Le plus haut devoir du socialisme français et international- surtout quand les territoires des nations sont sauvés par l’héroïsme des soldats  [10] - est d’essayer de sauver les travailleurs survivants, de sauver les milliards pour relever les ruines, de sauver l’Espérance pour sauver le socialisme lui-même."
Les deux tendances du CRRI formèrent deux commissions, l’une unissant les socialistes et quelques syndicalistes, l’autre les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires. En août 1916, cette dernière commission devint le CDS, Comité de défense syndicaliste.
Néanmoins, le CRRI continua d’exister, axant ses critiques principalement sur la poursuite de la collaboration du PSU avec le gouvernement. Ainsi, lorsque le gouvernement envoie trois députés socialistes - M. Moutet, M. Cachin et E. Lafont - à Moscou pour pousser Kerenski à poursuivre la guerre (1 mai 1917), le CRRI fustige leur attitude en les nommant " ambassadeurs officiels de la bourgeoisie impérialiste français". L’autre versant de la politique du CRRI fut son intérêt immédiat pour la Révolution russe puis pour la révolution bolchevique, avec malgré tout un certain nombre de réserves. Le CDS, de son côté, prit dès le début une orientation franchement libertaire, des meneurs anarchistes tels que Velder ou Boudoux y jouant un rôle fondamental. La coexistence de très fortes personnalités du mouvement ouvrier ne s’effectua d’ailleurs pas sans mal. Lorsque R. Péricat (secrétaire depuis mars 1917) est arrêté en 1918, son fils lui écrit pour dénoncer le rôle joué par la "clique à Boudoux". Cependant, le CDS survécut grâce au consensus établi par ses membres sur l’orientation de leur action. Il s’agissait en effet pour le comité de prouver que l’échec de 1914 pouvait être dépassé et que les mots d’ordre d’avant-guerre - syndicalisme révolutionnaire, antimilitarisme et pacifisme, internationalisme - restaient valables. Leur permanence impliquait une rupture totale avec les organisations coupables du crime de collaboration avec le gouvernement. Cette rupture étant momentanément impossible avec la CGT ; au moins fallait-il qu’elle soit franche avec le PSU.
Le second élément favorisant l’unité du CDS fut la Révolution russe, puis la révolution bolchevique. Faisant feu de tout bois, le comité accentua son radicalisme et publia dès août 1917 un manifeste de soutien aux socialistes maximalistes et aux anarchistes russes visant à contrer la propagande antibolchevique des socialistes. Ce manifeste est un bel exemple d’unité, puisqu’il est signé par R. Péricat, S. Faure, Einfalt et Mauricius, Boudoux, Baril, Decouzon et Broutchoux [11]. En novembre 1917, le CDS lança son propre organe, le Rapport du Comité de défense syndicaliste qui, dès le premier numéro, axa sa propagande sur la Révolution russe en se démarquant le plus possible des positions de la presse socialiste. En fait, les révolutionnaires russes avaient aux yeux du CDS l’immense mérite de mieux faire ressortir l’hypocrisie des socialistes français :
"Nous saluons en eux [les socialistes maximalistes russes] le triomphe de notre idéal, nous sommes heureux d’avoir enfin une lueur d’espoir, voici qu’à l’horizon se lève le soleil de la Paix. Liebknecht, Adler, votre sacrifice n’aura pas été inutile. Lénine, Trotski, nous sommes avec vous. Bravo les maximalistes russes et honte aux menteurs de la sociale. Vive la Révolution russe !"
Cette première structure unifiant les diverses branches du socialisme (anarchistes, syndicalistes révolutionnaires, socialistes) ne pouvait qu’évoluer, sous l’impulsion de son secrétaire, R. Péricat, vers un soutien croissant aux bolcheviks, doublé d’une haine de plus en plus farouche envers les social-patriotes. Le rôle moteur de Péricat fut à ce titre indéniable.

5. RAYMOND PERICAT PREMIER BOLCHEVIK DE FRANCE ?

R. Péricat naît en Seine-et-Marne en 1873. Il entre dans le bâtiment et devient rapidement secrétaire de la fédération CGT du bâtiment. La guerre est vécue comme une catastrophe par ce militant pacifiste. Le 31 juillet 1914, il est certainement le seul à réclamer, lors du comité confédéral national de la CGT, l’application des décisions des congrès et à proposer une insurrection contre la guerre. Cette initiative va engager Péricat pour les années qui suivent. Dès l’automne 1915, il participe à la création du Comité d’action internationale contre la guerre, dont il devient en décembre le secrétaire. C’est au sein de ce comité qu’il prend les premiers contacts avec les futurs minoritaires de la CGT. Après avoir été arrêté en 1916, il rejoint en juillet de cette même année le CRRI, issu du CAI (Comité d’action internationale), puis la branche syndicaliste du CRRI : le CDS. Le 31 mai 1917, il en devient le secrétaire ainsi que de l’Entraide, association qui aide les prisonniers politiques. Ses activités lui valent une deuxième arrestation en mai 1918 pour complicité avec l’ennemi. Libéré en novembre, il reprend la lutte en février 1919 avec le lancement de L’Internationale. Ces années de lutte font de R. Péricat un militant connu mais ambigu quant à ses convictions. Il est certain que ses activités lui valent des haines tenaces de la part des autorités aussi bien que de ses adversaires politiques à gauche. Henry Torres, avocat de F. Després et de R. Péricat en novembre 1918, rapporte ainsi la répression à laquelle Péricat eut à faire face :
"De fait, en la personne de Péricat, c’est le fanatique animateur de l’ancien CRRI que poursuivait la vindicte vigilante de Clemenceau. Aux réunions de ce Comité, l’âpre voix de L. Trotski s’y était souvent élevée pour flétrir ce que le futur stratège des armées soviétiques, alors ouvrier casquettier [...], appelait avec mépris le socialisme stratégique."
En ce qui concerne ses adversaires de gauche, on trouve un bon exemple de leur rancune dans un article de novembre 1917 du Rapport du CDS sur le choix des délégués à envoyer à la conférence de Londres de février 1918 (les majoritaires devaient en désigner 7, les minoritaires 3). A la réunion du 30 août 1917, le nom de Péricat, avancé par les minoritaires, fut violemment repoussé. Le président de séance Guinchard s’écria : "Ah non, il y en a un que nous n’accepterons jamais, c’est Péricat !". Les majoritaires applaudirent, puis ce fut un concert d’invectives contre l’auteur de la brochure Maîtres et valets et de l’article du Libertaire Deux attitudes.
Ces réactions et ses arrestations firent comprendre à Péricat où étaient réellement ses alliés, et ce bien avant les conflits de 1919. Elles contribuèrent également à accroître son prestige, aussi bien pour son antimilitarisme que pour sa lutte de soutien envers les prisonniers. Cette lettre [12] du 8 mars 1919, écrite par un militant des International Workers of the World [13] en témoigne :
"Toute la nuit en vérité, chaque jour nos pensées et discours sont autour de R. Péricat, le nom qui symbolise l’espoir jeune de tous les emprisonnés de cette Bastille."
Pourtant, de cette lutte durant la guerre, R. Péricat sortit amer, en particulier du fait que la classe ouvrière ne manifesta aucune solidarité envers les prisonniers. Quoique passionnément attaché à l’idée d’émancipation de cette classe, le jugement de Péricat sur ses valeurs morales baissa considérablement. Deux articles le montrent bien : en 1913, lorsqu’il considère le peuple comme "une masse veule" ; et en 1919, lors du 14 juillet, lorsqu’il déclare que "celle-ci était libre dans le cadre de ses bas instincts sous l’œil paterne des agents de l’ordre".
A la base des idéaux pour lesquels Péricat va se battre à partir de 1919, il y a une haine farouche envers les militants de gauche qui ont participé à la guerre. Par exemple, il appelle les participants à la conférence de Berne (tous socialistes et pour la plupart attachés à reconstruire la II° Internationale) de février 1919 la "phalange héroïque des patriotes de l’arrière", les "pires ennemis du prolétariat mondial". Sa jonction avec les bolcheviks est donc naturelle, puisque ces derniers préconisent la rupture immédiate avec les vieilles organisations. L’autre point commun avec les bolcheviks réside dans l’internationalisme. Mais celui-ci pousse Péricat à de grandes envolées lyriques et passionnées dans L’Internationale :
"Les seuls internationalistes sont ceux qui ont pour frères les hommes de tous les pays et de toutes les races ; ce sont ceux qui n’ont qu’une patrie, l’Humanité."
Cette vision de l’internationalisme l’incite à soutenir avec énergie tous les prisonniers politiques durant la guerre et l’immédiat après-guerre, comme par exemple lors de la conférence du Comité de défense sociale d’octobre 1919 :
"Il faut ouvrir toutes les prisons, il n’y a pas de déserteurs car on ne doit pas avoir de patrie. La patrie, c’est l’univers entier et la désertion est un droit."
Cela se double bien évidemment de la haine de la guerre et du meurtre. Péricat est certainement un militant pacifiste plutôt qu’antimilitariste.
Autre donnée fondamentale chez lui : son attachement au syndicalisme. Ni anarchiste ni socialiste, c’est un syndicaliste révolutionnaire dont le credo demeure la grève générale, c’est-à-dire l’action de masse. Aussi la prise du pouvoir tentée au printemps 1919 à Millau (Aveyron) par de futurs militants du parti communiste - Coulon (secrétaire de la Bourse du travail), Carnac (président de la commission administrative de la coopérative ouvrière de ganterie), Fabre (secrétaire de la coopérative ouvrière La Gerbe socialiste), Lauret (trésorier du syndicat ouvrier de ganterie) et Libourel (administrateur de la coopérative ouvrière de ganterie), n’était-elle guère susceptible d’attirer ne serait-ce que sa sympathie. Son amour pour la force du nombre l’incite d’ailleurs longtemps à refuser toute initiative ris­quant de mettre en péril l’unité de la CGT, donc à repousser toute idée de scission.
On le voit, ses principes étaient fort éloignés des théories bolcheviques. Pourtant, Péricat fut l’un des premiers et sans doute l’un des plus virulents défenseurs de la Révolution russe et des bolcheviks. Cela lui valut l’adresse suivante de Lénine, au cours du congrès fondateur de l’Internationale communiste, le 6 mars 1919 : "Le camarade Péricat est un des rares représentants du mouvement ouvrier français qui soit en général avec nous."
Cela laissait augurer que le mouvement commencé par la création de L’Internationale allait connaître d’autres développements.

LE PARTI COMMUNISTE : ORGANISATION ET POSITIONS IDEOLOGIQUES

1. LES JOURNAUX PROCHES DU PARTI

La presse est depuis toujours un élément fondamental de la propagande anarchiste, puisqu’elle doit permettre au peuple de s’éduquer par lui-même. Il n’est donc pas étonnant que les journaux aient eu tant d’importance dans la mouvance du PC après-guerre. Comme le dit A. Herclet dans le Libertaire du 6 juillet 1919, "la plus belle arme de propagande pour nos idées a toujours été et sera toujours le journal".
Cette situation perdure d’ailleurs, et il est assez symptomatique que notre période de crise se traduise par un effondrement de la presse libertaire "indépendante", c’est-à-dire en marge des organisations.

"L’INTERNATIONALE"

Origine du journal et accueil dans les milieux d’extrême gauche

R. Péricat crée L’Internationale à une époque qui ne semble pas l’imposer. Le Journal du peuple et La Vague occupent le terrain de la presse socialement engagée, voire révolutionnaire. Le CDS a, on l’a vu, son propre organe : le Rapport du CDS. Péricat se lance donc sans appui. Il doit créer pour L’Internationale un circuit de toutes pièces, avec ses diffuseurs, ses groupes d’amis, de pionniers, ses souscripteurs... Structure inhérente à tout journal d’avant-garde, c’est-à-dire à faible tirage et de faible portée.
En fait, cette publication apparaît comme l’expression directe de Péricat ; les thèmes qu’elle est censée développer sont les siens :

  • Union de toutes les forces révolutionnaires (socialistes, libertaires, syndicalistes, intellectuels, manuels). Péricat l’a pratiquée au sein du CDS, en réunissant des anarchistes tels que Mauricius, Broutchoux, Thuillier [14] et des socialistes tels que Loriot, Vergeat [15], Mayoux [16]. En outre, cette union semble être celle qui prévaut en Russie. Les soviets ne sont-ils pas censés réunir bolcheviks, SR de gauche, anarchistes… ?
  • Emancipation de la femme. Ce thème, pas forcément populaire au sein de l’extrême gauche (il faut dire que des théoriciens tel Proudhon ont donné le mauvais exemple...), fut défendu presque uniquement par Péricat.
  • Luttes contre les majoritaires de la CGT, pour l’amnistie (Péricat sortait de prison, mais certains de ses camarades y étaient encore), pour la Russie.

    Le journal est donc dès le départ fortement lié à la personnalité de son créateur, qui pense que, pour aboutir, la révolution a besoin d’une politique de rupture avec le socialisme d’Union sacrée. A travers L’Internationale, il fera passer ce message. C’est sans doute d’ailleurs sur son nom que Péricat rassemble la brochette de collaborateurs annoncée par l’affiche de publicité et qui, tous, font partie du CDS.
    Pourtant, malgré ces collaborateurs, le journal est, dès ses débuts, assez largement incompris. Une hostilité latente se manifeste au sein même des milieux minoritaires. Ainsi E. Bazot [17] écrit-il à Louis Bouët, le 14 février 1919 :
    "Il me serait plus agréable de voir La Vie ouvrière reprendre sa périodicité que de constater le lancement de nouveaux organes, tels Le Libertaire ou L’Internationale."
    Et G. Dumoulin, présent à la conférence socialiste de Berne (qui sera tant attaquée par la suite dans L’Internationale), déclare à Pierre Monatte, le 17 février 1919 :
    "Je n’ai pas vu le premier numéro du journal de Péricat. Ici on en dit tout le mal possible."
    Bref, le journal de Péricat ne pouvait espérer un soutien de la part de tous ses camarades. De plus, le mouvement anarchiste est divisé à son sujet. Sébastien Faure, dans une lettre à Péricat du 29 janvier 1919, l’assure soutenir son effort pour rassembler, dans un but de défense et de revendication, les divers éléments révolutionnaires et L’Internationale, mais il estime avoir suivi semblable démarche avec CQFD. Et Le Libertaire, dès sa reparution (et à plus forte raison après), se comporte en rival. Quoique ce journal ne refuse jamais de passer les annonces de L’Internationale, il organise une balade champêtre [18], en mai 1919, le jour choisi par L’Internationale pour sa fête de soutien.
    Ainsi, selon Henri Sirolle [19], "des rivalités se manifestent entre les diverses tendances et [...] la jalousie règne en maîtresse entre des groupements qui devraient marcher d’accord. C’est ainsi que Le Libertaire est jaloux de L’Internationale. Dans ces conditions [...], je finirai par devenir individualiste".
    La partie n’est donc pas gagnée pour Péricat.

    Diffusion du journal

    Néanmoins, le journal étant lancé, il s’agissait pour Péricat de le développer. Pour cela, il fallait le vendre, trouver des souscripteurs et des abonnés. Dès la parution de la publicité, Péricat demandait la création de " pionniers de L’Internationale". Ces groupes existèrent à partir du n° 2, et furent en général créés par de futurs membres du PC : Bergeret dans le XX° arrondissement, Desmoutiers à Marseille, mais aussi à Lyon, à Asnières... A leur intention, Péricat édite une carte de pionniers, vendue un franc (10 tickets donnant droit à un abonnement), décrivant L’Internationale comme une " œuvre de propagande sociale : éducation par le journal, par les brochures, tracts, papillons, monologues, chansons, conférences, fêtes".
    Les cinq premières semaines, les groupes impulsés par des amis de Péricat ne connaissent qu’un développement restreint. Mais le mouvement se poursuit jusqu’au n° 9, où les groupes de pionniers explosent avec 8 créations. Puis le mouvement se ralentit, et il s’arrête au n° 16 : 26 groupes existent alors, mais Péricat décide d’abandonner cette forme de prospection. Les pionniers sont souvent des groupes d’amis de la presse d’avant-garde, celle-ci comprenant Le Libertaire, La Vague, voire Le Populaire. L’union des éléments d’extrême gauche se trouve ainsi réalisée dans la pratique. Et Péricat, malgré la jalousie qu’il éprouve à l’égard du Libertaire, n’a aucun à priori ou désir d’exclusivité, comme il le dit lui-même dans l’un de ses manuscrits :
    " Le Libertaire, journal anarchiste - le CDS n’a aucune responsabilité dans ce qu’imprime ce journal, mais je dois reconnaître que sa position au cours de la guerre a été juste. La minorité syndicaliste a reçu dans ses pages une large publicité."
    La polyvalence des groupes permet une implantation du journal qui aurait sans doute été impossible autrement. D’autre part, elle pousse Péricat à chercher des formes de soutien plus directes, pour susciter des vocations. Les fêtes s’inscrivirent dans cette démarche. La première eut lieu à Paris le dimanche 18 mai 1919, à la salle des fêtes "La Bellevilloise". Ce fut un succès, selon les organisateurs, qui le rééditèrent à Paris et à Marseille (25 mai 1919). Celle de Marseille fut organisée par les syndicats ouvriers. Ce moyen de diffusion avait le mérite de mobiliser les énergies et les sympathies en laissant une large part à l’initiative individuelle : à Vienne, A. Herclet s’occupa dès le début de la diffusion du journal et, au mois d’avril, il envoya un mandat pour les numéros vendus... A Dijon, A. Sergent (Bourse du travail) fit de même, aidé par Herboux, en prospectant des abonnements et en cherchant des lieux de vente pour L’Internationale et pour La Vague.
    L’un des mérites de cette démarche était de lier L’Internationale au monde du travail. Sur la vingtaine de groupes de pionniers existants, plus de la moitié se réunissait dans les Bourses du travail (grandes villes) ou dans les maisons des syndiqués (arrondissements de Paris). Les autres, en général, chez des particuliers ou au café. De plus, les militants qui diffusaient L’Internationale étaient souvent des syndicalistes. Ainsi, pour reprendre les exemples cités précédemment : A. Herclet était inscrit au syndicat du textile de Vienne, L. Bioulet au CDS, et P. Sergent était secrétaire général du syndicat des cheminots de Côte d’Or. Mais cette forme de prospection atteignit vite ses limites, pour deux raisons.
    Tout d’abord, les rentrées d’argent ne suffisaient pas. Les diffuseurs, par souci de prosélytisme, distribuaient le journal sans exiger d’être payés en échange - ce dont se plaignit plusieurs fois P. Jouteau. En outre, ne sachant pas exactement combien de lecteurs ils pouvaient toucher, les groupes de pionniers commandaient trop de journaux, augmentant ainsi le nombre d’invendus, donc le coût de chaque numéro.
    Ensuite, les bonnes volontés s’émoussèrent. Trois lettres de A. Herclet le traduisent bien. Alors que, dans celle du 15 avril, il envoie un mandat pour les numéros 7 et 8 et demande 500 numéros du 1 mai, il signale dès la deuxième lettre (11 juin) les premières difficultés : retard du numéro du 1erer mai, qui du coup n’a pas été vendu, refus des femmes de vendre tant que les hommes mobilisés ne seront pas rentrés, etc. Il joint néanmoins un mandat pour les numéros 11 à 15. Mais, dans sa troisième lettre, il n’envoie pas d’argent et avoue qu’il a été obligé de faire crédit ou d’accorder des rabais. La situation est donc plus que précaire...
    Ces résultats poussent Péricat à quelque peu laisser tomber son effort envers les pionniers pour se concentrer sur les souscriptions, moyen nettement plus sûr de rassembler les fonds nécessaires à la parution du journal.

    Collaborateurs et maquette du journal

    Une fois le journal lancé, il fallait le faire vivre. Selon Annie Kriegel, "l’esprit du journal puise nettement aux sources anarchistes, dont il ne parvient à aucun moment à se dégager : en témoigne son plaisir aux débats éthiques et aux vastes confrontations sociales, en témoigne sa facture littéraire, un mélange caractéristique fait de goût pour le beau style et d’un recours complice à un véritable folklore, celui des quartiers nord-est de la capitale, des milieux anarchisants de Belleville et Ménilmontant".
    On peut formuler un certain nombre de remarques par rapport à l’analyse d’Annie Kriegel. Il est exact que le journal est fortement marqué par ce "folklore". Péricat habite 78, rue de Belleville ; les fêtes de L’Internationale se déroulent à "La Bellevilloise", etc.
    Cela se traduit dans le journal par des citations de V. Hugo, par exemple, et une écriture bien particulière. Mais, sur ce point, on peut objecter deux arguments au constat d’A. Kriegel : il est quasi impossible de généraliser une image en ce qui concerne L’Internationale, car ce journal est un véritable puzzle (au style "populo"d’Emile Chauvelon s’oppose la rigueur de L. Saumoneau et de G. Monmousseau ; et puis, le style dépend du sujet traité : si le lyrisme est pour ainsi dire banni des textes sur le syndicalisme, il n’en va pas de même en ce qui concerne les articles sur le féminisme.
    De plus, il n’est pas évident que le journal ait voulu se "dégager"d’une culture qui était la sienne. Les articles venant de province sont en effet peu nombreux, à part ceux de L. Legrain. En outre, ce style à première vue si parisien perd beaucoup de son parisianisme dès lors qu’on consulte des journaux d’extrême gauche ou ultra-gauche de province. Le Syndicaliste, journal de l’union locale CGT de Decazeville, animé par Verdier et Y. Vidalenq, offre sous la plume de "Télémaque" un excellent exemple stylistique de ce ton caractéristique de l’époque.
    Ensuite, le journal n’a pas cessé d’évoluer, et si sa première formule correspond bien au jugement d’A. Kriegel, ce n’est pas le cas de la seconde, relativement austère. Ce phénomène est lié à la personnalité des premiers collaborateurs, pour l’essentiel membres du CDS : P. Agroct, F. Despres, F. Loriot, M. Martinet, P. Monatte, G. Monmousseau, M. Vergeat et G. Pioche, les deux auteurs permanents étant R. Péricat et E. Chauvelon. Peu à peu, l’équipe se transforme sous l’influence de deux facteurs. Le premier est la création du Comité pour l’adhésion à la III° Internationale, liée à La Vie ouvrière qui reparaît le 30 avril. Nous le verrons par la suite, des dissensions se font jour entre ce comité et le PC, poussant les membres du premier à espacer de plus en plus leur collaboration, voire à l’arrêter pour certains, tandis que Péricat quitte le comité (auquel il appartenait naturellement, en tant que membre de l’ancien Comité d’action internationale devenu Comité pour la reprise des relations internationales - CRRI). Ainsi, G. Monmousseau écrit son dernier article dans le n° 19 de L’Internationale. A ce niveau, il est difficile de distinguer entre conflit d’appareils et conflit de personnes. Péricat n’a en effet pas d’"ennemis" à gauche, mais il n’en va pas de même pour ses collaborateurs ! Loriot, par exemple (et avec lui quelques membres du Comité de la III° Internationale), fortement hostile à E. Chauvelon dont il n’apprécie pas la "prose échevelée, fourmillant d’erreurs". Pour lui, c’est un "nouveau venu aux organisations, dont la culture socialiste est fraîchement acquise et toute de surface (c’est moi qui lui ai fourni toute sa documentation) et qui n’a apporté à notre groupement auquel il a adhéré depuis quelques semaines que le trouble et la discorde."
    F. Loriot reprend ici les critiques formulées conte Chauvelon à l’Ecole émancipée. Mais Péricat n’a pas vraiment le choix, car Emile Chauvelon est devenu un pilier du journal. D’ailleurs, il a déjà rencontré ce genre de problème au sein du CDS : le groupe de Boudoux y fut très contesté lorsque ce militant prit la direction de la minorité - suite à l’incarcération de Péricat en 1918.
    La rupture étant consommée avec le Comité, une nouvelle orientation va prévaloir à partir de septembre, lorsque éclatent de violentes dissensions au sein du PC. L’Internationale devient L’Internationale communiste. Le journal n’a plus pour collaborateurs que des membres du PC tels que B. G. Olive, M. Hanot, L. Legrain, E. Girault, H. Raitzon. En revanche, les éléments indésirables, comme M. Sigrand, disparaissent.
    Ces évolutions influent également sur la maquette du journal puisque, dans sa tentative de ressembler à L’Humanité, L’Internationale va en adopter l’apparence, avec des rubriques hebdomadaires - comme " La vie internationale"et " La semaine sociale"mais également le format 4 pages. Lorsque Le Communiste adoptera à son tour cette maquette, elle contraindra Péricat à transformer L’Internationale en revue de 16 pages qui privilégiera les articles de fond et les brèves au détriment des annonces.

    Evolution du journal

    Le journal ne fut jamais bien vaillant sur le plan financier. Selon Péricat, les résultats de février à juillet étaient les suivants :

Premiers numéros 6 000 journaux imprimés 3 600 invendus
N°19 et 20 11 000 journaux imprimés 3 500 invendus

Cette progression des numéros vendus (de 2 400 exemplaires à 7 500), est tout à fait possible. Néanmoins, le nombre d’abonnés prouve que l’assise du journal n’est pas solide, puisqu’il ne compte que 371 abonnés, dont 221 depuis seulement six mois. D’ailleurs, R. Péricat ne se fait guère d’illusions : son compte rendu financier de juillet est un véritable appel au secours. Il doit faire face à la concurrence féroce de La Vie ouvrière, du Libertaire et de La Vague. Ces divers titres ont pour eux d’être anciens et d’une valeur reconnue. Ce n’est pas le cas de L’Internationale, dont les dettes ne cessent de s’alourdir. L’apparition du Communiste résulte de cette situation.

"LE COMMUNISTE"

Origine : la crise de septembre

Le Communiste naît de la conjonction de deux éléments, signes d’une crise profonde. Primo, la volonté de M. Sigrand de doter le parti d’un véritable organe de presse que lui-même pourra contrôler étroitement, en tant que secrétaire. Car les premiers conflits apparaissent au sein du parti : démission de P. Mondange, fronde de certains soviets, etc., et M. Sigrand est en général rendu responsable de ces tensions [20]. Secundo : l’importance des dettes de L’Internationale - par ailleurs propriété de R. Péricat qui rendent problématique une transformation de L’Internationale en Le Communiste. Pourtant, dès la fin août, certains militants suggèrent une telle opération. Ainsi L. Prouvost déclare-t-il, dans un article intitulé "Vers le communisme" :
"Lorsque Péricat a fondé L’Internationale, je lui avais écrit pour qu’il prenne le titre Le Soviet ou Le Communiste. En France, en attendant qu’il y ait un quotidien communiste, j’estime que L’Internationale qui a déjà groupé un grand nombre de soviets et d’organismes de ce genre devrait changer son titre en celui de Le Communiste, avec un programme nettement soviétiste."Et cette formulation très précise de la demande fait immanquablement penser au complot.

Collaborateurs

Quoi qu’il en soit, le n° 1 du Communiste paraît le 25 octobre 1919. Le ton est dès le début très radical :
"Pas d’électeurs, pas d’élus, pas de parlement, pas de lois, pas d’Etat, pas d’opprimés : des soviets !"
Cela peut se comprendre puisque les collaborateurs du journal sont choisis sur leur appartenance au parti, contrairement à L’Internationale qui fait souvent appel à des collaborations extérieures. Le Communiste ouvre ses colonnes aux soviets et aux militants de base. Néanmoins, son contenu diffère peu de celui de L’Internationale : il y a toujours autant d’articles de fond, la seule petite différence résidant dans le fait que les annonces de réunion, de communiqués des soviets sont nettement plus nombreuses.
Dès le début, les rapports avec L’Internationale sont mauvais. Le journal de Péricat se garde bien d’annoncer la parution du Communiste et n’y fait allusion qu’une fois en trois mois, à la veille du congrès de décembre. Cela n’échappe pas aux rédacteurs du Communiste, lesquels publient à dessein la liste des journaux qui ont mentionné de cette parution (Le Journal du peuple, Le Libertaire, Le Poilu, Le Merle blanc) et opposent leur devise "Rédigé et contrôlé par le peuple lui-même" à celle d’autres journaux - en clair, à L’Internationale et sa formule "Pas de noms en manchette ! Pas de personnages influents !" Cela fait du Communiste un journal assez paranoïaque, comme l’était sans doute un peu M. Sigrand lui-même - dont le rôle dans le fonctionnement du parti fut fondamental.

2. LE PARTI

Le parti communiste présente dans son fonctionnement un certain nombre de caractères originaux ; l’importance des contradictions et la façon dont les militants les gérèrent le montrent bien.

GESTATION DU PARTI

La première allusion à une nouvelle organisation proche des bolcheviks apparaît sous la plume d’A. Bouchez. Celui-ci est alors membre du CDS par le biais du syndicat des métaux de Bourges et il a fréquenté durant la guerre les milieux de CQFD ; le concept d’union entre libertaires et syndicalistes révolutionnaires ne lui est donc pas étranger. Sa réflexion est fondée surtout sur la constatation que les "socialistes"ont trahi leur idéal en se mettant à la "remorque"des gouvernements capitalistes lors de la guerre. Il en déduit que la scission est non seulement souhaitable, mais également nécessaire ; et il appelle le CDS et le CRRI, Péricat, Andrieu [21], Loriot et Saumoneau à constituer un " parti ouvrier socialiste maximaliste"ou " parti ouvrier communiste". Le premier à répondre est R. Péricat, quelques jours plus tard :
"Au sein du parti socialiste, au sein de la Confédération générale du travail et dans les groupements libertaires, ils sont nombreux ceux qui en ont assez des hommes ’pas en arrière’ et des groupements ’marquer le pas’. Ils veulent marcher pour avancer. De Paris et de province, des camarades m’écrivent et m’engagent instamment à mener une campagne dans L’Internationale pour la création d’un parti ralliant les éléments de gauche du socialisme, du syndicalisme et de l’anarchie, qui adhéreraient à la III° Internationale. Après l’appel de Russie, l’adhésion du parti socialiste italien à la III° Internationale, nous n’avons plus le droit d’hésiter, nous répondons : présent. C’est du côté des bolcheviks et des spartakiens que nous entendons nous ranger, c’est avec nos frères de Russie, de Hongrie, d’Allemagne, d’Italie que nous entendons mener la lutte pour le triomphe de la Révolution universelle."
Mais les militants sollicités par A. Bouchez ne semblent pas pressés d’exaucer son souhait. G. Monmousseau - suivi par F. Loriot - refuse toute initiative qui risquerait de briser, voire de fragiliser la structure syndicale en France. Cela ne décourage nullement les partisans d’un nouveau parti, qui poursuivent leur propagande. Ainsi P. Jouteau, au début du mois de mai, propose-t-il un modèle d’organisation :
"Confédération communiste du prolétariat de France : institution dans chaque commune d’un soviet ou conseil communiste des travailleurs ; dans chaque département ou union librement constituée, d’un conseil formé par les délégués communaux ; à Paris, un conseil confédéral de délégués du peuple ou commissaires, nommés chaque année en congrès national par les délégués des communes. "
Jouteau prévoit que, dans ces groupements, toutes les organisations politiques (PSU, FCA...) seront autonomes. Les moyens de lutte du parti communiste doivent être la lutte de classe jusqu’à l’abolition des classes, l’internationalisme, les programmes de Zimmerwald, Kienthal, bolchevik, spartakiste, III° Internationale. Les buts du parti seront :
"Pleine autonomie des communes. Tout est à tous par le travail dans la société. Ni bourgeoisie, ni prolétariat, ni Dieu, ni Maître, ni Capital, ni Salariat. Dictature momentanée du prolétariat jusqu’à l’établissement durable du communisme."
Ce programme de P. Jouteau est donc un savant mélange de théories anarchistes et syndicalistes révolutionnaires (" pleine autonomie"des communes, ni Dieu ni Maître, etc.) et de marxisme (" dictature du prolétariat"). Cependant, certains militants, quoique favorables au parti, voient déjà le risque que comporterait une "ghettoïsation"de la nouvelle organisation - d’où l’appel de R. Caillaux :
"La question a été posée, mais mal à mon avis ; des camarades ont parlé de la création d’un parti. Je ne pense pas que la création d’un parti attire tous les éléments révolutionnaires. Il nous faut faire appel à toutes les forces de gauche, sans en excepter. Pas d’ennemis à gauche, ne l’oublions pas. Mais pour cela il faut nous rencontrer en camarades désireux de trouver un terrain d’entente qui ne nous lie pas sur les principes que nous pourrons avoir les uns et les autres, mais qui nous unira sur des buts précis et communs."
Finalement, ce travail préliminaire à la fondation d’un parti aboutit à un communiqué du CDS :
"Le Comité de défense syndicaliste a voté à l’unanimité son adhésion à la III° Internationale. Il s’est ensuite prononcé en faveur de la création d’un parti communiste (section française de la nie Internationale)."
Ce communiqué est entériné le 30 mai lorsque le CDS rédige le manifeste et les statuts du parti communiste.

COMPOSITION DU PARTI, IMPLANTATION DES SOVIETS

La composition du parti est relativement facile à définir, grâce à la liste des militants que nous reproduisons en annexe (liste peu exhaustive). L’appartenance politique d’origine est en majeure partie anarchiste, comme le montre le tableau suivant :

Militants anarchistes 33
Militants socialistes 17
Militants syndicalistes révolutionnaires 18
Militants au passé non connu 5
Total 73

Cette forte proportion d’anarchistes prouve que les motivations politiques sont largement supérieures aux motivations syndicales, par exemple, puisque l’on compte à peu près autant de syndiqués que de non-syndiqués ; et, de même, autant d’anciens anarchistes syndiqués que d’anarchistes non syndiqués. Cela renforce l’idée que l’adhésion au parti repose sur l’action et l’attachement à la Révolution russe. Et cela explique le déroulement du congrès de décembre 1919. Par ailleurs, on constate que, paradoxalement, de nombreux militants demeurent adhérents à leur ancienne organisation (le parti socialiste ou la Fédération communiste anarchiste), alors que le parti s’est fondé sur l’idée de rompre avec ces organisations - et même de lutter contre elles, en ce qui concerne le PSU. Certains militants du PC sont par conséquent très proches de la ligne prônée et suivie par le Comité pour l’adhésion à la III° Internationale.
On note aussi deux éléments importants sur le plan social.
Tout d’abord, le parti compte peu de femmes (9 sur 161 membres identifiés formellement). Loin de correspondre à un politique délibérée, cette réalité illustre le faible engagement des femmes. Leur place importante, dès le début, dans l’organisation est de ce fait d’autant plus remarquable - Jeanne Couvreur, par exemple, en est la trésorière.
D’autre part, le parti est foncièrement ouvriériste, comme le montre bien l’origine sociale des militants. Ainsi, parmi les 127 militants dont la profession est connue, on relève :

Ouvriers 65 51 % (de l’effectif)
Cheminots 19 15 %
Artisans 13 10 %
Instituteurs 11 9,5 %
Professeurs 11 9,5 %
Commerçants .08 6,5 %
Employés moins de 5 4 % et moins
Journalistes moins de 5 4 % et moins
Médecins moins de 5 4 % et moins

Encore faut-il préciser certaines données. Les cheminots, quoique mieux protégés socialement, appartiennent à la classe ouvrière. Les commerçants sont souvent d’anciens ouvriers révoqués pour fait de grève ou pour violence et qui ouvrent par exemple un petit commerce d’alimentation pour subsister. Les ouvriers, quant à eux, travaillent principalement dans trois secteurs : la métallurgie, le textile et le bâtiment - qui sont parmi les plus sensibles à la propagande minoritaire. La composition du parti résulte, selon R. Péricat, du fait que les intellectuels n’ont pas rejoint une structure dans laquelle les manuels les auraient considérés avec hostilité. Pourtant, du côté des dirigeants, cette adhésion était souhaitée et recherchée pour le prestige qu’elle pouvait apporter. Ainsi, E. Girault, qui est chimiste, écrit-il dans Le Communiste :
"N’y a-t-il pas des hommes plus intéressés au communisme que les artistes et les savants ? Aujourd’hui, ils ne sont que des serviteurs qui se prostituent, en régime communiste ils seraient vraiment des artistes et des savants. Eh bien, beaucoup n’ont pas conscience de cette situation !"
Et, plus loin, il tente de minimiser la place de la classe ouvrière dans la lutte engagée :
"Du reste, il y aurait un grave danger pour l’humanité à ce que la classe ouvrière, seule, prenne le pouvoir. Dans son ignorance et son manque de culture, elle croit fatalement à l’absolutisme de classe, par opposition à l’absolutisme bourgeois, et nous risquerions fort de subir une nouvelle tyrannie à la place de la tyrannie actuelle."
Mais la coupure entre monde ouvrier et intellectuels était trop grande pour que le ralliement de ces derniers soit important. L’implantation des soviets est le fruit de plusieurs facteurs. Le parti s’est ancré dans les départements et villes à forte concentration ouvrière : Marseille, Lyon, Troyes, Roubaix... Il a bénéficié de l’implantation du CDS : départements de la Loire, de l’Isère... Et les liens personnels existant entre R. Péricat et les militants qui ont fondé des soviets ont joué. Selon un rapport de police, le soviet de Marseille a été créé par Desmoutiers, qui a connu R. Péricat à Paris en 1918, et ce groupe s’est "constitué au bar de la Poste, rue Colbert, avec les groupes d’Etudes sociales et des Amis de La Vague et du Populaire"

EFFECTIFS DU PARTI

La question des effectifs est délicate, car l’évaluation des soviets varie selon les sources. Selon M. Sigrand, il y en avait 32, réunis dans un soviet régional, en région parisienne au mois d’octobre 1919. Mais, selon un rapport de police de janvier 1920, 33 soviets étaient représentés au congrès de décembre, parmi lesquels 25 pour la région parisienne. La taille même de ces soviets est sujette à caution : elle va de 10 membres (et même moins) à environ 100. Dans certaines villes, les soviets sont assez importants pour jouer dans les luttes un véritable rôle. Ainsi, à Marseille, les dockers font appel au parti communiste pour manifester en octobre sur le passage du XV° corps de retour de Russie. La police estime à 3 500 le nombre de militants du parti communiste à la veille du congrès de décembre. Le fait qu’Henri Bott ait la carte 1 484 ou Henri Ferret la carte 1 156 indique des effectifs relativement importants. Mais nous ne pouvons guère formuler que des suppositions sur cette question - l’ampleur des crises qu’il connut traduisant une relative faiblesse.

ÉVOLUTION, CRISES ET CLANDESTINITÉ DU PARTI

- Conflits et crises : septembre 1919 et le congrès de décembre

Le parti a connu une évolution chaotique, ponctuée de crises et de conflits plus ou moins graves, que R. Péricat explique ainsi :
"Nous avons commis des fautes, ai-je écrit ; la plus grande a été de confier le secrétariat du parti à un individu qui a fini par s’avérer taré. Il a conduit le parti à sa perte."
L’individu dont parle R. Péricat est Marcel Sigrand, secrétaire du parti, ancien cheminot, socialiste et membre du CDS. Sa fidélité aux théories socialistes (dans un parti dont la moitié au moins des membres est anarchiste, on l’a vu) jointe à un caractère autoritaire et intransigeant semblent avoir produit un cocktail explosif. La première à claquer la porte est Paule Mondange, la trésorière. Elle démissionne le 30 août et justifie sa décision dans Le Journal du peuple :

  • elle souligne son absence de pouvoir, liée à M. Sigrand qui réglemente et contrôle tout. Il n’a réuni le bureau exécutif qu’une seule fois, et celui-ci n’a jamais vraiment fonctionné ;
  • elle considère que Sigrand gère curieusement les fonds du parti. Par exemple, Sigrand ayant avancé, dans Le Journal du peuple du 19 août, le chiffre de 6 000 adhérents au parti, elle ne comprend pas pourquoi il n’y a que 3 900 francs en caisse (au lieu de 6 000, puisque le timbre coûte 1 franc). Sigrand est le seul à pouvoir expliquer ce trou. S’il venait à être arrêté, le parti serait fort désemparé ;
  • enfin, elle trouve non moins étrange l’attitude générale de Sigrand. Elle dénonce le fait que 2 000 tracts soient restés à l’imprimerie de S. Faure "La Fraternelle"suffisamment longtemps pour être saisis par la police : ils auraient dû être retirés à temps, puisqu’elle avait reçu une lettre de S. Faure s’étonnant que personne ne soit encore passé les prendre, avec les tirages du Manifeste et les timbres. Mais rien n’avait pu être fait parce que M. Sigrand n’avait pas donné son accord, alors même qu’"une note de Sigrand dans L’Internationale faisait connaître leur existence au gouvernement" : P. Mondange accuse donc carrément Sigrand de collaborer avec la police. Et, conclut-elle, "je dénonce le parti communiste qui, sous le couvert des soviets, subit l’autoritarisme d’un homme. Sigrand est le Jouhaux du Communisme !"

    Sa démission ne change rien, Sigrand se contente d’en prendre note, et d’y répondre de façon laconique, dans L’Internationale du 15 septembre :
    "Affaire intérieure concernant la démission de P. Mondange. La démission est acceptée purement et simplement. Plusieurs soviets (V° arrondissement, XlV°, Levallois) avaient envoyé des ordres du jour de blâme sur l’attitude de cette camarade."
    Mais aux conflits de personnes s’ajoutent les conflits de structure. Grâce au soviet régional, Sigrand peut directement faire pression sur les délégués en région parisienne. Ce qui provoque rapidement une crise lorsque le soviet de Courbevoie annonce :
    "Considérant qu’il n’a pas en vue l’instauration de la dictature d’un organisme mais bien le triomphe des revendications prolétariennes, considérant que le soviet régional n’a pas à empiéter sur l’autonomie des groupes locaux, décide de passer outre aux injonctions du soviet régional et de prendre toutes décisions utiles à l’avènement du communisme sans en référer audit soviet régional."
    Cette fronde aboutit à la formation d’un soviet régional autonome groupant tous les soviets d’accord avec celui de Courbevoie. Elle aboutit surtout à la convocation d’un congrès constitutif pour la fin de décembre. Une commission du congrès est nommée et établit l’ordre du jour suivant :
    1) Rapport moral et financier présenté par le secrétaire du soviet central provisoire.
    2) Directives, organisation, relations, action nationale du parti communiste.
    3) Idem, mais sur le plan international.
    4) Le journal du parti communiste.
    5) Elaboration des statuts généraux et du programme du parti communiste.
    6) Election du nouvel organisme directeur, etc.

    Cet ordre du jour fut-il respecté ? Une lettre de E. Chauvelon à L. Bouët traduit bien ce que fut le congrès :
    "Je sors moulu du congrès communiste. Ce fut dur. Ce fut chaud. Mais l’adhésion officielle à Moscou, immédiate, avec représentation à réaliser aussitôt que possible (et ’considérée dès maintenant comme effective’), cette adhésion est votée par 70 délégués contre 6 abstentions. Pas une seule opposition. Et j’ai appris à connaître là quelques hommes qui sont ou seront des centres d’organisation de l’ordre nouveau..."
    Le congrès en effet fut "dur". Mais E. Chauvelon ne fait pas ici allusion à son déroulement. Dès le début, Thomas (membre du soviet du XIV° et secrétaire de la commission d’organisation du congrès) fit un rapport très critique sur les activités de Sigrand, et ce devant bien sûr les 65 délégués qui représentaient 33 soviets [22]. Après avoir discuté divers points de vue, les délégués finirent par se mettre d’accord sur le fait qu’il manquait au parti un programme et des statuts clairs. Deux tendances s’affrontèrent alors, tendances que F. Mayoux avait déjà mises en valeur en montrant que le Manifeste comportait une contradiction énorme, à savoir la volonté de concilier "deux thèses inconciliables, la liberté d’une part, l’autorité de l’autre". La première tendance fut représentée par E. Girault (soviet d’Argenteuil) qui proposa la structure suivante :
    1°) A la base, un conseil élu sur le lieu de travail. Ce conseil serait sous le contrôle du soviet local ;
    2°) Le soviet local serait composé par les délégués des conseils de base et de la zone de résidence. Il organiserait celle-ci et s’occuperait des affaires locales ;
    3°) Le soviet régional, composé par les délégués des soviets locaux, coordonnerait les activités de ceux-ci. Ses fonctions seraient précisées par le congrès des soviets ;
    4°) Le soviet central serait composé des délégués élus par le congrès des soviets et sa fonction serait de mettre en pratique les décisions du congrès. Sa capacité d’initiative serait restreinte au cadre général de fonctionnement défini lors du congrès ;
    5°) Un certain nombre de commissions seraient responsables de la politique à mettre en œuvre pour chaque domaine ;
    6°) Le travail de ces commissions serait supervisé par un commissaire lui-même membre du conseil des commissaires ;
    7°) Le conseil des commissaires élirait une commission exécutive qui aurait le pouvoir en cas d’urgence ;
    8°) Le congrès des soviets consisterait en un délégué par soviet local et quelques délé­gués pour chaque soviet régional et serait l’institution souveraine dans le parti.

    Cette proposition de statuts était très hiérarchique et semblait se conformer au plus près aux principes d’organisation bolchevique. Elle provoqua une réaction des délégués libertaires, conduits par Lebourg, Chauvelon, Giraud, Roblot et Lacoste, qui firent voter une contre-proposition, laquelle fut adoptée par une majorité des deux tiers environ. La structure suivante était créée :
    1) Au bas de l’échelle, les conseils de travailleurs centrés sur les lieux de travail ; ceux-ci ne s’occuperaient que du domaine économique ;
    2) Les soviets comprendraient des délégués des conseils de travailleurs et d’autres sections de la communauté. Ils s’occuperaient de la propagande et des problèmes administratifs. Les soviets et les conseils de travailleurs travailleraient ensemble ;
    3) Les soviets régionaux seraient composés des délégués des conseils de travailleurs et des soviets, et s’occuperaient de l’organisation générale et de l’administration de la région ;
    4) Un soviet central (ou commission administrative) serait composé d’un délégué de chaque région et coordonnerait les activités dans les régions ; le soviet central serait responsable du congrès ;
    5) Le congrès des soviets serait composé des délégués de chaque conseil des travailleurs et soviet local ; il se réunirait tous les trois mois et serait uniquement capable de prendre des décisions de politique générale.

    En votant pour cette structure, le congrès vota également pour la transformation en Fédération communiste des soviets. Cette volonté d’accorder au fédéralisme une importance accrue s’appuyait sur deux arguments : il serait moins facile pour les autorités de réprimer une organisation fédérative qu’une organisation centralisée, et plus facile pour les intellectuels de diriger le parti en se concentrant sur l’activité politique théorique. Cette dernière remarque renforçait d’ailleurs le sentiment anti-intellectuel latent chez les membres issus du CDS - comme Péricat, par exemple -, qui demeuraient attachés à l’action directe.
    Une nouvelle commission fut élue, qui comprenait Girault et Sigrand, celui-ci étant évincé de son poste de secrétaire au profit de Marius Hanot. Mais ce congrès constitutif représenta en fait l’acte de décès du parti communiste puisque, le 7 février, Sigrand, Lacoste, Girault et Bott quittèrent la Fédération communiste des soviets pour désaccord profond.
    Une autre version du congrès a été publiée dans Le Journal du peuple. Guy Tourette décrit l’assemblée comme étant composée d’environ 50 à 60 personnes, avec Lénine et Trotski en présidents d’honneur"et une commission qui vérifie les mandats des 33 soviets. Les débuts sont difficiles, car les délégués tergiversent :
    "On discutaillera, on s’engueulera encore, pour une idée ? Un point de vue ? Non pas. Pour des questions de personne uniquement."
    Finalement, après avoir encore discuté pour savoir si les non-délégués doivent s’en aller (alors même que des délégués, écœurés, sont déjà partis), le secrétaire général expose son rapport moral :
    "Le rapport moral fut d’abord un aveu d’impuissance, il fut ensuite une charge à fond contre certains ’soviets’, contre la commission d’organisation du congrès... Nous ne retiendrons de tout cela que cette parole du secrétaire : ’Nous n’avons pas fait comme en Russie, nous avons commencé la maison par en haut !’
    Eh oui, camarades ! Lénine et Trotski ne se sont pas institués commissaires du peuple pour faire la Révolution russe ; ils ont participé à la révolution et le peuple les a nommés ses commissaires.
    "
    Guy Tourette souligne ensuite l’inaptitude du parti (inhérente selon lui à sa constitution) à se développer : si Marseille compte 100 membres (et atteint quelque peu l’objectif des soviets en groupant tous les travailleurs dans un seul centre), Reims n’en comprend que 5, et le XIII° un seul.
    Le lendemain, G. Tourette retourne au congrès... et y assiste à une conférence scientiste anarchiste. Aussi, bien que Le Journal du peuple reconnaisse aux membres du parti communiste le titre de révolutionnaires convaincus, il souligne leur incapacité à organiser quoi que ce soit (le ton du compte rendu est ironique, avec des réflexions telles que " La plaisanterie a assez duré !").

    Clandestinité du parti

    Pourtant, il faut croire que, malgré ses tares, le parti semblait redoutable puisqu’il dut faire face à une répression relativement féroce de la part des autorités et à bien des attaques de la presse dite "bourgeoise". Celle-ci, représentée en particulier par La Démocratie nouvelle et L’Action libérale populaire, lui accorda une grande place, en dénonçant notamment son noyautage du monde ouvrier. Cet "intérêt"était motivé par un mélange de curiosité et de peur latente, comme le montre la question suivante, posée dans un article de L’Action libérale populaire :
    "Comment le bolchevisme a-t-il pu faire tant de ravages parmi les ouvriers et employés des chemins de fer autrefois si raisonnables et si disciplinés ?"
    Quant aux autorités, elles réprimèrent fortement les activités du parti. Celui-ci ne put par exemple tenir de meeting avant le mois d’octobre. La correspondance de R. Péricat était surveillée, comme en témoignent des formulaires du commissariat du XX° arrondissement. Enfin, certaines pressions furent exercées sur les militants fonctionnaires : en juillet 1919, une mesure disciplinaire demandée par l’inspecteur d’académie du Loir-et-Cher visa E. Chauvelon, après un rapport du préfet de police sur les activités de ce dernier. Le parti fut pour cette raison contraint à adopter une certaine clandestinité, et se trouva partagé entre son désir de se faire connaître, donc d’accentuer la propagande, et la nécessité de résister à la police.

    3. POSITIONS IDEOLOGIQUES

    L’analyse des positions idéologiques du PC ne peut s’effectuer qu’à partir du Manifeste du parti communiste, base de réflexion adoptée à l’unanimité par le CDS, le 30 mai 1919 [23]. Ce Manifeste prend diverses positions :

  • Il admet la dictature du prolétariat, mais rejette le socialisme d’Etat, considéré comme une machine des plus oppressives pour le peuple qui la subit.
  • Il proclame l’antimilitarisme de la classe ouvrière.
  • Il affirme une égalité totale au sein de la société, en particulier entre hommes et femmes.
  • Il réaffirme également son attachement à l’internationalisme.

    Ces éléments furent en général étudiés de très près par les révolutionnaires de l’époque. Certains d’entre eux, rangés derrière F. Mayoux, mirent en valeur les contradictions du texte, jugées insolubles étant donné le désir de "concilier deux thèses inconciliables, celle des anarchistes - pas de gouvernement - et celle des socialistes d’extrême gauche - un gouvernement par et pour le peuple [...]. Une entreprise comme celle préconisée par le manifeste du CDS est vouée à l’insuccès le plus complet. Un avenir prochain le montrera".
    Ces critiques furent reprises par des revues peu susceptibles d’être partisanes, comme Le Phare :
    "Leur premier effort doit être un effort de clarté pour écarter de leur théorie marxiste révolutionnaire les vieilles idées proudhoniennes et anarchistes, qui y sont encore mélangées. Le manifeste publié par L’Internationale contient des contradictions évidentes et n’est pas une base solide."
    Notre recherche portera donc sur deux axes : la comparaison des thèses du PC avec celles des bolcheviks et l’analyse de l’ultra-gauche en France. Pour ce faire, nous nous référerons aux Réflexions sur la violence de G. Sorel, afin d’avoir une idée précise des théories d’avant-guerre et d’établir la. filiation de celles du parti communiste ; à L’Etat et la Révolution de Lénine, puisque cet ouvrage est assez fréquemment cité dans L’Internationale ; aux œuvres de R. Luxemburg, dans le but de comparer l’ultra-gauche française avec son homologue allemande. L’étude qui suit ne prétend pas (selon la formule consacrée) présenter un bilan exhaustif des idées forces du parti communiste. Elle peut néanmoins être considérée comme une première approche de celles-ci.

    QUAND MARX RENCONTRE BAKOUNINE : LE PARTI COMMUNISTE, TENTATIVE DE SYNCRÉTISME ?

    La dictature du prolétariat.

    La dictature du prolétariat constituait une donnée peu facile à manier pour rallier les anarchistes au mouvement. Paradoxalement, ce fut l’une de celles qui posa le moins de problèmes aux militants du parti communiste, étant donné le flou artistique qui entourait cette notion. Définir le prolétariat lui-même n’était pas très évident. Certes, le prolétaire était celui qui, selon la définition de Marx, n’avait que sa force de travail à vendre et qui ainsi ne possédait rien. Mais cette définition avait subi bien des déformations, comme le déplorait G. Sorel :
    "Le socialisme s’adresse à tous les mécontents sans se préoccuper de savoir quelle place ils occupent dans le monde de la production ; [...] le socialisme parlementaire parle autant de langages qu’il a d’espèces de clientèle. Il s’adresse aux ouvriers, aux petits patrons, aux paysans, etc. [...] Le terme prolétaire finit par devenir synonyme d’opprimé ; et il y a des opprimés dans toutes les classes."
    On trouve fréquemment l’assimilation du mot prolétariat à celui d’opprimés dans L’Etat et la Révolution. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux militants aient pu faire de grosses erreurs d’interprétation. E. Girault définit par exemple le prolétariat comme suit :
    "Lorsque certains militants se servant du terme classe ouvrière prétendent que celle-ci aura demain le pouvoir, ils commettent à notre avis une grosse erreur de sociologie. En effet, la classe ouvrière se situe révolutionnairement par rapport à la classe bourgeoise possédante ; mais serait-elle seule par hasard ? N’y a-t-il donc pas, à côté d’elle, et la classe paysanne, et la classe des fonctionnaires, et la classe des intellectuels, et la classe des techniciens ? Ce sont toutes ces classes superposées qui constituent le prolétariat. Ce n’est donc pas, logiquement, la seule classe ouvrière qui devra s’emparer du Pouvoir et imposer la Dictature provisoire, mais bien le Prolétariat tout entier."
    De même, si la référence à la dictature est constante dans L’Internationale comme dans Le Communiste ; elle se limite en général à un exposé visant à établir sa nécessité :
    "On ne triomphe de la force que par une force supérieure. A cette dictature du capitalisme, nous devons donc opposer la dictature temporaire, mais indispensable, du prolétariat."
    A aucun moment, les militants communistes n’envisagent l’éventuelle dérive de la dictature. Ils se distinguent en cela des spartakistes - et de R. Luxemburg qui, dès 1918, fait état des problèmes que lui pose l’existence de la dictature pratiquée en Russie :
    "Selon l’interprétation que donnent Lénine et Trotski de cette dictature, le droit de vote n’est accordé qu’à ceux qui vivent de leur propre travail et est refusé à tous les autres. Un tel droit de vote n’a bien évidemment de sens que dans une société économiquement en mesure de permettre à tous ceux qui veulent travailler de vivre convenablement et dignement de leur travail. Est-ce le cas pour la Russie actuelle ? La Russie soviétique, retranchée du marché mondial, coupée de ses sources de matières premières essentielles, doit faire face à d’énormes difficultés. [...] Dans ces conditions, un suffrage politique qui pose comme condition l’obligation pour tous de travailler est une mesure parfaitement incompréhensible. [...] Dans la logique du courant, seuls les exploiteurs devaient être privés de droits politiques. En réalité il prive de droits des couches vastes et croissantes de la petite-bourgeoisie et du prolétariat pour lesquelles l’organisme économique ne prévoit aucun moyen qui leur permette de répondre au travail obligatoire. […] Nous n’avons pas parlé de la suppression des garanties démocratiques les plus importantes pour une vie publique saine : liberté de la presse, droit d’association et de réunion devenus illégaux pour tous les ennemis du gouvernement soviétique. Cependant, une chose est certaine, incontestable : sans une presse libre et dégagée de toute entrave, si l’on empêche la vie des réunions et des associations de se dérouler, la domination de vastes couches populaires est alors parfaitement impensable. [...] La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour les seuls membres d’un parti - aussi nombreux soient-ils ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement."
    L’argumentation de R. Luxemburg repose donc sur deux points :

  • l’absence de logique dans la restriction du droit de vote aux seuls travailleurs ;
  • le risque pour la démocratie, face à la place que prennent les bolcheviks, la dictature du prolétariat devenant la dictature d’un parti.

    Ces critiques qui, par ailleurs, ne remettent pas en cause l’adhésion de R. Luxemburg à la prise du pouvoir par les bolcheviks, sont absentes de la réflexion des communistes français. En effet, les attaques les plus virulentes contre le régime de la Russie révolutionnaire sont, en France, lancées par les socialistes, c’est-à-dire ceux que l’ultra-gauche considère comme des traîtres. Partant du principe que toute critique risque d’affaiblir les bolcheviks et que ces bolcheviks ne peuvent avoir d’autres buts que ceux qu’ils semblent s’être fixés (rendre la classe ouvrière maîtresse du pouvoir et l’exerçant dans l’intérêt de tous), les communistes français ne tolèrent pas la moindre objection ou remarque à leur sujet. Le parti insiste sur le caractère répressif de la dictature sans se prononcer sur le rôle des bolcheviks [24].
    On peut donc conclure que le parti communiste s’aligne sur la position des bolcheviks en ce qui concerne la dictature du prolétariat. Il n’en va pas de même sur la question du parlementarisme, source de confusion dans l’ultra-gauche après-guerre.

    Le parlementarisme

    Le parlementarisme se trouve être, depuis toujours, un point de friction entre marxistes et anarchistes. Considéré comme un moyen d’utiliser la tribune de la démocratie bourgeoise que représente le parlement, la participation aux élections défendue par les socialistes ne peut qu’être condamnée par les anarchistes. D’autant que cette participation constitue l’une des bases de la social-démocratie, appelée à l’époque "évolutionniste". Cette dernière propose au prolétariat de s’émanciper du capitalisme par l’Etat en émancipant l’Etat du capita­lisme ; de ce fait, l’Etat est considéré par elle comme la voie obligée et incontournable de l’émancipation du prolétariat. Pour Raymond Lefebvre, les traits essentiels du parti socialiste à l’époque sont " la prédominance des groupes parlementaires, la Révolution sacrifiée aux élections".
    Or, le parti bolchevik ne conteste en aucune manière cette tactique : il la pratique lui-même. C’est pourquoi l’abolition de la Constituante en Russie fait l’effet d’une petite bombe et semble confirmer ce dont les libertaires français commençaient à être persuadés : les bolcheviks ne sont (presque) plus marxistes ! Les milieux anarchistes exploitent au maximum cette mesure pour montrer qu’elle renforce leurs thèses, que la Révolution est bien libertaire, et l’attitude socialiste condamnable :
    "Si nous regardons le socialisme d’avant-guerre, nous verrons que partout où il jouissait de libertés politiques, son action se bornait presque exclusivement à l’action parlementaire. Les socialistes de diverses tendances (réformistes, révisionnistes), et même ceux qui cachaient leur opportunisme sous un masque révolutionnaire, usaient de tous les moyens, souvent au détriment du programme socialiste, pour réunir dans les urnes le plus grand nombre de suffrages."
    Au contraire, les socialistes pro-bolcheviks s’attachent à minimiser le parlementarisme de l’ultra-gauche allemande et des bolcheviks - Lapin déclare par exemple :
    "Un petit nombre de socialistes comme Lénine, Rosa Luxemburg, Radek, Trotski, restèrent fidèles à l’esprit révolutionnaire du marxisme. Leur attitude envers le parlementarisme était étroitement liée à leurs considérations générales du programme minimum qu’ils ne considéraient en effet que comme une sorte d’expérience révolutionnaire devant préparer le prolétariat au choc final."
    Et ils contrent la propagande des majoritaires du PSU, qui considèrent le décret pris par les bolcheviks comme la preuve la plus flagrante que le régime soviétique est l’une des pires dictatures qui soit - relayant par-là les milieux de droite dans leurs attaques. R. Lefebvre, pour sa part, estime que le système parlementaire est vicié par l’ignorance des citoyens, incapables d’utiliser correctement le suffrage universel et de contrôler les décisions parlementaires :
    "Beaucoup d’entre nous ont versé dans l’antiparlementarisme [...]. La majorité de nos camarades estiment que la servilité béate devant l’Elu a fait son temps ! L’Elu, c’est maintenant quelqu’un dont on se méfie."
    Ces divers facteurs jouèrent - en particulier, à l’intérieur du parti communiste, le ralliement des socialistes aux thèses développées plus haut - pour dissuader le PC de revoir sa pente naturelle, à savoir l’antiparlementarisme. Mais cet antiparlementarisme n’est pas d’emblée apparent, car, de février à mai, L’Internationale a pour collaborateurs, on l’a vu, des membres du Comité pour l’adhésion à la Ill° Internationale. Un F. Loriot ou un L. Saumoneau ne sont pas antiparlementaires, parce qu’ils restent très attachés à la tactique et à l’unité du PSU. La haine du parlementarisme et des structures représentatives transpa­raît donc seulement dans quelques articles. Mais tout change en mai : les membres du Comité pour l’adhésion à la III° Internationale s’éloignent, et un bureau de propagande antiparlementaire est créé à l’instigation de la FCA ; parmi ses 15 membres, 2 sont adhérents au parti communiste : Caillaux et L. Hutin. Bien que n’étant pas engagé en tant que structure, le PC est donc lié à ce bureau. Or, celui-ci, devant le peu d’empressement montré par les socialistes pour se rallier à ses positions, ne va pas cesser de se radicaliser dans un sens anarchiste. A cet égard, son communiqué du 31 mai est très révélateur :
    "Il [le bureau] constate que l’arbitraire d’un gouvernement de coquins et l’exploitation capitaliste pousseront rapidement la masse (qu’il faut éduquer en conséquence) à une gigantesque grève générale, prélude d’une révolution profonde, qu’il faut rendre par l’éducation la moins incohérente et la moins sanglante possible."
    Cette évolution se confirme à mesure que les élections de novembre 1917 se rapprochent. Un encart au titre évocateur, " Parti communiste antiparlementaire", publié dans Le Communiste et parlant d’une réunion tenue le 18 octobre par le soviet régional, le traduit bien. Jetant aux orties le point de vue de Lénine selon lequel "Marx a su rompre impitoyablement avec l’anarchisme pour son impuissance à utiliser même l’écurie du parlementarisme bourgeois", l’ordre du jour de cette réunion montre qu’un pas est franchi et qu’une nouvelle ligne de conduite voit le jour :
    "Le parti communiste antiparlementaire se place au-dessus de tous les partis politiques et, considérant que seule la propagande communiste importe, il décide qu’il n’aura pas à présenter de candidats, ni de listes, ceci pour éviter toute équivoque et pour avoir le droit d’imposer sans compromission la Vérité de l’idée antiparlementaire et de la Révolution universelle, seule capable de libérer les peuples, malgré leurs parlements et les gouvernements issus de ces parlements."
    L’antiparlementarisme devient alors un des thèmes favoris des articles du Communiste, non seulement parce que le vote est considéré comme un moyen d’expression périmé pour le prolétariat - car "nous demandons, nous, les Morts en Sursis, une vision plus profonde, plus vraie [que le bulletin de vote]  ; une union capable de substituer dans ce pays pourri par le parlementarisme le suprême moyen de la grève générale illimitée au moyen banal des élections"-, mais également parce que certains membres du parti communiste, à la veille des élections, ne sont plus très sûrs de leurs convictions anti-électorales. M. Sigrand lui-même considère le parti comme aparlementaire et non comme antiparlementaire - distinction de taille. On en a une illustration à Marseille, Toulon et Tours lors des élections législatives. A Marseille, fin août, se pose au sein du petit monde activiste le problème des élections. Le 29 se tient une conférence organisée par le groupe du parti communiste de La Ciotat devant environ 300 personnes et présidée par S. Casaregi, M. Mein et M. Bonnefoy. Ce dernier développe dans son allocution des thèses proches des anarchistes puisqu’elles appellent à leur ralliement... mais en proposant une participation aux élections municipales afin d’arriver à un communisme communal. Cette idée va peu à peu mûrir, tandis que le courant antiparlementaire se renforce au sein du parti. Certains militants envisagent en effet de rééditer avec le courant communiste la conquête des mairies tentée par le courant socialiste à la fin du XIX° siècle. Aussi, début octobre, pour la première fois depuis le début de la collaboration CGT-PSU, l’union départementale des Bouches-du-Rhône refuse toute collaboration avec le PSU et les radicaux pour les élections législatives. Elle refuse également une conférence de propagande de Torrès, pour le PSU. En revanche, Coron, Bonnefoy, Audibert, etc., proposent de créer une troisième liste dite "travailliste". Le 16 octobre, l’union départementale se réunit de nouveau pour discuter sur cette question et, malgré l’opposition résolue de Julien et Avron décidés à s’en tenir à l’antiparlementarisme, elle décide, sous l’impulsion de Galleno et de Toti, de créer un parti travailliste pour les élections. Un comité de 6 membres et une commission de 12 membres sont mis sur pied pour élaborer le programme. Cette commission comprend de nombreux membres du parti communiste, dont Coron, Matton, Augier... Leur travail aboutit à la formation de la liste travailliste, comprenant Blanc, Matton, Julien (rallié une fois mis devant le fait accompli), Cani, Gérard, Werahégus, c’est-à-dire au moins 2 membres sûrs du parti communiste - liste qui se prend une veste, comme l’on dit, aux élections législatives. Cet échec suscitera une réaction à la fois ambiguë et ironique de L’Internationale :
    "A Marseille, un certain nombre de militants connus voulant profiter de la foire électorale pour décrocher la timbale ont constitué un parti travailliste quelques semaines avant les élections. [...] Quelques-uns d’entre eux se sont présentés aux élections dernières, mais Julien a eu beau crier et Coron tonitruer, les candidats travaillistes marseillais ont ramassé une de ces vestes qui leur tiendra chaud plusieurs hivers. C’est dommage, car nos travaillistes auraient fait du boulot à la Chambre. Décidément, les électeurs de Marseille ont passé à côté du bonheur."
    Cette attitude n’est pas étonnante en soi, tant certaines fractions du parti communiste restent indécises sur la conduite à tenir. En témoigne cet article de L’Internationale paru un mois avant les élections, dans lequel l’auteur, d’une part, recommande aux communistes de ne pas s’occuper des élections et du parlementarisme (même communal) qui font partie d’un ordre ancien bientôt périmé ; mais, d’autre part, estime qu’ils peuvent jouer un rôle en aiguillonnant les divers partis politiques. En publiant leur propre programme, en effet, les communistes forceront, dans une certaine mesure, les autres partis à préciser le leur...
    Cette position aussi étrange qu’aberrante (servir de faire-valoir aux autres formations !) doit permettre d’ébaucher un programme servant de canevas à tous. Ambiguïté qui prouve à quel point la confusion règne dans les milieux révolutionnaires sur la façon d’aborder les problèmes de tactique ; car si, au sein de L’Internationale, les avis sont partagés, la composition d’une liste travailliste prouve que des individus encore favorables au système électoral avant-guerre, des socialistes en particulier, évoluent très rapidement à mesure que la France sort de la guerre et que les conflits sociaux s’exacerbent. Le fait que cette liste se retrouve opposée à une liste antimilitariste montre également, si besoin en était, à quel point les milieux révolutionnaires sont divisés.
    On peut donc constater que, par rapport aux positions bolcheviques, le parti communiste tire de la dissolution de la Constituante des conclusions qui lui sont propres et qui ne sont absolument pas celles de l’ultra-gauche allemande et de Rosa Luxemburg.

    UN PARTI DE TYPE NOUVEAU ?

    Autonomie individuelle et organisation collective

    La constitution du parti communiste représente en soi une petite révolution au sein du socialisme français (nous englobons dans ce terme tant le courant marxiste que le courant anarchiste). Les révolutionnaires ne possédaient jusque-là comme modèles que deux variantes d’une seule et même structure : le parti social-démocrate.
    La première variante était réformiste : elle limitait ses ambitions à des réformes de structure selon la terminologie proposée ultérieurement par Henri de Man - nationalisation (étatisation) des grands groupes industriels, municipalisation du sol, organisation par l’Etat de la protection sociale... Ces réformes étaient en principe favorables à certains intérêts immédiats du prolétariat, tout en ménageant ceux de la fraction moderniste de la bourgeoisie et en visant à une transformation progressive du capitalisme. Dans ces conditions, la conquête du pouvoir d’Etat était recherchée par la voie légale (électorale), et son exercice s’effectuait dans le cadre institutionnel bourgeois (parlementaire). D’où les caractéristiques de la pratique politique réformiste : parlementarisme pour le parti, recherche de conventions collectives pour les syndicats.
    La variante révolutionnaire (dont le bolchevisme constituait la forme achevée), quant à elle, visait l’expropriation de la bourgeoisie et de ses alliés par l’étatisation de l’ensemble des moyens de production (voir L’Etat et la Révolution), destinée à jeter les bases d’un développement autocentré du capital national sous la direction de l’appareil étatique. Dans ces conditions, la conquête du pouvoir d’Etat supposait une rupture violente avec les formes institutionnelles de la démocratie parlementaire et ne pouvait s’effectuer le plus souvent que par voie insurrectionnelle, à travers une mobilisation et un encadrement politico-militaires des masses populaires.
    Mais, rappelons-le, la plupart des militants du PC étaient anarchistes : entrer dans un parti revenait déjà pour eux à se faire fortement souffrance, et ils n’étaient pas prêts à accepter davantage, en particulier une structure hiérarchique.
    De plus, la révolution, et à plus forte raison la révolution sociale, n’était en France jamais distinguée d’un mouvement de masse, mouvement que la grève générale était censée représenter - comme G. Sorel l’avait théorisé :
    "Les syndicats révolutionnaires raisonnent sur l’action socialiste exactement de la même manière que les écrivains militaires raisonnent sur la guerre ; ils enferment tout le socialisme dans la grève générale ; ils regardent toute combinaison comme devant aboutir à ce fait ; ils voient dans chaque grève une imitation réduite, un essai, une préparation du grand bouleversement final."
    Or, ce mouvement de masse excluait presque de fait la prise violente du pouvoir politique, pratique réservée aux blanquistes ou aux révolutionnaires bourgeois, toujours selon G. Sorel :
    "Nous avons le droit de conclure de là que l’on ne saurait confondre les violences syn­dicalistes exercées par des prolétaires qui veulent le renversement de l’Etat avec ces actes de sauvagerie que la superstition de l’Etat a suggérés aux révolutionnaires de 1793, quand ils eurent le pouvoir en main et qu’ils purent exercer sur les vaincus l’oppression, en suivant les principes qu’ils avaient reçus de l’Eglise et de la royauté. Nous avons le droit d’espérer qu’une révolution socialiste poursuivie par de purs syndicalistes ne serait point souillée par les abominations qui ont entaché les révolutions bourgeoises."
    Enfin, les militants révolutionnaires étaient animés d’un besoin de démocratie sociale doublé d’un désir d’action immédiate, comme nous l’avons souligné dans la première partie de cette étude. Ces divers éléments contribuèrent à créer une organisation originale. La structure provisoire, sous forme de soviets fédérés, était suffisamment floue pour que toutes les interprétations puissent en être faites par les militants, en attendant le congrès constitutif. Mais, justement, ce flou censé préserver l’autonomie individuelle si chère au cœur des anarchistes et l’organisation collective nécessaire à un mouvement révolutionnaire qui posa problème. Le nom de "soviet"ajouta un élément à la confusion générale. Pour cette raison, les critiques ne furent pas épargnées au parti communiste. Par exemple, P. Monatte déclara :
    "La tentative actuelle du parti communiste ne peut à notre sens aboutir qu’à une chose, gâter une belle idée ; de même qu’il gâte, qu’il fausse l’idée des soviets en donnant ce nom à ses sections."
    De même, un communiste russe présent en Russie pendant une grande partie de la révolution affirma :
    "Un soviet clandestin, basé sur des formules blanquistes, est en flagrante contradiction avec le but et l’idée des conseils de délégués des ouvriers, tels qu’ils étaient conçus en Russie [...]. Ceux qui veulent à tout prix établir les soviets avant la révolution montrent seulement leur incompétence dans cette importante question. Leurs essais, qui sont voués d’avance à l’échec, discréditent inutilement l’idée des conseils et sont, par cela même, nui­sibles au développement révolutionnaire du mouvement prolétarien."
    Le Journal du peuple prit d’ailleurs une initiative intéressante (intéressante dans le sens où elle permettait de sortir de la critique stérile) par rapport à cette question : lui qui acceptait de publier les avis du parti remplaça systématiquement le mot de "soviet"par celui de "groupe", tentant à sa manière de tourner la difficulté. Pourtant, le parti resta attaché, malgré toutes les critiques, à la notion de soviet. Cette obstination a de quoi surprendre, lorsqu’on lit dans Le Communiste :
    "Dans sa lettre historique à Bela Kun au lendemain de la prise du pouvoir par les soviets hongrois, Lénine disait : surtout ne nous copiez pas ! Cette recommandation démontre combien le grand révolutionnaire russe tenait compte des lois du déterminisme social. Et c’est parce que nous devons en tenir compte que [...]."
    Mais elle peut se comprendre, car elle était théorisée. Les militants du parti pensaient le plus souvent que les ouvriers devaient apprendre à diriger avant de pouvoir le faire, et que donc des soviets devaient être créés préalablement à la prise du pouvoir, afin que les ouvriers puissent acquérir en leur sein l’expérience nécessaire à l’exercice de ce pouvoir. Idée qui correspondait à la conjonction de deux conceptions. La première était que, sur le modèle russe, les soviets devaient grouper tous les ouvriers, chacun d’eux gardant son autonomie politique, mais une majorité communiste se dégageant cependant. La seconde, non moins sur le modèle russe, était qu’un nouveau parti révolutionnaire devait émerger et donner au mouvement révolutionnaire à travers les soviets. Mais la volonté d’atteindre en même temps ces deux objectifs transforma les soviets en simples groupes du parti communiste. Les fondateurs et dirigeants du PC pouvaient avoir l’illusion d’une pluralité au sein des soviets puisque, on l’a vu plus haut, ceux-ci accueillaient des militants de diverses tendances. Seulement, tous étaient enrôlés sous la bannière communiste.
    Le fonctionnement des soviets était nettement moins souple que celui des organisations anarchistes. Il y avait en principe unité au sein du soviet et unité des soviets au sein du parti. Cette unité était bien sûr facilitée par l’unité idéologique et par le fait que les membres du parti attendaient le congrès constitutif. L’organisation de la structure prenait donc le pas sur l’autonomie individuelle. M. Sigrand souhaitait que les consignes suivantes soient appliquées :
    "Chaque soviet doit posséder dans son sein dix camarades dont les noms et adresses ne seront connus que des secrétaires. La correspondance doit être en lieu sûr et un camarade sérieux doit être choisi par chaque secrétaire pour être remplacé immédiatement en cas de départ, maladie ou arrestation. Chaque soviet doit posséder son tribunal révolutionnaire, formé généralement de trois membres, pour enquêter et empêcher les fuites, dépister et signaler les policiers, etc."
    La lecture du Communiste était en principe obligatoire pour les militants, dans la mesure où la ligne du parti y était définie en attendant la création d’un organe officiel. Néanmoins, les nombreux rappels à l’ordre lancés par M. Sigrand prouvent que les consignes n’étaient pas forcément suivies.

    Syndicalisme

    Etant donné les rapports passionnels existant entre les syndicalistes révolutionnaires et les pro-bolcheviks, la question des relations entre soviet et syndicat était forcément épineuse, d’autant que les situations française et russe différaient complètement.
    Au sortir de la guerre, les révolutionnaires se heurtèrent à trois principaux écueils sur cette question : l’indépendance du syndicat, le risque d’embourgeoisement des cadres, le rôle économique des syndicats.
    Le problème le plus pressant concernait la politique générale de la CGT qui, depuis 1914, versait dans la collaboration de classe. Cette collaboration était sensible à deux niveaux : individuel (ce que dénonçait G. Sorel) et politique, à travers l’Union sacrée. La lutte contre elle ne pouvait être que farouche de la part des syndicalistes révolutionnaires. Les attaques personnelles restèrent limitées - les liens unissant les responsables syndicaux, même ennemis, étant trop forts pour qu’il en soit autrement. Des accusations comme celles lancées lors de la grève des métaux de juin 1919 contre Merrheim, soupçonné d’être un agent du comité des forges, furent assez rares. En revanche, les attaques contre la politique générale de la CGT, nombreuses depuis 1914, se développèrent encore davantage en 1919, et P. Monatte les exprima de façon poignante au congrès national de septembre 1919 à Lyon :
    "Camarades, vous avez accepté une responsabilité dans la guerre, vous l’avez partagée avec les gouvernants. Pour nous, cette guerre, c’est le grand crime que nous devons imputer au régime capitaliste ; c’est au nom de cela, de cet assassinat de la civilisation, que nous devons prononcer la condamnation du régime capitaliste et dire à ses dirigeants : Vous n’avez plus le droit moralement de conduire le monde ; vous l’avez mené à la boucherie ; vous ne pouvez pas l’en sortir ; vous l’y rejetterez. C’est pour cela que nous disons que l’organisation ouvrière française, elle qui tenait dans le monde une place si particulière marquée par l’idéalisme révolutionnaire, a trahi sa mission ! C’est avec une amertume sans nom que nous, qui n’avons d’autre raison de vivre, nous ne pouvons pas plus aujourd’hui qu’hier accepter cette responsabilité de notre organisme central. [...] Vous n’êtes plus dignes, camarades, d’interpréter la pensée du mouvement ouvrier français."
    Partageant cette opinion, les révolutionnaires et les syndicalistes révolutionnaires ne pouvaient choisir comme camp que celui de la Russie bolchevique et de la révolution sociale immédiate. Mais, ce faisant, les syndicalistes révolutionnaires allaient être confrontés au problème de l’indépendance syndicale vis-à-vis du mouvement politique. Cette indépendance était constitutive de la CGT avant-guerre. Selon P. Monatte au congrès anarchiste d’Amsterdam (1907), "cette prétention de la CGT, son refus de traiter avec les partis, lui a valu de la part d’adversaires exaspérés le qualificatif d’anarchiste. Aucun groupement de syndicats et d’unions ouvrières n’a de doctrine officielle. Mais toutes les doctrines. y sont représentées et y jouissent d’une tolérance égale. Il y a dans le comité confédéral un certain nombre d’anarchistes ; ils s’y rencontrent et y collaborent avec des socialistes dont la grande majorité n’est pas moins hostile que ne le sont les anarchistes à toute idée d’entente entre les syndicats et le parti socialiste."
    La plupart des syndicalistes révolutionnaires restaient attachés à l’autonomie syndicale, même vis-à-vis du mouvement révolutionnaire. La conception des bolcheviks n’était pas encore bien admise. Opposés à la scission syndicale, considérée comme un risque majeur d’affaiblissement du mouvement ouvrier, les militants étaient néanmoins attachés à la cohésion du mouvement révolutionnaire, donc à une liaison étroite entre syndicats et organisation politique, celle-ci ayant la prédominance. Toutes les interprétations étaient donc possibles. La plus courante était celle qu’exprime G. Thomas dans une lettre à Louis Bouët :
    "Les internationalistes sincères du parti socialiste unifié, de la Fédération communiste anarchiste, du parti communiste, de la CGT pourraient faire autant de sections françaises autonomes de la III° Internationale."
    De plus, la force syndicale demeurait si grande que de nombreux militants considéraient les soviets comme superflus en France. L’expérience russe devait rester circonscrite à la Russie. De nombreuses UD s’estimaient capables d’assumer le rôle économique et politique des soviets - Savoie, membre de l’UD de Côte d’Or avec Cathomen, Barabant, Midol..., déclarait ainsi que "le soviet de Dijon est tout désigné : ce sera le comité de l’UD qui s’occupera des affaires municipales".
    Sur ces différentes questions, les positions idéologiques du parti communiste étaient assez claires et homogènes. La guerre avait provoqué d’énormes bouleversements, en particulier dans le domaine social, bouleversements qui n’avaient pas épargné la CGT, divisant les syndicats entre chefs corporatistes et meneurs révolutionnaires, eux-mêmes opposés sur la façon d’agir : conquérir la CGT ou scissionner ? D’un côté, scissionner était considéré comme une perte de temps - une nouvelle organisation ne pouvant soutenir très efficacement la Révolution russe. De l’autre, vouloir conquérir les hautes fonctions de la CGT paraissait illusoire - une fois au pouvoir, les syndicalistes révolutionnaires ne glisseraient-ils pas vers la collaboration de classe, comme les actuels leaders ?
    Par ailleurs, le parti était comme E. Girault conscient que "le vaste mouvement soviétiste qui surgit actuellement en France ne revêt pas le même caractère qu’en Russie, en raison d’une situation toute différente. Ici, les mouvements syndical et coopératif ont donné naissance à des organismes puissants qui permettent aux producteurs et aux consommateurs de résister au capitalisme".
    Enfin, la conception du syndicat exposée par P. Monatte au congrès d’Amsterdam de 1907 prévalait :
    "La confédération est la seule organisation qui, tout en se déclarant nettement révolutionnaire, soit sans attache aucune avec les partis politiques, même les plus avancés [...]. La devise de L’Internationale était, vous vous en souvenez : ’L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes’, et c’est encore notre devise, à nous tous, partisans de l’action directe et adversaires du parlementarisme."
    Partant de ces trois points - indépendance syndicale, action directe, antiparlementarisme -, le PC développe une conception du syndicalisme par rapport au soviétisme dans laquelle chaque structure a sa place. La tâche principale du syndicat doit être d’éduquer les masses ouvrières qui viennent vers lui par intérêt matériel, cela afin que le futur "organisme social"puisse s’appuyer sur deux structures : le soviet et le syndicat. Celles-ci, selon Girault, "doivent préexister avant l’action révolutionnaire dans un but commun de préparation : le syndicat mobilisant l’armée ouvrière pour l’assaut suprême et le soviet réglant les conditions de l’attaque, coordonnant les efforts, dressant les plans [...], remplissant une mission d’état-major : s’imposer pendant la phase révolutionnaire, le syndicat se transformant en organisme économique professionnel et technique capable d’organiser l’usine, l’atelier, la mine... le soviet devenant l’organisme social, de coordination, et possédant le pouvoir d’appliquer la dictature provisoire, de se perpétuer dans le temps en vertu de l’inévitable perfectionnement du régime communiste [...], le soviet et le syndicat devront alors se compléter plus intimement [...]. Nous disons donc : Tout le pouvoir social aux soviets et tout le pouvoir économique aux syndicats."
    On le voit, le parti communiste rejetait la thèse assez répandue selon laquelle le syndicat se suffisait à lui-même. Le syndicalisme composait toujours avec le pouvoir, et cette situation ne changerait pas une fois le communisme institué, car le pouvoir serait alors exercé par les masses.
    La démarche visant à concilier deux pratiques et deux réalités - politique et syndicale - s’efforce d’utiliser toutes les structures possibles pour mobiliser une population à l’égard de laquelle des meneurs révolutionnaires comme Péricat se font peu d’illusions :
    "Partout, dans tous les pays, les peuples secouent leur joug. Seuls les Français ne bougent pas. Je crois que nous serons les derniers à faire la révolution. En France, les ouvriers n’ont pas de cœur. Ils n’ont pas non plus de cerveau. Jusqu’à présent, la classe ouvrière est contente ; mais lorsqu’elle aura assez souffert du ventre, le mal lui gagnera le cœur et le cerveau. C’est à ce moment qu’elle se révoltera."
    Elle vient aussi battre en brèche les positions officielles de la CGT : en cette année 1919, L. Jouhaux considère que la confédération ne peut se lancer dans une politique radicale, c’est-à-dire passer de la grève corporatiste à une grève générale sociale. Ce refus est théorisé et légitimé :
    "Nous sommes de ceux qui pensent que la CGT veut aboutir à des résultats pratiques qui ne sont pas seulement dans ce que l’on est convenu d’appeler la ’Révolution’ [...]. La Révolution, on a dit qu’elle n’était qu’un mot. Oui ce n’est qu’un mot, parce que pour la plupart d’entre nous il n’y a rien derrière."
    Ainsi, pour L. Jouhaux, la révolution n’est pas un acte violent qui détruit un système, mais une longue série d’évolutions qui peu à peu transforment le système. La lente mise en place de nouvelles structures doit assurer ces transformations dans un état de bien-être évitant la famine sur laquelle déboucherait une révolution violente. En attendant, L. Jouhaux considère qu’il est possible de donner à la classe ouvrière une part de contrôle et de gestion du système capitaliste. Cette conception du syndicalisme et celle du parti communiste sont donc absolument antagonistes.
    Peut-on conclure des deux derniers chapitres que l’on a affaire, avec le PC, à un parti de type nouveau ? Certains traits sont originaux : l’unité sur la base de divers concepts, le mythe bolchevik servant de lien ; la liaison très étroite entre action politique et action syndicale ; la coexistence d’une structure très souple et d’une discipline réelle... Ils permettent de distinguer le parti communiste à la fois des partis socialistes ayant existé en France et des organisations d’inspiration anarchiste. Il est pourtant très loin du modèle bolchevik et ne tente en fait que de s’en approcher, ou du moins de concilier l’autonomie des militants et la nécessaire organisation d’un mouvement révolutionnaire.

    QUESTIONS DE MOINDRE IMPORTANCE

    Les luttes de libération nationale

    Pour les marxistes de toutes tendances, la question nationale n’est qu’un élément de réflexion théorique dans l’ensemble de leurs préoccupations stratégiques. La question nationale est par conséquent subordonnée à la constitution d’un mouvement international. Or, les prédécesseurs de Lénine eurent des positions souvent contradictoires sur la question. Marx et Engels privilégièrent les grandes nations capitalistes comme étant un cadre objectif adéquat à la construction du socialisme, éliminant de ce fait toute revendication nationale. Mais certains de leurs continuateurs, comme Bauer (dans l’empire multinational austro-hongrois), justifièrent les revendications nationales des peuples soumis à une ethnie dominante et proposèrent de les utiliser pour abattre, en concordance avec le mouvement ouvrier, le pouvoir bourgeois et capitaliste. Lénine fut bien sûr confronté au problème, au sein de l’ancien empire tsariste. Le dirigeant bolchevik avait le choix entre propager la révolution de force en imposant le régime soviétique - mais cette option autoritaire aurait, entre autres, rendu difficile le soutien des anarchistes occidentaux, et il n’avait de toute manière pas les moyens de mener une telle politique - ou utiliser le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il retint cette dernière option, en tablant sur la capacité des anciens peuples soumis à s’intégrer dans le mouvement révolutionnaire d’après-guerre.
    Mais l’ultra-gauche européenne se divisa par rapport à cette tactique. La polémique entre Lénine et Rosa Luxemburg, en particulier, est connue. Alors que, dans L’Accumulation du capital, Rosa Luxemburg va jusqu’à nier la possibilité de guerres nationales au stade le plus avancé du capitalisme, Lénine estime que, dans une première étape, les luttes d’indépendance revêtent un caractère progressiste, et qu’il faut rechercher une alliance avec les classes moyennes - ce que conteste R. Luxemburg.
    Cette polémique n’effleure pas les militants du parti communiste en France. Leur bagage théorique étant très faible sur cette question, c’est l’esprit de solidarité et de soutien à toute lutte qui détermine leur attitude. Le mouvement anarchiste n’a jamais réussi à se positionner clairement, mais l’opinion qui néanmoins domine à cette époque est que nation et Etat vont de pair, et qu’en conséquence il faut rejeter les revendications nationalistes. Cette idée se tempère cependant largement dans les années 20 - lutte générale oblige ! - et, de la même façon qu’elle applaudit le choix des bolcheviks, L’Internationale soutient inconditionnellement tout mouvement de libération, même dirigé par une bourgeoisie locale. D’où la large place que le journal accorde à la révolution irlandaise, par exemple, bien que cette dernière n’ait pas pour moindre motivation la question religieuse. De même pour la Corée, la Serbie, le Monténégro...
    L’organisation d’ultra-gauche défend ainsi une position qu’elle maintiendra en 1920 au congrès de Bakou - où des délégués venus de tout l’Orient seront tout, excepté ouvriers et paysans -, une position bien "orthodoxe", sans le vouloir !

    L’antimilitarisme

    Constante idéologique dans le mouvement ouvrier français, l’antimilitarisme gagne en virulence dans l’immédiat après-guerre, notamment dans les milieux qui ont eu à subir une violente répression en raison de leurs idées. Trois facteurs expliquent ce phénomène : la terrible boucherie qu’a représenté le conflit mondial, l’intervention militaire contre la Russie bolchevique, le pacifisme des bolcheviks. Sur le plan pratique, l’ultra-gauche lutte pour obtenir l’amnistie des déserteurs, insoumis et militants pacifistes internés durant la Première Guerre mondiale, puis pour ceux qui sont condamnés durant l’intervention contre la Russie révolutionnaire, tels les marins mutins de la mer Noire. Débordant à la base un PSU ou une CGT qui craignent de s’engager sur un thème de propagande assez impopulaire (la classe ouvrière française, comme la majeure partie de la population, est en pleine crise de chauvinisme), l’extrême gauche parvient à intéresser ces deux organisations, ce qui a pour conséquence le vote d’une loi d’amnistie (largement insuffisante, puisqu’elle exclut les 60 000 déserteurs de la Première Guerre mondiale). Mais, délaissant le terrain de l’amnistie, la lutte s’oriente rapidement contre l’intervention occidentale, comme en témoigne une lettre de F. Mayoux (qui a lui-même effectué un séjour à la prison de Clairvaux pour propagande pacifiste) à L. Bouët :
    "Je trouve de plus en plus idiot de faire une campagne spéciale pour l’amnistie. Une bonne petite grève de 24 ou 48 heures contre l’intervention en Russie aurait été plus efficace, même pour l’amnistie, que les petits salivages dominicaux des meneurs parisiens dont la culpabilité s’aggrave chaque jour [...]"
    Contrairement à la période d’avant-guerre, on ne relève aucune attaque directe contre l’armée en tant qu’institution - le maintien de la censure jusqu’à une date tardive n’étant sans doute pas étranger à ce silence. Quant à la création de l’Armée rouge par les bolcheviks, elle prend à froid des militants qui avaient salué la volonté d’abolir l’armée permanente en Russie. Lénine n’a jamais caché la distinction qu’il établissait entre armée permanente et peuple en armes. Militants pacifistes et antimilitaristes d’extrême gauche vont défendre cette position, en insistant sur deux points : le paradoxe que représente une telle création par un régime qui voulait la paix ; et la responsabilité qui en incombe aux alliés. Pour eux, "l’Armée rouge a conservé de ses origines son caractère de classe. Elle représente un peuple en armes pour défendre sa vie même. [...] L’armée nouvelle, la nation armée, ces grandes idées de Jaurès (et pour lesquelles il est mort) trouvent ici leur réalisation".
    Le caractère de classe de l’Armée rouge semble donc justifier, un an après la signature de la paix tant réclamée, la reconstitution d’une armée alimentée par un service militaire rendu obligatoire. Certains articles de L’Internationale laissent d’ailleurs supposer qu’une telle solution ne serait pas à rejeter pour la France. Ce consensus est nécessaire à la création d’une Armée rouge internationale capable de repousser l’attaque des pays capitalistes :
    "L’expérience de la Russie bolcheviste en a démontré la nécessité temporaire mais absolue. Vive l’Armée rouge !"
    Les militants pro-bolcheviks français ignorent donc sans doute à l’époque que Trotski a dû réutiliser des officiers "blancs"doublés de commissaires politiques bolcheviks pour former l’Armée rouge...
    L’implication des femmes dans la lutte pour l’amnistie constitue le trait le plus original de l’antimilitarisme du parti communiste. Refusant de n’y voir qu’une " affaire d’hommes", R. Péricat tente de faire vibrer à la fois la corde maternelle et la corde féminine :
    "Femmes qui voulez vivre votre vie, femmes qui voulez-vous libérer de l’humiliante tutelle, vos entrailles de mère vont-elles enfin tressaillir aux appels désespérés de vos fils qui agonisent dans les bagnes ?"
    Il néglige l’engagement politique des femmes car, manifestement, celui-ci ne lui paraît pas être le meilleur moyen de les mobiliser. Le couple Mayoux est pourtant là pour témoigner que l’engagement peut être partagé et que le militantisme n’est pas forcément étranger à la lutte de libération féminine.

    L’émancipation des femmes

    Nous n’envisagerons pas ici les différentes solutions proposées par l’extrême gauche de l’époque pour parvenir à une émancipation des femmes ; nous soulignerons seulement quelques caractéristiques de cette lutte. Il faut distinguer le point de vue de R. Péricat de celui de femmes telles que L. Saumoneau. Pour cette dernière, en effet, le féminisme a ceci de particulier... qu’il n’existe pas ! Elle le considère comme un "groupement hétéroclite, philosophico-politico-idéologique", de surcroît dangereux car attractif. Et elle privilégie la lutte de classes, lutte dans laquelle la femme a autant sa place que l’homme, puisque c’est de son aboutissement que sortira l’égalité :
    "Le devoir de nos camarades hommes est sans doute de faciliter l’accès de leurs organisations aux femmes du prolétariat ; mais le nôtre, devoir impérieux, c’est de leur montrer le chemin de ces organisations de classe [...]. Le bon sens des femmes de notre classe nous aidera à vaincre, en cette circonstance, le double danger du capitalisme exploiteur et du féminisme décevant."
    La démarche de R. Péricat est différente. Il estime que la conquête du suffrage universel serait pour les femmes un progrès fondamental, et qu’un réel progrès doit être obtenu sur le terrain social. En revanche, il ne se place pas sur un plan révolutionnaire, comme L. Saumoneau, et préfère les conquêtes immédiates à la promesse d’une libération totale post-révolutionnaire, comme en Russie. En outre, certains aspects de sa pensée apparais­sent "réactionnaires" :
    "C’est dans ta famille, à ton foyer, à ton usine, à l’atelier, au magasin qu’il te faut te libérer de ton infériorité sociale. C’est par l’instruction, par l’éducation, c’est par tes capacités de production, c’est par ton génie créateur d’œuvres, c’est par l’enfantement des Hommes que tu dois conquérir la place qui t’est due depuis toujours."
    Mais R. Péricat ne fait, en cantonnant la femme dans son rôle de mère, que refléter un style populaire "début de siècle" très marqué :
    "Laisse-moi t’adresser une prière : si tu veux que la hideuse guerre soit à jamais bannie de l’univers, je t’en prie, toi qui crées les êtres, sois mère pour l’humanité, sois citoyenne du monde !"
    En outre, le désir de voir les femmes s’émanciper n’exclue pas certaines rancœurs nées de la guerre : les femmes se voient fréquemment reprocher d’avoir pris dans les usines la place des hommes mobilisés sur le front et d’avoir ainsi permis la poursuite de la guerre. R. Péricat y fait référence dans plusieurs de ses conférences. L’accent mis par lui sur l’émancipation féminine doit malgré tout être souligné, car ce thème est fort rare alors dans le mouvement ouvrier.
    Au terme de ce chapitre, quelques remarques s’imposent.
    D’abord, les communistes français ne rejoignaient à l’évidence pas R. Luxemburg lorsqu’elle affirmait : "Il serait tout aussi erroné de craindre qu’une analyse critique des voies suivies jusqu’ ici par la Révolution russe sape dangereusement le prestige des prolétaires russes dont l’exemple fascinant pourrait, seul, triompher de l’inertie fatale des masses allemandes. Rien n’est plus faux." Ils suivaient plutôt E. Chauvelon lorsqu’il déclarait Moscou "ville sainte à nous communistes". Les communistes français furent fidèles presque en tous points au "modèle"bolchevik, ou du moins à ce qu’ils croyaient être un modèle.
    Ensuite, on ne trouve pas chez eux d’analyses aussi poussées que celles de R. Luxemburg. Cette absence peut s’expliquer soit par un refus de les réaliser, soit par un manque d’informations leur permettant de les élaborer.
    Enfin, les idées du PC paraissent fortement hybrides, puisque ses militants assimilèrent les théories venues de Russie sans renier les leurs, qui étaient avant tout libertaires.
    Une donnée permet cependant de comprendre un tel comportement : le sentiment d’urgence, le besoin d’action immédiate qui rejette la réflexion à l’arrière-plan en la réduisant à quelques slogans.

    PRATIQUE ET PLACE POLITIQUE DU PARTI

    1. LE PARTI COMMUNISTE AU TRAVAIL

    Nous allons à présent tenter de cerner la place du parti communiste dans le monde du travail. Bien sûr, cette "étude"présentera certaines faiblesses, en particulier celle de mettre l’accent sur les apparitions organisationnelles du parti dans les différents mouvements sociaux, alors que ce parti n’était qu’un petit regroupement parmi d’autres. Néanmoins, dans la mesure où cette démarche a été privilégiée, nous nous y cantonnerons.

    LE PARTI COMMUNISTE DANS LES SYNDICATS

    Les rapports entre le PC et les syndicats sont complexes. On a présenté plus haut une vue d’ensemble des théories en rapport avec le bolchevisme formulées à cette époque ; mais, en réalité, le parti est-il implanté dans les syndicats ou les syndicats sont-ils implan­tés dans le parti ? On peut s’interroger à ce sujet. On a vu que le PC est issu du CDS, et cette situation est assez problématique : on pourrait croire que le parti communiste n’est que la branche politique d’un mouvement révolutionnaire syndicaliste dont les diverses composantes sont à la fois jalouses de leur autonomie et préoccupées d’atteindre le même objectif en s’accordant mutuellement un soutien.
    Le parti communiste se trouve dans une position ambiguë : manifestation vivante d’une scission au sein de la gauche, ses militants se sont pourtant, à la suite de Péricat, opposés à la scission syndicale, à de rares exceptions près, lors du congrès national de la CGT, en 1918. Les syndicats d’instituteurs du Finistère et du Maine-et-Loire, par exemple, ont été parmi les premiers à proclamer leur adhésion à la III° Internationale. Or, le petit noyau d’instituteurs radicaux - Louis Rion, instituteur à Kérity ; Etienne Legoff, instituteur à Penmarch... - qui pousse la fédération du Finistère à adhérer créera par la suite le soviet du Finistère. Pour reprendre l’expression d’un dirigeant révolutionnaire chinois connu, en faisant marcher le mouvement révolutionnaire sur ses deux jambes, ces militants vont être confrontés à un problème d’éthique syndicaliste, lors du congrès de Tours de la FNSI, en août 1919. Trois motions y sont présentées, dont deux seulement nous intéressent en l’occurrence : celle de L. Bouët, préconisant l’adhésion de la FNSI à la III° Internationale, et celle de G. Thomas, refusant toute allégeance à un mouvement politique quel qu’il soit. Dans son intervention, L. Bouët présente les deux aspects du problème avant de tranche : :
    "L’adhésion à la III° Internationale implique-t-elle la scission dans la CGT ? Reste à voir quelle tactique est préférable : abandonner l’organisation syndicaliste actuelle ou s’y maintenir provisoirement. La dernière alternative [...] nous donne la possibilité de continuer notre action sur le gros des troupes syndicalistes que nous devons entraîner. [...] Notre adhésion resterait probablement platonique pendant quelque temps ; mais cet acte aurait une répercussion assez grande ; il constituerait une aide orale aux bons militants de partout."
    Le débat se poursuivra pendant des mois dans une correspondance entre L. Bouët et G. Thomas. Le précédent créé par les liens établis entre le parti communiste et la fédération du Finistère constitue le fond du problème. Le rapport établi par G. Thomas, en tant que secrétaire du syndicat des instituteurs publics de l’Indre, et lu au cours de l’assemblée générale du 5 juin le montre bien :
    "A son AG du 5 juin 1919, le syndicat des instituteurs publics de l’Indre a déclaré rester fidèle à la charte d’Amiens qui proclame l’indépendance absolue des groupements ouvriers à l’égard des partis politiques. En conséquence, il estime qu’il n’a pas à donner son adhésion à un parti politique, même si ce parti, comme le parti socialiste unifié, le parti communiste (section française de la III° internationale) ou la Fédération communiste anarchiste, poursuit un but à peu près identique à celui de la CGT et possède les sympathies de certains de ses adhérents."
    Les deux délégués syndicaux s’expliquent donc par écrit, et cette explication se clôt sur une longue lettre de G. Thomas, datée du 6 octobre, affirmant :
    "J’avais lu dans un numéro de L’Internationale que le syndicat du Finistère adhérait au parti communiste. Dans ma pensée, voter l’adhésion à la III°, c’était voter l’adhésion à ce parti qui m’apparaît mort-né, ainsi que l’écrivait Mayoux [...]. A la fin de mon exposé, je visais le parti communiste (section française de la III° Internationale). Je refusais l’adhésion à ce parti politique tout comme le PSU ou la FCA. Si tu avais déclaré ce que tu m’écris, nous nous serions mis d’accord à Tours. [...] Puisqu’il est possible d’entrer dans la III° avec ses conceptions particulières, j’y entre."
    Les liens existant entre le PC et les syndicats constituent donc un point sensible pour certains militants, échaudés par l’expérience des relations entre la CGT et le PSU et craignant l’"entrisme"des militants du parti communiste.
    Autre exemple de problèmes rencontrés dans le monde du travail, l’apparition de l’Union des travailleurs. Ce syndicat des ouvriers textiles est créé par O. Descamps, E. Boucher, H. Meurant..., tous militants anarchistes - O. Descamps étant l’un des phares du mouvement ouvrier dans la région de Croix, Wasquehal et Roubaix. Très proche du PC dès le début, via L’Internationale, et apparaissant à peu près à la même époque, ce syndicat suit d’emblée la ligne politique du parti, à savoir une ligne de rupture (idéologique, en ce qui concerne la CGT) avec les vieilles structures. Seulement, l’Union des travailleurs va plus loin, en débordant la CGT sur le terrain. En témoigne un de ses tracts, dénonçant en septembre l’accord intervenu entre le patronat local et la fédération textile du Nord :
    "Camarades, c’est fait ! La classe ouvrière du textile est livrée à la rapacité patronale par les fonctionnaires politico-syndicalistes qui, depuis vingt ans, ont usé et abusé de la confiance ouvrière [...]. Voilà le beau travail de ces embusqués."
    La CGT accuse le syndicat d’être un facteur de division. Ce syndicat se tourne alors résolument vers le parti communiste et devient indissociable du soviet de Croix-Wasquehal. Le parti lui apportant un soutien inconditionnel, R. Péricat est appelé à l’aide pour convoquer de la part du comité confédéral un conseil arbitral chargé de régler le litige entre la fédération et le syndicat. L’action de R. Péricat dans la région sera dénoncée en ces termes dans Le Journal de Roubaix par un dénommé A. Tavernier :
    "Le premier comité soviétiste vient d’être créé dans notre région, à Croix-Wasquehal. Son fondateur, le citoyen R. Péricat, chef du parti communiste en France, parcourt en ce moment nos villes et nos villages. Il y prêche l’instauration, dans notre patrie délivrée des Boches, du régime bolchevik qui a failli par trahison assurer la domination de l’Allemagne sur l’Europe et le monde, qui a fait de la Russie démembrée un charnier de boue et d’horreur [...]. Les campagnes du Lénine français sont malheureusement suivies par quelques braves gens de chez nous."
    Toutefois, l’assimilation entre soviet et syndicat demeure assez rare. Modèle du genre, le soviet de Croix-Wasquehal n’est pas sans rappeler la Confédération des travailleurs du monde que créera R. Péricat à Marseille, en 1921, après son retour d’exil. L’action du parti communiste par rapport aux syndicats se limite en règle générale à une étroite collaboration, en particulier dans le domaine de la propagande. Ainsi, la fête champêtre du 25 mai à Marseille est organisée par le parti et l’UD des Bouches-du-Rhône ; la conférence du 1 septembre à La Ciotat, par le soviet de cette ville et le syndicat marseillais du bâtiment, avec la participation de Boisson et de Péricat. Cette collaboration satisfait tout le monde : les militants qui ont la double casquette PC-syndicat et ceux qui, syndicalistes mais non communistes, craignent pour l’indépendance du syndicat. Marseille et La Ciotat sont sans doute les villes dans lesquelles ce type de relations se développa le mieux.

    ELÉMENTS DE COMPARAISON ENTRE LES CONFLITS SOCIAUX ET L’IMPLANTATION DU PARTI COMMUNISTE

    Il ne semble pas que les conflits sociaux aient été amplifiés lorsque des militants du PC y intervenaient. Mais si ces derniers n’ont guère influé sur leur durée et sur le nombre de leurs participants, ont-ils joué un rôle dans leur déroulement ? Ce n’est pas évident. Le préfet de l’Aube dénonce l’"action de socialistes extrémistes" dans la grève des bonnetiers de Romilly, et regrette le "mauvais esprit de quelques extrémistes à la tête du syndicat des employés" (tel Louis Dhantel) dans la grève des bonnetiers 1 650 grévistes, soit l’effectif total de 13 usines, le second, du 11 septembre au 6 octobre, ne rassemble que 6 % de l’effectif de 35 établissements. Le textile de Romilly et de Troyes comprend, bien sûr, un certain nombre d’éléments radicaux ; toutefois, leur action n’est pas décisive. Elle tient souvent du symbole, comme "organiser un cortège au chant de L’Internationale."
    En fait, la situation diffère d’un département à l’autre en ce qui concerne l’activisme révolutionnaire. Alors que, dans l’Aveyron, les grèves se déroulent sans incidents et que des membres du parti communiste tels Coulon (megissiers) et Connes (tanneurs) participent aux négociations, les mouvements qui sont menés dans les Bouches-du-Rhône, à Marseille en particulier, sont pour le moins tendus. La Bourse du travail et l’UD soutiennent chaque conflit, et de multiples incidents y éclatent au cours de manifestations, de tentatives de débauchage... Le conflit dans la construction navale qui éclate à La Ciotat en constitue un bon exemple : le patronat porte plainte pour atteinte à la liberté du travail et révoque deux ouvriers pour fait de grève, ce qui déclenche des incidents. Au cours de ce printemps 1919, le préfet multiplie les rapports, traquant les extrémistes :
    "Certaines manifestations des groupements ont accusé parfois une tendance nettement ’bolcheviste’. [...] D’autre part, un groupement de cheminots de Marseille ayant fait appel à Péricat, a applaudi, en son absence, les propos les plus violents tenus par son remplaçant Valette. J’ai d’ailleurs vainement recherché le rôle qu’aurait pu jouer dans cette action minoritaire l’argent bolcheviste." Pour lui, le mouvement social à Marseille "se rattache par des liens étroits aux milieux révolutionnaires de Paris, notamment au CDS ; il est fréquemment question de la révolution sociale."
    Le préfet a beau minimiser la portée des faits, il n’en est pas moins inquiet. Pourtant, l’attitude des militants syndicaux membres ou proches du parti communiste n’est pas toujours celle de boutefeux. Ainsi, lorsqu’en août Julien, secrétaire de l’UD, appelle à la solidarité envers les 30 000 grévistes de Marseille tous les ouvriers du département afin qu’ils se lancent dans une grève générale, Matton et Coron estiment cette démarche prématurée et s’y opposent. Or, le même Matton est dénoncé par le préfet comme étant l’un des fonctionnaires marseillais le plus dangereux.
    L’action la plus violente est sans doute celle qui est menée dans l’Isère, à Vienne : C. Richetta et A. Herclet, à la tête d’un groupe de grévistes, attaquent une usine pour débaucher son personnel, lors de la grève du textile de l’automne 1919 (du 3 septembre au 20 octobre). Arrêtés après avoir molesté le patron et considérés comme meneurs, ils sont traduits en correctionnelle le 18 septembre.
    Toutefois, les militants du parti communiste qui sont délégués syndicaux ne semblent guère se distinguer des délégués "réformistes"que par un discours plus radical.

    DEUX EXEMPLES DE CONFLITS SOCIAUX

    Le printemps 1919 est marqué par une succession de conflits d’intensité variable. Ils ne durent souvent que quelques jours, mais leur nombre est ahurissant. Pour la seule première quinzaine de juin, en région parisienne, on relève une grève dans l’habillement, avec toutes ses spécialités et ses branches voisines ; les raffineries de sucre ; les entreprises de produits chimiques ; chez les peintres, les polisseurs, les électromécaniciens ; dans la chaussure, les employés de magasin, le textile, les scieurs découpeurs, les blanchisseurs, les teinturiers dégraisseurs, les charpentiers en fer, les tonneliers, les scieurs de pierre dure, les litiers, les caoutchoutiers, les vidangeurs, et enfin les ouvriers de la métallurgie et ceux des transports en commun. Deux de ces conflits vont nous permettre d’examiner le travail des militants du parti communiste sur le terrain :

    Dans l’habillement

    Le conflit dans ce secteur remonte à la fin de la guerre. En octobre 1918, une grève éclate avec entre autres comme revendication la semaine de 44 heures. Dès mars 1919, la fédération CGT de l’habillement lance une intensive campagne de propagande sur cette question. Mais la base déborde bientôt la fédération, et le 23 avril (c’est-à-dire avant l’action prévue au niveau fédéral pour la première quinzaine de mai) les tailleurs pompiers démarrent un mouvement pour la diminution des heures de travail et l’établissement d’un salaire minimum par branche professionnelle, ce qui entraîne un mouvement général.
    Le conflit s’annonce très dur : le patronat refuse toute discussion sur le principe des 44 heures, et durant quinze jours la situation demeure bloquée. Malgré la très forte mobilisation ouvrière, le comité de grève décide alors d’abandonner la lutte pour les 44 heures. Cette décision a pour effet immédiat de le couper de la base, celle-ci se radicalisant pour diverses raisons, dont la moindre n’est pas la présence de "meneurs"syndicaux membres ou proches du parti communiste. Un certain nombre de délégués ont en effet la double casquette et vont tenir un discours radical, surtout à l’encontre du comité et de ses décisions. Le 13 avril, déjà (soit dix jours avant le déclenchement du conflit), lors d’une réunion à la Bourse du travail, Just, délégué syndical CGT de l’habillement et membre du parti communiste (soviet du XI° arrondissement et soviet central), appelait ses camarades à participer au 1erer mai et à exiger, non la journée de 8 heures et la semaine de 48 heures, mais la semaine de 44 heures. Il reprenait également les revendications des ouvrières. Ayant joué le rôle d’agitateur, il va début mai, avec certains de ses compagnons, soutenir les revendications les plus radicales. Le 10 mai, dans un autre meeting, il appelle les ouvriers à demeurer vigilants sur le maintien de la revendication des 44 heures hebdomadaires, condition nécessaire pour que la classe ouvrière ait le temps de s’éduquer. Il fait d’ailleurs partie des 8 délégués du comité de grève (contre 30) qui ont repoussé les offres patronales de négociation contre l’abandon de cette revendication. Lorsque finalement un accord est signé entre le comité de grève et le patronat sur les 48 heures de travail par semaine, le repos du samedi après-midi et le minimum de salaire par spécialité, Just anime un autre meeting à la salle Bondy de la Bourse du travail, le 3 juin. Il y développe des thèmes bolcheviks qui cachent leur origine et préconise le mode de fonctionnement des soviets. En effet, après avoir signalé aux ouvriers présents (environ 500, ce qui est très peu, même après sept semaines de grève) que, s’ils s’étaient battus dès le début, les résultats auraient été meilleurs, il enchaîne sur les perspectives révolutionnaires :
    "Si demain on fait appel à la corporation, car l’avenir nous réserve des surprises, il faudra que vous répondiez tous présents ; et cette fois ce ne sera plus pour quelques gros sous, ce sera pour l’établissement d’une société meilleure et pour l’affranchissement du prolétariat."
    Après avoir vivement attaqué la politique menée par Clemenceau, il enchaîne sur le projet de société qui, selon lui, est le plus susceptible d’apporter l’émancipation de la classe ouvrière :
    "Nous ne voulons plus de tout cela ; il faut que tous les parasites de la société actuelle disparaissent et que la société future soit dirigée par des ouvriers ; tous ceux qui ne produiront pas seront exclus de notre société."
    Mais Just n’est pas seul à mener une propagande radicale. D’autres délégués de l’habillement le soutiennent, tel Pecher qui, au même meeting, déclare :
    "Depuis quelques jours, tout le prolétariat se dresse contre le patronat rapace ; nous en avons tous assez d’être à la merci d’individus qui vivent à nos dépens. Donc, si demain nous devons nous joindre à nos frères de misère, je suis persuadé que vous marcherez tous."
    Mais, surtout, des militants extérieurs à l’habillement apportent leur caution à la ligne défendue par Just et ses compagnons. Péricat, notamment, qui intervient au meeting du 10 mai et fait l’éloge de Millerat : ce dernier, délégué syndical de l’habillement, avait comme lui osé défendre ses idées et critiquer la politique sanglante du gouvernement pendant la guerre. Surtout, Péricat axe son discours sur la lutte des ouvrières, qui ne doivent pas se contenter de réclamer des améliorations économiques, mais également avancer des revendications sociales :
    "Vous ne pouvez pas permettre plus longtemps au gouvernement de proie de garder sous les armes vos maris, enfants, frères et amants. Vous devez immédiatement réclamer la démobilisation générale et le retrait de toutes les troupes qui sont actuellement placées sur tous les points du globe."
    Comme on peut le constater, on est loin du conflit de l’habillement. De son côté, Hubert, délégué minoritaire des terrassiers, donc de la puissante fédération du bâtiment, membre du CDS et probablement du PC (ou, du moins, militant très proche de cette organisation), tient une place prédominante dans le meeting du 14 mai, salle Ferrer, à la Bourse du travail. Il insiste sur les revendications politiques du mouvement. Faisant l’apologie du régime communiste, il entend démontrer que le prolétariat a maintenant pour devoir de préparer la révolution au sein même des organisations syndicales :
    "Nous sommes déjà prêts pour la révolution, nos conseils syndicaux rempliront immédiatement les fonctions de soviet. C’est ainsi que nous appliquerons le régime communiste et que nous supprimerons d’un seul coup le capital qui est la plaie du monde." Et, conclut-il, "au cas où vous seriez acculés à la famine et obligés de rentrer à l’atelier la tête basse, vous auriez pour devoir de vous venger de la rapacité du patronat en sabotant systématiquement le travail."
    Cet appel est suffisamment rare pour être souligné.
    Les militants membres ou proches du parti communiste sont donc très activistes. Malgré cela, la grève est un échec, sans doute imputable à la fois à l’audience réduite des délégués radicaux et au poids de la revendication salariale - revendication qui est globalement satisfaite par le patronat. Pourtant, parmi les conséquences qu’entraînent le conflit et sa politisation, l’implantation à la base des idées révolutionnaires n’est pas la moindre. Un petit noyau d’ouvriers réfléchit à un modèle d’organisation communiste pour la fédération de l’habillement, dans les semaines qui suivent le retour dans les usines. Ce groupe, qui se proclame soviet de l’habillement, propose de :
    1) réquisitionner les matières premières et le matériel ; 2) organiser le travail en fonction de la force de chaque atelier ; 3) nommer un comité ouvrier élu dans chaque atelier chargé de la discipline, de la gérance du travail.
    Le comité directeur désigné par les ouvriers de chaque spécialité répartira la production comme suit :
    1) un office centralisateur et décentralisateur assurera le stock des magasins répartiteurs ; 2) les comités directeurs adapteront la production à la consommation.
    Enfin, il doit y avoir suppression des ateliers insalubres et de ceux qui comptent moins de 150 employés, suppression également des petits entrepreneurs et du travail à domicile. Cette réflexion pour proposer une organisation du travail est impulsée par des militants du parti communiste, tel Jules Martin. Si, donc, à aucun moment le parti communiste n’apparaît pendant la grève en tant qu’organisation et si les quelques délégués syndicalistes révolutionnaires sont contraints de se cantonner à des positions défensives par rapport aux déci­sions du comité de grève, son influence est indirecte. Le parti peut espérer, à travers le soviet de l’habillement, donner une dimension politique (au sens large) à des conflits d’origine corporatiste. Mais ce n’est pas toujours possible, comme le montre un autre exemple de grève.

    Chez les métallos de la Seine

    Tout commence avec le 1er mai : la CGT se trouve débordée par l’UD de la Seine qui, sur les consignes de Bertho dit le Petit, décide d’appeler à manifester. La confédération se voit reprocher par sa minorité, l’ultra-gauche, des inorganisés, etc., de bloquer le mouvement social. Néanmoins, ce 1er mai est une défaite, et l’état d’esprit qui en découle, s’ajoutant à des causes matérielles, va entraîner une prolifération des grèves. Début mai se crée le comité d’entente avec les 11 chambres syndicales de la Seine qui adhèrent à la fédération des ouvriers des métaux, ainsi que l’union locale de la voiture-aviation. Après l’accord intervenu le 23 mai entre la fédération des métaux et le patronat de la métallurgie, accord qui débouche le 24 sur la signature de deux conventions collectives, le comité d’entente élabore des revendications qui vont bien au-delà de celles présentées par la direction fédérale : semaine anglaise (44 heures hebdomadaires) ; fixation d’un salaire minimum ; suppression des règlements d’atelier...
    La surenchère est particulièrement forte en ce qui concerne les salaires. Le 2 juin, après consultation de la base lors de meetings à la Bourse du travail et approbation de celle-ci ainsi que des conseils syndicaux, le comité d’entente lance un appel à la grève générale. Dès le début, le mouvement est massif (de 110000 grévistes, il passera en quelques jours à 160 000) et le nombre de participants tel aux réunions que le contrôle des grévistes par les organisations syndicales devient rapidement impossible...
    Selon Annie Kriegel, une minorité extrémiste, l’ultra-gauche regroupée autour de L’Internationale et du parti communiste, cherche dans ce conflit à provoquer délibérément un soulèvement des métallurgistes qui devrait entraîner toute la classe ouvrière dans la voie de la révolution sociale. Mais qu’en est-il exactement ? Certains membres du parti communiste sont effectivement présents dans les comités de grève. Au Havre, L. Legrain, et derrière lui le syndicat des métallurgistes, réclame la semaine anglaise et des augmentations de salaire. Le 5 mai à Ivry, Baudry, militant du parti communiste à Alfortville, intervient pour soutenir l’idée de la grève générale, s’opposant en cela à un délégué syndical désireux que les questions politiques ne soient pas abordées. Une partie de l’assistance appuie Baudry — quelqu’un affirme même que la Révolution russe est normale, que la conjoncture est très favorable aux prolétaires.
    Un mois et demi plus tard, Baudry dirige la réunion du 16 juin et se félicite que la situation demeure inchangée. Refusant tout fléchissement, il insiste sur le fait que l’organisation du prolétariat doit se poursuivre, et le mouvement passer du terrain corporatif au terrain social. Il estime que la situation se présenterait autrement si la classe ouvrière avait envoyé des délégués dans les institutions - ce qui trahit une fois de plus l’ambiguïté des positions communistes vis-à-vis du parlementarisme. Enfin il revient sur la guerre et déclare que, si on l’accepte " dans les organisations"(le mouvement révolutionnaire dans son ensemble), il se chargera en tant que révolutionnaire de continuer les conférences afin de contribuer au développement intellectuel du prolétariat.
    Même type de réunion dans le XIV° arrondissement où Simon (membre du soviet de cet arrondissement) dirige la séance. Tenant lui aussi un discours très radical, il annonce la distribution de cartes de grève pour contrôler sévèrement le mouvement, préconise la grève à outrance alors même que celle-ci s’enlise, attaque la CGT, Merrheim, etc. Pourtant, de toute évidence, les membres du parti communiste ne dirigent pas le mouvement ; ils ne font pas partie du comité intersyndical de Saint-Denis qui annonce cependant la couleur, par la bouche de son secrétaire Bestel, ouvrier mécanicien :
    "Que nos efforts tendent à établir chez nous le régime salutaire des soviets."
    Le 2 juin au matin, ce même Bestel déclare que "la société bourgeoise a fait faillite ! Tournons nos yeux vers la Révolution de l’Orient et en avant pour la victoire du prolétariat international."
    Le 4, devant 2 000 à 2 500 personnes (sur 12 000 grévistes) rassemblées au théâtre municipal, le comité intersyndical se transforme en un comité exécutif des soviets qui adresse un appel aux conseils syndicaux afin qu’ils s’opposent à la CGT. Ce nouveau comité fera preuve d’un égal radicalisme tout au long de la grève et attirera les militants les plus divers : anarchistes, syndicalistes révolutionnaires, etc., sauf ceux du parti communiste !
    Dans son rapport sur la grève au congrès de Lyon de septembre 1919, la fédération dénoncera le fait que "deux hommes, Bestel et Rimbault, ont joué un rôle considérable et dissolvant au cours de cette grève. Ces deux hommes ont intimement collaboré à l’œuvre de calomnie la plus effroyable, à la déformation la plus cynique du caractère de la grève. Ils portent une lourde part de responsabilité du lamentable état moral dans lequel s’est évanoui le conflit."
    L’Internationale ne se fait même pas l’écho des ordres du jour des militants et du comité de Saint-Denis. Dans ses colonnes s’affrontent des points de vue divergents. A Paul Jouteau, qui célèbre la multiplication des mouvements de grève en considérant que "c’est la marche du prolétariat en avant vers le bonheur, c’est la révolution qui vient", s’oppose Péricat, qui juge cette politique de grèves successives suicidaire et bénéfique uniquement pour les majoritaires. La bouderie vis-à-vis d’un mouvement que le parti ne contrôle pas est très nette. Pour Péricat, la grève, loin de découler d’une action concertée de la part des minoritaires, résulte du refus de contresigner les accords conclus entre la fédération et le patronat le 23 mai sans consultation préalable des syndicats...
    Il nous faut donc nuancer considérablement le point de vue d’Annie Kriegel. D’abord parce que cette dernière accorde au PC un rôle privilégié tout en reconnaissant que la mouvance ultra-gauche ne touche pas un large public. D’un activisme forcené, convaincu de l’imminence de la révolution sociale, le parti aurait été bien incapable, avec ses faibles forces, d’impulser un mouvement vaste et structuré. Ensuite parce que, on vient de le voir, sa tendance est loin de dominer le comité d’entente et le comité intersyndical de Saint-Denis. D’ailleurs, au congrès fédéral de Lyon (précédant le congrès confédéral), Bestel refusera toute assimilation, aussi minime soit-elle, avec le parti communiste et même avec L’Internationale, condamnant les positions contre-organisationnelles des militants minoritaires qui s’expriment dans le journal. Rien ne vient, de plus, confirmer la thèse selon laquelle c’est le syndicat des métaux (dont les dirigeants, de toute façon, sont davantage proches de P. Monatte que de R. Péricat) qui a lancé les revendications. Pas plus que L’Internationale, L’Union des métaux, journal de la fédération, ne fait allusion à une quelconque intervention d’un responsable communiste à un niveau important de décision. Si les militants du parti communiste ne sont pas inactifs dans cette grève, il ne faut cependant pas surestimer leur rôle : ils demeurent des militants de base, suffisamment proches de cette base pour la radicaliser et entretenir sa combativité, mais trop proches d’elle, justement, pour espérer influer sur le déroulement du conflit.

    2. LE PARTI COMMUNISTE ET L’EXTREME-GAUCHE :
    FRERES JUMEAUX - FRERES ENNEMIS ?

    LES ESPÉRANTISTES

    Ses militants provenant d’horizons différents, il était inévitable que le parti communiste soit en contact avec beaucoup d’associations. La lecture de L’Internationale et du Communiste a permis d’en rassembler un certain nombre, parmi lesquelles l’ARAC (anciens combattants), le Comité de défense des marins ou les regroupements espérantistes. Nous ne parlerons ici que de ces derniers.
    Les milieux de gauche, y compris modérés, connaissent après-guerre un fort engouement pour l’espéranto, ce qui a pour effet de multiplier les associations s’occupant de sa vulgarisation. Ainsi, dès sa création, L’Internationale assure une bonne publicité au courant espérantiste, une publicité d’autant meilleure que L’Humanité, elle, préfère la langue ido !
    Il existe divers organismes : office central espérantiste, fédération syndicale espérantis­te, section espérantiste du parti socialiste, association espérantiste universelle, le Travailleur espérantiste... De son côté, le parti communiste crée son propre cours d’espéranto, car, "pour des communistes, l’ignorance des langues étrangères est le plus grand obstacle à l’internationalisme des idées. Nous pouvons cependant trouver l’obstacle en consacrant nos loisirs à l’étude d’une langue internationale tel l’espéranto". Cela lui permet de mieux s’intégrer dans un milieu nettement d’avant-garde et populaire.

    COMITÉ POUR L’ADHÉSION À LA III° INTERNATIONALE

    Les rapports du PC avec ce comité furent toujours passionnels. Au printemps 1919, le CDS se transforme en parti communiste et le CRRI en Comité pour l’adhésion à la III° Internationale. Après son congrès extraordinaire du 30 mai, le CDS nomme une commission afin de prendre contact avec le Comité pour l’adhésion à la III° Internationale et d’obtenir sa participation au nouveau parti. Mais cette démarche échoue à la réunion du 8 juin, principalement en raison d’un désaccord sur le maintien ou non dans de vieilles organisations telles que le PSU ou la CGT. Chaque groupe campe donc sur ses positions, et en juin s’installe une guerre larvée. Quand M. Sigrand appelle les militants révolutionnaires à se ressaisir et à quitter le Comité, qu’il juge superflu, P. Monatte et F. Métro rétorquent que ce Comité n’est pas venu se surajouter au parti communiste, puisqu’il est issu du CRRI, et qu’il n’est pas davantage que le PC soumis à la II° Internationale puisque Sigrand lui-même est encore inscrit au parti socialiste. Les polémiques, qui ne sont, on le constate, pas d’un niveau bien élevé, concernent surtout l’importance de chaque organisation. Selon F. Métro, "le parti communiste ne représente virtuellement que le petit noyau de ses organisateurs ; il est sans prestige et sans force devant les masses des travailleurs inféodés à la CGT et au PSU" ; en revanche, le Comité doit sa force à la clarté de ses positions, étant donné que : 1°) en adhérant au manifeste du parti communiste russe, le Comité pour l’adhésion à la III° Internationale a rompu avec les bellicistes et les réformistes ; 2°) en adhérant à la Ill° Internationale, il a rompu avec la II° ; 3°) en ne présentant aucun candidat aux élections, il a rompu avec le parlementarisme.
    En fait, qu’est-ce qui sépare vraiment le parti communiste du Comité ? Selon P. Monatte, la différence entre les deux organismes réside "en ceci que nous croyons, nous, que pour rassembler en France les éléments divers, éparpillés, qui sont partisans de la III° Internationale, un groupement souple est indispensable". Autrement dit, "le but des membres du Comité de la III° Internationale est de faire de la propagande dans tous les partis révolutionnaires en faveur de cette nouvelle Internationale. Ils doivent donc rester adhérents aux groupes dont ils font partie".
    Le Comité dans son ensemble était sceptique, face à la constitution du PC et à sa greffe éventuelle sur les milieux socialistes déjà existants. Tout en sachant un certain nombre de militants écœurés par l’attitude de leur structure - le PSU ou la CGT, il doutait de leur volonté de pousser à la scission au sein du PSU ou d’adhérer à un parti révolutionnaire. En particulier, le Comité dénonçait l’idéalisme révolutionnaire presque romantique que traduisait une certaine phraséologie.
    Les deux positions étaient inconciliables. En jouant les francs-tireurs, un militant, F. Mayoux, dit C. Bougon, traduit bien le désarroi de nombreux révolutionnaires face à cette situation. Il s’oppose en effet au PC dès sa création, car ce parti lui paraît fondé sur la volonté de concilier deux projets contradictoires (anarchisme et socialisme). Pourtant, F. Mayoux ne se sent pas davantage proche du Comité : il pense que la prise du pouvoir au sein du parti socialiste est impossible, car il faudrait pour y parvenir se débarrasser de Frossard, Cachin, Longuet... Laissant leurs responsabilités aux membres du comité, il déclare :
    "Je n’accepte pas d’être plus longtemps complice des assassins qui ont été ou sont encore à la tête du parti. Je n’ai pas adhéré au parti communiste de Péricat parce qu’il me paraît mort-né, mais je suis impatient de pouvoir quitter la II° Internationale. Je le ferai individuellement, puisque Saumoneau et toi [Loriot] vous vous obstinez à ne pas rompre avec les guerriers sauveurs de la bourgeoisie."
    Pourtant, les liens existent entre les deux structures, ne serait-ce qu’au travers des individus. Un certain nombre de militants refusent la division et voudraient voir se développer une certaine collaboration entre le PC et le Comité, ce qui explique l’appel à la double adhésion d’E. Chauvelon, ou encore la suggestion de L. Bouët que le parti soit composé de deux cellules autonomes : le Comité et le CDS, les Russes étant selon lui prêts à com­prendre et à accepter cette double représentation. Ces militants cherchent par là une synthèse qui aurait pour avantage de clarifier une situation dans laquelle certains se perdent. A. Herclet, par exemple, membre du parti communiste, déclare :
    "Nous venons de décider au syndicat du textile d’adhérer à la III° Internationale. Veux-tu me dire si le Comité de la III° Internationale a organisé des sections autres que celles organisées par le parti communiste ? Et s’il y a vraiment des groupements du parti communiste et des groupements autres que des syndicats de la III° internationale ? Si oui, je ne comprends plus, puisque le parti communiste est adhérent à la III° Internationale et que cette dernière a les mêmes buts que le premier."
    Mais le conflit ne se réduit pas une divergence sur la tactique révolutionnaire employée. La dimension humaine est loin d’être absente, et alimente une concurrence porteuse de division. R. Péricat voit d’un mauvais œil la renaissance de La Vie ouvrière, le 30 avril, renaissance qui freine le développement de L’Internationale, tant était grand le prestige de La VO avant-guerre. La concurrence joue également sur le développement de chaque organisation - un communiqué comme celui qui paraît le 21 mai dans La Vie ouvrière, annonçant la formation d’une section de 42 membres dans le XV°, fait rager les partisans du parti communiste. Enfin, cette concurrence porte sur les personnes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’un exemple : à l’automne 1919, Trotski adresse à ses amis français une lettre portant dans son en-tête quatre noms, parmi lesquels ceux de P. Monatte, d’A. Rosmer et de R. Péricat. L’Internationale la publie telle quelle ; La Vie ouvrière sans le nom de R. Péricat. Aussitôt se déclenche une bataille de communiqués et d’accusations stériles, alors que l’omission est manifestement involontaire. Ces accrochages doivent sembler bien stériles aux lecteurs des deux journaux, étant donné la composition très proche des groupes représentés - seules les proportions changent : majorité plutôt anarchiste au parti communiste, plutôt socialiste au Comité.
    Mais la clarté ne règne guère plus dans le camp socialiste que dans le camp anarchiste. Ainsi le jugement suivant, très dur à l’égard des bolcheviks, pourrait être extrait du Libertaire ; alors qu’il est émis par un lecteur deLa Vie ouvrière ! :
    "Jusqu’à ce moment et d’après tout ce que nous savons par les organes d’extrême gauche, il me semblait voir dans la République des Soviets une révolution de la misère sur laquelle Lénine, Trotski et leurs adeptes expérimentaient un socialisme d’Etat inspiré du marxisme." Et, contestant la dictature du prolétariat, le serment de l’Armée rouge, le manifeste de la III° Internationale, la tendance unitaire et centralisatrice de l’Etat sovié­tique, ce lecteur reproche au journal de ne pas prendre "nettement position contre la dictature du prolétariat [...]. Cette dictature de classe ne serait, dans le maniement des hommes et la pratique des choses, qu’un nouvel Etat bureaucratique dont l’ingérence tracassière, le contrôle inquisiteur et la centralisation impitoyable auraient vite subordonné par la force les associations de producteurs à un nouveau credo politico-économique."

    LE MOUVEMENT ANARCHISTE

    Tout comme avec le groupe de La Vie ouvrière, les relations ne manquèrent pas d’être tendues avec le mouvement anarchiste. Si la question du soutien aux bolcheviks ne fut pas une pomme de discorde entre militants communistes et anarchistes, puisque ceux-ci considérèrent qu’il fallait aider la révolution soviétique, les premières critiques apparurent néanmoins au cours de l’année 1919, formulées en particulier par Luigi Fabbri. Mais les deux sujets qui posèrent réellement problème furent la création du parti lui-même et la dictature du prolétariat. Beaucoup de militants rejetèrent le PC, et la polémique se développa dans Le Libertaire. Le 15 juin, E. Haussard pose la question dans des termes qui ne varieront pas par la suite :
    "Pour celui qui veut voir de près, il ne peut y avoir de confusion : les anarchistes, malgré leur bon vouloir et à moins d’abandonner leur idéal, ne peuvent, ne pourront jamais y adhérer."
    Selon Haussard, au sein du parti communiste, les anarchistes ne peuvent que se heurter aux socialistes autoritaires et, pour éviter la rupture, faire des concessions telles que l’esprit anarchiste disparaîtra. Mais ce refus d’adhérer ne doit pas empêcher les anarchistes de participer au mouvement révolutionnaire, estime-t-il :
    "A mon avis, les anarchistes n’ont pas besoin d’entrer dans un parti à tendances adverses pour vouloir faire du travail : la Fédération anarchiste est à leur portée, correspondant pleinement à leur façon de faire la propagande sans ne rien avoir à sacrifier de leur autonomie."
    Quinze jours plus tard, un anarchiste membre du parti communiste, Barday, répond à Haussard en axant son argumentation sur deux points précis qui seront, à partir de juin, les chevaux de bataille des militants communistes : la disparition des vieilles étiquettes et la poursuite de la propagande dans les vieilles organisations.
    "Peu m’importe l’étiquette qu’ avaient hier les camarades qui seront avec moi, du moment qu’ils acceptent de lutter et de combattre suivant ce programme. [...] Loin de combattre la Fédération [anarchiste] à laquelle j’appartiens, je dis qu’au contraire nous devons être à l’un comme à l’autre."
    Cette polémique se poursuit jusqu’au 3 août, avec des articles et des mises au point de Caillaux pour le parti, d’une part ; de Casteu, Haussard, Le Meillour et Content pour les anarchistes, d’autre part. Chaque camp finit par rester sur ses positions. Les anarchistes ne sont cependant pas réellement hostiles au PC, ne serait-ce que parce qu’ils ont peur des socialistes. Ainsi Bidault, lors d’une discussion à la Librairie sociale, exprime sa crainte qu’en cas de révolution Longuet et Mayeras ne prennent le pouvoir et n’établissent une dictature dont les anarchistes auraient à souffrir :
    "C’est pourquoi, en cas de révolution, les libertaires communistes devraient se réunir aux socialistes bolchevistes, ceux que représentent Loriot, Saumoneau et Péricat."
    Cette crainte n’est pas étonnante en soi, Mayeras, au congrès du PSU d’avril 1919, ne déclarait-il pas : "Lénine a fait fusiller les anarchistes et il a bien fait !" ? En outre, cette idée avait déjà cours avant-guerre, selon G. Sorel :
    "L’expérience nous a montré jusqu’ici que nos révolutionnaires arguent de la raison d’Etat dès qu’ils sont parvenus au pouvoir, qu’ils emploient alors les procédés de police, et qu’ils regardent la justice comme une arme dont ils peuvent abuser contre leurs ennemis. Les socialistes parlementaires n’échappent point à la règle commune ; ils conservent le vieux culte de l’Etat ; ils sont donc préparés à commettre tous les méfaits de l’Ancien Régime et de la Révolution […]. Je crois qu’en voilà assez pour me permettre de conclure que si, par hasard, nos socialistes parlementaires arrivaient au gouvernement, ils se montreraient de bons successeurs de l’Inquisition, de l’Ancien Régime et de Robespierre. Les tribunaux politiques fonctionneraient sur une grande échelle, et nous pouvons même supposer que l’on abolirait la malencontreuse loi de 1848 qui a supprimé la peine de mort en matière politique. Grâce à cette réforme, on pourrait voir de nouveau l’Etat triompher par la main du bourreau."
    En ce qui concerne la dictature du prolétariat, la méfiance plutôt que le rejet total prévalait dans les milieux anarchistes - l’acceptation prudente reposant non tant sur des raisons idéologiques que sur une apparence de nécessité, comme le montre cet extrait d’une lettre de G. Thomas [25] à L. Bouët :
    "La dictature du prolétariat ne me dit rien qui vaille. En fait, elle ne peut être que dans les mains de quelques-uns. Si ce sont des ambitieux, des roublards, à quel danger ne court-on pas ? Néanmoins, si les événements la rendent nécessaire, je m’y rallierai. Mais en mon esprit, elle ne doit être que provisoire. Je sais bien qu’elle n’est présentée qu’ainsi. Je ne puis toutefois m’empêcher de penser que le provisoire souvent dure bien longtemps et je ne me dissimule pas qu’il y aura beaucoup à lutter pour arriver à la liberté dont je rêve."
    Semblables réflexions sont avancées lors de la discussion à la Librairie sociale précédemment évoquée. A Haussard qui pense que, pour transformer la société, la dictature de la classe ouvrière devra être immédiatement établie par la révolution, Bidault rétorque que ce serait anti-anarchique. Soutenu par la demi-douzaine d’autres anarchistes présents, Haussard répond alors :
    "Mais cela sera nécessaire pour combattre les partis qui voudront bénéficier de la révolution, qui servirait alors les intérêts d’une nouvelle bourgeoisie."
    Toutefois, pour Haussard, la dictature du prolétariat ne doit pas "mettre au pouvoir des ouvriers illettrés, incapables de conduire la moindre organisation, mais bien des intellectuels épris de justice qui sauraient défendre les intérêts des non-capitalistes et faire la communalisation de la propriété".
    Ces prises de position très vagues ne pouvaient donc constituer un obstacle à la coopération entre le parti et les anarchistes. Il y eut déjà étroite collaboration avec le Comité de défense social dirigé par Thuillier : tout au long de l’année 1919, les meetings communs se succédèrent. Ainsi, le 9 octobre, le Comité de défense sociale annonça lors d’une réunion qu’une campagne de propagande allait être lancée en faveur des marins de la mer Noire - propagande qui, étant donné l’interdiction des meetings, serait faite dans les réunions électorales par lui, avec l’aide des membres du parti communiste. De même, le Comité de défense sociale, deux délégués des syndicats minoritaires, deux délégués du parti communiste et quatre du Comité de défense des marins participent à une réunion visant à tenir un meeting le 14 décembre. Ce meeting sera d’ailleurs un modèle dans le genre unitaire, puis­qu’il recueillera la participation de : Thuillier (Comité de défense sociale) ; Bertho, Monmousseau (syndicats minoritaires) ; Le Meillour, Sirolle (Fédération communiste anarchiste) ; Longuet (Le Populaire) ; Cachin (L’Humanité) ; Pioch (Le Journal du peuple) ; Peache (JAS) ; Barbusse (Clarté) ; Buisson (Ligue des droits de l’Homme) ; Chauvelon, Péricat, Girault (parti communiste) ; Vaillant-Couturier (ARAC). La collaboration entre le parti et les anarchistes se réalise également à travers leur presse - Le Libertaire et L’Internationale publient sans restriction les communiqués des deux mouvements.
    Néanmoins, le PC n’eut de cesse de débaucher des militants dans la mouvance anarchiste, en les poussant à choisir leur camp - pour ou contre le soviétisme - et en tentant de démontrer que l’action devait être immédiate - sans attendre une transformation en profondeur de la société, car, " que cette foule le veuille ou non, on la sauvera malgré elle". Par cette politique, le parti contribua certainement à affaiblir un mouvement qui n’avait pas besoin de cela pour être divisé et en pleine confusion.

    CONCLUSION

    Au terme de cette étude, quelques réflexions s’imposent.
    La première est que le parti communiste est manifestement un échec, tant au point de vue organisationnel que du point de vue théorique et idéologique. Selon R. Péricat, il y a à ce constat une cause principale [26]
    "Si nous n’avons pas réussi à réaliser un parti communiste durable, la responsabilité de cet échec réside principalement dans ce fait : nous n’avons pas trouvé les concours nécessaires, que nous pensions être en droit d’attendre, et, ce qui est pire, nous avons ren­contré chez certains militants, soi-disant de gauche, beaucoup d’hostilité."
    En fait, d’autres facteurs ont joué. C’est vrai, le parti communiste n’a pas reçu le soutien qu’il escomptait. Ayant misé sur deux facteurs favorables - la haine vis-à-vis des vieilles organisations ayant collaboré à la guerre et le choix fait par les bolcheviks de soutenir l’ultra-gauche française - ses organisateurs furent doublement déçus : non seulement la plupart des militants n’étaient pas prêts à rejeter les vieilles étiquettes (certains préférant même tenter un travail de noyautage au sein de la CGT et du PSU), mais encore le choix des bolcheviks n’eut en France qu’un très faible impact. Isolée, l’organisation eut du mal à se développer et n’eut jamais qu’un nombre réduit de militants. En revanche, ce handicap n’entrava pas l’influence du parti dans le courant contestataire de l’après-guerre : il participa à de nombreux meetings et manifestations, fut reconnu par tous les minoritaires de la CGT comme un partenaire à ne pas négliger, et tira profit de la présence dans ses rangs de nombreuses personnalités et de nombreux syndicalistes.
    Sur le plan idéologique, les adversaires de gauche n’admirent jamais que le parti communiste appelle ses groupes "soviets". Son attachement à un mot symbole masquait son effort pour adapter les nouvelles idées politiques venues de l’Est à la vision qu’en avaient les militants libertaires et à leurs propres idéaux. Mais il ne réussit pas à populariser ses thèses. Son image quelque peu folklorique, à laquelle A. Kriegel accorde encore une grande place dans sa thèse, découle selon R. Péricat, du fait qu’il a été créé par des travailleurs manuels à une époque où ils n’étaient pas censés penser. Mais on peut plus sûrement avancer deux autres raisons - son activisme et ses divisions internes - à l’image que le PC laisse. L’activisme est étroitement lié au désir d’action et à la certitude (par ailleurs assez partagée) que la révolution va arriver. Mais les divisions, en fait, ne sont ni plus ni moins importantes que celles existant au sein du PSU et de la CGT. Il n’y a pas plus de distance entre un anarchiste et un socialiste rassemblés dans le parti communiste derrière l’idée de révolution soviétique qu’entre F. Loriot et A. Thomas au sein du PSU, par exemple. "Réhabiliter"le parti communiste est donc tout à fait possible, d’autant que le parcours politique des hommes groupés derrière le drapeau noir et rouge (drapeau du PC appelé à connaître un autre avenir avec la CNT espagnole) est révélateur de son influence postérieure. Sur 42 militants dont la vie après 1920 est connue, 26 adhérèrent au parti communiste français après la scission de Tours, tandis que 14 seulement retournaient à leur famille politique d’origine (11 anarchistes et 3 socialistes). Enfin, 2 militants glissèrent vers le trotskisme. Le parti communiste de Péricat joua donc véritablement le rôle de passerelle vers les idées bolcheviques. L’adhésion ne fut pas forcément définitive, loin s’en faut : environ la moitié seulement de ceux qui rejoignirent la SFIC y restèrent, les autres partant ou étant exclus à partir de 1923. Mais, quoi qu’il en soit, la passerelle PC, qui mériterait d’être étudiée plus profondément, montre à quel point l’année 1919 fut fondamentale dans l’évolution du mouvement ouvrier français.

Notes :

[1Le Midi syndicaliste, 15 mars 1919, "Réflexions sur l’avenir syndical".

[2Anarchiste individualiste avant-guerre ; rallié peu à peu aux idées bolchéviks via CQFD.

[3Cité par V. Serge dans L’An I de la révolution : les classes moyennes des villes contre le prolétariat.

[4Journal socialiste allemand. La citation est tirée de notes diverses établies par R. Péricat

[5L’Avenir international, août 1918

[6Pravda, n°260, 1919, article de L. Trotsky

[7M. Body, Un ouvrier au coeur de la Révolution russe.

[8Instituteur socialiste minoritaire, animateur du Comité pour la IIIe Internationale.

[9R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 46.

[10Souligné par nous.

[11Figure de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme dans la région de Lille.

[12Non signée, provenant de la prison de Leavenworth

[13L’IWW est toujours une confédération américaine aux positions anarcho-syndicalistes marquées.

[14Secrétaire du Comité de défense sociale.

[15Socialiste minoritaire, membre du Comité pour la IIIe Internationale

[16Instituteur pacifiste, emprisonné pendant la guerre.

[17Instituteur minoritaire du Finistère.

[18Cf. Annie Kriegel (op.cit.) : les balades champêtres étaient une pratique courante dans les milieux d’avant-garde politiques ouvriers à cette époque. Moments privilégiés de convivialité, elles permettaient de développer la solidarité et la conscience politique.

[19Militant anarchiste et anarcho-syndicaliste ; cheminot, il est l’un des acteurs du mouvement social en 1918.

[20Cf. dans le chapitre suivant le paragraphe consacré à ces tensions.

[21Membre du CDS et secrétaire du syndicat des métaux de Firminy

[22Paris IIe, Ve, Xe, XIe, XIVe, XVe, XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe, ; Alfortville, Aulnay, Argenteuil, Boulogne, Clamart ; Châtou, Charenton, Courbevoie, Bécon-les-Bruyères, Nanterre, Saint-Germain, Rueil, Levallois, Pantin, Bézons ; Dunkerque, Roubaix, Croix, Reims, La CIotat, Fabrezan, Tours, Rouen.

[23Cf. annexes.

[24Excepté F. Mayoux, qui réagit très vite : "Dites, mais dites-le nettement, que vous voulez conquérir le pouvoir pour lutter efficacement contre la classe bourgeoise et la faire disparaître, je serai avec vous. C’est en bref la pure doctrine marxiste, celle des soviets russes. Il est regrettable que ces derniers abusent de ce pouvoir pour exécuter leurs ennemis. Je crois sincèrement que tuer les hommes n’est d’aucune utilité pour l’appropriation des classes. Contre la peine de mort en matière de droit commun, je demeure contre la peine de mort en matière de droit politique, même et surtout quand elle est appliquée sous prétexte de terreur."

[25Instituteur délégué de la fédération de l’Indre

[26Texte manuscrit des mémoires de R. Péricat : Un parti communiste en France

P.S. :

Ce texte a été publié sous forme de brochure en supplément au journal Noir et Rouge n° 29, en mai 1993.




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