Préface à l’édition italienne

{Le pouvoir des femmes et la subversion sociale}, Librairie Adversaire, s.d., p. 7-12.
vendredi 11 avril 2014
par  ArchivesAutonomies

Le mouvement féministe a commencé à être pré­sent en Italie il y a un peu plus d’un an. Il naît de groupes dits "spontanéistes" de femmes qui sont gé­néralement passées par l’expérience du mouvement étudiant, de la gauche extra-parlementaire, expé­rience de parti, ou qui n’ont jamais connu un quel­conque "militantisme".
Ce qui les unit toutes semblablement, c’est qu’elles n’ont trouvé dans aucun de ces lieux, des assemblées étudiantes aux réunions des groupes extra-parlemen­taires ou des partis et aux quatre murs de leur cuisi­ne, une place qui fasse de leur lutte ou de leur exis­tence autre chose qu’un "appendice".
Cette situation est celle qu’avaient toujours dû affronter les ouvrières, quel que fût le thème qui prétendait organiser la lutte d’usine, bien qu’en tant qu’"ouvrières" précisément elles aient été inscrites dans la définition de l’exploité historique par excellence : la classe ouvrière.
Jusqu’à présent, la littérature du mouvement des femmes a décrit et exploré avec une pénétration pro­fonde et une précision aiguë la façon dont la femme est dégradée et sa personnalité modelée, de manière à rendre cette dégradation pacifiquement acceptable. Ceux qui se sont préoccupés du fait que la classe, et non la caste, était le fait fondamental, ont d’ordi­naire utilisé leur"analyse de classe”pour saper l’auto­nomie des femmes. "Les femmes marxistes" disait une femme du mouvement à la Nouvelle Orléans, "sont des hommes déguisés en femmes".
Et c’est ainsi qu’elles apparaissent quand elles par­lent d’un côté de "lutte féministe", et de l’autre de quelque chose de plus gros, de plus important, appe­lé "lutte politique". "Lutte politique” : nous l’in­terprétons comme lutte de classe. Le dilemme est le suivant :

  • a) Les femmes - explicitement les ménagères, impli­citement les ouvrières (comme l’ont considéré les diverses gauches) - sont-elles les auxiliaires du capi­tal, et donc auxiliaires d’une lutte plus fondamen­tale et plus politique contre le capital ?
  • b) Peut-il y avoir quelque chose de politique s’il ex­clut les femmes ?

    La confrontation de l’expérience féminine avec celle du marxisme nous a portées à dégager une ana­lyse de la femme qui réponde non pas tant à la ques­tion : comment les femmes ont-elles été dégradées ?, mais : pourquoi ?
    La littérature du mouvement des femmes, après avoir spécifié comment les femmes sont condition­nées à être asservies, a décrit la famille comme l’aire de la société dans laquelle on modèle les jeunes de fa­çon à ce qu’ils acceptent la discipline des rapports capitalistes - discipline qui, en termes marxistes, commence avec la discipline du travail Certaines femmes ont identifié la famille comme centre de con­sommation, et d’autres encore ont identifié les mé­nagères comme réserve cachée de force de travail
    Toutefois les femmes "sans emploi" travaillent derrière les portes closes de leur maison avant d’être à nouveau appelées au dehors lorsque le capital l’exige.
    Tout cela, nous le considérons aussi, mais à partir d’une autre base : la famille, dans le système capita­liste, est un centre de consommation et une réserve de force de travail, mais elle est par-dessus tout un Centre de productioa Quand les sus-dits "marxistes" prétendaient que la famille capitaliste ne produisait pas pour le capital, ne faisait pas partie de la produc­tion sociale, ils répudiaient en conséquence le pouvoir social potentiel des femmes. Ou mieux, en présuppo­sant que les femmes à la maison ne sauraient avoir de pouvoir social, ils ne pouvaient concevoir que les fem­mes produisaient dans la maison. Si la production qu’on effectue est vitale pour le capitalisme, refuser de produire, refuser de travailler, est un levier fonda­mental de pouvoir social.
    La marchandise que produisent les femmes, à la différence des autres marchandises produites dans le système capitaliste, est l’être humain : l’ouvrier.
    C’est une étrange marchandise, car ce n’est pas une chose. La capacité de travailler réside seulement dans l’être humain dont la vie se consume dans le procès productif. Par-dessus tout, il faut qu’un ventre le por­te neuf mois, il faut le nourrir, le vêtir, l’élever ; puis, quand il travaille, il faut lui faire son lit, son ménage, préparer son casse-croûte, et le repas doit être vite prêt quand il rentre à la maison, même s’il est huit heures du matin à son retour de l’équipe de nuit. C’est ainsi que la force de travail que l’on consomme chaque jour dans les usines et les bureaux est pro­duite et reproduite. Décrire cette production et re­production, c’est décrire le travail de la femme.
    C’est pourquoi le tissu social n’est pas un libre territoire annexe de l’usine, mais fait lui-même par­tie intégrante du mode de production capitaliste, et se trouve toujours davantage enrégimenté au niveau même de l’usine ; c’est la raison pour laquelle nous le définissons du terme "usine sociale".
    Historiquement, la réclusion des femmes dans la maison a été, et reste un fait plus répandu en Italie que dans les pays industrialisés. Cette situation s’est précisément détériorée en dépit des mesures législati­ves, rares, qui tendent à "protéger" les femmes. Le salaire en Italie a ainsi réussi à commander un taux exceptionnellement élevé de "travail domestique".
    Le capital en Italie, plus que dans les autres pays in­dustrialisés, a "libéré" l’homme des tâches domesti­ques pour le rendre le plus disponible possible à l’exploitation en usine.
    Dans la "voie italienne au socialisme" du second après-guerre, il semblait que le pouvoir de la femme devait dériver d’un futur taux d’emploi élevé des fem­mes, qui devait à son tour s’accompagner de l’exercice toujours plus large des libertés démocratiques et de la conquête progressive de l’égalité de fait pour la citoyenne. Mais entre temps, la masse des "citoyen­nes" était prise dans cette alternative : le travail sans horaire à la campagne, et l’installation à la ville sans la certitude d’un emploi
    Puis il est arrivé qu’on a donné à l’homme le poste de travail le plus sûr, tandis qu’ont été dévolus à la femme les secteurs les plus affectés par les basses conjonctures, autrement dit les secteurs arriérés.
    Quand elles sont entrées à l’usine, les femmes ont été les dernières à être embauchées, les premières à être licenciées.
    La récession de 1963-64 et celle d’aujourd’hui ont fourni des leçons utiles à ce propos, mais plus aux pa­trons qu’à toute la gauche : à tel point que les planifica­teurs de chez nous pensent pouvoir en toute tranquillité maintenir la rigidité du bas rapport entre le taux d’emploi féminin et le taux de l’emploi global au cours des prochaines années.
    Si les femmes avaient attendu d’avoir un poste de travail pour commencer à lutter, on n’aurait vu ni la fin du travail sans horaire dans l’agriculture, ni les lut­tes contre la hausse des prix, ni les occupations de maisons.
    Et d’autre part le médiocre pouvoir des femmes face à la hausse actuelle des prix ne fait que dé­couvrir la vulnérabilité générale de la classe face à l’inflation. C’est seulement ainsi que s’explique le fait que la classe ouvrière en Italie se trouve désarmée, à niveau social, face à la violence de la récession.
    En Angleterre et aux Etats-Unis - comme dans les autres pays occidentaux sans doute - le mouve­ment de libération des femmes devait rejeter le refus de la gauche d’envisager toute aire de lutte qui ne soit pas l’usine de la métropole.
    En Italie, le mouvement de libération, en forgeant son propre mode d’existence autonome contre la gauche et le mouvement étudiant, se confronte à un domaine que ces derniers proposent apparemment : comment organiser la lutte au niveau social. La pro­position de la gauche, pour la lutte au niveau social, était simplement l’extension mécanique et la projec­tion de la lutte d’usine : l’ouvrier mâle continuait à en être la figure centrale. Le mouvement de libéra­tion des femmes considère comme niveau social avant tout la maison, et donc considère la femme comme la figure centrale de la subversion sociale. Ainsi la femme se pose comme une contradiction à leur cadre politique, et rouvre entièrement la question de la pers­pective de la lutte politique et de l’organisation ré­volutionnaire.
    Cette fois, c’est toute la population féminine qui "revient en quelque sorte à elle-même", moins en tant qu’"opprimée par le ravage qu’exerce la produc­tion" [1] qu’en dépit du ravage exercé par l’idéologie de la gauche autour de la production.

    Juin 1972

    M.D.C.


[1Karl Marx, Le Capital, I. C’est nous qui soulignons.


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