Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
De la guerre civile barbare à la guerre civile révolutionnaire
Négation, N°2, Juin 1973, p. 29-33.
Article mis en ligne le 19 novembre 2013
dernière modification le 11 février 2018

par ArchivesAutonomies

Au 19° siècle, les producteurs de plus-value, et donc de capital, se confon­daient encore avec les producteurs de biens de consommation utiles. La valeur d’u­sage était le support nécessaire de la valeur d’échange.
Aujourd’hui la valeur d’échange s’est autonomisée de la valeur d’ usage et tend à devenir le support même de celle-ci. Les produits n’existent que par leur valeur d’échange et le système doit créer un usage à la plupart de ces produits (rôle de la publicité).
Ainsi se sont développée après guerre des secteurs de production sans aucune utilité humaine. Et ces secteurs nouveaux se sont trouvés être tout naturellement les secteurs de pointe du Capital, ceux dont la composition organique est la plus élevée. L’industrie automobile, avec la pollution urbaine l’accompagnant, et l’in­dustrie de guerre sont les plus notoires.
A l’autre pôle, le Capital exclut des prolétaires de la sphère productive par le développement du machinisme dans les pays sur-développés ; il détruit les zones pré-capitalistes dans les pays du "tiers-monde" sans pour autant y développer ses forces productives. Le Capital crée ainsi, dans les pays non-développés comme dans les pays sur-développés, des masses de sans réserves et de sans travail, chô­meurs à vie produits par ses rapports de production, qui s’agglutinent dans des ghettos à la périphérie ou dans certains quartiers des grandes villes. Quand ces ghettos se soulèvent, comme à Watts et à Tananarive, ils manifestent leur besoin immédiat du communisme et leur impossibilité tragique de le réaliser.
Ces deux pôles de sans-réserves, producteurs et exclus. ont des intérêts immédiats directement et définitivement antagonistes.
A l’intérieur des pays sur-développés, le prolétariat est le producteur de la barbarie, de sa propre inhumanité par la pollution qu’il produit et subit.
NON SEULEMENT, A L’ÉCHELLE MONDIALE, LES FORCES PRODUCTIVES ENTRENT EN CON­TRADICTION AVEC LES RAPPORTS DE PRODUCTION CAPITALISTES TROP ÉTROITS, MAIS FORCES PRODUCTIVES DU CAPITAL, ELLES ENTRENT EN CONTRADICTION AVEC L’HUMANITÉ.
Toutes les manifestations récentes du prolétariat sont marquées par cette double contradiction :
A Bastia, une émeute éclate à la suite d’une manifestation contre les "boues rouges" déversées dans la Méditerranée par l’entreprise italienne Montedison (cf. le tract : "Les voyous des boues rouges" ; supplément au "Voyou" n°1, déjà cité.)
Il faut comprendre cette émeute comme protestation violente, d’une région industriellement sous-développée, vouée au seul tourisme, contre le produit du sur développement capitaliste : la pollution, qui détruit les bases mêmes de survie des prolétaires - et autres - corses (le tourisme).
Cette émeute est donc bien le produit, à la fois de l’étroitesse des rap­ports de production capitalistes qui excluent le développement des forces produc­tives dans une région, de la nocivité du développement des forces productives ca­pitalistes, et en dernière instance des rapports de production qui développent de telles forces productives.
Parce que leur survie même, programmée par le Capital, était attaquée par celui-ci, les émeutiers bastiais furent contraints de manifester violemment leur besoin du communisme, dépassant par là même la simple violence régionaliste. Mais il est évident qu’ils ne pouvaient aller au-delà de cette manifestation immédiate ; ils ne pouvaient, car n’ayant pas l’utilisation de forces productives, manifester positivement ce besoin.
Au contraire, ils exprimaient objectivement leur antagonisme envers les pro­létaires de l’entreprise Montedison, producteurs de la pollution, et qui ,eux, sont contraint de défendre encore leur survie (un article du "Monde" rapporte que Mon­tedison "poursuivra normalement sa production par nécessité d’expansion et de créa­tion de 400 emplois dans sa région d’implantation".)
Voilà un exemple probant de scission antagoniste entre "sans réserves", et ceux dont la survie est encore permise par le Capital et ceux pour qui elle ne l’est déjà plus.
La guerre civile est potentielle entre ces fractions. Elle ne s’est pas ma­nifestée ici, et pour cause. Mais elle est apparue là, au Japon où. récemment, une grève générale d’un jour des transports a provoqué de gigantesques émeutes : atta­ques de trains et de grévistes, incendies d’autobus, pillage des caisses du métro etc...
Au Japon hyper-industrialisé, le sur-développement des forces productives entraîne, entre autres, une pollution urbaine phénoménale. A certains moments de la journée, à Tokyo, le taux de pollution atteint un degré défini "dangereux" par le gouvernement, aussitôt des sirènes sont actionnées et l’activité doit immédiate­ment cesser dans la rue : les voitures ne roulent plus, etc... Puis, ce moment passé, les sirènes annoncent la reprise de l’activité !
Par ailleurs, certaines municipalités paient à leurs familles le prix des victimes de la pollution ! Constat de son impuissance à conserver l’usage de la vie, la valeur d’échange doit épouser la mort !
Dans cette atmosphère apocalyptique, le prolétaire japonais, capital variable parfait, ne peut que ressentir comme une attaque intolérable l’arrêt d’un jour de sa survie. La régularité et la précision de la machine quotidienne du Capital (pollution comprise), avec ses moments programmés, séparés mais continus, contient son extrême fragilité que révèle le moindre grain de sable.
Dés lors, c’est l’inévitable explosion.
En attaquant les grévistes fauteurs de trouble, les prolétaires japonais ne se rendent pas compte qu’ils propagent eux-mêmes les troubles, car ils s’attaquent à ce qui constitue la quotidienneté de leur survie : transporteurs et transports.
En attaquant l’être prolétaire qui défend son existence immédiate (le prix de sa force de travail) au nom de la leur, les prolétaires japonais n’ont pas conscience qu’ils tendent de toute leur violence à rompre avec leur propre être pour reformer la communauté humaine dans l’espace-temps de l’émeute.
Ils n’ont pas conscience qu’ils condamnent immédiatement toute grève reven­dicatrice dans un pays où le seul besoin sérieux est le besoin du communisme ! Et "ironie du sort", ils auront peut-être compris, par la suite, qu’ils ont permis aux grévistes d’obtenir immédiatement la satisfaction des revendications que le gouvernement s’est empressé de leur accorder devant une telle explosion sociale.
Autre exemple : un élève d’une classe de transition, avec la complicité de camarades, met le feu à son CES. Horrifié par sa survie future - même pas garantie inscrite dans son (in)existence immédiate, il accomplit un geste de protestation humaine sous la forme clandestine à laquelle le contraint son relatif isolement.
Et cette forme confère a son geste des conséquences inhumaines : la mort de nombreux autres élèves.
L’auto-négation du prolétariat ? On a eu au Japon sa version encore barbare ; la première manifestation importante de sa nécessité historique et humaine sous forme inhumaine ! Telle que cette auto-négation, guerre civile en mouvement, ne peut que se manifester, dans un premier temps, dans les pays sur-développés : comme un affrontement de fractions prolétariennes qui OBJECTIVE la nécessité du communisme.
De même, la Commune de Paris était l’objectivation de la dictature nécessai­re du prolétariat - unification des hommes par la généralisation du salariat - qui n’en continuait pas moins à composer avec la petite bourgeoisie possédante au sein du gouvernement communal.
La différence fondamentale est que le prolétariat, aujourd’hui, non seulement
n’est plus en formation comme en 1871, mais est "déformé" par les scissions en son sein. Il ne s’agit plus de "dictature du prolétariat", au sens strict et politique mais du mouvement communiste qui dicte ses exigences, exigences de la société, à l’ensemble des hommes à la fois unifiés et déchirés par le salariat.
L’objectivation immédiate de la tache historique du prolétariat ne peut plus se manifester à travers un quelconque rattachement à son programme de classes sociales proches ; elle se manifeste en faisant éclater la contradiction qui a marqué "l’accession" de ces classes à la condition prolétarienne par le mouvement du Ca­pital [1], elle se manifeste donc en faisant éclater le caractère capitaliste de cette "accession". Le prolétariat se situe d’emblée hors de la sphère politique
La barbarie qui empreint ces manifestations a ses racines dans l’emploi capitaliste des forces productives. Ces manifestations révèlent donc, par leur inhuma­nité même, ce qui est en jeu : la destruction des rapports de production capitalis­tes. Toute, opposition de fractions prolétariennes est contrainte de manifester le mouvement d’auto-négation du prolétariat.
Celui-ci, cependant, ne peut encore apparaitre en tant que classe sujet de sa propre négation, en tant que parti historique personnifiant la révolution com­muniste. Il ne peut encore, en accédant à la conscience contrainte de sa tâche historique, transformer la guerre civile barbare en guerre civile communiste.
On ne saurait, d’ailleurs, comprendre cette guerre civile comme un mouvement linéaire dans lequel le mouvement communiste s’épurerait peu à peu de la barbarie pour laisser apparaître l’affrontement entre le prolétariat reformé et l’État. Celui-ci, se mêle déjà à la répression interne au milieu social pour réprimer les manifestations de sa propre fragilité immédiate.
Le prolétariat peut aussi être unifié brutalement par une attaque sociale globale du Capital contre les diverses composantes de la "classe universelle".
Enfin, cette conception de la guerre civile ne peut s’appliquer dans son in­tégralité à tous les pays. Ceux où les antagonismes au sein du prolétariat sont peu développés, parce que le capitalisme l’est lui-même beaucoup moins - comme la France - connaissent des explosions immédiates beaucoup moins violentes. Dans ces pays, le réformisme a encore "une certaine force" par la possible intégration de couches sociales à la démocratie, mais il doit se révéler par là-même contre-révo­lutionnaire vis à vis d’autres couches et d’autres manifestations (rapport grève lycéenne/grève des O.S.). Quand le réformisme, d’ailleurs, est contraint de brû­ler ses dernières cartouches en assimilant - en partie seulement - les "dernières couches sociales" que constituent lycéens et collégiens ; on peut dire qu’il touche à son terme.
Mais il ne faut pas déduire de cette relative clarté, dans des cas particuliers, la proximité d’un choc frontal entre "l’armée prolétarienne" et"l’armée du Capital" ; car ce n’est qu’à l’échelle universelle que peut exister la révolution communiste, et en France comme à l’échelle mondiale c’est pour se nier que le pro­létariat s’armera.
La révolution communiste ne se résume pas en une (ou des) insurrection(s) armée(s). L’arme, comme son nom l’indique, n’est qu’un moyen nécessaire utilisé par le prolétariat qui en emploie d’autres, la production par exemple. L’armement du prolétariat, de ce fait, peut-être tout aussi bien contre-révolutionnaire. Le con­tenu social du communisme, répétons-le, détermine entièrement la guerre civile communiste qui n’est qu’un élément, décisif mais entre autres, du mouvement réel qui abolît les conditions sociales existantes.
La révolution communiste ne se résume pas, non plus, à une occupation-remi­se en marche de l’appareil productif par les producteurs qui déboucherait sur l’affrontement armé avec l’État (vision gestionnaire anarcho-conseilliste). Producteurs et appareil productif (entreprises) sont eux-mêmes, aujourd’hui, des catégories du seul Capital, et ni l’activité "autonome" des producteurs, ni l’utilisation par eux de l’appareil productif ne sont révolutionnaires par nature, mais par le mou­vement social dans lequel ils s’inscrivent. Les forces productives sont une arme à double tranchant pour le prolétariat. Il est indispensable qu’il ait déjà commen­cé à nier la division de la production sociale en entreprises et l’usage actuel des forces productives, donc qu’il ait entamé pratiquement sa propre négation,pour qu"appareil productif et armement du prolétariat prennent leur signification réel­lement subversive.
Cette négation, le prolétariat l’accomplira évidemment les armes à la main et en se servant du levier productif, mais le mouvement devra déjà contenir en lui-mê me cette exigence auto-négatrice, sans s’enfermer dans la sphère productive ni dans l’insurrection armée.
Certaines pratiques actuelles du prolétariat [2] peuvent laisser prévoir une telle immédiateté révolutionnaire ; c’est en ce sens que-le mouvement communiste existe d’ores et déjà, non pas en tant qu’affirmation positive du communisme, mais comme production-contradiction fondamentale du Capital.
Si les forces militaires de l’État entreront en jeu pour réprimer la révolu­tion communiste, elles ne seront pas les seules forces armées à le faire. Celles que la contre-révolution dégagera de la détermination même du mouvement communis­te interviendront, sans aucun doute, sous forme non classique et non officielle.
Déjà, alors que le mouvement communiste n’est ni une force insurrectionnelle ni dépassant positivement les cadres de l’entreprise , des milices dites "patrona­les" se forment ou se renforcent en s’adaptant aux limites mêmes des luttes (grè­ves sporadiques et violentes).
Ces milices, aux formes diverses, sont tirées du milieu social : ouvriers dont on achète plus cher la force de travail en la doublant de force de répression.
N’a-t-on pas vu dans le passé des milices nazies et fascistes réprimer sou­vent avant - et parallèlement à l’État, les luttes du prolétariat ? Et ils n’é­taient pas toujours des mercenaires, et même de moins en moins, au fur et à mesure que la contre-révolution gagnait du terrain et englobait de plus en plus d’ou­vriers devenant ses partisans : le milieu social demeuré intact, ou repris par la contre-révolution, produisait lui-même les meilleurs éléments de celle-ci (exem­ple des S.A. en Allemagne).
Réciproquement la guerre révolutionnaire devenait de plus en plus guerre de partisans, éléments de la petite bourgeoisie d’autres pays venus combattre par "i­déal", et guerre de mercenaires, chômeurs et militaires sans guerre venus vendre leur force de combat à la "révolution". Les uns et les autres étaient payés, les premiers luxueusement en idéologie [3], les seconds, sans réserves, en fric.
L’Italie, l’Allemagne et surtout l’Espagne connurent ces situations dans les décennies 1920-1930.
Une telle extériorité à la révolution communiste montrait à qui savait voir - et il y en avait bien peu - que celle-ci était d’ores et déjà vaincue, et que la guerre civile n’était plus qu’essentiellement capitaliste, préparant son homologue impérialiste de 39.
Ceci dit, on aurait tort de "s’attendre" à voit se rejouer la contre-révolu­tion fasciste aujourd’hui, sans oublier qu’en Allemagne c’est d’abord et surtout la social-démocratie qui a défait le prolétariat. Il est prévisible que c’est, en prolongement des mystifications partisanes et social-démocrates, au nom de la démocratie que s’effectuera la contre-révolution armée du milieu social.
Les organisations ouvrières - partis, syndicats, groupuscules - sont là pour en témoigner ! Mais il ne faut pas surestimer, ou mésestimer, l’intervention de ces organisations en privilégiant leur critique.
Parce que le mouvement communiste est dépassement immédiat des catégories ouvrières - catégories du Capital - il ne s’attache pas à combattre particulièrement ces organisations. Simplement il les dénonce pratiquement et théoriquement pour ce qu’elles sont - des rackets - chaque fois qu’il le peut, et il le peut de plus en plus nettement.
Le mouvement communiste force au contraire les organisations ouvrières à se déplacer sans cesse sur son terrain, à innover, à s’adapter a lui. Il est impor­tant de comprendre leurs mutations successives (notamment au niveau de l’entrepri­se : comités de base, etc.) car c’est toujours sous la forme des limites du limi­tes du mouvement qu’elles réapparaissent, sans pour autant abandonner par ailleurs leur vieille peau.
Le "changer la vie" de tous les partis, syndicats et organisations diverses du Capital, prouverait à lui seul l’existence d’un mouvement communiste, tel que nous l’avons défini plus haut.
Le mouvement communiste ne s’attache pas davantage à combattre particulière­ment l’armée, ni l’armée et les organisations ouvrières.
En résumé, il ne s’agit pas de préparer la guerre civile de demain telle que le mouvement social détermine cette préparation aujourd’hui, mais de participer à l’approfondissement communiste de ce mouvement social.
On ne lutte pas davantage contre la répression policière en se défendant contre les flics comme le proclamait le "secours rouge" ni même en les attaquant com­me ont pu l’imaginer, à un certain moment, les maoïstes dans leur volontarisme é­troit et républicain ! On lutte contre la répression en l’obligeant à se déplacer de son terrain d’élection. Les deux luttes -contre le Capital et contre la répres­sion policière - n’en constituent qu’une, indivisible, c’est la lutte révolutionnaire.
Ceux qui voient la guerre civile révolutionnaire déjà là, prête, qui aperçoivent partout les signes que "c’est pour demain", s’abstraient du mouvement réel.
La guerre révolutionnaire vient à travers son objectivation actuelle, mais elle peut tout aussi bien se laisser inhiber et absorber par le mouvement de la bar­barie.
La guerre qui est présenté, nous la portons en nous, prolétaires ; nous la sentons confusément à travers des tensions et des colères subites, des affronte­ments avec les plus proches, à travers les êtres à peine rencontrés déjà "antagonistes". La seule façon, en tant que communiste, de participer à sa transformation en guerre civile révolutionnaire est de la comprendre, d’intervenir quand il est possible d’exprimer le mouvement réel du communisme afin d’aider celui-ci à s’arracher et à triompher du mouvement de la barbarie, et afin de nous en débarrasser nous mêmes en tant que prolétaires.

MAI 1973


Dans la même rubrique