Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Note éditoriale
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 3-5.
Article mis en ligne le 30 janvier 2014
dernière modification le 29 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Aux mensonges se sont succédés dans la bouche de l’ennemi : il y a quinze ans, celui d’après lequel nous aurions alors vécu dans une société de consommation, et à présent celui de la crise.
Leur succession est parfaitement logique. La crise vient par opposition à un miracle économique.
Par définition la crise est quelque chose à quoi il faut croire. Avec son discours sur la crise, la bourgeoisie monte une énigme théorique. La crise se présente comme l’héritière de la nécessité natu­relle, sauf qu’elle n’a rien de naturel. L’énigme se trouve là. Elle se résoud vulgairement à un chan­tage exercé sur les pauvres.
Il s’agit pour l’ennemi de redonner une légitimité à un pouvoir tant contesté depuis 15 ans. L’Etat et ses spécialistes se posent, dans le secret des dieux, comme l’intermédiaire entre une puissance divine et insaisissable et la masse des pauvres.
C’est en Italie au début des 70’ que cela a commencé : après le "miracle économique" des 60’ ce pays était subitement devenu ingouvernable. La seule nécessité de l’argent ne suffisait plus à terroriser les travailleurs, qui s’y attaquaient de mille façons hors de l’usine. Et avec la lutte contre le travail, dans les ateliers, les entreprises n’arrivaient plus à gagner de l’argent : on sait comment la FIAT a depuis surmonté cette crise sociale, en mettant une partie des ouvriers en Cassa Integrazione et en roboti­sant les chaînes de montage. Et cela au nom de la prétendue crise économique.
Dans les 30’ s’était achevée l’expansion fer/charbon/acier et avait commencé l’essor pétrole/automobile/électro-ménager, c’est-à-dire l’époque où la richesse allait être placée en vue des pauvres. Le Welfare State fut l’agent de circulation de ce passage (limiter la concurrence dans la société bourgeoise et assister les pauvres tout en leur garantissant du travail à tout prix). L’idée dominante était d’aspirer à la sécurité sociale.
Cette époque qui avait commencé avec la fin de la Dépression et de la 2° guerre mondiale a connu son terme avec 68 et s’est terminée dans les 70’, dans le déchirement général.
Dès lors une autre stratégie s’impose à l’ennemi. Pour pouvoir "retrouver un climat de confiance dans l’entreprise" (comme dit Tapié) il doit introduire le risque dans la société. Pour que le capital retrouve le goût de s’investir, il faut que les pauvres vivent désormais dans le risque permanent face à la nécessité de l’argent. "Le risque, facteur d’innovation sociale" comme se plait à le nommer un défenseur du pouvoir.
La concurrence des capitalistes entre eux est à présent véritablement mondiale, car c’est seulement à présent que la marchandise a pénétré tout le monde sans exception : ils savent qu’ils ne pourront continuer de prospérer qu’en se montrant de plus en plus féroces entre eux et contre nous.
Le capitalisme laisse alors mourir toutes les entreprises qui ne peuvent assurer la concurrence mondiale, en un mot tout ce qui immobilise de l’argent en vain. Il doit assainir le marché, et d’abord celui du travail - comme à la FIAT ou à Talbot. La mère Thatcher est la plus extrême : elle laisse crever toutes les entreprises affaiblies. Des pans entiers du vieil appareil industriel britannique se sont effondrés, comme à Liverpool (secteurs jusque là protégés, à l’époque du Welfare State, par l’Etat travailliste et les syndicats).
Rien n’empêchait il y a 10 ans l’application des présentes mesures sociales et industrielles, si ce n’est que personne ne les aurait alors acceptées. La crise, le chômage ont etc 10 ans de purgatoire pour les pauvres, au terme duquel ils se voient imposer la guerre de tous contre tous dans des condi­tions les plus dures. Ainsi les ouvriers de l’automobile aux USA (Remembcr Lordstown 72 !) sont- ils contraints à la déportation, à la reconversion et à la réduction de leur salaire (parfois jusqu’à 2/3 !). La fin du Welfare State était le préalable à ce redéploiement terroriste.
Il est encore plus long, désormais, et encore plus semé d’embûches le chemin pour parvenir à la misère ! Ce qui était jadis requis pour devenir un self-made-man (sacrifice, motivation, investisse­ment) est désormais exigé de n’importe quel travailleur. La seule participation positive des pauvres à la société civile, le travail, avait tendance à se déprécier ces derniers 15 ans. Le capitalisme en est alors venu à exiger des pauvres qu’ils s’identifient corps et âme à la société civile et qu’ils en fassent la preuve par leur motivation, leur dynamisme et leur esprit d’entreprise. Les pauvres doivent être méritants ("Exploiter fa partie productive des processus déviants" disent les spécialistes chargés de reformer l’organisation du travail).
Mais bien sûr, ce à quoi le cadre a consenti de lui-même, il faut l’imposer aux pauvres sans qualité à coups de licenciements, de suppression d’allocations-chômage, d’enquêtes de motivation, de stages de reconversion. Ce qui va de pair avec l’automatisation et l’informatisation accrues du tra­vail : maintenant le bon travailleur ne se distingue plus par l’habileté manuelle, la vélocité ou la com­pétence technique, puisque les machines possèdent désormais tous ces attributs et corrigent d’elles-mêmes toute défaillance de leur appendice humain. Le bon travailleur est donc celui qui prend des initiatives, qui souscrit activement au rôle qui lui est désigné. C’est désormais visiblement une idée qui régit le cours de ce monde.
Mais "c’est aussi dur de reconquérir le plaisir dans le travail que dans la vie sexuelle" comme le confessait impudemment un cadre de Renault-Flins. En octobre 84, la direction de cette usine pro­posait une promotion aux caristes : il s’agissait d’élargir leurs responsabilités, de les obliger à pen­ser. Au grand désarroi des syndicats, les caristes ont majoritairement refusé : "Pour 200 F par mois de plus, pas la peine de se faire chier à prendre des responsabilités".
Fabius le moderniste cite en exemple le Japon où 95 des travailleurs fixes sont des bacheliers. La crainte de tomber au rang de journalier les fait étudier comme des bêtes afin de décrocher des diplômes. Cette frénésie a pour conséquence une hausse des "maladies mentales" et des somatisa­tions diverses, et de nombreux meurtres de profs. Comme à Sylicon Valley : plus ces petits hommes pensent et plus ils deviennent fous, détraqués, dépressifs, suicidaires. Voilà qui révèle bien l’irrationalité de la pensée qui les fait travailler, cette pensée qui ne leur appartient pas et qu’il leur faut réali­ser. Ceux qui tuent leurs profs ne sont pas les plus fous. Et pour ceux qui ne se plient pas à ce système, il y a toute une série de mesures, comme celles que propose en France le rapport Bonnemaison.
"Les travaux d’intérêt général", qui avaient été conçus comme peines de substitution pour les jeunes délinquants, sont maintenant destinés à tous les pauvres sans travail, et donc délinquants potentiels. Pour l’État, le chômage est avant tout un désordre à prévenir. Le projet de l’ennemi est clair : d’un côté une société civile auto-policée et de l’autre une armée de réserve sous contrôle étati­que. Et pour ceux qui restent sourds à ces injonctions étatiques, une "Politique de prévention fer­mée" (lire : de répression ouverte).
Au XXe les pauvres ne subissent plus l’arbitraire de quelques riches mais l’arbitraire de la richesse abstraite. La marchandise est un processus pleinement mondial : il ne lui reste plus de terres en fri­ches. Aujourd’hui sont réunies les conditions d’une concurrence illimitée dans le monde : et pour s’adonner librement à cette forme moderne de la guerre de tous contre tous, les capitalistes doivent disposer des pauvres à leur gré.
Nous pouvons comprendre aisément que nous ne sommes que la matière première de cette concur­rence mondiale. Et l’enjeu de celle-ci, c’est le monde. Le caractère unitaire de la marchandise et de son monde reçoit son fondement de cette dépendance générale des individus. A présent tout le monde dépend de tout le monde. Chaque malheur local des individus a donc visiblement une cause unique et qu’ils peuvent trouver dans la nature même du monde.

Au cours de l’année 84, des révoltes ont éclaté en plusieurs lieux du monde pour les mêmes rai­sons : au Brésil, en Tunisie, au Maroc, à St-Domingue, en Egypte. Dans ces pays endettés auprès des banques US et européennes, l’exigence du FMI de "rétablir la vérité des prix" a fait couler le sang. C’était la destinée des pauvres que de payer cette dette. Ainsi les individus salariés qui font les frais de la dette d’État, en Pologne comme au Brésil, sont massivement conduits à connaître l’essence même du monde, l’argent, comme une force hostile à combattre. L’expérience isolée de l’individu pauvre se transforme alors en une expérience commune à tous, et qui s’exprime dans la révolte.
Qu’il se prétende libéral ou social-démocrate, l’ennemi est partout réformiste : "La réforme doit rendre inutile la révolution" disait déjà un homme d’Etat voici 10 ans. C’est ce programme qui est appliqué depuis. Mais au moment où les défenseurs de l’ordre régnant n’ont d’autre alternative que sa réforme, les pauvres répondent par leur "immobilisme", leur répulsion à ce changement. Le réformisme dénonce dans les récentes révoltes leur caractère purement "réactif" et n’y voit qu’un attachement caractériel au passé (sécurité, passivité). Il est difficile de mépriser davantage les gens : eux qui avaient pu croire à la richesse se voient systématiquement rappeler qu’ils ne sont que des esclaves, parfaitement dépendants d’une force extérieure qui se retourne de plus en plus contre eux. Ce n’est pas au nom du passé qu’ils se révoltent : quand ils prennent la parole et la rue, c’est pour exiger de l’Etat bien plus que celui-ci n’a jamais promis.
Selon le bon sens économique, les mineurs britanniques ne se battraient que pour maintenir les puits non-rentables en activité. A ce titre, ils ne pourraient qu’être vaincus. Mais c’est contre tout autre chose qu’ils se battent : contre le statut de nomade industriel que l’État britannique veut leur imposer ("Don’t wanna be industrial gypsies" disent-ils).
Les mineurs britanniques se battent contre la conception qu’a l’ennemi du changement. Dans cette lutte ils découvrent une autre conception de ce changement, de plus en plus destructive - comme l’avaient fait les émeutiers de 81. Aujourd’hui les bandes déjeunes chômeurs- à-vie et les piquets de mineurs se retrouvent ensemble pour attaquer la police. Ce sont seulement les bureaucraties syndicales, cherchant à immobiliser la lutte, qui en appellent à "la défense des avanta­ges acquis". Les pauvres en Grande-Bretagne sont en train d’en obtenir un, d’avantage, et décisif : celui de se découvrir un ennemi public.
Nous-mêmes, qui avons presque tous été d’humbles salariés nous rencontrons de plus en plus sou­vent d’autres pauvres contraints au travail (ou au chômage) et qui, comme nous, n’hésitent plus à voler ce qui leur fait envie. (L’épicier Leclerc, qui se propose d’organiser des soupes populaires pour les chômeurs démunis, disait récemment à la télé qu’il peut comprendre l’affamé qui vole une boîte de pâté, mais pas l’insolent qui dérobe des bouteilles de whisky).
Contrairement à ce que racontent les crétins au pouvoir, la pauvreté n’est pas à la périphérie de leur monde mais au centre. Si à des degrés divers tout le monde est isolé dans la société, personne n’en est exclu. Un pauvre c’est quelqu’un qui peut seulement croire à la richesse, quelqu’un dont la dépense est toujours limitée, et donc décevante. Il ne connaît que le spectacle d’une richesse qui lui demeure fatalement extérieure, mais qui le soumet tout aussi fatalement à ses exigences. La richesse ce n’est pas dépenser quelque chose en particulier, mais dépenser en permanence tout ce qui existe.


"Il faut mobiliser chaque jour les femmes et les hommes de l’entreprise, leur imagination, leur cœur, leur esprit critique, leur goût du jeu, du rêve, de la qualité, leur talent de création, de communication, d’observation ; bref leur richesse et leur diversité. Cette mobilisation peut seule permettre ta victoire dans un combat industriel, dorénavant de plus en plus âpre."

Archier & Sieryex, directeurs du groupe Lesieur.
L’entreprise du 3e type

"Quand le plan de guerre ne vise qu’un objet médiocre, les forces émotives des masses seront-elles aussi si faibles qu’elles auront toujours besoin d’une impulsion."

Clausewitz




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53