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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les magasins "Radar" contre le vol à l’étalage : l’affaire de Livry-Gargan
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 17-19.
Article mis en ligne le 30 janvier 2014
dernière modification le 29 janvier 2014

par ArchivesAutonomies

Le 17 juin 83, un jeune de Sevran, Moussa, est assassiné par un vigile du supermarché Radar de Livry-Gargan. Accompagné d’un copain, tous deux s’étaient fait repérés, soupçon­nés d’avoir volé un blouson. Après une aliénation avec les vigiles du magasin, les flics arrivèrent rapi­dement sur les lieux, et c’est les menottes aux poi­gnets que Moussa fut abattu à bout touchant par un des vigiles qui voulait se venger d’avoir pris des coups. Cette ordure fut à son tour arrêtée et mise en détention préventive.
Ce meurtre fait suite à une dizaine d’autres du même genre depuis septembre 82. Comme cela s’est passé à Nanterre, Gonesse ou à Chatenay Malabry, même si beaucoup de jeunes ont envie de venger leur copain assassine, la première réaction ouverte est de se montrer ostensiblement pacifique, légaliste et de laisser la famille du mort s’avancer en premier. Le "Col­lectif des amis de Moussa", constitué par sa famille et quelques proches, organisa une marche silencieuse le jeudi 23 juin. Ils revendiquaient que la justice, en laquelle ils affirmaient avoir confiance, fasse son travail en condamnant le meurtrier.
La forme silencieuse et pacifique de cette marche ne pouvait qu’entraîner l’adhésion de la municipalité, des éducateurs et des rackets spécialisés dans l’assis­tance aux immigrés. La mairie prêta sa ronéo et même un car et les rackets vinrent nombreux à la mar­che. Certains jeunes venus là pour "faire plaisir à la famille" voulaient ensuite se rendre au Radar et y pro­voquer un débat public. La famille soutenue par les éducateurs et autres pacifistes spécialisés les en dissua­dèrent sous l’habituel prétexte d’éviter la violence et les affrontements.
Pourtant, quelques jours plus tard, des jeunes de Sevran insatisfaits du silence qui s’apprêtait déjà à recouvrir l’assassinat de Moussa, décidèrent de se ren­dre au supermarché Radar de Livry. Ils voulaient déposer une gerbe à l’intérieur du magasin. Un cor­tège de 100 à 150 personnes se dirigea vers le Radar, entouré par un service d’ordre organisé par des jeunes du cru qui se méfiaient en particulier de la venue de casseurs spécialisés. La tension était grande. Les flics attendaient derrière le supermarché, pas trop visibles mais nombreux. Après le dépôt de la gerbe, alors que la magasin fonctionnait toujours, l’un des jeunes s’empara pendant quelques instants d’un micro d’animation publicitaire pour adresser aux vigiles et aux beaufs présents quelques propos vengeurs. Puis, serrés de près par les flics en civil ricanants, le petit groupe quitta le parking du supermarché, en insultant la direction de Radar et les flics complices dans ce meurtre.
Bien qu’écrasés, les jeunes de Sevran avaient voulu marquer le coup par eux-mêmes. Faire savoir à tous les porcs que ce qui venait de se passer se trouvait irrémé­diablement inscrit dans leur mémoire. Des projets vengeurs traversaient les esprits, mais rien ne put être décidé.

Il ne se passa donc RIEN jusqu’en décembre 83. Là, le vigile jusqu’alors en détention dans l’attente d’un procès pour meurtre fut remis en liberté, le juge ayant estimé qu’il offrait suffisamment de garanties. Cette décision du juge fut ressentie comme une cinglante provocation par beaucoup de jeunes de Sevran et de Livry.
Ils décidèrent de se rendre à nouveau au Radar. Mais cette fois l’affaire avait connu un retentisse­ment suffisamment important dans la presse pour attirer sur place quelques mouches à merde huma­nistes (ligue des droits de l’homme), des gauchistes, et quelques représentants pacificateurs de la communauté arabe (collectif parisien pour l’orga­nisation de la marche)...
Il y avait aussi de nombreux jeunes, arabes ou non, énervés, et animés par l’idée d’une vengeance à exercer sur place. Dans la confusion, le magasin fut investi, les caisses bloquées (au grand désarroi de certaines caissières qui refusèrent de quitter leur poste de travail tant elles s’identifiaient à la direction et aux vigiles incriminés). Il fut alors rappelé aux clients, nombreux un samedi après-midi, tous les détails de l’assassinat commis là quelques mois plus tôt. Cette prise de parole mit clairement en évidence comment la direction entend défendre sa marchandise contre ceux qui voudraient se l’approprier gratuitement. A ce moment, un commerçant imprudent de la galerie marchande, l’ouvrit, en tenant des propos racistes contre ceux qui manifestaient. Quelques jeunes se précipitèrent afin de corriger ce cafard. Ils se virent immédiatement immobilisés par un S.O. spontané de gauchistes qui, craignant que cela ne dégénéré, s’offrit en protecteur du boutiquier et de sa boutique.
Pendant ce temps, quelques jeunes profitaient de la confusion pour sortir plusieurs caddies bien pleins, ou se remplir les poches. Malgré l’envie partagée par beaucoup de piller les rayons, cela se fit discrètement et finalement assez peu, telle­ment criaient fort les gauchistes et respectables humanistes qui voulaient empêcher tout acte de reprise. Ce ne sont pas des voleurs eux ! Ils étaient simplement venus pour protester pacifiquement !
La direction jugeant que cela avait assez duré, fit alors appeler les flics qui vinrent en nombre. Les non violents, anti-racistes... ne trouvèrent rien de mieux que de s’asseoir par terre aux pieds des flics. On entendu même l’un deux arguer de son bon droit en disant : "Respectez nous, mon père a été harki, et c’est comme ça que vous nous récompensez ?!"
Les autres, ceux qui jugèrent qu’ils n’avaient plus rien à faire, surtout pas discuter avec les flics, sortirent, se bouffant d’avoir insuffisamment exercé leur vengeance, le soir même, un autre magasin Radar de Livry brûla.

A Livry, cet assassinat est arrivé au moins après une dizaine d’autres durant les mois antérieurs et il a laissé sur le moment les gens écrasés, impuissants avec pour seule perspective de se tenir sur la défensive.
Depuis la fin 82 presque cous les jeunes qui ont été abattus comme l’a été Moussa sont des jeunes immigrés arabes. De quoi donner le sentiment d’être spécialement visés. Ce sentiment attise cer­tes la rage et la colère contre cette société, mais il incite aussi à la prudence, à la défensive voire au repli exclusif sur la communauté arabe. Après un assassinat, les jeunes de la cité laissent la famille de la victime s’avancer au premier rang avec des propos d’apaisement et de légalité que chacun se garde bien de démentir ouvertement.
Presque personne parmi ces jeunes ne partage réellement la confiance dans la justice affichée par la famille. Çà, c’est pour la presse, la société, qu’elle voit bien qu’elle n’a pas affaire à des fau­ves et en conséquence qu’elle cesse de réagir comme si elle traitait des fauves. Beaucoup de jeu­nes immigrés ressentent comme une nécessité de faire relâcher la pression que la société exerce contre eux. C’est ce qui est apparu tout au long de l’année 83 et qui a préparé le terrain à la marche anti raciste de l’hiver 83. Cette marche, même si elle n’a pas vraiment soulevé l’enthousiasme des jeunes immigrés n’a en tout cas pas été rejetée par eux. Elle n’est pas simplement apparue comme l’entreprise de la minorité d’idéalistes qui l’ont effectivement faire. Les revendications poli­tiques d’égalité des droits, il n’y a pas beaucoup de jeunes arabes pour y croire ou même pour s’y intéresser vraiment. Mais ce qui compte pour eux, c’est qu’à la faveur de ce légalisme affiché par certains. la société oublie un peu les jeunes arabes.