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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Scandale à la Courneuve
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 19-21.
Article mis en ligne le 31 janvier 2014
dernière modification le 29 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Au début de juillet 83, un gamin de 10 ans est assassiné à La Courneuve par un habi­tant. alors qu’il s’amusait avec des pétards. Cela s’est passé à la cité des 4 000. Contrairement à ce qui s’était passé à Chatenay-Malabry ou à Nanterre. la réaction des habitants et surtout des jeunes fut très vive.
Le lendemain soir, alors qu’une manifestation est appelée à se tenir en bas de la cage d’escalier d’où est parti le coup de feu - les gens réclamant qu’on chàtie le coupable - des jeunes vont direc­tement au commissariat distant de quelques centaines de mètres et insultent les flics présents. Quelques coups, des pierres contre une voiture de RG puis repli des assaillants parmi lesquels cer­tains n’étaient venus là que dans l’espoir de cal­mer les esprits. D’autres affrontements avaient déjà eu lieu aussitôt après l’arrestation du tireur débile, blessant quelques flics.
Après la manifestation en bas de l’escalier du tueur, les gens se rassemblent sur le parvis du cen­tre commercial de la cité, discutant par petits groupes. Une équipe de télé vînt à nouveau sur les lieux - le soir même de l’assassinat, la télé était déjà venue interviewer des habitants et ce qui était paru ensuite aux "informations" présentait la colère des habitants comme un réflexe anti­raciste, comme réaction du racisme ; cette présen­tation indigna nombre d’habitants qui n’avaient pas vu dans cet assassinat un crime raciste mais la réaction d’un imbécile meurtrier qui avait tué un gamin simplement parce qu’il jouait un peu bruyamment sous ses fenêtres : pas de racisme là- dedans, il y a dans ce pays des centaines de mil­liers d’imbéciles de cette espèce, qui ne suppor­tent pas le bruit que fait toujours la jeunesse, et qui ne supportent pas la jeunesse elle-même, qu’ils n’ont jamais connu. Bref, certains habitants ne voulaient plus que la télé vienne filmer ce soir-là. Néanmoins l’équipe de télé put filmer et inter­viewer après une bousculade, protégée par cer­tains jeunes immigrés de la cité qui seront les mêmes à effectuer le service d’ordre lors de la manif du lendemain.


Les "grands frères" qui ont protégé les jour­nalistes à La Courneuve l’ont fait parce que la télé­vision et les journaux disaient exactement la même chose qu’eux à propos de cette affaire, la réduisant à une question de racisme. Ce sont les mêmes qui, lors de la manif organisée conjointement par les grévistes de Talbot et le "Collectif Jeunes" (!) ont empêché un des O.S. de prendre la parole pour par­ler de la grève : eux ne voulaient parier de rien d’autre que de racisme et d’antiracisme, surtout pas de lutte sociale dans une usine.


Pendant que la télé opérait sur le parvis, de plus jeunes s’en prirent à des magasins et en priorité à ceux dont les propriétaires avaient refusé de donner de l’argent lors de la collecte effectuée pour les obsèques du gamin. Ils y mirent le feu discrète­ment (dans les jours suivants certains magasins qui devaient fermer pour l’été ou même définitive­ment furent dévalisés de leur stock).
Le bruit se répandit vite de ces incendies parmi la masse des gens qui traînait sur le parvis. Tous les très jeunes étaient surexcités et se mirent à cavaler tous ensemble dans les allées du centre commercial en tambourinant sur les rideaux de fer des commerces fermés. Quelques personnes com­mencèrent alors à soulever des rideaux de fer dans l’enthousiasme (la télé était repartie avant ces évé­nements). Les jeunes qui eux avaient défendu les journalistes une demi-heure plus tôt accoururent aussitôt pour défendre les magasins du pillage, affirmant qu’ils ne toléreraient pas de tels déborde­ments de la part de ceux qui étaient souvent leurs petits frères ou qui n’étaient pas de la cité.
Après quelques bousculades la situation fût cal­mée ; c’est-à-dire que cous ces jeunes continuè­rent à tourner dans la cite cherchant de quelle façon ils pourraient dépenser leur colère et leur excitation (c’est la venue en masse de la police qui acheva de les disperser, achevant le travail de ceux qui avaient protégé journalistes et magasins). Plus tard dans la soirée, alors que beaucoup d’habi­tants étaient rentrés chez eux, arriva une équipe d’une dizaine de jeunes venant de Vitry en renfort et qui trouva les lieux déjà occupés par les flics qui y patrouillaient 4 par4, chaque patrouille distante de vingt mètres des autres. Ces jeunes étaient montés là-bas pour se joindre à la vengeance éven­tuelle des jeunes de la cité, eux-mêmes ayant déjà eu en 80 le précédent d’un des leurs assassiné par un gardien d’immeuble pour cause de bruit.
Le lendemain, les mêmes qui avaient fait les flics la veille étaient décidés à contrôler une manif vers la mairie. Ils avertirent d’emblée que le ser­vice d’ordre casserait la gueule à celui ou celle qui sortirait de sa réserve et ne se conformerait pas au mot d’ordre de défiler dans le-calme-et-la- dignité. En formulant cet avertissement ils demandèrent à ceux qui n’avaient pas l’intention de s’y tenir de ne pas se joindre au cortège : c’est ce que firent près de la moitié des personnes pré­sentes qui devaient néanmoins rejoindre la manif une demi-heure plus tard, la colère de chacun res­tant isolée.

Les racketts anti-racistes officiels (comme le MRAP ou des saloperies de ce genre) avaient été rejetés par les habitants des 4 000. Mais il est apparu un fait nouveau : une frange de jeunes immigrés raisonnables se char­gent eux-mêmes d’assurer l’ordre dans la cité, exactement comme la CGT fait régner l’ordre dans les usines en grève. Parmi ceux-là, au moins quelques uns des anciens animateurs du "Yuro Théâtro", un cinéma désaffecté des 4 000 qu’ils avaient transformé en salle de concert pour gérer l’insatisfaction du samedi soir. Au bout de quel­ques temps, la plupart des jeunes de la cité qu’ils avaient réussi à mobiliser sur cette initiative les laissèrent tomber. En juillet 83, il s’agissait pour ces animateurs de la misère de rejeter tous ceux qui n’étaient pas de la cité surtout s’ils n’étaient pas immigrés. On en finit ici avèc ces manipulateurs new-Iook en rappelant qu’en 71 à la cité des 4 000, dans les mêmes conditions qu’en 83, le patron du bar le Narval avait assassiné un jeune qui chahutait : ce jeune était français d’ori­gine. Et le Narval a été détruit peu après par un attentat anonyme.
Merde à tous ceux qui ont pour but de renforcer l’isolement des pauvres. Merde à ceux qui gèrent l’isolement des immigrés.


Une quinzaine de jeunes immigres de la "cités des 4 000" logements de la Courneuve (Seine Saint-Denis) ont brisé, vendredi dans la nuit, les vitrines de plusieurs magasins du mail de la cité. Ils entendaient protester contre l’expulsion, mercredi dernier, par les forces de police, à la demande de l’office HLM de la ville, d’une famille algérienne.
Après s’être regroupés vers 22hl5 au centre de la cité pour tenter d’entraîner, sans succès, les habitants à manifester, les jeunes gens ont pro­voqué les premiers incidents, brisant plusieurs devantures de magasins. Les policiers, rapidement sur les lieux, ont poursuivi pendant près d’une heure les jeunes gens qui s’enfuyaient dans les dédales de la cité.

Libération Octobre 84

En se vengeant sur le décor, les jeunes de la Courneuve ont exprimé pratiquement leur soutien à la famille algérienne expul­sée. Le prétexte invoqué pour l’expulsion était une vieille que­relle de voisinage remontant à dix ans. En réalité. c’est surtout l’agitation des enfants de la famille (dont certains avaient eu affaire aux flics) qui lui était reproché.
Puisqu’ils sont jugés indésirables, les jeunes de la Courneuve ont montré qu’ils pouvaient l’être encore plus.


L’été meurtrier de 83 a été la réponse des défenseurs de l’ordre à l’été chaud de 81. On peut parler à ce propos d’un véritable terrorisme populaire et diffus, venant aussi bien des petits commerçants que des simples képis en passant par le travailleur français intégré.
Ce que personne n’a encore été capable de dire, c’est que l’État social-démocrate s’appuie directe­ment sur cette vague terroriste qui a pour cible tout ce qui est jeune et tout ce qui bouge, et en premier lieu les jeunes arabes.
Le but de te terrorisme diffus et individuel est que ses victimes soient plongées dans le désarroi et aillent alors se mettre sous la protection de ce même État qui encourage les assassins. Ce but a été en grande partie atteint. En semant la panique chez les immigrés, en les contraignant à davantage d’isolement et en les amenant enfin à en appeler à la justice - laquelle continue de délivrer régu­lièrement des permis d’assassiner.
En Italie, c’étaient les services secrets qui s’occupaient de faire du terrorisme pour désarçon­ner la révolte des pauvres ; en France, où il y a une importante classe moyenne, c’est une partie de la population qui s’en charge d’elle-même : libre cours alors à l’initiative personnelle.
L’État apparaît alors comme le médiateur cen­tral entre les jeunes immigrés et les racistes, celui qui seul pourrait faire cesser cette guerre civile. Et les racketts beurs apparaissent, plus modeste­ment, comme les intermédiaires spécialisés entre les immigrés et le médiateur central. L’essentiel pour tous, c’est que le rôle de l’État en sorte ren­forcé. Prendre des coups ne rend pas nécessaire­ment les gens méchants comme des fauves : çà peut aussi les rendre doux comme des agneaux (non-violents). Cela, n’importe quel responsable de l’ordre à n’importe quel niveau de l’État le sait. Quoique ses penchants humanistes lui en donnent mauvaise conscience, l’État social-démocrate a très vite compris le parti qu’il pouvait tirer de ce terrorisme spontané de certains citoyens français (et que les partis politiques se sont empressés d’exciter chacun à sa manière) : pren­dre des coups peut contraindre ces immigrés révol­tés à chercher la négociation, à demander la trêve - et c’est çà le but.
Pourtant, depuis le procès en octobre 81 à Créteil du gardien de la cité Couzy, de Vitry, tout est clair quant à ce que les pauvres attendent de la justice - pour ceux qui auraient eu encore des doutes ! Et les jeunes de Vitry l’ont fait savoir publiquement. Nul n’est censé ignorer cette affaire, et surtout pas les spécialistes beurs qui depuis ont rejoué dix, vingt fois la même comédie en toute connaissance de cause. Ces crapules savent bien ce qu’elles font.
Ajoutons que ce réformisme beur s’est déve­loppé sur la base d’un dispositif déjà existant et qui va des maisons de quartier et centres sociaux- culturels aux différents animateurs et éducateurs, payés par l’État. Ces assistants sociaux qui sont pres­que tous d’anciens gauchistes recycles, et qui travail­lent quotidiennement à neutraliser les jeunes - la justice leur ayant souvent préparé le terrain en brisant leur énergie par de longues peines de prison, à la sortie desquelles les éducateurs n’ont plus qu’à cueillir des gens affaiblis et démoralises, et à leur proposer enfin quelque chose de "positif". Cette racaille-là est plus efficace pour défendre l’ordre qu’un bataillon de CRS.




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