Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Grève des loyers au foyer de la Commanderie
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 21-22.
Article mis en ligne le 31 janvier 2014
dernière modification le 30 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Depuis mars 83 les résidents d’un foyer d’immigrés de Paris, le foyer de la Commande­rie situé Porte de la Villette, sont en grève. Ils ne paient plus le loyer. Ils exigent que des travaux de réfection du foyer soient entamés et que démissionne l’actuel directeur du foyer, un raciste qui méprise ouvertement les résidents.
Depuis qu’ils se sont mis en grève, la direction et le B.A.S qui gère ce foyer ainsi qu’une dizaine d’autres sur Paris ont fait couper l’eau chaude et le chauffage. Les grévistes ont dû passer l’hiver 83 dans ces conditions et s’apprêtent à passer ainsi l‘hiver 84 : ils poursuivent la grève, aucune satisfac­tion ne leur avant été accordée. Le B.A.S. a jusqu’à présent refusé de discuter de leurs revendications, alléguant la présence de résidents clandestins (non inscrits officiellement sur les listes). Les délégués des résidents, à chaque fois qu’ils cherchèrent à rencontrer le directeur du foyer pour se faire entendre furent éconduits et insultés par un direc­teur se vantant de n’avoir pas à discuter avec "des pouilleux".
Il faut savoir que dans tous les foyers d’immi­grés résident un certain nombre d’occupants qui ne sont pas en règle avec l’administration du foyer. D’une part parce que les résidents hébergent temporairement des copains dans la merde. D’autre part parce que des résidents quittant le foyer laissent officieusement leurs chambres à des frères, cousins ou des copains et cela en accord tacite avec l’administration parfaitement au cou­rant de ce fait, qui le tolère sachant bien que c’est une bonne manière d’avoir un moyen de pression suspendu en permanence sur ces résidents. Si ces gens maintenus ainsi en situation irrégulière vis-à-vis de l’administration du foyer s’avisent de faire du désordre ou simplement de dire ouvertement qu’ils ne sont pas satisfaits des conditions de vie qui leur sont faites, on peut toujours les mettre dehors puisqu’ils sont des clandestins.
La coupure d’eau chaude et du chauffage n’ayant pas réduit les grévistes, le B.A.S. assigna individuellement les résidents en référé les 10 et 17 février 84 avec menaces de saisie sur salaire au cas où les loyers ne seraient toujours pas versés. Une grève des loyers n’ayant aucune sorte de reconnaissance légale, les grévistes tombent sous le coup de la loi, c’est-à-dire que tous les moyens dont dispose la justice sont mis à la disposition de la direction du foyer pour récupérer le fric que les résidents refusent de lui verser.
En prévision de ces procès, les résidents avaient organisé une "journée portes ouvertes" le 21 janvier où ils informaient de la situation dans leur foyer, dans les foyers d’immigrés en général, exposant les menaces qui pesaient sur eux. A cette réunion se sont présentés nombre de racketts poli­tiques et sociaux (C.G.T., P.C.I. permanence anti-raciste etc...). Si tous ces groupes préten­daient défendre les intérêts des immigrés du foyer, en fait le rôle qu’ils tinrent pendant la réu­nion et ensuite fut de représenter les résidents auprès des diverses institutions auxquelles ils avaient affaire. Leur principal souci fut d’organi­ser des rencontres avec les autorités, des manifes­tations dignes devant le siège des institutions. Et cela après que les résidents aient exposé avec quel mépris les traitaient précisément ces institutions. Un tel souci du dialogue avec les autorités est pour le moins suspect. Il y avait même là une connasse gauchiste qui à plusieurs reprises s’est opposé au projet d’aller s’en prendre au B.A.S. et il apparût que cette connasse travaillait elle-même au B.A.S. !
C’est d’abord la difficulté qu’éprouvent les immigrés à parler la langue du pays (ceux de la Commanderie sont surtout africains) et à se défen­dre face aux lois dont se servent ces racketts pour imposer leur présence comme intermédiaires entre I’État et les grévistes. Pour preuve la manière dont se sont déroulés les procès des 10 et 17 février. Les résidents devaient passer un par un devant le juge pour signer un procès-verbal qui jugeait de l’illé­galité de leur situation. Un membre d’un de ces groupes politiques venus pour les assister servait à la fois d’interprète et de négociateur. Il négocia en effet la remise au B.A.S. de la moitié de la provi­sion constituée par les loyers bloqués [1] en échange... d’une promesse que le B.A.S. entame­rait les travaux. Cela se fait avec l’accord des délégués des résidents. Mais ceux-ci n’acceptèrent que parce qu’ils n’avaient pu organiser une autre riposte face à cette échéance en justice à laquelle ils étaient directement confrontés. Par contre le politicien qui négocia cette défaite le fît comme spécialiste en la matière.
Après ces procès le B.A.S. avait donc récupéré la moitié du fric des loyers jusqu’alors impayés, et évidemment n’entama aucune sorte de travaux. Il continua à réclamer le nettoyage du foyer de ses "clandestins". Et début mai 84 il envoya un huis­sier accompagné d’importantes forces de police qui investirent le foyer pour constater la présence de ces irréguliers. A l’aube les flics cassèrent les portes, saccagèrent les chambres et saisirent d’importantes sommes d’argent à des résidents prétextant que ceux-ci ne pouvaient suffisamment en justifier la possession. Comme ils le firent à la même époque dans plusieurs foyers de la région parisienne, répétant partout cette brutalité et la menace de l’expulsion à des gens qu’on a déjà refoulé dans ces taudis.
C’est contre ce fait d’être traités comme des chiens que les résidents affirment se battre. Pas de beaux discours sur l’égalité des races dans la société civile, simplement l’exigence affirmée de prendre la parole et de se battre. Ils exigent "leurs droits" comme l’avaient fait les O.S. de Talbot et ce ne sont pas des droits civils abstraits. Ils se heur­tent à la question du logement qui est évidem­ment subordonnée de façon directe au salariat. Ceci est particulièrement visible pour les foyers d’immigrés qui sont véritablement des parties d’un camp de travail ; la direction s’y comporte avec le même mépris que si elle dirigeait un camp de prisonniers condamnés au travail forcé.
Condamnés au labeur et à végéter dans des réserves en banlieue, ces immigrés-là n’ont stricte­ment plus d’endroits où loger ailleurs que dans les taudis où ils sont assignés à résidence. A présent aucune commune de la région parisienne n’accepte sur son territoire la construction d’un nouveau foyer. C’est donc un fonctionnement général que les grévistes de la Commanderie met­tent en cause. Les organismes qui gèrent les loge­ments destinés aux pauvres retardent systémati­quement les rénovations nécessaires à ce que les logements ne deviennent pas de véritables taudis. L’exigence d’une amélioration immédiate de leur sort est ressentie par les grévistes de la Comman­derie comme vitale. C’est dire que les gens en veulent. Depuis le début de la grève ils ne se sont pas payés de mots ; malgré la coupure du chauf­fage et les tracasseries judiciaires ils tiennent bon.
La difficulté qu’ils rencontrent tient à leur iso­lement, bien que la situation dans tous les foyers d’immigrés soit identique. C’est d’ailleurs cet iso­lement que les racketts politiques venus pour les assister renforcent. Lors des réunions du comité des résidents avec le "comité de soutien" consti­tué presque toujours exclusivement de ces racketts, la question de la rencontre stratégique avec les immigrés des autres foyers s’est trouvé subor­donnée à des impératifs judiciaires et politiques par ces crapules.
Pourtant, c’est une force que possèdent ces immigrés qui vivent dans des différents foyers de Paris et de sa banlieue : ils se connaissent parce qu’ils font partie de la même société de pauvres assignés à résidence dans ces taudis à leur arrivée en France. Affrontant immédiatement les mêmes conditions sur le marché du travail et parqués ensemble dans les foyers, ils ont l’occasion de cir­culer entre ces foyers que ce soit pour voir un frère, un cousin ou faite une fête. Cette commu­nauté immédiate a le sentiment de subir le même tort particulier.
Ce que les grévistes de la Commanderie ont d’ores et déjà appris depuis le début de la grève c’est que les institutions auxquelles ils ont affaire n’entendent que la force. Et s’ils ont du céder du terrain lors des procès c’est qu’ils n’étaient pas assez forts. Depuis ils ont commencé à s’organiser avec d’autres foyers, d’abord avec ceux qui dépen­dent aussi du B.A.S. Les résidents de ces foyers ont massivement refusé d’acquitter les augmenta­tions pour 84 tant que les revendications de la Commanderie ne seraient pas satisfaites. Et il est question d’une grève générale des loyers dans l’ensemble des foyers gérés par le B.A.S.

Septembre 1984

Quelques personnes
présentes lors de ces événements.

Notes :

[1Depuis le début de la grève les résidents du foyer avaient bloqué sur un compte chaque mois l’équivalent du montant du loyer minimal à verser (loyer pouvant varier de 200 a plus de 600 francs selon le salaire touché, et celà pour un lit dans une pièce minuscule ou un lit une pièce de 15 à 20 m² pour 4 personnes). Mais peu à peu.,de nombreux grévistes avaient cessé de verser de l’argent sur ce compte. En quoi ils auront été inspirés....




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