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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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À propos de la grève des O.S. de Talbot-Poissy - décembre 83 - janvier 84
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 35-42.
Article mis en ligne le 1er février 2014
dernière modification le 30 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Depuis la lutte des sidérurgistes de Vireux, dans les Ardennes, aucun conflit dans l’industrie française n’avait atteint un tel degré de clarté et de violence que celui qui agite l’usine Talbot de Poissy. L’ennemi en est malade : le PC et la CFDT, le PS et la CSL, le gouvernement et la direction de Peugeot-Talbot, sans oublier les plus crapuleux entre tous, les bureaucrates de la CGT, tous s’engueulent et se reprochent réciproquement la responsabilité d’avoir permis un tel débordement ; mais cela ne nous concerne pas vrai­ment. Nous allons plutôt revenir aux faits réels, et dire les conclusions qu’ils nous inspirent.
Afin d’améliorer le rendement de sa branche Talbot, le groupe Peugeot-S.A. avait décidé de diminuer son capital variable : en l’occurence, 3 000 O.S. de l’usine de Poissy, dont il annonce le licenciement fin 83. Dans cette vieille usine que la direction veut moder­niser, la plupart des O.S. sont des immigrés. Pour elle, ces licenciements sont une mesure préalable, destinée à soulager le budget déficitaire de l’entreprise Talbot, au moment où elle doit mobiliser des capitaux nécessaires à la modernisation.
Le 7 décembre 83, les O.S. se sont mis en grève contre cette mesure et occupent l’usine. Des négociations s’ouvraient alors entre la direction, l’État et les syndicats - c’est-à-dire la CGT, majoritaire chez les O.S. de Poissy. Pour l’État social-démocrate, il s’agissait d’arranger à l’amiable syndicats et dirigeants de l’appareil industriel lors d’un déplace­ment de capital qui se ferait ainsi proprement. Il entendait montrer aux ouvriers émerveil­lés que le système industriel peut évoluer sans nécessairement les piétiner - et ceci grâce à son assistance.
Comme si chaque déplacement de capital, ce n’était pas les pauvres qui le paient ! Comme si le capitalisme ne piétinait pas, depuis qu’il existe, des millions de gens, et comme s’il n’avait pas fondé sa prospérité sur la déportation de ces gens, au gré de ses besoins ! Et de la prétendue assistance de l’État, qu’en est-il ? au moment même où il dis­cute, avec le CNPF et les syndicats, d’une nouvelle réduction de l’allocation-chômage !? L’État socialiste a peur des désoeuvrés, depuis qu’ils lui ont joué quelques mauvais tours, par exemple à Vénissieux. Alors il s’efforce d’occuper leur temps, de le contrôler : aux sta­ges Barre succèdent les stages Rigout ; il revient sur sa décision initiale de diminuer la durée du service militaire, car cela augmenterait le nombre des chômeurs (à quand les camps de chômeurs comme en Roumanie ?). L’État veut bien assister les pauvres, mais pas des pauvres désœuvrés, laissés à eux-mêmes, car il n’y a pas de paix sociale avec ceux- là. A la Chiers, à Vireux, la proposition qui a été faite de payer pendant cinq ans au moins tous les licenciés qui n’ont pas été reclassés, s’accompagne de mesures policières : actuelle­ment les ouvriers sont obligés d’être présents à l’usine tous les jours, même alors qu’il n’y a plus rien à y faire. Bonjour l’ambiance !
Tout cela, les O.S. immigrés de Talbot-Poissy le réalisèrent le 17 décembre quand ils refusèrent avec fureur le plan d’assistance arrangé par l’État et les syndicats... "Mainte­nant qu’ils ont de nouveaux robots, ils oublient les anciens" (rires amers). L’accord ramenait les licenciements de 2 905 à 1 905 [1], et prévoyait diverses mesures d’assistance pour les licenciés : 1 000 devraient aller en "formation" ?, 100 seraient formés à l’usine aux métiers de l’automobile (garagistes !!), 500 à 700 iraient au chômage ; mais l’entreprise qui serait assez téméraire pour embaucher un immigré de Talbot recevrait 20 000 F de prime. Comme ça se disait du côté des grévistes : "20 000 F, le patron les dépense en un soir au restaurant, il ferait mieux de nous les donner !". Et ce n’est pas tout, ceux des licenciés qui créeraient une entreprise (???...) auraient 20 000 F de ristourne sur l’achat d’un véhicule utilitaire !!!! Cette dernière plaisanterie a beaucoup fait rire les O.S. Si la direction centrale de la CGT approuvait chaudement cet accord, sur le terrain la section CGT de Poissy devait affronter le refus et la colère des O.S. Pendant les 4 ou 5 jours sui­vants, elle garda une attitude équivoque et hypocrite, louvoyant sous la pression de la base.
Dans ces jours-là, le mécontentement et l’amertume des O.S. immigrés s’amplifièrent. Déjà désabusés par les mesures de chômage technique qui avaient réduit leur salaire au cours de Pannée 83, ils ne se sentirent dès lors plus liés en rien à l’entreprise Talbot. Ils décidèrent d’imposer leurs conditions à l’inévitable départ, étant refusées celles de l’État, du patronat et des syndicats.
Le 22 décembre, le ministre stalinien du travail Ralite avait vaguement annoncé qu’il aiderait ceux des immigrés qui voudraient rentrer au pays. Le 23, quatre délégués de chaîne maghrébins exprimaient l’exigence générale de la base. Dans une conférence de presse, ils expliquèrent en quoi l’accord du 17 est une fumisterie. En tant qu’immigrés, et de Talbot, ils n’ont évidemment aucune chance de retrouver du travail ; et quand on voit les misérables aumônes que la société jette aux chômeurs via l’Assedic, on comprend leur anxiété. Quant aux plans de formation : "la plupart d’entre nous ne savent ni lire ni écrire, alors... Depuis 10, 15 ou 20 ans qu’on est là, personne ne nous a appris, ce n’est pas maintenant qu’il faut le faire." Ils ont dit tout haut, ce 23 décembre, qu’ils ont perdu leurs vies à l’usine et que de toutes façons, ils vont la quitter, cette usine. Peu importe que ce soit pour rentrer au pays comme les plus âgés le disent ou pour rester en France, les qua­tre délégués ont déclaré exiger un prix pour cette nouvelle déportation après des années usées à l’usine. Puisque l’État a annoncé qu’il pouvait dépenser de l’argent pour les assis­ter, il peut le leur donner tout de suite sans qu’ils aient à dépendre des multiples contrôles qui distribuent habituellement cet argent au compte-gouttes. Ainsi les O.S. ont réclamé 200 000 F tout de suite, autant que ce que l’entretien d’un chômeur coûterait à la société pendant un an - étant entendu que rien ne leur rendra leur jeunesse perdue à l’usine.
Une telle revendication obéissait à quelque chose qu’ignorent foncièrement les appareils syndicaux, quelque chose qui échappe à la logique du calcul économique, quelque chose de qualitatif : le dégoût du travail, qui se libère à cet instant extrême où l’on annonce aux O.S. d’aller se faire mettre ailleurs. Et voici des paroles claires : "La France nous a fait venir ici à ses conditions, ils peuvent écouter les nôtres." ; "Nous, nous sommes la géné­ration usée" ; 200 000 F "parce que nous avons laissé ici notre jeunesse, nos doigts cou­pés, notre santé." Un délégué est allé jusqu’à 300 000 F : "C’est comme un tribunal où le juge dit : c’est tant et c’est tout. Moi je juge ma jeunesse et mes humiliations à 30 millions, comme une punition."

*

La CGT avait dû s’inscrire mollement dans la poursuite de la grève, après le refus de l’accord par l’ensemble des grévistes. Mais quand ceux-ci ont affirmé de leur propre initia­tive leur exigence d’une indemnité de 200 000 F contre leur licenciement, la CGT perdit ce contrôle qu’elle avait pu exercer sur la base immigrée lors du conflit de l’été 82 contre l’encadrement CSL... "Les syndicats se sont servis de nous pour accroître leur pouvoir. Nous nous sommes servis d’eux pour avoir un moyen d’expression. Maintenant, c’est fini." A cette initiative des O.S. qu’elle ne contrôle pas, la CGT réagit selon le vieux réflexe stalinien : elle les accuse d’être manipulés de l’extérieur ("les dissidents sont mani­pulés par les associations de travailleurs immigrés"). L’indignation et la colère des O.S. devant cette manoeuvre obligèrent la CGT à se replier discrètement dans les jours suivants. Ce n’est que le 28 décembre qu’elle revint en force sur le terrain, pour organiser une réunion des seuls affiliés CGT, tenue à huis-clos, alors que la direction de l’entreprise a obtenu la veille du tribunal l’expulsion des grévistes. Profitant de l’anxiété suscitée par la menace policière, la CGT s’offrit de reprendre le contrôle des O.S. Elle évoqua de possi­bles aides au retour, les 35 heures, sa responsabilité d’organisation syndicale et ne fit sur­tout qu’évoquer sans jamais rien dire de précis ; pour conclure sur la soi-disant non-représentativité des quelques centaines d’O.S. grévistes par rapport à l’ensemble des sala­riés de Talbot : "Nous sommes ici 200 au maximum, il y a 17 000 ouvriers dans l’usine, la base c’est eux, pas nous." Les grévistes n’avaient effectivement jamais prétendu représen­ter d’autres salariés qu’eux-mêmes, contrairement aux bureaucrates syndicaux qui préten­dent avec outrecuidance représenter les autres. A partir de là, la CGT n’avance plus qu’une chose : que la reprise du travail ait lieu le plus tôt possible afin d’éviter une éven­tuelle faillite de Talbot qui menacerait 15 000 emplois.
C’est au nom du même principe que la CSL a combattu le mouvement de l’extérieur, et la CGT de l’intérieur : la défense de l’entreprise Talbot et des 15 000 derniers emplois qui y sont liés. A partir de là, l’attitude de la CGT est claire : elle n’attend des 2 000 licenciés qu’une chose, c’est qu’ils se résignent à leur sort. A ça, les grévistes ont très justement répondu : "On s’en fout de la mort de Talbot. Nous, on est déjà morts." Ils hurlent que leur vie passe avant la survie de l’entreprise.
Déjà, pendant la réunion à huis-clos du 28, les gros bras cégétistes avaient réussi à empê­cher les O.S. présents d’intervenir quand l’un d’entre eux s’aperçut que la direction faisait sortir des voitures stockées dans l’usine. On peut penser que cette réunion avait été habile­ment prévue en accord secret avec la direction, pour qu’elle puisse se ressaisir du stock pendant ce temps. Quelques jours avant, les O.S. s’étaient violemment opposés aux mili­tants CGT qui proposaient de laisser sortir 100 voitures en échange d’une promesse (de négociation avec la direction). Les bureaucrates débordés ne pouvaient dès lors qu’espérer l’expulsion des grévistes par les CRS, qui eut finalement lieu le 31 décembre à 2 h du matin. Ils furent même là pour assurer le départ "dans la dignité".
Le 3 janvier, dès que l’usine rouvre ses portes, les O.S. ré-occupent. 10 jours d’occupa­tion avaient précédé l’accord du 17, et l’usine avait été mise dans son ensemble au chô­mage technique à partir du 19. En fait, l’occupation s’était poursuivie jusqu’au 31, date de l’expulsion. Au 3 janvier, la maîtrise et les personnels qualifiés semblent décidés à en finir avec une occupation qui paralyse l’usine et les met à la porte. Le matin du 3, les grévistes se battent contre des agents de maîtrise qui avaient tenté de faire redémarrer les chaînes, et réussissent à les en empêcher. Aussitôt après la secrétaire CGT Nora Tréhel vint essayer de calmer les O.S. et réaffirme qu’il faut assurer les conditions pour que le travail reprenne. Quand ils entendirent ça, alors qu’ils venaient de se battre contre les jaunes, les grévistes se déchaînèrent : "CGT assassin", "CGT à la poubelle". De son côté, la CFDT, qui feignait de participer à l’occupation, s’arrangea pour faire sortir les grévistes des bâtiments occupés sous les habituels prétextes ("éviter les provocations", etc.).
Le 5 janvier à l’aube, la maîtrise et autres jaunes solidement encadrés par des petites frappes de la CSL attaquent en commandos les grévistes revenus la veille s’installer dans le B3. Les affrontements durent plus d’une heure et demie de violence extrême : les jaunes attaquent au lance-pierre, aux boulons et au gaz lacrymogène, à quoi répondent des rafa­les de pièces de moteurs et de boulons, jetés du haut des passerelles par les grévistes, aidés de lances à incendie. Au soir du 5, les belles voitures auxquelles tenait tant la CGT sont toutes abîmées : pare-brise brisés, capots défoncés - elle qui au début de l’occupation ne voulait pas que les occupants dorment dans les véhicules en cours de fabrication ("les voi­tures, c’est seulement pour les clients. Cela, il faut que les clients le sachent"). Alors que les grévistes, toujours retranchés dans le B3, s’y sont organisés pour se défendre et poursuivre l’occupation, puisqu’ils n’ont toujours rien obtenu, la CGT les condamne ouvertement par l’infecte bouche de Krasucki qui les traite de "minorités d’excités", allant jusqu’à identifier pêle-mêle la violence des O.S. et celle de la CSL. Au passage, le dégoûtant per­sonnage règle ses comptes avec la CFDT, mettant ainsi la touche finale à l’attitude d’une bureaucratie stalinienne.
Quant à la CFDT, plutôt minoritaire à Poissy, elle avait campé dès le début du mouve­ment sur une position parfaitement abstraite : le refus pur et simple de tout licenciement, point final. Ceci afin de ne pas risquer d’être désavouée par la base, comme la CGT, c’est- à-dire pour suivre le mouvement réel. La CFDT n’a jamais réellement soutenu la revendi­cation des O.S. immigrés de faire payer leur départ au prix fort. Au contraire, elle avait tout juste évoqué la vague possibilité d’une aide au retour dans les pays d’origine, négocia­ble avec les gouvernements. Une fois affirmée sa position aussi entêtée qu’impraticable, elle n’a cessé de calmer l’ardeur des grévistes et de restreindre leur effort d’auto-défense. Pour finir, elle capitula devant les troupes de la CSL et fit veulement appel aux CRS. C’est que le 5 janvier, ces messieurs de la CFDT ont eu très peur, tandis que quelques centaines d’O.S. se battaient brillamment et empêchaient la CSL de rentrer au B3. Alors que ceux-ci venaient donc de gagner la bataille du matin, la CFDT a présenté le visage livide de la défaite et de la panique. Elle n’a vraiment rien assurée, la pauvre !
Malgré ces belles bagarres (il y aura eu près de 130 blessés en ces derniers jours, dont une soixantaine la seule journée du 5), les syndicats auront tout de même réussi à faire éva­cuer l’usine par 3 fois : le 31 décembre, le 3 janvier, puis le 5. Les grévistes n’avaient laissé ni la CGT ni la CFDT diriger leur mouvement, mais ils n’avaient pas pour autant perdu ce démoralisant respect de l’appareil syndical el de ses chefs. On a vu Nora Tréhel, cette stali­nienne immonde, réussir à organiser des réunions dans les bâtiments occupés alors que la position de son syndicat était déjà connue comme étant contre les revendications des O.S. La CFDT a réussi à faire sortir les grévistes le 3 janvier, alors qu’ils n’étaient même pas menacés, ayant déjà vidé les personnels d’entretien CSL dans la matinée. Le pire fut le 5. La CFDT a directement appelé les CRS dès le début de la bagarre, et a ensuite magouillé avec les flics la sortie du soir, interrompant ainsi une occupation que beaucoup étaient prêts à poursuivre. On se souviendra de l’amertume de la CFDT de n’avoir pas été conviée aux accords passés avec la police, lors de l’évacuation du 31 décembre. La CGT a parti­cipé à cette magouille avec l’ignominie qui lui est caractéristique. Après avoir dit aux O.S. "vous êtes des imbéciles, mais la CGT vous soutiendra" (merci), une trentaine de bureaucrates cégétistes, qui n’avaient pas du tout participé aux affrontements, réussirent, malgré les protestations de centaines de gens, à sortir de l’usine en prenant la tête du cor­tège, toutes banderolles déployées en vue des caméras. Les gens qui avaient su se battre contre la CSL le matin ont laissé faire ça ! La résistance des grévistes s’est ainsi trouvée salie !!!
Les grévistes de Talbot, malgré toute la clarté et le courage dont ils ont fait preuve en ces jours agités, n’ont pu combattre franchement cette attitude de l’organisation syndicale toujours prête à ré-apparaître pour enterrer les combattants sous sa protection quand il y a de la bagarre dans Pair. A propos de cette déficience, il est notable que les O.S. n’ont pas élu leur propre comité de grève indépendant des organisations syndicales. Quand quatre délégués de chaîne ont pris la parole le 23 décembre pour annoncer leurs exigences, ils exprimaient spontanément la volonté de l’ensemble de la base. Mais les O.S. sont malgré cela restés à la merci des magouilles des directions syndicales qu’ils n’ont pas proprement rejetées et tenues éloignées de leur lutte.
Tous les appareils syndicaux ont conjugué leurs magouilles pour étouffer l’unique revendication rationnelle exprimée dans le cours de la grève et par la base des grévistes, celle de l’indemnité de 200 000 F. Ce noyau dur des O.S. a dû finalement assurer la lutte effective seul.

*

Les O.S. immigrés de Talbot ont de toute façon réussi un beau scandale. C’est un résul­tat qui ne s’effacera pas. Jusqu’ici, ils ont toujours été l’objet d’un marchandage. Celui du 17 décembre était particulièrement écœurant. Us l’ont mis par terre, comme ils ont mis par terre l’image de paix sociale que l’État et les syndicats leur demandaient d’applaudir. "Vous auriez pu au moins nous consulter", criaient les grévistes au lendemain du 17. Non contents de ça, ils ont osé ensuite prendre la parole en leur nom - au nom du tort qui leur a été infligé dans cette usine, en particulier comme immigrés et en général comme ouvriers. Voilà un mauvais coup que l’ennemi n’est pas prêt de digérer. Ensuite, ils ont brutalement mis les choses au clair en ce qui concerne l’assistance de l’État : qu’il paie la rançon de leurs vies bousillées à l’usine. Le reste n’est que spectacle : l’accord du 17 comme tous les autres du même genre. C’est donc toute la tactique de l’État social- démocrate que les O.S. de Talbot, un an après les sidérurgistes de Vireux, viennent de contrer publiquement. Les O.S. immigrés ne sont pas prêts à consentir quelque sacrifice que ce soit pour le bien de l’entreprise Talbot. Ils ne sont aucunement disposés à se satis­faire des miettes que l’État et le patronat leur concédaient si généreusement. Là, c’est tout le discours "Défense de remploi" des syndicats qui en a pris un méchant coup dans l’aile ! Ces 20 petits bâtons que les O.S. exigent, l’État et les patrons auraient tout à fait les moyens de les leur donner. Mais quel exemple !... Pour finir, par leur occupation intransigeante, les grévistes en sont fatalement venus à affronter la maîtrise CSL et autres personnels hautement qualifiés. A la grande consternation du gouvernement, du patronat et des syndicats, ils ont prouvé que dans une usine, c’est la guerre. Que les relations de tra­vail, elles-mêmes hiérarchisées, sont dominées par le conflit permanent. Que l’intérieur d’une usine est un champ de bataille. Malgré toutes les apparences du contraire que l’ennemi s’efforce de maintenir.
Faisons-leur justice des accusations proférées par les syndicats à l’encontre de leur revendication : elle créerait une séparation entre les Immigrés et les Français. Réglons aussi son compte au plat mot d’ordre syndical "travailleurs français-immigrés tous unis". L’opposition entre les travailleurs européens et les travailleurs immigrés existe, comme une forme particulièrement aigué de l’opposition entre les travailleurs en général. A Talbot, elle recouvre une opposition sociale entre les O.S., la masse de manœuvre non qualifiée et mal payée, et la couche des ouvriers hautement qualifiés, des agents de maî­trise et d’entretien, et des cadres. En ce sens, la grève des O.S. de Renault à l’automne 81 était déjà significative, puisqu’ils réclamaient le passage automatique au grade de P1. L’usine de Poissy est vieille : elle a longtemps fonctionné sous le régime archaïque du syndicat-maison, la CSL jadis CFT. Pendant des années, la direction envoya ses agents recruter au Maroc, au Sénégal et ailleurs un personnel si possible illettré, pris à la gorge par le besoin d’argent et obligé de travailler en courbant l’échine et au prix faible. La révolte des O.S. de Talbot (comme ceux de Citroën) en 82 a définitivement compromis cette méthode systématisée par l’encadrement policier de la CSL. Et coïncidence heureuse pour Talbot, juste un an après il lui faut se débarrasser de quelques milliers d’O.S., et parmi eux ceux qui ont été les plus agités en 82 ! La déportation d’une masse de nécessi­teux, au gré des besoins et des intérêts d’industries nationales, a toujours été un ressort sur lequel tout marché national prend son élan. L’immigration peut d’ailleurs être une immi­gration intérieure au pays : voir la déportation de milliers de sidérurgistes lorrains sur le site de Fos-sur-Mer, dans le milieu des années 70, et où ils ont trouvé des conditions de logement lamentables et des salaires minables. Et c’est aussi contre une mesure adminis­trative qui aggravait leur déportation que se sont révoltés des travailleurs du tri postal en octobre 1983. Tout ça pour dire qu’en France, comme partout ailleurs dans ce monde, les immigrés sont bien placés pour n’avoir guère d’illusions sur leur sort de travailleurs, ou sur leur avenir de chômeurs, même en formation. Qu’ils le disent tout haut comme à Tal­bot ne risque certainement pas d’aggraver l’opposition Immigrés/Européens. Ce n’est pas leur revendication qui instaure cette opposition : c’est le système mondial de la marchan­dise dont leur revendication dénonce l’ignominie. Et d’ailleurs ce n’est pas la perspective de voir s’aggraver une telle opposition qui gêne les syndicats, quoi qu’ils prétendent : c’est le fait que des ouvriers, immigrés en l’occurrence, aient dit tout haut ce que tant d’autres ouvriers, privés de la parole, pensent secrètement.
Inutile, donc, d’invoquer une communauté des travailleurs français et des travailleurs immigrés, car les travailleurs ne peuvent en rien constituer une communauté. Le rapport de tous les travailleurs entre eux, c’est le rapport du marché, la concurrence. Par exemple, si les chiens bâtards de la CSL ont tant de haine pour les O.S., c’est tout simplement parce que ceux-ci les ont dépossédés de leurs privilèges en 82, et qu’à présent ils menacent, par leur grève, leur statut de travailleurs aisés. L’intelligence des O.S. de Talbot, ce fut de par­tir de cette opposition telle qu’elle existe de toute façon, sans chercher à la surmonter abs­traitement comme le font les syndicats, les gauchistes ou encore, plus récemment, la mar­che anti-raciste. Si à Talbot les O.S., c’est-à-dire la masse de manoeuvre industrielle, sont presque tous immigrés, cela tient aux impératifs du marché. Le reste n’est que de la poudre aux yeux destinée à détourner l’attention des gens - comme par exemple la marche non violente des anti-racistes, en novembre-décembre 83, qui invoquaient religieusement l’éga­lité de tous les hommes (quels hommes ?). Là-dessus les O.S. n’ont laissé planer aucune équivoque : pas de temps ni de place pour ces beaux discours. Mais ils ont touché à l’essentiel : à un mécanisme du marché. Et ça fait très mal.
Quant aux mots d’ordre rituels d’"Unité de la classe ouvrière" ou de "solidarité des travailleurs", ce ne sont que des cantiques que les syndicats récitent mécaniquement. Ces mêmes syndicats ont en réalité toujours soin d’isoler un mouvement de protestation dans les murs de l’entreprise - ni la CGT, ni la CFDT n’ont voulu appeler les travailleurs de l’industrie automobile à la grève en soutien à ceux de Talbot. Alors merde à l’œcuménisme stalinien. Par contre, il existe une reconnaissance spontanée des prolétaires entre eux, par-delà les murs de chaque entreprise et qui n’obéit à aucun mot d’ordre syndical : le 5, dès qu’ils apprirent la nouvelle des affrontements, des ouvriers d’entreprises voisines sont venus aux abords de l’usine Talbot afin de couvrir ceux retranchés au B3. Bien entendu, aucun syndicat ne les y avait conviés ! Et d’une manière plus générale, de nombreux prolétaires se seront reconnus dans la lutte des ouvriers de Talbot qui en ont assez d’être ouvriers.

*

Les réformistes essaient de se rassurer en disant que Talbot est une entreprise "a-typique", à laquelle les solutions adéquates n’auraient pas été appliquées. Ceci afin de faire croire que la lutte des O.S. immigrés est elle-même "a-typique" - et qu’on n’en reverra pas une pareille de sitôt, ouf ! Ils ne sont pas les seuls à se battre pour faire payer très cher leur départ. Dans des conditions pourtant très différentes, les sidérur­gistes de la Chiers, à Vireux, ont déjà lancé une offensive identique. Ceux de Vireux se bat­tent parce qu’ils ne veulent pas être déportés, ceux de Talbot parce qu’ils l’ont déjà été.
À propos de la lutte violente des ouvriers de Vireux en 82-83, on peut noter deux faits qui corroborent notre affirmation précédente. Sur la concurrence entre les travailleurs : ceux de Vireux, de leur propre dire, n’avaient quasiment pas bougé en 79 pour aider les sidérurgistes de Longwy et Denain, alors en pleine révolte ; lesquels en 82 ne se sont guère déplacés pour aider ceux de Vireux lors des rendez-vous/affrontements mensuels. Sur la reconnaissance entre prolétaires qui échappe à toute logique syndicale : ceux de la Chiers ont su très vite mettre au pas les bureaucrates syndicaux, d’abord ceux de la CGT et plus récemment [2] les petits chefs de l’intersyndicale (CFDT/FO/CGC) [3]. Et outre les actions violentes qu’ils ont réussi sur leur propre initiative, ils ont pu lancer ces rendez-vous du dernier samedi de chaque mois, et cela sans le « soutien » ou la "solidarité" d’aucun racket syndical et politique. Sur cette initiative se sont reconnus aussi bien d’autres travail­leurs de la région que des chômeurs-à-vie [4] comme nous (d’ailleurs, une importante par­tie de ceux qui ont affronté les CRS et les gendarmes mobiles en ces jours), pourtant a priori peu concernés par l’évolution de la sidérurgie - mais qui tous avons à subir la même nécessité de l’argent. La lutte des ouvriers de Vireux se poursuit d’ailleurs en ce moment, malgré l’hostilité des appareils syndicaux - des voitures appartenant à des cadres de la Chiers ont été incendiées ; une coopérative alimentaire de la Chiers a été pil­lée ; des responsables de la "reconversion" ont été séquestrés, etc. Et encore on ne vous dit pas tout !
Il nous reste à dire deux mots sur la position de cette couche de travailleurs possédant une qualification professionnelle durable, employés aux tâches de maîtrise, de contrôle et d’organisation du travail d’autrui, payés au-dessus du salaire moyen, et que l’on a vu à Talbot s’opposer violemment à la grève des O.S. Les insultes racistes qu’ils aboyaient le 5 janvier indiquent bien de qui il s’agit là : pris avec la masse des petits boutiquiers et petits propriétaires, ils constituent en France le principal de ce qu’on peut nommer la classe moyenne. On aurait tort de sous-estimer son importance numérique. Ils sont comme les chiens qui gardent l’accès de leurs petits pavillons de banlieue : ils aboient. Nous-mêmes, en tant que chômeurs-à-vie, les connaissons que trop bien : ce sont eux à qui nous avons le plus immédiatement affaire dans notre vie quotidienne (la police étant hors con­cours). Ce sont ceux-là qui tirent sur tout jeune délinquant, sur les jeunes immigrés, sur les jeunes bruyants, sur tout ce qui semble mettre en péril les maigres biens qu’ils possèdent. Ce sont ceux-là qui s’estiment désormais en état permanent de légitime défense devant la menace encore vague et incertaine qui flotte dans les rues des réserves de banlieues. On a vu avec Talbot que toute révolte ouvrière se heurte désormais violemment à eux. La haine raciste à laquelle ces cafards nuisibles se sont abandonnés contre les O.S. est significative de la mentalité moyenne de cette classe. Dans ces immigrés, ils ne voulaient voir qu’une masse de manœuvre sans pensée, du bétail d’usine attaché à sa machine. Cette couche mérite doublement le mépris : en tant que travailleur qui se plaît dans son travail, et en tant que pauvre qui se croit riche. On peut estimer, au vu de ses comportements chroni­ques ces dernières années, que cette classe moyenne a, pour la plupart, clairement fait son choix. Toute agitation des pauvres, que ce soit dans les zones de banlieues ou dans les usi­nes, se heurte à ses réactions de défense. Un futur mouvement insurrectionnel devra la réduire définitivement au silence par la force.
Au moment où nous achevons d’écrire, l’usine de Poissy est lock-outée, la direction ne laisse pénétrer à l’intérieur que les cadres et les employés dont elle est sûre. Elle a d’ailleurs annoncé que le redémarrage des chaînes ne se fera qu’avec des ouvriers que la maîtrise fil­trera soigneusement pour éviter toute reprise du conflit. Les O.S. grévistes sont donc coincés, puisqu’ils n’ont pas d’autres moyens de pression que l’occupation. Ces quelques considérations générales sur la grève ne préjugent donc en rien de la suite possible du con­flit, ou de son pourrissement. Malgré l’incertitude de leur sort, les O.S. de Talbot ont créé un précédent. Il faudra s’en souvenir, quand l’État va devoir assurer des licenciements massifs, dans la navale et encore dans la sidérurgie. Quand les syndicats vont encore assu­rer la paix sociale au nom de "la défense de remploi". Et quand il s’agira plutôt pour les travailleurs licenciés de faire payer très cher leur départ, comme il s’agit déjà pour les chômeurs-à-vie parqués en banlieue de ne pas se résigner au minimum vital. Il est temps d’ouvrir le débat sur cette échéance qui nous concerne tous, afin que ne se reproduise plus le funeste isolement des O.S. de Talbot dans les murs de l’entreprise.

LES FOSSOYEURS DU VIEUX MONDE [5]
Circulaire publique
entamée après la déclaration du 23.12.83,
achevée après les affrontements du 5.01.84.

Notes :

[1Comme un margoulin qui veut obtenir 1 000 F d’une marchandise et en fixe le prix de départ à 1 500 F ; pour obtenir utilement 2 000 licenciements, la firme Peugeot-Talbot en demande 3 000 au départ.

[2Un violent tract de mise en garde fut diffusé au printemps 83 dam l’usine, signé "Les Superconscients", qui avertissait les chefs syndicaux, sous peine de représailles, de cesser leurs magouilles.

[3Il était malheureusement beaucoup trop optimiste d’affirmer tomme il l’est fait ici que les ouvriers de la Chiers auraient mis au pas les bureaucrates syndi­caux. C’est précisemment l’intersyndicale qui a organisé avec toute la patience d’une bureaucratie syndicale la défaite des ouvriers de Vireux : leur isolement. Un an après que ces lignes aient été écrites, les sidérurgistes de la Chiers subissent quotidiennement le plan social qu’ont négocie les syndicats, le quadrillage policier systématique étant la réponse à toute velléité de révolte (se reporter au texte Ardennes Boules). Note de Décembre 84.

[4Par chômeurs-à-vie, on désigne toute cette frange de jeunes prolétaires qui ne veulent pas du travail et dont le travail ne veut pas. Parmi eux, beaucoup de jeunes immigrés qui d’avance refusent de subir le sort de leurs parents. Le fait que nous nous définissions comme chômeurs-à-vie n’exclut pas qu’il nous arrive occasionnellement de travailler, et même de participer à des confits sur les lieux de travail.

[5Groupe aujourd’hui dissous




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