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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Ardennes boules
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 43-44.
Article mis en ligne le 1er février 2014
dernière modification le 30 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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En septembre 84, les gars de la Chiers faisaient à nouveau parler d’eux. A la suite du licencie­ment de 29 d’entre eux, les ouvriers enta­maient une série de barrages sur la RN 51. L’inter­vention des gardes mobiles entraîna l’arrestation de trois personnes. Le déploiement policier rendait impossible tout affrontement. Ce que les putes syndicalistes mirent à profit, désarmant une fois de plus les Viroquois en leur proposant des actions de vaincus (grève de la faim, journée ville morte).
La dimension locale a maintenant pris le pas sur ce que cette lutte contenait d’universel. l’intérêt public s’y est perdu d’autant.
A Vireux les réformistes triomphent et les pauvres se mangent l’amertume de leur isolement.
Au cours des années 83 et 84, les énergies se sont considérablement effritées. Les occupations militaires [1] et le rôle évidemment modérateur de l’intersyndicale ont su provoquer fatigue et décou­ragement. Les actions en marge des syndicats se sont faites de plus en plus rares, et les barrages se sont transformes en simples manifs. Les petits groupes d’ouvriers actifs ont été laminés et plus rien ne s’oppose aux mensonges syndicaux.
Quand le plan social fût signe, en Janvier 83. il rencontra toutefois le scepticisme des ouvriers. Aux quelques propositions de reclassement qui leur étaient proposées, ils opposaient une obstruction systématique. Obligés d’être présents à l’usine sans avoir rien à y faire, ils avaient au moins cette force d’être ensemble. Et régler les comptes en souffrance est une bonne manière de tromper l’ennui : voitures de cadres incendiées, bris des vitrines des commerçants les plus ignobles, pillage de la coopé­rative de la Chiers. postes frontières réduits en cen­dres, sabotage des installations hydro-électriques sur la Meuse... Mais la fermeture de l’usine, en Mars 84, a renvoyé chacun à un isolement aggravé.

L’accord sur le plan social fût un moment déter­minant. Signé dans une période de reflux après la première occupation militaire, il apparaissait, sans trop d’illusions, comme un acquis minimum. L’Intersyndicale en fit à la fois un tremplin et l’objet unique d’action.
Ce plan prétend garantir 83 % du salaire jusqu’en 1989. 60% par les Assedic et 25% par la Chiers. Les ouvriers sont déjà certains de ne rien toucher de la Chiers, les 25% étant systématiquement retenus à comptes divers. Pour le remboursement de l’achat des maisons, par exemple, dont les traites sont payées pour un an à la Chiers, ou pour tout autre crédit qu’elle a pu accorder et dont elle se garantit à présent un paiement minimal.
Les délais de versement des Assedic sont de plu­sieurs mois, comme d’habitude. Certains atten­dent depuis 3 ou 4 mois sans avoir louché un sou. Ils sont contraints au travail au noir pour survivre, avec les risques de suspension de droits que cela suppose. Ça n’est pas sans rappeler le style Cassa Integrazione italien [2]. Le système viroquois est amélioré par l’accréditation d’un pécule. Il s’agit d’un avoir, dû en fonction de l’ancienneté et de la qualification (montant d’environ 50 000 F pour 15 ans de boîte). Le vice c’est qu’il n’est possible de loucher le fric qu’en perdant ses droits, garantis pour 5 ans. et ainsi se retrouver au chômage. Seuls des immigrés semblent en avoir profilé. N’ayant pas d’attaches dans la région, ni contracté de cré­dits, ils sont partis avec un bon petit paquet de fric. Les autres pour préserver ce pécule sont obli­gés d’accepter les conditions de la Chiers : forma­tons bidons, chômage économique avec promesse de reclassement, emplois transitoires, mise au chô­mage momentanée (ce fût la cause des barrages de Septembre)... Les mairies leur font payer la casse occasionnée lors des barrages en augmentant les taxes communales. Ht les deux maires osent ensuite se pavaner avec les gars lors des manifs syndicales.
La Chiers occupe encore 450 personnes "à la valori­sation du site afin d’assurer l’implantation de nouvelles industries dans les Ardennes" c’est-à-dire la démolition de l’usine, le transport et l’installation des machines sur d’autres sites. On y trouve en particulier l’entreprise de démolition la SOCOMO. Sa main d’œuvre est gratuite puisqu’il s’agit des gars de la Chiers. Ses bénéfices sont tels qu’elle pousse même le cynisme jusqu’à offrir un “bon repas” régulièrement à ceux qu’elle fait taffer. On vous dit pas les boules !
Ainsi les putes patronales essayent de se constituer une main d’œuvre corvéable. Elles se livrent à un véritable chantage sur la garantie de salaire, contraignant les gars à effectuer tout ce qu’elles jugent utile. Refuser une tâche, une formation, ou un déplacement, c’est risquer le licenciement. C’est aussi le prétexte pour virer les plus indiscipli­nés. 15 d’entre eux, qui l’ouvraient trop ou prati­quaient l’absentéisme systématique ont été licen­ciés, sans aucun soutien ni protestation. Au contraire, ils sont présentés par l’Inter comme indéfendables, puisqu’ils sont les seuls à affirmer ouvertement qu’on se fout de leur gueule.
"On a jamais été aussi nombreux aux manifs". constate amèrement l’un d’eux "... maintenant même les commerçants, les profs, les notables sont avec nous". La belle ouvrage ! L’Inter a su se maquer toutes les salopes de Vireux, en laissant se faire saigner ceux qui ont su manifester l’abjection de leur condition. Bile a divise ce qui était uni, et unit ce qui était divisé.
On imagine le dégoût et la fatigue de plus d’un, lorsqu’on sait que le contrôle policier est perma­nent, que les occupations militaires sont systémati­ques à chaque mouvement de colère. “CRS = SS VIREUX = POLOGNE” comme l’affirme là-bas un bombage. Le téléphone est sur écoute, le cour­rier est ouvert, les RG tournent. La presse locale a black-outé l’information lors des incidents de Longwy en avril 84 et fait le silence sur l’ensemble des mouvements sociaux à la même époque. Le blocus est total.
Il y a peu, ceux d’Arthur Martin à Revin (à 20 km) se sont mis en grève. Ils avaient appelé à une jour­née d’action. Ceux de la Chiers n’y avaient répondu que par un soutien financier, rappelant qu’en 82 le soutien des "Martin” n’avait guère été actif. Tout déplacement à Revin était rendu impos­sible par les flics, qui avaient bloqué ce jour-là les accès de Vireux.
Lors de la dernière occupation militaire, ces bâtards ont instauré un véritable couvre-feu : pas de lumière dans les rues, contrôles systématiques, uti­lisation de projecteurs... Deux de ces porcs auraient été abattus à coup de fusil, et un troisième blessé : être aussi mal traité suscite évidemment des idées de vengeance.</p<

Les sidérurgistes firent en sorte que leur départ coûte à la Chiers. En feignant un compromis, la direction se décidait à une liquidation à long terme. L’État fut l’agent de persuasion. Il devait dès lors répondre à toute nouvelle exigence qu’avanceraient les sidérurgistes par l’indiscutable argument d’État : le quadrillage policier.
La liquidation de la Chiers aggrave les conditions de chacun. Le maintien d’une garantie de res­source se fait au minimum, avec un salaire large­ment amputé. Les formations ou les emplois pro­posés sont de véritables corvées sans avenir. La mobilité exigée par ces tâches n’est que le prélude à la déportation, le développement de nouveaux emplois dans la région étant inexistant.
En plus, ils doivent se montrer dociles et être reconnaissants pour les miettes qui leur sont accor­dées, sinon ils risquent de ne plus rien avoir du tour
Les conditions que connaissent les Viroquois sont celles faites aux pauvres de cette époque. Ils doi­vent accepter une disponibilité complète, au gré de n’importe que ! mouvement de Capital.
Les mineurs anglais y ont répondu par une grève qui dure depuis onze mois, où piquets de grève et émeutes se succèdent. Les ouvriers des chantiers navals espagnols affrontent les flics quotidienne­ment, à Bilbao les bastons n’ont pas cessé depuis Septembre.
Partout dans le monde des pauvres se révoltent contre l’état de réserve dans lequel ce monde veut nous maintenir.
Notre colère ne connaît pas de limites.

Décembre 84
Gilles SAVENNIERE et Allan

Notes :

[1À trois reprises la ville fut entièrement investie par les flics (Décembre 82, Février et Septembre 84) et à chaque fois pendant plus d’une semaine.

[2Les Autonomes nous présentent le plan social comme "une victoire remportée sur le terrain du revenu garanti", histoire de nous refaire le coup du "salaire social". En bons gauchistes, qui identifient automatiquement la lutte réelle des ouvriers à la représentation syndicale, ils voient une victoire des ouvriers là où il n’y a qu’une victoire des syndicats.




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