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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Bison wodka
{Os Cangaceiros}, n°1, Janvier 1985, p. 45-50.
Article mis en ligne le 2 février 2014
dernière modification le 1er février 2014

par ArchivesAutonomies
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Qui ne se borne pas, à propos de l’histoire contemporaine de la Pologne, à ânonner de vieilles incantations ou à chercher la seule confirmation de son opinion, quitte à éliminer tout ce qui vient la contredire, se trouve immédiatement confronte à la question du lan­gage. Quarante ans de domination bureaucratique ont fait travailler les mots forgés par la critique sociale pour le compte exclusif de l’État, et aujourd’hui le seul mot de prolétariat suffit à don­ner des boutons à tout pauvre sans qualités. Il n’y a lieu, ni de déplorer que "les termes de la critique révolutionnaire moderne" n’aient pas cours en Pologne, ni de se réjouir que la place soit nette pour une critique radicale de la théorie de nos maîtres. Le travail des mots est un moment de la lutte engagée là, et un témoignage tant de sa nouveauté que de ses contradictions non-résolues.
Un style s’est trouvé proscrit en Pologne : le style tranchant et l’usage de l’insulte, qui sont l’apanage de l’État et des officines para-étatiques. Il suffit de se souvenir du fiel des staliniens fran­çais du temps de leur puissance pour comprendre pourquoi ce ne sont pas les éléments radicaux qui ont le langage le plus virulent. Si les mots de "dignité" et de "vérité" se sont trouves au cen­tre du mouvement polonais, c’est précisément parce qu’ils étaient exclus de la novlangue étati­que. Ils portent en eux la contradiction majeure de ce mouvement. Ce n’étaient évidemment pas des catégories abstraites dans la bouche des pau­vres, où ils signifiaient refus des compromis et transparence du débat public. Mais ils étaient suf­fisamment malléables pour pouvoir signifier dans la bouche des experts : refus de l’affrontement et unanimité obligatoire.
Ce statut iles mois explique le rôle déterminant des intellectuels. Malgré leur modérantisme notoire, malgré leur activité incessante de pom­piers sociaux, leur prestige subsiste grâce à (ou à cause de) leur agilité oratoire face aux gros sabots bureaucratiques et leur capacité à retourner le double-langage contre ses utilisateurs patentés. Ainsi le moins surprenant dans l’intervention de Michnik devant le commissariat d’Otwock n’est pas qu’il ait finalement été écouté par la foule en furie. Un tel pouvoir a de quoi faire rêver toutes les putes intellectuelles d’ici. [1]
Peu nous importe la sincérité de tel ou tel expert ou conseiller. Tous se sont toujours trompés sans jamais critiquer leurs erreurs, celà suffit à dire ce qu’ils sont. L’irréalisme (même de leur propre point de vue) qui est à la racine de ces erreurs consiste à croire que l’État stalinien est voué à s’assouplir graduellement, ce en quoi ils persistent du fond de leurs prisons.
Nous ne pensons pas que les termes dans les­quels se sont exprimés les conflits sociaux "appar­tenaient" à la direction de Solidarité. Par exem­ple, si pour cette direction le mot "société" signi­fie bien que seule la forme de l’État est à réfor­mer, les acteurs réels du mouvement étaient, eux, fondés à l’utiliser pour qualifier leur activité sociale, l’ébauche de communication directe qu’ils établissaient malgré et contre les directives du sommet. Peut-être faut-il rappeler que la révo­lution polonaise s’est cristallisée autour de trois exigences sans partage : liberté absolue de parole, appropriation de la distribution, grève générale active. Voilà bien de quoi défaire un monde. Voilà bien de quoi fonder une société.
Les seules critiques des intellectuels dirigeants de Solidarité qui nous soient parvenues provien­nent de la fraction de ceux-ci qui, en raison de son langage marxiste et surtout de ses sympathies pour les structures horizontales du POUP, n’a pas pu imposer sa salade. Ainsi la sociologue Jadwiga Slaniszkis, maquée avec l’immonde club Sygma, nous donne-t-elle de précieux renseignements sur cette grande famille des experts et de son fonctionnement occulte (Pologne, la révolution auto­limitée. PUF 1982). A la même engeance appar­tient Zbigniew Kowalewski, sans lequel malgré tout nous ignorerions peut-être toujours à quel stade en était arrivée la situation à Lodz (Le Monde du 7.1.82). car aujourd’hui celà est tû même en Pologne.
Que, à propos d’un mouvement dont l’exi­gence centrale était la vérité, de telles vérités fon­damentales ne nous parviennent que par l’entre­mise de menteurs déçus, voilà qui en du long sur les détenteurs officiels de cette vérité. Walesa et sa bande, aussi bien que sur la véritable fonction du coup de Jaruzelski, qui interdit aux pauvres sans qualités de ramener la vérité pratique clans les assemblées.
Il faut miner l’unanimisme qu’a engendré Soli­darité. "Les Polonais" est une abstraction que seuls les curés et les syndicalistes ont intérêt à sou­tenir. De toute façon il est fort probable que la période à venir va se charger de ruiner pratique­ment cette pseudo-unanimité. [2]

Il n’y a pas eu retour de la religion en Polo­gne. Tant la fonction de l’église que la forme de la religiosité des pauvres y ont un passé vieux comme l’oppression. Dès Catherine II, l’oc­cupation russe se traduit sur le plan religieux par l’imposition de la religion orthodoxe, institution d’État, et la volonté de se soumettre l’église catholique. Ne pouvant se concilier les faveurs de l’État, le clergé se voit contraint de prendre le parti des pauvres contre celui-ci et d’opposer son autorité morale à l’autorité séculière.
Dès la fin du XVIIIe, les églises sont avant tout des lieux de rassemblement où se manifeste l’identité nationale (c’est l’origine du Dieu sauve la Pologne) et où se préparent les insurrections. Tout le long du XIXe, les curés de base sont durement persécutés à cause de l’aide qu’ils apportent aux insurgés, le plus souvent contre l’avis du Vatican.
La hiérarchie ecclésiastique ne s’en sort pas mieux, tiraillée dans sa volonté de concilier la rai­son d’État et les exigences des pauvres. Ainsi Felinski, parachuté archevêque à la demande du Tzar pour briser les révoltes, se verra, en réfor­miste malheureux, déporté par le même Tzar pour avoir, après l’insurrection de 1863, qué­mandé un peu d’autonomie pour la Pologne. Ces persécutions contraignent l’Église. pour survivre, à recruter à la va-vite des curés de campagne au niveau théologique quasiment nul. Ce sont eux qui préserveront la religiosité populaire, mais selon des modalités bien particulières : dès lors, c’est la liturgie qui domine, et la théologie y est pratiquement inexistante. Dès lors, la pratique religieuse est le seul moyen de liaison qui s’offre aux pauvres (religion vient de religare, relier). Quant au but, l’église s’évertue à le contenir dans le rêve d’une nation indépendante où elle pour­rait participer au pouvoir. A la fin du siècle der­nier, ce rêve s’estompe devant l’émergence d’un mouvement révolutionnaire clandestin et ouverte­ment anti-religieux qui culminera en 1905. Quel­que peu compromise avec le pouvoir séculier de 1918 à 44, la domination stalinienne redonne à l’Église son statut de 1722.
Ces renseignements se trouvent dans le livre de Bohdan Cywinski, Généalogie des Insoumis, un chapitre traduit dans les Temps modernes d’août 83. Auparavant rédacteur de la revue catholique Znak, Cywinski était le directeur du quotidien national de Solidarité et fut le porte parole de Walesa à Oslo. Il est d’autant plus piquant de remplacer "église" par "présidium de Solida­rité" dans ses propos : "jamais l’église n’a rejeté l’État, c’est toujours l’État qui a rejeté l’église" : "l’autorité morale de l’église dans la société est inversement proportionnelle à sa participation au pouvoir politique."
Nous ne voyons pas vraiment ce que peut être la conscience religieuse en Pologne. Que l’homélie, et non la prière, soit le langage général des curés montre bien que ceux-ci entendent diriger non les consciences mais les actes. La pratique religieuse est bien le prototype de la pratique réformiste. Nous pensons même que la mission historique du clergé est d’assurer, autant que faire se peut, la transition en douceur vers le réformisme, c’est-à-dire vers la religion politique, la religion au visage laïque. Mais cette pratique peu faire l’éco­nomie de la théorie religieuse. Alors que la cons­cience religieuse se fondait sur la perte générale de toute illusion sur l’ici-bas. la pratique de l’Église a pour seul but de sauver ces illusions, d’aménager, voire de cogérer la Vallée des larmes. Beaucoup "têtes" de Solidarité, Kuron et Michnik notam­ment, sont des athées notoires, et cela ne leur a jamais créé de problèmes. Les intérêts particuliers de l’Église ont fusionné avec les intérêts des autres groupes à vocation dirigeante. La position singu­lière de Walesa est qu’il est l’homme de ce pas­sage : il concentre en lui tous les intérêts particu­liers. Électricien aux chantiers navals, dirigeant éclairé ailleurs, humble vassal du pape à Rome, délégué syndical en occident, intellectuel huma­niste à Oslo.
"Les transformations qui affectaient alors le mouvement furent en partie liées à la présence des experts(...) elles étaient le produit d’un glisse­ment progressif vers une sémantique inspirée de la notion de défense des droits de l’homme, alors que la sémantique originelle du mouvement était plus radicale, antihiérarchique et antibureaucratique (...) De même la religiosité humble et dis­crète, très paysanne, de tous ces travailleurs se mua en une promotion des droits de l’Église en tant qu’institution". (Staniszkis).
Il existe une pseudo-alternative réformiste et politique en Pologne, l’Église a rempli son rôle.
Il est grand temps de séparer dans la théorie ce qui est séparé dans le monde depuis plus de deux siècles, de distinguer ce qui est religieux de ce qui est spirituel. Depuis plus de deux siècles, la reli­gion n’est plus le centre du monde, et en consé­quence les révoltes millénaristes ne s’expriment plus par la religion. Que les pauvres se réunissent dans les églises (il y a si peu de troquets hélas), qu’ils élèvent des croix de fleurs pour emmerder les bureaucrates, et même que beaucoup s’affir­ment pratiquants (bien plus que croyants), qu’ils trouvent dans cette pratique une douce consola­tion, comme d’autres, ou parfois les mêmes, dans la wodka. et qu’ils sachent bien que tout celà inflige un démenti cinglant au matérialisme immonde de leurs maîtres, voilà qui n’implique en rien que les pauvres se servent de la théorie reli­gieuse, s’expriment par cette théorie, rendent manifeste le négatif de leur religiosité. Nous le demandons : où trouve-t-on la moindre référence religieuse dans leur manifestation négative ? Le jugement de Dieu est déjà prononcé dans le fait que leur pratique spirituelle se passe de théorie religieuse. Voilà justement ce que les curés veu­lent cacher (les curés laïques aussi d’ailleurs, tel Michnik qui ne voit que les forces du Bien, la société, s’opposant aux forces du Mal, l’État). Ce n’est pas non plus être religieux que de reprendre des concepts que la religion avait elle-même repris, la Dignité ou la Vérité par exemple. Pas plus qu’il n’est religieux de parler de la divinité de l’homme. Et il existe beaucoup de polonais qui, tout en préférant au rituel religieux la douce (pas toujours si douce d’ailleurs) consolation de la wodka, connaissent d’évidence l’immanence de l’esprit, nous en avons rencontré.
Le fait de regarder la réalisation de leur idéal comme immédiatement présent constitue à la fois la grandeur et la faiblesse des révoltes millénaris­tes. L’exigence absolue de cette conclusion se tra­duit dans le mépris absolu de la méthode. C’est l’idéologie de la pure liberté qui égalise tout et qui écarte toute idée du mal historique. La révolte des polonais n’a jamais été millénariste. Il est patent en effet que le débat public qui s’est ouvert en août 80 et qui se poursuit clandestine­ment aujourd’hui porte essentiellement sur les questions de méthode. La cavalerie des pauvres ne s’est pas ruée sabre au clair sur les chars adverses.
D’ailleurs, les révoltes millénaristes modernes ne s’élevaient pas contre ce qui existe mais contre ce qui advenait, en Espagne aussi bien qu’en Mélanésie ou au Brésil, ce qui a permis à toutes les salopes marxeuses de les dénigrer si fortement.

Que, depuis le 13 décembre, la bureaucra­tie polonaise ait dû renoncer définitivement à l’idéologie qui la légitimait, abandonnant aux militaires la prérogative de maintenir l’ordre, voilà une évidence désormais universellement reconnue. Le mandat du ciel pro­létarien est visiblement épuisé, dans tous les sens de ce terme. Cependant, ceux qui se bornent à cette constatation et concluent à la "décomposition du pouvoir bureaucratique" et à sa fin imminente se trouvent bien en peine d’expliquer comment celui-ci s’est malgré tout maintenu depuis deux ans, et ne se trouve pas si moribond qu’on veut bien le dire (qui se promène dans les rues de Varsovie ou de Gdansk en dehors des jours de manif sera surpris d’y rencontrer nettement moins de képis que dans nos belles rues françaises). Voilà une évidence bien moins galvaudée : la pénurie des stocks idéo­logiques d’État est compensée par l’existence d’un vaste marché noir de la fausse conscience, généreusement approvisionné par l’appareil clan­destin de la TKK. Cette clandestinité n’est d’ail­leurs qu’en apparence clandestinité vis-à-vis de l’État, qui connaît bien ses faux-ennemis, mais bien plutôt clandestinité vis-à-vis des pauvres, qui les reconnaissent encore comme les leurs.
Entendons-nous bien : l’échec de la manifesta­tion du 16 décembre 83 prouve, si besoin était, que les pauvres ne sont plus prêts à se faire massa­crer pour faire triompher la pensée-Walesa. Cependant, une idéologie n’a pas besoin d’être plébiscitée pour être opérante, il suffit qu’elle fasse le plein dans les têtes, et empêche toute criti­que réelle. Or, à notre connaissance, aucune criti­que de la fonction exacte de la tendance réfor­miste de Solidarité yn 80-81, et de l’irréalisme de ses positions, ainsi que les conclusions pratiques qui s’imposent, n’a encore été formulée en Polo­gne- Comment s’en étonner quand on sait, par exemple, que les maisons d’édition "clandesti­nes" sont notoirement contrôlées par l’État ? (l’une d’elles a même racheté son matériel d’imprimerie à la milice !) Ou encore que la dif­fusion des multiples journaux clandestins doive passer par l’appareil de la IKK qui ne permettra jamais que soit publiée la moindre critique à son égard ? Le parti de la vérité se voit ainsi contraint à une double clandestinité, c’est là la seule victoire momentanée du coup de force de Jaruzelski.
L’État Polonais n’est donc pas si timoré ni impuissant qu’on veut bien nous le faire croire. Il a fort bien compris qu’en se débarassant totale­ment de l’opposition réformiste, il risquait de se heurter bien vite à une opposition autrement plus conséquente, mais surtout que l’entente nationale réclamée par l’opposition signifierait leur ruine commune, la visibilité de ce qui les unit. Il lui est bien plus profitable de se reposer, tant qu’il le peut encore, sur l’entente nationale tacite.
Il n’est plus possible d’ignorer aujourd’hui l’existence de l’opposition spectaculaire que cons­titue la tendance réformiste de solidarnosc. Celle-ci pouvait encore être considérée en 80-81 comme un parapluie utilisé par les pauvres leur permet­tant une action réelle sous le couvert de négocia­tions factices (quoique l’activité des pompiers sociaux pendant cette période n’ait été un secret pour personne), mais aujourd’hui que le coup du parapluie n’a plus de raison d’être, les dits pom­piers pompent encore plus, tiennent toujours plus le langage de l’État, forts de ne plus pouvoir être publiquement désavoués. Ceux qui ne voient dans le mouvement polonais qu’un mouvement unitairement réformiste n’oublient qu’une chose : il n’est pas encore vaincu. Ceux qui ne voient dans le mouvement polonais qu’un mou­vement unitairement révolutionnaire n’oublient qu’une chose : il n’a pas encore vaincu. L’argu­ment de la force ("il faut savoir opposer à la sub­version non seulement la force des arguments mais aussi l’argument de la force"- Un bureau­crate polonais en 1980 ) ne peut seul expliquer cela. La période présente porte conjointement en elle la réunion de ce qui paraissait séparé (mêmes raison d’État et justifications économiques de la part du POUP et de la TKK) et la séparation de ce qui paraissait uni (les exigences de la base et les prétentions de la direction). Il suffit pour s’en rendre compte de lire les récents propos du prix Nobel de la paix sociale [3] : "le mouvement de décembre 70 n ’est pas un symbole de vengeance et de haine mais de l’entente entre gouvernants et gouvernés." La pensée-Walesa est le meilleur dé­fenseur polonais de l’esclavage salarié ("nous avons interrompu le travail pour qu’il puisse être hon­nête et bon"), de l’État ("nous considérons l’État comme une organisation au service de la nation"), et de l’économie ("je n ’imagine pas que l’écono­mie puisse bien fonctionner sans trois conditions : séparer l’administration économique de l’admi­nistration d’État, création de syndicats comme contrepoids de l’administration, enfin concurrence entre les entreprises"). Saluons au passage ce léninisme à rebours : pour les léninistes, les "rapports de production capitalistes" sont une étape nécessaire vers le "communisme", pour la pensée-Walcsa ils sont une étape nécessaire pour en sortir. Mais tout cela passe bien au dessus de la tête des pauvres ordinaires.
La rencontre, à Gdansk, d’un membre de la TKK, par ailleurs professeur d’ergonomie à l’école polytechnique, est venue confirmer ces constatations. Celui-ci sut utiliser à notre égard les méthodes de ses maîtres : le double- langage - en nous affirmant que "l’authenticité de solidarité constituait évidemment un danger pour tous les états et syndicats existants" sans jamais remettre en cause le rôle de la CFDT ni les courbettes de "Lechu" devant "les dignes représentants du peuple norvégien" - et la falsification - en allant jusqu’à nier que la grève générale active fut jamais à l’ordre du jour - . Ce digne représentant de l’inintelligentsia, qui en affirmant que "nos gouvernants n’ont rien appris" montre qu’elle n’a rien compris, persiste à croire que le 13 décembre fut un "accident de parcours sur la voie du dialogue". Par ailleurs menacé de licenciement, le professeur défendait âprement son emploi [4] en déclarant que dans un système bureaucratique à la gestion nécessairement déficiente, l’ergonomie est une science sub­versive, puisqu’elle vise à rationaliser le travail. "Nous voulons faire de la Pologne un deuxième Japon", Walesa.
De même que George Grosz n’aimait pas les bourgeois pour la seule raison qu’ils n’étaient pas beaux, de même l’intellectuel n’aime pas les bureaucrates parce qu’ils manquent de finesse, et le réformiste parce qu’ils manquent de rigueur dans leur gestion. Tous ceux qui n’ont vu dans le mouvement polonais que le moyen de défendre leur intérêt particulier se retrouvent aujourd’hui pour réchauffer les restes de solidarité, et eux seuls. Les pauvres sans qualités, eux, ne se gênent pas pour dire que "Solidarité c’est fini" et que les réunions clandestines ne sont qu’activisme en vase clos [5]. C’est le messianisme sans prophète des polonais : on sait que ça va repartir, mais certaine­ment pas par une directive. On comprend que cette abstention sans illusion fasse trembler les bureaucrates ! On comprend aussi que la baisse tendancielle de leur taux de prestige inquiète les délégués de la TKK qui, pour l’heure, renoncent aux manifs téléguidées et donnent la priorité aux cours du soir destinés à faire comprendre aux ouvriers les vertus du "réformisme" et de "l’éco­nomie de marché" (Lhibernation du 23.12). Tiens voilà du boudin idéologique ! Les stages de formation de cadres syndicaux que leur avaient généreusement dispensés la CFDT, le con Touraine en tête, n’ont pas été vains.

Gierek avait cru qu’il pourrait se maintenir au pouvoir en favorisant la pénétration marchande, et il l’a eu dans le cul. Désor­mais, les bureaucrates ne comptent plus sur les jeans et le coca-cola pour pacifier les foules. Ils savent à quel point la marchandise est un explosif dangereux. A tout prendre, mieux vaut la pénurie [6]. Ils sont bien aidés en cela par les mesures de rétorsion occidentales qui constituent un bon alibi pour affamer les pauvres et, incidemment, retar­der le paiement des vieilles dettes. Outre de mai­gres opérations de prestige telle la construction du métro (qui fait pendant à la destruction de la place de la Victoire), l’œuvre rénovatrice de Jaruzelski consiste essentiellement à épurer les éléments dangereux. Ainsi sur 16 000 travailleurs des chantiers navals de Gdansk, 4 000 ont été fou­tus à la porte en deux ans ce qui en fait des taulards potentiels, le travail étant obligatoire par décret. D’autre part, les sur-effectifs découlant de l’obligation de travailler alliés aux carences endé­miques d’approvisionnement font de ce pays, selon le mot d’un polonais, "une gigantesque übungsfirme" où tous font semblant de travail­ler, seul l’encadrement ne faisant pas semblant de les fliquer. Dans ces circonstances, il est clair que c’est surtout dans les campagnes que la résistance est la plus active. Entre autres, 3 000 villages ont cet été refusé de vendre leur lait à l’État. Le résul­tat majeur qu’a permis Solidarité, la fusion de la question ouvrière et de la question paysanne (et de toutes les questions séparées) dans une même exigence universelle, ce résultat survit, et de nombreux contacts subsistent entre ci-devants mem­bres de Solidarité Rurale et ex-comités locaux des villes. Il y a gros à parier que l’explosion sociale à venir trouvera d’emblée acquise son unification sociale et territoriale. Le temps est révolu où les poméraniens pouvaient se considérer comme l’avant-garde du refus, les ventes de Trybuna Ludu étant ridiculement faibles dans leur région par exemple. Ce qu’avait été Gdansk 70 pour eux, tous l’ont connu en décembre 81. Aucune mesure coercitive ne saurait effacer seize mois de débat social.
L’intelligence polonaise a consisté à savoir jouer avec le temps. Forts de l’expérience des révoltes précédentes, les pauvres ne sont pas descendus se faire immédiatement massacrer par la milice, voilà ce que les charognes appellent auto-limitation ! Pour la première fois, un mouvement révolution­naire s’est donné les moyens de durer, et de s’éviter une répression sanglante. L’Esprit a eu là le temps de cheminer, et si en décembre 81 l’affron­tement était devenu inévitable, c’est que dans tout le pays les conditions du passage à l’étage suivant que constituait la grève générale active se trouvaient réunies. Il serait temps de distinguer cette avance mesurée des pauvres des ordres de recul constants de la direction, qui a tout fait pour empêcher la préparation de l’affrontement, face à la riposte violente inévitable de l’État.
Aussi ne croyons-nous pas que les prolétaires polonais tirent de cette expérience la nécessité d’un affrontement violent immédiat avec l’État, qui les verrait immédiatement écrasés, comme en 1970. Même si l’on met de côté le fait qu’il est extrêmement difficile de se procurer des armes en Pologne, l’amère leçon est que malgré sa durée qui leur donnait à penser que tout était possible, le mouvement n’a pas abouti [7]. Ce n’est pas la durée de ce mouvement qui est en cause, mais l’existence d’une direction qui en a constamment obscurci les termes. Le caractère apparemment pacifique que permettait la force tant qualitative que quantitative de ce mouvement social ne doit pas abuser : peu importe par exemple que des pil­lages aient eu lieu ou non pendant les marches de la faim quand au même moment c’est toute la distribution des marchandises qu’il était question de s’approprier, c’est l’État expropriateur qu’il était question d’exproprier totalement ("dans ce pays, qui contrôle la distribution a le pouvoir" avait alors dit un bureaucrate.)
Pour l’heure, rien n’est rétabli, et il est impossi­ble de conclure. Aussi ne concluerons-nous pas. Il y aura d’autres ingérences dans les affaires polo­naises.

Janvier 1984


La population semble largement désabusée, désorientée, tentée souvent par un repli sur soi, sur la famille : ce que la presse clandestine décrit avec inquiétude comme l’"atomisation" de la société. Les efforts qu’il faut déployer pour s’assurer un approvisionnement simplement décent rongent le temps libre (sans parler du temps de travail) et l’énergie.
"Les gens sont beaucoup trop fatigués pour faire de la politique", comme l’explique un des principaux ex-prisonniers. Les jeunes se réfugient de plus en plus dans le rock, la drogue... ou à l’étranger. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, l’héroine fait autant d’adeptes (200 000) que l’appartenance au parti.

Le Monde du 26/10


Depuis que ces lignes ont été écrites, aucun événement majeur n’est venu bouleverser la situation en Pologne. Cependant, si le pouvoir n’a remporté aucune victoire décisive, il a su utiliser au mieux de ses intérêts la marge de manœuvre que lui permet le statu-quo régnant, et ceci est pour lui déjà une victoire.
Ce n’est pas par l’organisation laborieuse d’une légalité à laquelle personne ne croit (élections du 17 juin) que l’État polonais se main­tient, mais par le pourrissement de la situation. La pénurie s’est encore aggravée, bien des gens se sont faits licencier, d’autres arrêter à l’occa­sion des magouilles nécessaires à tout pauvre ou de perquisitions dans les logements occu­pés illégalement. C’est avec le temps que règnent les bureaucrates ; le temps par exemple de détruire le Praga, seul vieux quartier de Var­sovie qui avait survécu à l’écrasement de 1944, et où bien des miliciens se sont faits poignar­der.
L’amnistie, en juillet, de tous les "prisonniers politiques" (c’est-à-dire qui étaient poursuivis pour ce qu’ils avaient pu dire ou écrire) a permis à l’État, d’abord d’éviter un procès public qui aurait été son propre procès, ensuite de redon­ner confiance quant à sa stabilité auprès des puissances étrangères, enfin d’entretenir le mythe d’un "dialogue social" possible. Bien sûr, à peine sortis, les membres de Solidarité se sont retrouvés en proie aux tracasseries policiè­res. Il faut noter que si le pouvoir n’a pas expulsé Kuron, Michnik & Cie, il n’a par contre jamais donné autant de facilités aux pauvres qui veulent émigrer. Tout le monde n’est pas si utile à la paix sociale !
Dès que l’enlèvement et le meurtre de Popieluszko ont été connus, fin octobre, tout le monde a compris qu’il s’agissait là d’un coup terroriste d’État. La seule question était de savoir si cette opération avait été commanditée au sommet de l’État ou si elle était l’oeuvre d’une "fraction dure" cherchant à prendre le pouvoir. Comme Jaruzelski et Walesa prétendent que la deuxième solution est la bonne, nous opterions plutôt pour la première. Mais ceci n’a qu’une importance secondaire à côté de l’usage que l’État en a fait, maniant la vieille dialectique de la carotte et du bâton : d’une part il se pré­sente comme le moindre mal et châtie quelques boucs émissaires, d’autre part il rappelle qu‘il est prêt à une répression sanglante si néces­saire.
Mais Walesa a beau déclarer que ce meurtre "doit servir à la construction de la paix sociale", ceci est tout aussi un vœu pieu aujourd’hui qu’il y a trois ans. Il faut s’appeler Walesa pour prétendre encore aujourd’hui qu’un dialogue avec l’Etat est possible. Aussi, comme le confessait récemment un ex­-dirigeant national de Solidarité, "l’opposition démocratique n’existe tout simplement plus". Ce qui ne veut pas dire que le débat soit clos, bien au contraire. L’État de guerre n’est pas ter­miné...
"Ce n’est que lorsque l’on commence à répliquer à la violence par la violence qu ’on peut par­ler de véritable guerre" (Biulstyn Dolnoslaska, avril 83).

Leopold ROC Novembre 1984

Notes :

[1"Quant à moi je vous souhaite être là quand vous vous sentirez menacé et réussir à vous aider vous aussi, comme j’ai réussi à le faire à Otwock en sauvant la vie à quelques uns de vos subordonnés". Michnik au ministre de l’intérieur, 10.12.83

[2Ce ne sont pas non plus "les Polonais" qui ont "aboli la vieille séparation entre politique et droit commun à Bydgoszcz à l’automne 81", pas plus que "les Français" ne l’ont aboli aux Baumettes en Janvier 83, mais quelques centaines de polonais ou de français. D’autant que la peur d’une provocation étatique a empêché une reconnaissance plus générale de ce beau geste. Par ailleurs il n’y a pas de séparation entre politique et droit commun dans les pays bureaucratiques, tout acte négatif s’opposant immédiatement à l’État. Chaque accident du travail voit son lot d’ouvriers désignés responsables par l’État et envoyés en taule. Citons même le cas-limite récent de ce lithuanien qui avait attrapé la vérole. Dénoncé par son médecin, il fut condamné à trois ans de prison pour "maladie anti-sociale" !

[3Bad news from Polska, si aujourd’hui Walesa pleurniche qu’il a été lâché par la CFDT, c’est seulement qu’il en espérait une aide plus conséquente.

[4C’est raté, il est aujourd’hui concierge ! Alors que les pauvres sans qualités ont toujours été contraints de magouiller pour survivre (ex : un salaire moyen suffit juste à payer son loyer à Varsovie), et ne sont donc pas trop pris au dépourvu lorsqu’ils sont virés, il n’en va pas de même pour les intellectuels, ce qui en pousse beaucoup à émigrer en occident, où ils peuvent toujours monnayer leur statut de dissidents.

[5Quoique les publications de Solidarité soient lues avec avidité, seule source d’information possible. En celà l’organisation clandestine remplit le même rôle que le KOR avant 80.

[6Immédiatement après le coups d’État, les magasins étaient abondamment fournis, et les mineurs silésiens notamment s’étaient vus attribuer de gros avantages salariaux. Ceux-ci se virent supprimés à mesure que les étalages se dégarnissaient. Mais la question de savoir si cette abondance toute relative fut stoppée par stratégie étatique ou en raison de l’incapacité bureaucratique à la soutenir longtemps est secondaire. De toute façon, l’État y trouve son compte.

[7Il est ainsi significatif que si peu de gestes de vengeance individuelle aient frappé un pouvoir si universellement haï.




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