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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 3-9.
Article mis en ligne le 5 février 2014
dernière modification le 1er février 2014

par ArchivesAutonomies
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I. LARGUEZ LES AMARRES !

Notre époque est marquée par un retour à la sauvagerie initiale des pauvres. Voilà qui tranche agréablement avec la période antérieure. Le mouvement ouvrier, dominé par les idées réformistes et staliniennes, encadré par des appareils bureaucratiques, avait presque partout réussi à civiliser la protestation des pauvres. (Le Front populaire avait été le moment le plus impor­tant de ce processus.) L’intégration de l’ancien mouvement ouvrier dans la société civile est désor­mais totalement achevée.
Dans les 70’, les travailleurs révoltés sont allés aussi loin qu’ils le pouvaient dans les limites du système existant. Leurs luttes débordaient sans cesse les consignes syndicales. Mais elles sont cepen­dant presque toujours restées en porte-à-faux par rapport aux appareils syndicaux : et ceux-ci ont pu concilier et manœuvrer avec assez de force pour finalement emporter cette guerre d’usure. Les exi­gences démesurées qu’avançaient alors les travailleurs révoltés semblent avoir momentanément refluées. La plupart des conflits importants de ces dernières années, dans les entreprises, ont été principalement défensifs, et portaient contre les effets de la récente modernisation industrielle.
Dans les 70’, les syndicats ne pouvaient pas se permettre sans risque de désavouer ouvertement les excès des travailleurs révoltés. Dans les 80’, ils ne peuvent plus se permettre de les cautionner. En Pologne en 81, la direction de Solidarité a fini par dénoncer le mouvement des grèves sauvages et désavouer les revendications sans fin des travailleurs, au nom de l’intérêt national. En Grande- Bretagne, le TUC a entravé par tous les moyens les ébauches de solidarité pratique envers les mineurs en grève, et en organisant ainsi leur isolement, a finalement assuré leur défaite. En France en décembre 83/janvier 84 à l’usine Talbot, la CGT et la CSL ont combattu - l’une de l’intérieur et l’autre de l’extérieur - les OS immigrés en grève, qui ont été vaincus dans la solitude. En Espagne, de la même répartition des fonctions policières relève l’attitude de l’UGT et des CCOO qui ont du combattre ces derniers temps les pratiques assembléistes subsistant dans les luttes récentes. La liqui­dation de ces révoltes ouvrières s’est faite partout au nom du même principe. Avant, les syndicats faisaient appel à l’intérêt des travailleurs pour mettre fin à une grève : maintenant, ils font appel à l’intérêt de l’entreprise. Dans cette période, les bureaucrates en arrivent à pouvoir discuter ce qui pour les travailleurs était indiscutable dans les 70’. Ces appareils syndicaux se comportent à présent, et de façon systématique, en gestionnaires, se mêlant des affaires de l’entreprise. Le concept réfor­miste d’auto-gestion est entré dans la pratique syndicale désormais principalement consacrée à la co­gestion. Ce qui n’était pas encore évident en 68, l’est devenu.
Le mouvement ouvrier se définissait ainsi : il s’agissait de faire de la masse des travailleurs un sujet juridique collectif défendant ses intérêts dans le cadre de la société civile. Les luttes des 70’ ont fait éclater tout cela. Les pauvres étant, alors, encore unis dans l’usine par des conditions de travail identiques pouvaient constituer une force unique, qui s’exprimait dans les revendications de salaire anti-hiérarchiques et le même rejet du travail - absentéisme, coulage des cadences, sabotage... -. Contre cette force, le capitalisme a réagi de la sorte : il a réintroduit les forces du marché comme seule référence, et il a entrepris également de ré-organiser toute l’exploitation du travail, en exacer­bant la concurrence entre les pauvres. Les syndicats, fondés sur la hiérarchie salariale et l’identifica­tion du travailleur à son entreprise, participent pleinement à l’organisation de cette concurrence. Ils ont de même largué les amarres avec le langage de l’ancien mouvement ouvrier, qu’ils remplacent par le jargon plus empirique des gestionnaires. Comme le déclare récemment un expert "les entrepri­ses elles-mêmes découvrent parfois qu’elles ont en face d’elles des interlocuteurs qui, ô surprise, par­lent le même langage économique". La principale préoccupation des syndicats est seulement de rati­fier juridiquement avec les patrons et l’État, ce qui est depuis longtemps entré dans la pratique - par ex. tout le baratin sur "la flexibilité du temps de travail" ou le SMIG -. Il est désormais admis ouvertement que les syndicats, les hommes d’affaires et l’État parlent tous la même langue (seules
quelques minorités d’activistes syndicaux s’accrochent désespérément au langage de l’ex-mouvement ouvrier dont ils continuent encore de réciter les cantiques). L’époque est finie où les travailleurs pou­vaient s’avancer très loin dans leurs luttes en s’abritant plus ou moins derrière la couverture syndi­cale, obligeant leurs délégués à les suivre sous peine de débordement ouvert.
Pour la première fois dans ce pays, des grévistes ont été condamnés individuellement à verser une indemnité à des jaunes, et non pas leur syndicat : cela s’est passé une première fois au début 85 à l’usine Delsey, dans le Pas-de-Calais, puis dans une usine de transports où, quinze chauffeurs licen­ciés à la suite d’une grève, ont été condamnés par le tribunal d’Arras à verser de leurs poches 52 600 F aux sept non grévistes constitués en "Association pour la liberté du travail" !
Les médiations ayant pour lâche d’intégrer les travailleurs ont maintenant accompli un cycle complet. Les travailleurs sont à présent supposés suivre la même logique que leurs représentants syndicaux, et s’identifier entièrement au fonctionnement de leur entreprise. En Grande-Bretagne par exemple, des firmes américaines et japonaises qui reprennent certains secteurs comme l’automobile ou l’électronique imposent leurs conditions : les managers définissent en étroite collaboration avec les syndicats les nouvelles règles de gestion du travail, et ces derniers sont chargés de les imposer eux- mêmes aux travailleurs (dans certains cas, il y a une clause selon laquelle l’employé s’interdit volon­tairement le recours à la grève !). Mais ce progrès dans l’exploitation du travail a dû s’accompagner d’un conditionnement de la main-d’œuvre, comme cela se fait au Japon et en Corée du Sud. Si là-bas les usines sont de vraies casernes où le travail est militarisé, il faut encore y imposer un culte reli­gieux aux travailleurs. La nécessité et la terreur ne suffisent pas, même en Asie, à mobiliser l’ardeur des salariés au travail. Les chefs d’entreprise nippons le savent bien, qui se comportent comme de véritables chefs de secte. A l’impossibilité d’organiser les nouvelles formes d’exploitation du travail par le seul régime de la caserne, l’ennemi répond en ajoutant un mensonge, religieux ou laïc. C’est ce qu’exprime aussi bien en France un entrepreneur dynamique qui déclare "qu’il manque un credo commun dans l’entreprise" (il s’agit encore de l’inévitable Bernard Tapié).
Cette force unique des travailleurs révoltes ayant été brisée au début des 80’ au nom de la crise, les capitalistes peuvent imposer librement aux pauvres des conditions les plus draconniennes. On retourne au fondement du capitalisme, au XIXe : prendre les gens à la faim, tout en organisant le spectacle de la pénurie (comme le coup des prétendus "nouveaux pauvres"). Les gens se voient ainsi imposer des conditions de travail et de salaire impensables il y a dix ans. La main d’œuvre est tenue à la pleine et entière disposition de l’employeur - c’est ce qu’on appelle par euphémisme syndical "la flexibilité du travail", heures supplémentaires non payées, travail le dimanche, baisses de salaire imposées par le chantage au licenciement. Il arrive même à certaines entreprises en difficulté de faire appel à la participation volontaire des travailleurs, pour qu’ils constituent un capital en versant tout ou partie de leur salaire ! Le cas limite a été atteint à Lyon début 85 : un cadre nommé in extremis à la tête d’une boîte en difficulté a pose comme condition au sauvetage de l’entreprise, que ses employés lui avancent l’équivalent de deux mois de leur salaire. Bien inspirés les rares salariés qui ont refusé : sitôt les versements opérés, le nouveau PDG s’enfuit à l’étranger avec la caisse.

Tout ce qui rampe sur la terre est gouverne par les coups !

II. HISTOIRE UNIVERSELLE DU DÉSESPOIR

Jamais, sous le règne du spectacle, le principe de l’argent ne s’était manifesté à ce point sous la forme de la pure nécessité. Jamais les gens n’avaient été aussi fermement rabaissés à leur état de nécessiteux. Il s’agit de remettre les pauvres à leur place. Il faut les faire saliver devant la toute-puissance de l’argent. En Pologne, par exemple, il n’est pas trop difficile de trouver de l’argent, en magouillant au marché noir, ce que font beaucoup de gens. Mais il est très dur de se pro­curer des marchandises : les magasins sont vides. Ici, la rareté s’organise de façon inverse : les maga­sins sont pleins, mais il est très dur de se procurer de l’argent.
En France, nous avons rencontré des polonais qui se déclaraient effarés par le zèle des français au travail : là-bas rien de tel, au contraire ! C’est que dans notre maudit pays, le fait d’avoir un boulot, même le plus sale et le plus mal payé, passe pour bien des gens comme une faveur céleste. Mais il se trouve quand même des gens pour cracher sur l’offrande. L’accumulation désormais irréversible de chômeurs-à-vie est bien sûr une conséquence directe de l’organisation plus rationnelle de l’exploi­tation. Mais bien plus qu’un résultat quantitatif, il s’agit de quelque chose de qualitatif. En grande partie, ce sont des jeunes qui ne peuvent pas accepter de subir les nouvelles conditions faites aux tra­vailleurs. Si beaucoup de jeunes n’ont pas de boulot, c’est qu’ils n’en veulent pas. Et en même temps que les conditions de travail salarié sont de plus en plus ignobles, les conditions d’existence des chô­meurs deviennent de plus en plus irrespirables.
Au début 84, l’État français s’était attaque au chômage volontaire en réduisant à presque rien le système des allocations. Il s’est ensuite appuyé sur çà pour introduire le travail volontaire sous-payé, les TUC. Pendant plus de 6 mois, on a vu des jeunes cons déclarer à la télé que même mal payés, c’était mieux que de rester à rien faire. Un coup double pour l’État : réussir à faire dire à des gens qu’en dehors du travail (même aussi mal payé qu’un TUC) ils n’auraient rien à faire de leur jeunesse. Travailler, c’est n’avoir rien à faire ! Ensuite, ceux qui auront eu l’échine assez souple pour s’abaisser à çà pourront bien accepter n’importe quel job smicard avec joie. S’il est de plus en plus insup­portable de travailler, vu les conditions de soumission accrue qui sévissent, il est aussi de plus en plus difficile de ne pas travailler. Il n’est même plus possible d’aménager sa subsistance immédiate en bossant en turn-over ou en touchant les allocations chômage.
Au début des 70’, la délinquance avait pour nous un air de liberté, de virée sauvage, de jeu en bande. La recherche de l’argent, bien qu’elle en faisait partie, ne constituait pas le principal but. Dans les 80’, cette atmosphère d’insouciance est épuisée. Le plus haut moment de cette liberté crimi­nelle a été l’automne 81 des rodéos et incendies dans l’Est lyonnais. Depuis, l’État et les défenseurs de la société existante ont fait en sorte de rendre impossible de tels excès : le règne de la nécessité a fait le reste. Un jeune des Minguettes nous racontait qu’en 81, ils volaient des voitures pour s’amu­ser. Maintenant, avant tout elles doivent avoir une fonction utilitaire et servir au moins à plusieurs arrachés et plusieurs casses - après quoi seulement on peut s’amuser avec. Il est devenu si difficile de voler de grosses cylindrées ! La fureur de la répression policière et judiciaire, ponctuée d’une vague d’exécutions sommaires sans précédent, a marqué nettement la fin d’une époque. Tous ces chômeurs-à-vie remplissent alors les prisons, entraînant une surpopulation automatique. Les travailleurs ne sont pas épargnés et ont de plus en plus affaire à la police. Dettes, impossibilité de payer le loyer et divers crédits, chèques sans provisions, vols dans les supermarchés, etc., en amènent de plus en plus à risquer la prison.
Ce retour au règne le plus sauvage de la nécessité a pour effet d’exacerber l’hostilité et la con­currence qui règlent de toutes façons les rapports des pauvres entre eux dans la société. L’isolement et l’atomisation dominent incontestablement tout, et il en résulte une ambiance d’angoisse et d’oppression jamais atteinte jusque là - c’est au point qu’aux USA, dans certaines grandes villes, des gens meurent subitement de solitude -. La propagation de la poudre, qui est en train de démolir la colère de tant de jeunes, est évidemment une des conséquences les plus directes de ce processus, qu’elle accentue en retour. Il n’y a désormais plus de médiation possible entre la misère des gens et la société civile. Les révoltes qui ont suivi 68 auront contraint l’ennemi à moderniser l’oppression et à rendre ainsi le monde encore plus invivable, la misère encore plus visible. Le vieux principe de 1789 revient alors au premier plan des préoccupations ennemies : combler le vide entre la classe domi­nante et les pauvres, qui s’est dangereusement creusé ces dernières années. C’est à quoi s’affairent une génération de réformistes aux ordres de l’État. Ils ne peuvent évidemment parler que le langage de l’État et prêcher le mensonge démocratique à la masse des pauvres. C’est que la bourgeoisie se trouve brutalement confrontée à ce qui la définit : l’absence de communauté, poussée à son paroxysme par les conditions sociales modernisées.
La violence qui règne entre les pauvres et s’exerce parfois ouvertement entre eux est à la mesure de la violence des conditions qui leur sont faites. Au moment même où tous les pauvres subissent de plein fouet les règles de la guerre de tous contre tous, ils ne peuvent plus prétendre à une existence civile et deviennent alors absolument dangereux. Ce moment où la séparation a tout envahi montre aussi que les pauvres ne peuvent constituer un sujet juridique collectif comme à l’époque de l’ex-mouvement ouvrier. Leur insatisfaction retourne alors à son fondement, c’est-à-dire à la sauvagerie qui caractérisait leur révolte avant que la société ne cherchât à les civiliser. La dernière grève des mineurs en Grande-Bretagne a ainsi vu les grévistes recourir à des formes d’actions criminelles, qui rappellent tes expéditions punitives auxquelles se livraient les ouvriers anglais au début du XIXe, tel­les qu’Engels nous les relate dans "La situation de la classe laborieuse en Angleterre", c’est-à-dire avant que le trade-unionisme n’ait civilisé les pauvres et anéanti leur colère.

III. LES FANATIQUES DE L’APOCALYPSE

Au Heysel, les gens venant voir un match de haute tenue n’avaient pas de raisons particulières d’insatisfaction ; au contraire, ils venaient là en principe pour passer une bonne soirée. Les organisateurs du spectacle n’imaginaient pas que la misère des foules puisse exploser ainsi en plein cœur du stade. Il n’y avait pas de motif à la violence, s’étaient-ils dit. Au Heysel, le spectacle a du montrer seconde après seconde et en direct à des millions de gens sa fonction de manipulation des foules solitaires au moment même où il n’y parvient pas ! Les dirigeants ont paniqué en direct. Et ce qui a tant choqué les spectateurs, ce ne sont pas les 38 morts mais le fait d’avoir été témoin en direct d’une telle violence que le spectacle n’a pas su, cette fois, leur épargner. Ils sont gênés d’avoir vu. Le scandale était si fort qu’en RFA ils ont purement et simplement arrête le reportage. Un journaliste du Monde se demande, catastrophé, dans un article sur cette affaire "quel effet cela a-t-il bien pu produire chez ces peuples d’Afrique noire (le reportage avait en effet été diffusé en direct dans plu­sieurs pays africains), auxquels il fut un temps, nous avons essayé d’imposer notre civilisation ?...". Depuis, on a vu un concert de reggae en Guinée tourner court devant l’excitation des spectateurs, qui ont finalement saccagé toutes les installations du show. En Grèce vers la même date, les organisateurs ont au contraire donné l’ordre aux vedettes d’un concert de jouer dans le seul but de calmer la foule déchaînée : et celle-ci a quand même traité les chanteurs comme de mauvais larbins incapables de décharger l’insatisfaction, et a tout cassé. Les sauvages sont partout dans le monde.
Le simple fait que nous ayons pris la défense des hooligans contre la calomnie et la répression a fait partout scandale, jusque chez des gens proches. Les arguments qu’on a tenté de nous opposer relèvent tous du même jugement moral, qui ne voit là que violence irrationnelle et gratuite. II n’y a pas d’actes gratuits dans ce monde : il y en a qui paient parfois très cher pour le savoir. Ensuite, le hooliganisme est une manifestation immédiate de l’insatisfaction qui n’a rien d’étonnant ni de cho­quant après une semaine d’ennui et de labeur. La misère a toujours quelque chose de honteux pour les réformistes, de sacrilège. Ils ne comprennent pas davantage en quoi consiste la misère de tous les jours, et donc la violence qu’elle engendre. Nous affirmons que les pauvres ne sont unis que dans la rupture de tous les freins sociaux et le renversement de toutes les lois. Sinon, ils ne constituent en rien une communauté. C’est seulement en exprimant leur insatisfaction que les pauvres peuvent se reconnaître. C’est par cela que s’opère le renversement de situation, et qu’ils se trouvent unis dans l’affrontement avec l’ennemi commun. Un commissaire anglais déplorait, au lendemain de la belle émeute d’Handsworth, le fait que les gens considèrent çà comme un amusement, au même titre que le hooliganisme du foot. En tout cas, l’affaire du Heysel aura créé des conditions nouvelles pour les hooligans, avec le quadrillage militaire des stades qui a suivi. Désormais, ceux qui vont au match pour se défouler seront obligés de s’attaquer aux flics présents en masse sur place, plutôt que de se battre contre les supporters adverses. C’est ce qui s’est déjà produit à Leicester le 9 octobre.
Le moment où la bourgeoisie et l’État achèvent d’organiser la séparation qui définit les pauvres et leur rendent l’existence absolument invivable, est aussi celui qui crée les conditions d’un renverse­ment de situation. Ce qui sépare les gens, et qui en fait précisément des pauvres, est aussi ce qui les identifie. Les pauvres ne se connaissent pas, ils se reconnaissent. Début septembre à Marseille, après une course-poursuite succédant à un braquage raté, les flics abattent un des jeunes braqueurs devant la cité La Paternelle : ils sont aussitôt attaqués par les habitants du lieu, révoltés, et doivent se replier après un vigoureux échange de pierres et de grenades. Au grand étonnement des flics et des journa­listes, puisque la malheureuse victime n’était pas originaire de cette cité, et n’était pas arabe non plus (s’il avait été de la Paternelle, les flics auraient alors eu affaire à un soulèvement aussi violent qu’à Brixton et à Tottcnham). Les jeunes principalement arabes qui habitent la Paternelle se sont immé­diatement reconnus dans le sort fait par les flics à ce jeune inconnu, eux qui subissent exactement les mêmes galères. Jusque dans le quartier des Halles à Paris, qui est pourtant psychogéographiquement l’opposé exact des Quartiers Nord de Marseille, où l’arrestation d’un petit dealer provoque un ras­semblement de 400 personnes qui s’attaquent aux flics et même au décor (çà s’est passé en septem­bre). L’indifférence et la frime qui régnaient contradictoirement aux Halles ont trouvé là une ébau­che de dépassement. Nous en sommes contents.

IV. NOUS, CANGACEIROS

Nous parlons beaucoup de la violence dans les banlieues. Toutefois nous ne pensons pas qu’il n’y ait que là qu’il se passe quelque chose. Seulement, beaucoup de nos semblables y vivent, et souvent nous-mêmes. Nous ne faisons pas que parler de la violence : c’est notre élément, et même peut-on dire, notre lot quotidien. La violence est d’abord celle des conditions qui nous sont faites, celle des gens qui les défendent et plus rarement, hélas, celle que nous leur renvoyons à la gueule. Nous ne connaissons pas tous nos ennemis, mais on connaît ce qu’ils défendent. Tous nos alliés ne sont pas forcément nos complices. 11 arrive qu’ils le soient. Nous ne sommes pas en rapport avec tous nos alliés. Les chômeurs qui combattent l’indigence sont autant nos alliés que les travail­leurs qui se révoltent contre le travail et échappent au contrôle des syndicats. Nous ne pensons pas détenir une vérité universelle, mais la communiquer. Les vérités universelles sont celles qui se com­muniquent, pas celles que l’on détient. A ceux qui se demandent si nous sommes assembléistes, conseillistes, nous répondons que ce qui nous importe c’est de savoir comment les gens établissent et organisent le dialogue. Nous ne sommes pas des terroristes parce que nous tenons à la clandestinité : creuse vieille taupe, disait-on jadis. A notre époque, les gens qui affirment des exigences révolution­naires passent pour des rêveurs. Mais l’homme est fait de la même matière dont sont faits ses rêves. Nous sommes révolutionnaires. Os Cangaceiros veut dire : "Tout est possible", "Nous sommes en guerre", "Rien n’est vrai tout est permis". Nous sommes nombreux, par rapport à l’atomisation régnante. On a beaucoup d’alliés de par le monde.
Notre programme est très ancien : vivre sans temps morts. Nous comptons bien sûr lui assurer sa publicité par le scandale. Il n’y a pas d’autres moyens dignes d’un tel programme. Notre existence en elle-même est déjà un scandale. Nous ne sommes évidemment pas indispensables : toutefois il se trouve qu’en plusieurs occasions nous avons dû l’être. Dans la guerre sociale, nul ne peut être dis­pensé. Nous sommes aussi très méfiants - l’expérience prouve qu’on ne l’est jamais assez. La méfiance juge de la confiance qu’on accorde aux autres. Nous ne faisons pas vraiment partie de ce qu’on appelle couramment "le monde du travail", encore que nous en gommes issus. Mais lorsque des luttes dignes de ce nom s’y déroulent, elles combattent elles aussi le monde du travail et s’en prennent à ce qui contraint les pauvres au travail, la nécessité de l’argent.
Nous expliquons le fait qu’il n’existe à l’heure actuelle aucun autre groupe comme le nôtre en Europe par cet autre fait, que nous sommes tout simplement les premiers. Bien sûr, notre revue a une diffusion dérisoire en regard de nos énormes ambitions. Mais l’on compte sur la force d’esprit de nos lecteurs pour y pallier, ce qui ne remet pas en cause nos ambitions. La diffusion d’une telle revue n’a évidemment rien à voir avec la diffusion massive et quotidienne des mensonges de la presse. Si son audience est quantitativement limitée, elle s’adresse à de possibles interlocuteurs et non à une masse de spectateurs. Et mieux vaut avoir avec soi gens d’élite et d’escarmouche que masse informe. Cela favorise les énormes ambitions. Nous sommes contre toute hiérarchie, et notre association se veut égalitaire dans la mesure où chacun doit être en mesure d’y décider. Le fait de nous référer à des intellectuels comme Marx et Hegel ne nous gêne pas : à leur époque, on pouvait être un intellectuel sans être un pute intellectuelle. A présent c’est fini et même impossible. De plus, ils n’étaient pas que des intellectuels puisqu’ils ont eu une action sur le monde. Nous considérons comme possible des contacts suivis avec d’autres groupes sur cette condition élémentaire : le dépas­sement de toute forme d’agitation/propagande dans son activité. Ce que nous critiquons dans la politique, c’est l’État.
La question est d’apporter du sang neuf dans cette époque, et d’en avoir les moyens. A plu­sieurs reprises, lorsque nous sommes allés rencontrer des grévistes mineurs en Grande-Bretagne, on nous a posé cette question élémentaire : "Quelle force, constituez-vous réellement ? Qu’allez-vous pouvoir faire des informations que nous vous donnons ?". A ces questions il faut être en mesure de répondre clairement, d’autant qu’un regroupement comme le nôtre n’est pas évident pour tous. On nous a aussi demandé, en Pologne : "Mais qui donc êtes-vous ? Quel est votre mouvement ?". Il faut savoir manifester le caractère universel de notre existence. L’intérêt que nous portons aux révol­tes de nos semblables dépasse l’intérêt qu’a le pauvre isolé pour le monde, qui est souvent sans moyens. Cependant, il doit être bien clair que nous ne parlons que de ce qui nous concerne. En aucun cas nous entendons faire de l’assistance aux luttes d’autrui. Nous entendons simplement les rencontrer, et prendre part aux réjouissances. La plupart des travailleurs révoltés que l’on est amené à rencontrer sont encore influencés par l’état d’esprit militant issu de l’ex-mouvement ouvrier. En l’état actuel, on ne peut miser que sur des rencontres avec des individus pris isolément, encore qu’il nous arrive de passer par le biais de groupes organisés qui conservent encore quelques illusions sur le syndicalisme et où se trouvent des travailleurs révoltés. Si l’activisme de ces groupes nous laisse froids, on y connaît des gens qui sont très proches de nous par le refus du travail.
Les jeunes kids de banlieues, ayant plutôt l’habitude de rencontrer des gens isolés ou en bandes locales, sont toujours un peu étonnés de voir, quand ils nous rencontrent, un groupe constitué et organisé. A l’opposé, les travailleurs en lutte, ayant plutôt l’habitude de voir des gens qui agissent en tant que membres d’une organisation officielle, sont étonnés, quand ils nous rencontrent, de voir des individus qui semblent agir en leur seul nom. En Grande-Bretagne ou en Espagne, nombre de travailleurs révoltés ont été ainsi surpris de voir un groupe de chômeurs-à-vie, organisés, ayant des contacts et des informations internationales, et disposant de certains moyens, alors qu’il existe indé­pendamment de tout appareil politique et syndical. Finalement, nous intriguons par notre simple existence.
Mais de toute façon, le seul risque sérieux que nous courons, c’est celui de mourir pauvres.

Notes établies par : Yves Delhoysie
Georges Lapierre
Louise Rivière




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