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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Brick keeps Britain beautiful !
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 11-33.
Article mis en ligne le 5 février 2014
dernière modification le 2 février 2014

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Brick keeps Britain beautiful ! [1]

Pendant un an, de février 84 à mars 85, les mineurs britanniques ont fait grève. Ce fut la plus longue en Grande-Bretagne depuis celles du début du siècle, et une des plus achar­nées, des plus violentes qu’ait entamé une catégorie d’ouvriers. Les mineurs se référaient fré­quemment à celle de 26 comme élément de com­paraison, pour exprimer à quel point il était inha­bituel de voir mobiliser autant de flics contre des grévistes. Un tel déploiement de force n’aurait pas été concevable lors des décennies précédentes sauf évidemment en Irlande du nord. Les grè­ves de 72 et 74 s’étaient développées dans un tout autre contexte social et avaient été victorieuses.
La vie des mineurs et d’une grande partie de la population des bassins miniers s’est trouvée trans­formée en un an de grève. Beaucoup de gens ont pris des initiatives qui rompaient avec l’existence routinière du travail. Constamment des mineurs et des femmes de mineurs ont voyagé à travers toute l’Angleterre pour organiser des piquets, pour collecter de l’argent... Tous ceux qui partici­paient aux piquets du matin dormaient peu, seu­lement deux ou trois heures par nuit. Un gréviste interrogé par un journaliste sur la fatigue causée par la grève, répondait que, de toutes façons, ils auraient bien trop de temps pour dormir après, quand ce serait fini ! Les welfares, normalement ouverts aux seuls mineurs, étaient devenus des centres d’activité dans les villages miniers. Ils res­taient ouverts toute la nuit. Dans un pays où l’heure légale et incontournable de fermeture est 23 H, on pouvait enfin boire et bavarder toute la nuit. Des jeunes non mineurs, nous ont présenté comme une conquête de la grève qu’ils puissent s’y réunir, ce qu’ils voulaient préserver après la grève.
Sous différentes formes, une résistance collec­tive à la force employée par l’État s’est dévelop­pée, de la part de toute une population. L’orga­nisation contre la pénurie s’est faite collective­ment. La participation aux piquets devant les puits a été massive : des femmes et beaucoup de gens qui n’étaient pas mineurs sont venus se join­dre à eux, notamment les chômeurs habitant près des puits, et même venant de grandes villes. Face au quadrillage des flics et à leurs provocations, la population s’est organisée : par exemple, à Hatfield (Sud-Yorkshire), les flics ont tenté une fois de pénétrer dans le welfare, mais ils n’ont pu y réussir. Ceux qui s’y trouvaient réunis se sont montrés assez menaçants pour les en dissuader (cela n’a malheureusement pas été possible tou­jours et partout, les flics ont parfois arrêté des gens dans les welfares). Quand les flics ont investi toutes les régions minières, la colère s’exprima dans des émeutes et des attaques contre les com­missariats. Des actions commando ont détruit du matériel de la mine appartenant au NCB. Les jau­nes et ceux qui ont pris parti pour eux ont été mis à l’index, bannis littéralement des villages miniers. Ils ont du souvent partir et se mettre sous la protection des flics. Certains commerçants qui refusaient de faire crédit (assez rares) ont été pil­lés, ainsi que parfois des supermarchés.
L’État a livré une bataille non seulement contre les mineurs, mais aussi contre tous ceux qui se sont reconnus pour résister à ce déploiement de force. Il ne s’agissait plus seulement d’un conflit du travail pouvant prendre certaines formes vio­lentes, mais d’un conflit social, qui a suscité l’intérêt non seulement en Grande-Bretagne, mais dans le monde entier. La détermination de toute une population à résister à une véritable machine de guerre mise en oeuvre contre elle a été impressionnante.
Les mineurs, dont la combativité est légendaire en Grande-Bretagne, constituaient le dernier sec­teur ouvrier que l’État britannique devait mettre à genoux pour parachever ta contre-offensive sociale qu’il mène depuis les 80’. S’il réussissait à abattre les mineurs, il réduisait le dernier bastion de la combativité ouvrière des 70’.
L’Angleterre était malade de l’indiscipline de ses ouvriers, ce que la bourgeoisie européenne a appelé la "maladie anglaise". Elle battait le record d’Europe du nombre d’heures de grève. L’esprit général de refus du travail s’exprimait parfois en de véritables défis lancés à l’État, comme la grève des mineurs en 72. Les ouvriers étaient en position de force.
Jusqu’en 78, les gouvernements qui vont se succéder s’évertuèrent, sans succès, d’enrayer cette offensive par des mesures législatives et poli­tiques. Le gouvernement Heath tenta à plusieurs reprises d’appliquer "the industrial relation act" [2] et dut reculer chaque fois devant la menace d’une grève générale sauvage. Il laissa la place en 74 aux travaillistes.
De 74 à 78, ceux-ci s’efforcèrent d’apporter une solution politique en s’appuyant sur ce qui restait d’influence aux trade-unions. Us conclu­rent un "pacte social" qui visait à imposer un régime d’austérité aux ouvriers (blocage des salai­res, mesures anti-grèves). Mais ils ne parvinrent pas à faire cesser de façon durable l’agitation dans les usines. L’hiver du mécontentement, en 79, précipita la chute du gouvernement.
Dès le milieu des 70’, les capitaux ont entamé un exode vers des zones plus dignes de confiance (sud-est asiatique, Amérique du sud, Afrique).
Ce mouvement s’est effectué alors discrètement, à la seule connaissance des financiers. Cette ouverture sur le marché mondial, qui caractérise d’ailleurs l’ensemble des nations industrielles avancées (Etats-Unis, Japon, URSS) a permis aux capitalistes anglais de prendre leurs distances face aux difficultés croissantes de l’industrie anglaise. L’appareil industriel avait peu évolué, et devenait de moins en moins compétitif : dans ce pays où les ouvriers étaient aussi notoirement indiscipli­nés, les entreprises étaient réticentes à investir pour le moderniser. Ce que Thatcher traduit à sa manière en disant que "si on laissait faire les syndicats, on transformerait l’Angleterre en musée industriel".
Cet exode des capitaux fut évidemment encou­ragé à partir de 79 par la venue au gouvernement des tories, farouches partisans du libre échange et de la libre concurrence. Grâce à une totale liberté de circulation, les capitaux ont quitté l’Angleterre, et, subissant de plein fouet la loi du marché mondial, des pans entiers du vieil appareil indus­triel se sont effondrés, entraînant la mise au chô­mage d’une masse de gens (4 millions aujourd’hui). La bourgeoisie anglaise, depuis l’époque victorienne, a toujours été tentée de trouver dans le libre échange une solution à ses problèmes sociaux. Le capitalisme anglais a, par le biais des pays du Commonwealth, étendu sa puissance financière au reste du monde, avec les USA et leur soutien logistique.
C’est à partir de ces nouvelles bases que la bourgeoisie britannique peu mettre les ouvriers face aux conséquences de leur révolte. L’ouver­ture sur le marché mondial a permis de renforcer avec méthode la concurrence sur le marché du tra­vail et d’aggraver la séparation entre les gens. Les ouvriers sont contraints de se défendre séparément, secteur après secteur, face à une contre-offensive bien préparée et conduite unitairement. Le gouvernement Thatcher va mettre tous les moyens de l’État dans cette entreprise de "net­toyage" de l’Angleterre. Toutes les grèves qui se sont déroulées depuis le début des 80’, dans la sidérurgie d’abord, l’automobile ensuite, les chantiers navals enfin, n’ont pu empêcher des milliers de licenciements (80 000 dans la sidérur­gie par exemple). C’est dans ce contexte défensif, dans une Angleterre déjà passablement nettoyée qu’a éclaté la grève des mineurs. L’État s’est bien gardé d’affronter les mineurs en 81 en même temps que les sidérurgistes et les ouvriers de l’automobile car une reconnaissance aurait pu alors naître d’une colère commune et d’une convergence d’intérêts.
Cette grève a du se dérouler dans les conditions les plus hostiles. Dans les 70’, il aurait été impen­sable pour un travailleur de traverser un piquet, et a fortiori impensable qu’un sidérurgiste aille travailler à décharger du charbon scab. Ce conflit s’est présenté d’emblée comme une épreuve de force décisive : pour le gouvernement, venir à bout des mineurs signifiait une victoire décisive dans le processus de mise au pas des ouvriers, et pour les mineurs, il s’agissait de résister sur la position de force acquise dans les 70’.

C’est une stratégie mondiale qui a décidé de la fermeture des puits en Grande- Bretagne. Plus "d’issue négociée avec les partenaires sociaux", on introduit à la place les forces du marché comme principe de référence et seul remède au mal britannique. Alors que depuis la hausse des tarifs pétroliers, la consom­mation du charbon est en constante progression en Europe, les mineurs de ces pays coûtent trop cher. Depuis 73, les multinationales (Exon, BP, General Electric, etc.) investissent dans le char­bon et se tournent avec intérêt vers les pays où les coûts de main-d’œuvre sont minimes (Afrique du sud et centrale, Colombie, Indonésie, etc.) : la concurrence entre les pauvres y est extrême, et les mouvements de révoltes y sont réprimés sauvage­ment. Par exemple, le charbon sud-africain vaut deux fois moins cher que l’anglais. En consé­quence, le NCB veut faire tomber la production de 105 à 96 millions de tonnes par an, et suppri­mer à terme tous les puits périphériques (Ecosse, Walcs, Durham, Kent). L’argument du NCB selon lequel les puits à fermer en priorité sont « économiquement non rentables » est apparu immédiatement comme un pur mensonge. Il appartenait simplement aux responsables locaux du NCB d’additionner les fermetures jusqu’à un total de 4 millions de tonnes par an, dans un pre­mier temps.
En 80, afin de tester le degré de mobilisation des mineurs, le NCB avait annoncé la fermeture de quelques puits dans le South-Wales, pour ajourner aussitôt son projet. En 82, il a réussi à fermer 20 puits et à supprimer 20 000 emplois, avec l’aide du NUM, dans le cadre d’une procé­dure obtenue en 74 par le syndicat qui lui don­nait un droit de regard sur les restructurations : toute fermeture de puits devait être soumise à l’arbitrage d’une commission tripartite au sein de laquelle le NUM pèse autant que le NCB. Alors que le Kent s’était spontanément mis en grève de soutien au Pays de Galles, le NUM rejeta toute idée de mobilisation nationale. Cette prise de position lui fut amèrement reprochée en 84. Alors qu’en 82, les mineurs étaient encore en position de force face à l’Etat, en 84 il n’était même plus question pour l’Etat de faire semblant de négocier. Le NCB voulait être le seul maître des décisions. En mars 84, en court-circuitant la procédure de 74, les Charbonnages entendaient bien imposer l’épreuve de force. Là, il n’y a même pas eu un semblant de plan de reconver­sion jeté en pâture aux syndicats, ce qui interdi­sait d’emblée le genre de manipulation qu’on a pu voir en France dans la sidérurgie ou l’automo­bile. A présent l’envoi des casqués, qui n’est d’habitude que la face cachée des plans sociaux, est employé d’emblée.
Pour remettre de l’ordre dans les charbonnages britanniques, l’État a fait appel à un mercenaire dont le pedigree l’a impressionné : Ian McGregor (depuis quelques temps apparaît sur le marché du travail une nouvelle race de mercenaires spécialistes de la guerre sociale). Cet écossais a commencé sa carrière et sa fortune aux USA où il s’est signalé notamment par la rapidité avec laquelle il a su nettoyer une grande société de charbonnage, Amay. Le gouvernement anglais Ta acheté pour 2,5 millions de dollars à la banque Lazard frères. Il a d’abord été chargé de mettre au pas les sidérurgistes ; bilan de l’opération : 80 000 emplois supprimés au prix d’une longue grève de trois mois, infructueuse, des sidérurgis­tes soutenus par les mineurs.
La décision du NCB a tout de suite été enten­due pour ce qu’elle était, une déclaration de guerre, sans trêve ni compromis. Les mineurs n’ont pas été dupes du pseudo-arrangement qui leur était proposé : 10 000 F par année d’ancien­neté, ce qui est encore une tentative de division puisque beaucoup de mineurs sont jeunes et ont peu d’ancienneté. Le but déclaré de l’État est d’en finir une bonne fois pour toutes avec les mineurs. Ceux-ci ne sont pas prêts d’oublier le discours de Thatcher les qualifiant d’ennemis intérieurs.
L’État s’est préparé de longue date à cette guerre. Avant même d’arriver au pouvoir, les conservateurs avaient à plusieurs reprises explici­tement précisé leurs intentions : « face aux mena­ces de conflits sociaux, la bataille éventuelle se déroulera sur le terrain choisi par les tories, dans un secteur où ils pourraient être vainqueurs » disait Ridley, aujourd’hui ministre des trans­ports ; et Crozier, membre de la droite des tories : "la tragédie ultime n’est pas d’avoir une confrontation mais de la perdre".
Toutes les mesures que l’État devait prendre à cette fin avaient été dévoilées à la veille des élec­tions de 79 : il fallait accumuler des stocks de charbon en Grande-Bretagne et à l’étranger, reconvertir les centrales fonctionnant au charbon en centrales mixtes charbon-fuel, encourager le recrutement des camionneurs non syndiqués. L’État s’est aussi pourvu de toute une série de moyens pour empêcher les piquets et les rendre inopérents : interdiction des piquets volants et limitation du piquet à six personnes (loi de 80), création dès la fin des 70’ d’unités de flics anti-picketing. Il existe même des tribunaux volants qui jugent les gens sur place et à huis-clos. Sou­vent les procès étaient reportés, et la mise en liberté assortie de conditions extrêmement restric­tives (interdiction de sortir après 21 h, interdic­tion d’aller sur les piquets, etc.). Beaucoup furent jugés après la grève ; il y en a encore main­tenant. Une autre loi a été votée pour rendre extrêmement difficile une grève légale : il faut maintenant une majorité des deux tiers, obtenue lors d’un scrutin par courrier et au niveau natio­nal de l’industrie concernée. C’est une belle salo­perie, les grèves n’ont jamais été déclenchées par une majorité nationale.
Le processus de liquidation de cette force est engagé depuis de nombreuses années, et a été poursuivi tant par le Labour, que par les tories. Depuis longtemps de nombreux puits ont fermé, contraignant un fort contingent de mineurs à devenir des nomades industriels périodiquement déportés d’un puits à l’autre. Dans le même temps, certaines régions comme le Notts. ont connu un afflux massif de "green labour", petits commerçants en faillite, paysans et même d’anciens flics (!), qui bénéficièrent des avantages salariaux conquis par plusieurs générations de mineurs, sans en partager la tradition combative. Voulant faire du Notts, une région protégée (res­sources de charbon durables et facilement exploi­tables), le NCB préféra embaucher ces gens-là plutôt que des mineurs d’autres régions dont les puits avaient fermé. La plupart de ces "green labour" devinrent des scabs.
La concurrence entre mineurs des différents puits fut entretenue par l’octroi de primes au ren­dement qui avantageaient certaines régions par rapport à d’autres (le Notts. par exemple, où ces primes sont quatre fois supérieures à celles du Yorks, ce qui donne à travail égal un salaire deux fois plus grand). En 66, le NCB avait trouvé avan­tage à uniformiser les salaires afin de pouvoir déplacer facilement les mineurs au gré des ferme­tures de puits. Après la grève de 72, il tenta d’introduire des primes au rendement comme élément de division entre régions. Malgré l’oppo­sition des mineurs, le NUM essaya de les négo­cier. En décembre 77, passant outre un vote con­traire des mineurs, il imposa l’accord.
Il y a donc belle lurette que la vieille stratégie de diviser pour régner, en instaurant hiérarchie et concurrence entre les mineurs, est effective. Ceci pour donner la mesure de l’imbécilité réformiste qui geint maintenant sur la "communauté des mineurs" que la grève serait venue diviser. Alors que la grève a simplement mis en évidence ce qui existait déjà. La "communauté des travailleurs" apparaît visiblement pour ce qu’elle est : une pure foutaise.
Le mot "communauté" est utilisé à toutes les sau­ces en Grande-Bretagne (jusqu’à Pilotage policier en cours d’instauration qui se nomme "community police" !). Mais c’est cependant dans un tout autre esprit que les mineurs parlent de "communities". Ce qu’ils nomment ainsi, c’est le mode d’existence collectif propre à chaque village minier. Tous les mineurs que nous avons rencon­trés ont insisté sur ce fait que l’État cherche à détruire les communautés (ce qui est tout diffé­rent que de parler d’une communauté abstraite de tous les mineurs). Ces collectivités particulières ont eu un poids décisif dans le déroulement de la grève. Cette cohésion propre à de nombreux villa­ges a permis aux mineurs d’exercer une pression soutenue sur la hiérarchie du NUM. Les puits les plus battants ont été ceux autour desquels existait au préalable une telle collectivité (Sud Yorks, Ecosse, Pays de Galles). Ils ont pu ainsi s‘organiser collectivement face à la pénurie. A Cortonwood, il n’y avait début février que 22 scabs, parmi lesquels 21 avaient toujours habité hors du village (Brampton). Le 22e fut vite contraint de déménager en catimini : on vit mal dans une maison carbonisée ! Dans le West-Yorks, par contre, où les travailleurs d’un même puits étaient souvent disséminés sur plusieurs villages, les scabs étaient plus nombreux. Les grévistes ne se retrouvaient que sur les piquets.
Il ne s’agit évidemment pas de magnifier ce mode d’existence, dont les mineurs eux-mêmes connaissent bien la misère. La plupart des jeunes avaient tout d’abord refusé l’existence laborieuse de leurs parents, et ce n’est souvent qu’après plu­sieurs années de chômage et d’indigence qu’ils se retrouvèrent contraints d’aller au charbon. Mais, s’ils n’aiment pas leur travail, ils se battent à la fois contre la séparation accrue qu’entrainera nécessairement la fermeture des puits, et contre l’arbitraire de l’État. Il va de soi que ces collectivi­tés qui s’étaient formées autour d’une misère commune ont trouvé leur fondement réel en se révoltant contre l’aggravation de cette misère. Elles ont donné naissance à ce que des mineurs appelaient des "communities fight" : des com­munautés guerrières.

En février 84, les mineurs écossais entamè­rent des actions contre les fermetures. Mc Gahey (président du NUM Ecosse) refusa lors d’un meeting d’appeler à la grève totale. Il se fit frapper par les mineurs de Polmaise. Le 4 mars 84, dès l’annonce de la fermeture de leur puits, les mineurs de Cortonwood votèrent la grève à main levée. Le comité régional du NUM n’appe­lait encore à la grève que dans le Yorkshire.
L’organisation fédérative du NUM permit aux bureaucrates de tenter une division entre les régions. En 82, quand le Wales se mit en grève, les tergiversations du NUM local empêchèrent le Yorkshire de bouger. Inversement, en mars 84, il fallut que les pickets du Yorkshire descendent pour convaincre les gars du Wales. Dès le début, des piquets volants s’organisèrent spontanément afin d’étendre le mouvement aux autres régions. Ces flying-pickets, qui jouèrent un rôle actif dans l’extension de la grève, ne furent reconnus que fin mai par le NUM.
Les piquets avaient été jusque là la principale arme des grévistes. Suivant l’excellent principe que les pickets ont toujours une bonne raison d’être là, très peu de gens acceptaient de passer la ligne. Le picket-line est réellement la frontière qui sépare les deux camps : quiconque la franchit est un scab, mineur ou non.
En entamant cette grève, les mineurs pensaient avoir affaire à un conflit traditionnel, où il suffi­sait de monter une détermination générale et sans faille pour empêcher la fermeture des puits. Mais cette détermination se trouva en butte à plusieurs obstacles : aux scabs, les ennemis les plus immé­diats de cette généralisation ; aux députies [3] ; à la mauvaise volonté des officiels du NUM, qui s’efforcèrent d’apaiser la situation ; et surtout à l’arsenal de porcs envoyés pour contenir à tout prix le mouvement.
Il s’agissait pour l’Etat de défendre le Notts. par tous les moyens, comme élément essentiel de division. Les cops y instaurèrent l’état de siège. Ils en bloquèrent tous les accès, organisèrent des expéditions punitives chez ceux qui hébergeaient des pickets, massacraient ceux qui avaient le mal­heur de tomber dans leurs pattes, et bien d’autres saloperies. Le Notts. était le terrain de l’Etat et devait le rester. En continuant à produire, il affai­blissait la grève ; il était aussi un exemple et une incitation pour tous les scabs à venir.
Le 12 avril, le NUM appelait à voter par région sur la poursuite de la grève, il ne faisait que rati­fier un état de fait : 80% des mineurs étaient déjà en grève et le Notts., comme il fallait s’y attendre, votait contre la grève à une forte majo­rité. A partir de cette date, l’État allait encore intensifier sa répression contre les pickets qui se pointaient sur le Notts. Certains jugèrent qu’il était vain d’user son énergie dans cette région, alors que des piquets sur des points stratégiques auraient été plus efficaces. Ainsi des mineurs de Frikley utilisèrent la somme que le NUM leur avait allouée afin de se rendre dans le Notts., pour aller piquetter une centrale électrique. Deux jours plus tard, le NUM leur coupa les vivres.
A partir d’avril, le conflit gagna en violence. Des raids de sabotage furent menés contre cer­tains puits et locaux du NCB ; les grévistes s’atta­quèrent systématiquement à la circulation du charbon, notamment à Ravenscraig (Ecosse). Enfin, il s’agissait de reprendre l’initiative face à la violence des flics.
Le NUM, jugé trop indécis et peu offensif, commençait à se faire déborder. Son autorité par­tant en lambeau, la direction nationale redressa la barre et adopta une ligne plus dure. Des mass-pickets furent alors organisés de façon quasi mili­taire - des troupes bien encadrées sont moins dangereuses qu’une foule en colère -. Les affrontements à la cookerie d’Orgreave marquè­rent la fin de cette première période d’agitation spontanée. Les grévistes voulaient en découdre et le NUM organisa l’affrontement sur un terrain qui leur était défavorable.
Pendant trois semaines, du 28 mai au 18 juin, la bataille fit rage avec une violence inouïe, à laquelle l’Etat répondit avec une violence supé­rieure, que lui permettaient les conditions de l’affrontement. Les milliers de flics présents ne se cachaient même plus pour massacrer des gens. Par exemple, les brigades canines rabattaient les fuyards sur des unités à cheval, ne leur laissant aucune issue. Il y eut de nombreux blessés. Orgreave fut un moment de rencontre important entre des milliers de gens : ils venaient de toute la Grande-Bretagne, et purent ainsi établir des con­tacts qui durèrent par la suite. Toutefois, on ne peut que déplorer toute cette belle énergie per­due, puisque dépensée sur un terrain entière­ment contrôlé par l’État. Les affrontements d’Orgreave furent conçus tant par le NUM que par le gouvernement comme une bataille napo­léonienne. Le NUM y gagna un prestige qui ne le quitta plus jusqu’à la fin de la grève. Par cette ruse, il n’apparut plus à contre-courant du mou­vement, même s’il était loin d’en contrôler tous les excès.
Face à l’arrogance de l’État et à la violence des flics, ce ne furent plus seulement les mineurs, mais toute la population des régions concernées par la grève qui se souleva. A partir du mois de juin et durant tout l’été, de nombreuses attaques de commissariats réunirent les mineurs, leurs pro­ches et de nombreux chômeurs du coin. Les com­merçants qui refusaient de faire crédit eurent aussi quelques problèmes. Le terrorisme policier a engendré une haine des flics qui n’est pas prête de s’éteindre. Eux qui étaient auparavant accep­tés dans les villages comme de bons bobbies apparurent aux habitants sous leur vrai visage : les porcs, l’ennemi. De juin à novembre l’ampleur de l’offensive contre les flics s’appa­renta visiblement aux émeutes de l’été 81. Par exemple, les nombreux jeunes qui s’étaient révol­tés à Barnsley en 81 sont venus prêter main forte aux habitants de Brampton. Face à cette réaction collective, qui prenait au mot la guerre déclarée par l’État, les flics instaurèrent l’état de siège dans certains bourgs ou villages et les investirent
Au moment même où les mineurs trouvaient un soutien effectif autour d’eux, des initiatives locales vont être prises par les dockers et les che­minots afin d’empêcher l’acheminement du charbon jaune. A ce stade, l’extension du conflit était cruciale et aurait ouvert immédiatement une crise sociale généralisée. Le 9 juillet, les dockers et les marins de Grimbsby et d’Immingham se mirent en grève contre l’embauche d’un person­nel jaune par la direction du port. Très vite 78 ports furent paralyses. Thatcher-la-salope menaça de la troupe. Le TGWU (syndicat des transports) et le NUS (syndicat des marins) se sont alors empressés d’appeler à la grève nationale sur des revendications purement corporatistes, ce qui leur a permis de négocier tout aussi rapidement avec l’État, et d’appeler à la reprise du travail avant même que le détail de l’accord n’ait etc révélé. Le 23 août, les dockers d’Hunterstone (Ecosse) refusèrent de décharger du charbon en provenance de Pologne et destiné aux acieries de Ravenscraig. Le déchargement se fit par des sidé­rurgistes [4]. Le TGWU appela à une grève natio­nale le lendemain. Celle-ci s’étendit alors sur 25 ports et la moitié du trafic maritime fut inter­rompu. Le 18 septembre, alors que le mouve­ment était encore suivi à 60%, les délégués votèrent la reprise du travail immédiate sans négociation. Dès lors, la quantité de charbon transitant par les ports ne fit qu’augmenter [5].
De même, contre les initiatives locales des che­minots qui refusaient de transporter charbon et minerai, le NUR (syndicat du rail) appela à une journée d’action à Londres et dans le sud-est sans rapport avec le mouvement initial. Néanmoins, les cheminots ont pratiqué un blocus efficace, et ils ont pris des risques importants. Des conduc­teurs et des aiguilleurs furent menacés, et même parfois mis à pied, pour avoir refusé de faire cir­culer des trains de charbon scab. A King-Cross (Londres), les cheminots se mirent en grève sau­vage après avoir assisté à un affrontement entre flics et mineurs.
L’été 84 marqua le tournant décisif de ce conflit. Alors qu’en juillet-août, une extension avait semblé possible, à la fin de l’été les grévistes prirent la mesure de leur isole­ment. Depuis plusieurs années, l’État a accru sa pression sociale sur les pauvres, les contraignant souvent à une attitude défensive : la crainte de venir grossir les rangs des 4 millions de chômeurs agit de manière terroriste dans bien des têtes. Maggie-salope a beau jeu de se targuer de l’isole­ment des mineurs, quand elle l’a organisé de con­cert avec tous les rackets syndicaux et politiques.
La marche sur Brighton (où se tenait, début septembre, le congrès national du TUC) vint à point pour enterrer les illusions que les mineurs pouvaient encore se faire sur l’effectivité d’une solidarité syndicale. Les grévistes comptaient là- bas faire pression sur les directions syndicales pour exiger la grève générale. Ils n’y trouvèrent que de bonnes intentions protégées par un déploiement massif de porcs.
Les trade-unions prétextaient du caractère "politique" de la grève pour refuser tout soutien, mais c’était bien évidemment leurs raisons qui étaient politiques. Si les mineurs espéraient ren­verser Thatcher, ils ne songeaient pas spéciale­ment à installer le Labour au pouvoir. Ils avaient en tête leur belle victoire de 74 et cette évidence toute simple : s’ils faisaient tomber le gouverne­ment, le suivant ne pourrait revenir sur certaines choses, et aurait été obligé d’endurer leurs exi­gences. Les syndicats se contentaient de pleurni­cher sur les violences, d’où qu’elles venaient, de se lamenter sur la fin de la "paix sociale". Mais on sait bien, comme le dit Crozier : "Dans une guerre, il peut malheureusement arriver que les droits de l’homme ne soient pas tout à fait respec­tés".
Cette situation eut une double conséquence entre septembre et octobre : dans un nombre grandissant de puits, certains reprirent le travail, principalement ceux qui, bien que ne franchis­sant pas le piquet, s’étaient tenus à l’écart de la lutte ; ils ressassaient leurs problèmes familiaux et pécuniers, et furent évidemment les premiers à craquer.
D’autres, déterminés à n’en pas finir ainsi, exprimèrent encore plus violemment leur haine et leur rage. Comme ils se trouvaient désormais contraints de piqueter leur propre puits, ils purent momentanément reprendre l’avantage tactique sur les cops. Cependant, fixés sur leur puits, ils circulaient beaucoup moins. Ils n’allaient plus aux mass-pickets que dans leur secteur, et la communication directe entre grévis­tes se fit plus difficile. Le NUM renforça alors son rôle d’intermédiaire dans la circulation des infor­mations entre régions. Il accentua encore l’isole­ment des grévistes en réduisant son aide en moyens de transport et en argent.
Néanmoins ils étaient sur leur terrain, chaque maison était un refuge, et ils profitaient du sou­tien actif des familles et d’une bonne partie de la population. Les flics reçurent à cette période leurs plus belles branlées. Far exemple, à Frickley (Yorks.), ils furent accueillis comme ils le méri­taient. Profitant de la topographie des lieux (un enchevêtrement de pavillons surplombant la route d’accès à la mine), les gens du village purent facilement les allumer à coups de briques. L’approvisionnement en munitions était assuré par des gars qui circulaient dans ce labyrinthe avec des brouettes de briques. Bilan des réjouis­sances : 42 flics à l’hôpital, et pas de perte chez les assaillants. A Cortonwood, durant cinq jours (du 8 au 12 novembre) 400 à 4 000 personnes affrontèrent la police montée ; un mineur avait osé reprendre le travail ! Il y eut plusieurs nuits d’émeutes simultanément dans la plupart des vil­lages miniers et de nombreuses embuscades con­tre les flics. Le 12 novembre fut une des plus bel­les nuits d’émeute : une attaque concertée dans vingt-cinq puits du Yorks, laissa les flics complè­tement impuissants : des commissariats furent attaqués au cocktail molotov ; des barricades furent construites avec des lampadaires ou du matériel volé à la mine ; des magasins furent pil­lés.
Dans le south-Wales, le formidable dispositif des flics déployé pour protéger les scabs, exacerba la violence des pickets. Ainsi le 30 novembre, des grévistes balancèrent un poteau sur un taxi con­duisant un scab au boulot. Le chauffeur fut tué. A part les bureaucrates du NUM, il ne s’est trouvé personne pour le regretter, lui-même étant du coup un scab. Le seul regret était plutôt qu’ils ne fussent pas morts tous les deux [6]. Quelques jours plus tard, dans le south-Yorks., un rail de chemin de fer fut balance de la même manière sur un car de flics ; il n’y eut malheureusement pas de victime.
Vers la fin de l’année, le mouvement s’essoufla quelque peu. Le temps travaillait de plus en plus pour l’État. L’usure due à dix mois de grève com­mençait à se faire sentir durement : au souci des dettes qui s’accumulaient, s’ajouta le chantage policier (plusieurs milliers se sont déjà faits arrêter et sont menacés de licenciement). L’érosion fai­sait son œuvre. Dans la plupart des centres miniers, beaucoup de gars en étaient à attendre l’ordre de reprise du travail, à part dans le sud et l’ouest du Yorks., ainsi qu’en Écosse et dans le Kent, où ils campaient sur une position d’intran­sigeance et étaient prêts à pousser la grève à outrance. De plus des opérations de commandos terroristes contre les grévistes commencèrent à apparaître (menaces de mort, lettres anonymes, voitures cramées, etc.).
En novembre, tablant sur ce pourrissement, le NCB proposa une prime de 15 000 F environ à ceux qui reprendraient le travail avant la fin de l’année. Certains en profitèrent d’ailleurs pour se remettre en grève tout de suite après ! Cepen­dant. le mouvement de reprise s’accentua. Le bavardage intense qui régnait dans les welfares et la haine commune des flics paraissait alors sans emploi. Sur les piquets quotidiens les mineurs en étaient réduits à une présence symbolique. Les nombreuses arrestations, les condamnations en suspens, la présence massive des flics, la fatigue, réduisaient souvent la pratique des pickets aux seules insultes à l’adresse des scabs lors de leur passage rapide à travers la picket-line (à plat ven­tre sur le plancher d’un car grillagé - pour qu’on ne voit pas leur sale gueule - et escorté par plu­sieurs vans de flics). Après une heure d’attente dans le froid, la colère ne pouvait s’exprimer que dans ces quelques insultes, puis le piquet se dis­persait. On ne vous raconte pas la frustration et l’amertume !
Dans ces conditions ce furent évidemment ces chiens maudits qui restèrent maîtres du terrain. Ce qui ne signifiait pas l’écrasement des gens : par exemple, le 12 février, des scabs du Yorks. se réunirent dans un pub à Doncaster. Cela se sut. Les scabs se firent casser la gueule, il y eut une bagarre avec les flics accourus en renfort, et les grévistes se replièrent sans laisser de blessés.
Les mineurs ont causé beaucoup de dégâts notamment par les actions de hit-squads. Par exemple, en novembre, ils avaient entièrement détruit un centre de prospection minière ultra-moderne du NCB, faisant pour un million de francs de dégâts et en janvier, ils se sont occupés de la salle de contrôle du puits de Whealdeale, pour le même tarif. Les mineurs n’hésitaient pas à retirer les couvertures de sécurité dans les puits où les scabs cherchaient à bosser. Ils les rendaient ainsi inutilisables à cause des infiltrations d’eau, sans parler des machines niquées par l’eau. Cela en dit long sur le respect de l’outil de travail si cher aux syndicats. Le NCB se plaignit qu’ainsi plus de 20 000 emplois auraient été perdus, mais dans des puits rentables. Les grévistes s’en tam­ponnent, ils ne veulent pas rentrer dans ces consi­dérations "économiques", ils sont en guerre, un point c’est tout. Pourtant toutes les tentatives offensives des mineurs n’ont pu se développer et se généraliser en trouvant un relais chez les autres travailleurs. Au début de 85, ils ressentaient très fortement leur asphyxie sociale.
Le soutien financier qu’ils recevaient apparais­sait dans de telles circonstances comme un sou­tien abstrait venant compenser le défaut d’une solidarité active, il ne pouvait que leur permettre de tenir un peu plus longtemps. Tous les rackets réformistes, en prétendant soutenir les mineurs, ont joué un rôle non négligeable dans leur isole­ment. "C’est la première fois depuis longtemps que tous les activistes politiques des sixties se retrouvent", se réjouissait impudemment l’un d’eux. Ces petites salopes se sont évertuées à pré­senter la grève des mineurs comme purement défensive. A part leur apporter du thé sur les piquets où ça ne craignait pas trop, leur soutien s’est borné à collecter du fric, comme si les mineurs étaient victimes d’une calamité natu­relle. Le 11 février, le TUC avait appelé à une grève nationale (qui ne fut évidemment pas sui­vie). Les gauchistes du Labour organisèrent ce jour-là un mass-picket, tout en prenant soin d’annoncer que celui-ci serait pacifique, "good- natured", qu’on ne provoquerait pas la police, et que seules six personnes seraient habilitées à approcher les travailleurs ! A un tel mépris, les mineurs n’ont répondu que par le mépris. Pour les "comités de soutien aux mineurs", il ne fallait surtout pas parler de guerre sociale. Ce qu’ils reprochaient à Thatcher, c’était surtout son lan­gage guerrier.


RÉSOLUTION DE SOLIDARITÉ CLANDESTINE DE LA RÉGION DE MAZOWSZE

Les mineurs anglais sont en grève depuis quatre mois, contre un programme de ferme­tures de mines pour raison économique. Les mineurs sont menacés de chômage. Le gou­vernement a rejeté toute solution de compro­mis, et a recours à de sévères méthodes poli­cières contre les grévistes. Des milliers de mineurs ont été arrêtés ; des centaines ont été hospitalisés, et l’un a été tué.
Le gouvernement polonais profite de l’exportation de charbon vers la Grande-Bretagne, malgré les condamnations hypocri­tes des activités de la police anglaise dans sa presse et par les pseudo syndicats d’État. Il vend du charbon de basse qualité et bon marché, qui est extrait dans des conditions de travail déplorables et scandaleuses, sous un régime d’exploitation qui ne se soucie ni de la force de travail, ni de la mine. L’escla­vage salarié des mineurs polonais sert à bri­ser la résistance des mineurs anglais.
Mineurs anglais ! Le sentiment réel des syndicalistes envers les autorités polonaises et ses pratiques est apparu visiblement lors de la récente farce électorale, boycottée par les travailleurs. Dans les conditions présen­tes de terreur, le mouvement des travailleurs polonais n’est pas actuellement en position d’entreprendre des actions de protestation. Mais vous pouvez être sûrs que nous som­mes solidaires de vous de ta même façon que vous nous avez montré et montrez toujours votre solidarité dans notre combat. Nous sommes fermement opposés à tous les cas où on use de la force contre les travailleurs combattant pour leurs droits et leurs intérêts.

Vive la solidarité syndicale !
Varsovie, le 26 juin 1984


C’est un processus mondial qui a décidé de la fermeture des puits, et c’est un même processus qui s’est employé à venir à bout de la grève des mineurs. La solidarité entre États ne connaît pas de limites politiques. Alors que Scargill avait été un des pires détracteurs de Solidarnosc, et qu’entretient les meilleurs rapports avec les bureaucrates de l’Est, la Pologne a plus que dou­blé ses exportations de charbon vers la Grande- Bretagne (on se rappelle comment avait été paci­fiée la mine de Wujek [7]).
Mais il y a des mineurs qui ne partageaient visi­blement pas les affinités bureaucratiques de Scar­gill : lors des premières livraisons de charbon polak, ils sont allés saccager la délégation écono­mique polonaise de Sheffield. Et le NUM s’est bien gardé de rendre publiques les résolutions des mineurs de Mazowsze et de Silésie. Il a par contre abondamment parlé du « soutien » de la CGT, qui a effectivement orchestré un battage publici­taire : envoi d’une montagne de jouets pour Noël, collecte de fric, manifestations spectaculai­res et dérisoires (quelques boulets de charbon déversés sur les voies dans le nard et à Gardanne). Par contre la puissante CGT des dockers a cons­tamment accepté de charger le charbon jaune à destination de l’Angleterre. Les Charbonnages de France ont constamment accru leurs exportations. A Rouen on a vu les dockers cégétistes charger à destination de l’Angleterre le charbon venu de Pologne ; et ceci dans le plus grand secret.
L‘État ne pouvait compter que sur le temps, comme facteur d’usure et d’épuisement, pour venir à bout de la détermination des mineurs. Toutes les dernières grèves des mineurs avaient été victorieuses parce que rapides et inattendues Cette fois le gouvernement et le NCB avaient pré­paré le terrain. Pour rendre pleinement efficace l’usure due au temps, le mouvement devait être maintenu dans les limites qu’ils pouvaient con­trôler. Les flics ont été envoyé en masse chaque fois qu’ils craignaient un débordement ou une généralisation. Les bâtards au pouvoir ont dû avoir plusieurs fois des sueurs froides, le conflit prenant des allures qu’ils n’avaient pas soupçon­nées.
Les scabs et les flics ont servi conjointement de facteurs de démoralisation. Dans un premier temps les scabs permirent qu’une production soit maintenue dans le Nous., malgré la grève. Puis, lorsque chaque puits commença à avoir ses scabs, l’importance de ces événements fut amplifiée spectaculairement et servit à polariser les énergies. L’État n’a pas cherche à produire (hormis dans le Notts.) en regroupant les scabs d’une région sur un seul puits, il voyait un intérêt plus grand à les payer pour rester assis toute la jour­née, pour n’être pas des grévistes. Les mineurs voyaient le nombre de scabs augmenter ; le dis­positif policier, en rendant les piquets inefficaces, puisque scabs et marchandises continuaient à cir­culer, renforçait le sentiment d’impuissance. Le NCB mena une guerre psychologique sur les chif­fres. à laquelle le NUM fit largement écho. Le nombre croissant de scabs s’imposait à travers tous les commentaires des journalistes comme une fatalité, et la contre-information du NUM renforçait l’importance accordée à ces chiffres.
Tout ceci était destiné à inciter à la reprise ceux qui se contentaient de ne pas franchir les piquets, sans prendre part à la lutte. Ils venaient effective­ment grossir petit à petit le nombre de scabs. Les grévistes furent ainsi fixés sur leurs villages, et leur colère polarisée lors des "pushings" [8] sur les piquets ; ce fut aussi un prétexte pour maintenir la présente des flics dans chaque village. L’État jouait ainsi sur la tradition des conflits ouvriers, qui accordent une importance primordiale aux piquets. Il a pu enliser le conflit dans une forme d’affrontement qu’il s’était donné les moyens de contrôler.
L’Etat, le NCB. l’industrie britannique ont perdu beaucoup plus d’argent qu’ils ne l’avaient estimé dans cette grève [9], mais cela n’est rien en échange de l’enjeu qu’ils s’étaient fixés : casser la légendaire et redoutable force collective des mineurs et ainsi instruire par les faits toute caté­gorie de salariés résolus à ne pas s’en laisser comp­ter.

Dès que la durée de la grève dépassait quelques mois, elle revenait très cher au NUM tant en argent qu’en puissance. Mais la possibilité d’une victoire politique com­pensait ceci largement. Quand il apparut qu’une telle victoire était hors de portée, il lui fallait absolument désamorcer la grève. Tandis que d’une main, il entretenait l’illusion d’une proche victoire ("ils craquent", "encore trois semaines"), de l’autre il introduisait l’idée de la défaite. Le NUM jusqu’alors avait joué son rôle de modéra­tion discrètement, pesant surtout par inertie et par des magouilles locales. Il devait singer la détermination des grévistes pour ne pas perdre le contrôle. Mais dès janvier il pesa de tout son poids pour stopper le mouvement. Ses magouil­les devinrent évidentes et se firent au niveau national.
A la mi-janvier, Scargill crut que le moment était venu pour négocier sans condition. Le 29 janvier, 3 000 mineurs du sud-Yorks. se retrou­vaient spontanément à l’entrée du puits de Cortonwood pour attaquer les pigs avec un seul mot d’ordre : NO SURRENDER ! [10]. C’était le pre­mier mass-picket depuis deux mois. Le soir même, les négociations étaient rompues. D’autres initiatives ont été rapidement prises dans ce sens, notamment à Brodsworth où 2 000 pickets ont affronté les unités anti-émeutes après avoir construit et incendié une barricade.
L’important pour Scargill était de tenter de faire croire qu’une négociation était encore possi­ble ; avec l’appui du TUC qui se proposait obli­geamment comme médiateur, il continua à négo­cier sur la possibilité de négocier ("talks about talks"). Dans l’absence de perspectives, l’idée de reprendre ensemble le travail sans s’abaisser à négocier - avec l’arrière-pensée de se venger dans la mine - commença à faire son chemin. Par contre, pour les plus speed, il n’était question que de se battre jusqu’au bout, ne serait-ce que pour imposer l’amnistie générale de tous les con­damnés et la réintégration des licenciés : "ils par­lent de reddition, mais on ne se rend pas avant de s’être battus, et en fait nous n’avons pas encore vraiment commencé à nous battre" disait alors l’un d’eux. Onze mille mineurs ont été arrêtés au moins une fois. Ils ont été confrontés à une répression judiciaire féroce, pour les intimider et leur faire payer leur audace [11].
Depuis le début février, le NUM de South- Wales proposait la reprise "sans négociation et dans la dignité". Avancée d’abord timidement, cette idée trouva d’autant plus de crédit que le South-Walcs était encore la région où il y avait le moins de scabs, mais surtout parce que bon nom­bre de mineurs ne croyaient plus au succès de la grève. L’enjeu de cette manœuvre était de préser­ver l’unité du syndicat. A cause de la menace de sécession du Notts. et du nombre croissant de scabs, il fallait pour le NUM que la grève finisse au plus vite : le monopole de son pouvoir était en jeu. Une solution négociée, forcément au rabais, lui aurait fait perdre tout crédit auprès des mineurs. Il utilisa donc au mieux de ses intérêts les courants déjà existants.
Le 28 février, le NCB annonça triomphalement que la moitié des mineurs était de retour au tra­vail Ce seuil était évidemment déterminant dans la mesure où il légitimait une offensive accrue de l’État contre un mouvement désormais minori­taire. Bien sur l’engagement des mineurs dans le conflit n’avait jamais été égalitaire, un certain nombre d’entre eux s’en tenant au principe de ne pas franchir le picket-line, sans plus. Que, à la faveur du pourrissement, ceux des grévistes qui étaient déterminés à se battre jusqu’au bout se soient retrouvés en minorité, voilà un argument que ne pouvaient faire valoir que les tenants des "règles du jeu démocratique", règles qui. depuis le début de la grève, avaient été constamment invoquées contre elle. Le 17 février, un premier scrutin de l’exécutif national avait reconduit la grève. Le 4 mars, le même exécutif décida l’arrêt du mouvement par 98 voix contre 91 selon les modalités de la proposition du South-Wales (reprendre d’abord le travail et discuter après avec le NCB de la réintégration des mecs virés).
Quand Scargill annonça le résultat du vote, des centaines de flics séparaient les leaders du NUM de la foule des mineurs. La haine explosa. Scargill lui-même fut insulté et traité de scab. D’autres crevures du NUM ne durent leur salut qu’aux enculés venus les protéger. C’est dans les larmes et la rage que les mineurs se séparèrent, en hur­lant que eux ne retourneraient pas travailler.
Après le vote du 4 mars, il était désormais inac­ceptable pour l’exécutif du NUM de ne pas être obéi. Le retour au travail donna lieu au spectacle de l’unité syndicale, toutes fanfares et bannières dehors. Le syndicalisme relevait la tête de manière obscène. Cependant, de nombreux mineurs, dégoûtés, ne se rendirent pas au travail.
D’autres ressortirent cinq minutes après ("ils nous traitent comme de la merde" déclarèrent cinq mineurs d’un puits du Wales).
Dans les régions les plus dures, une telle abdi­cation fut massivement inacceptable. Le Kent, l’Ecosse et trois puits du Yorks (Hatfield, Arm- thorpe et Barnborough) votèrent au soir du 5 mars la poursuite de la grève jusqu’à une amnis­tie générale, en désaccord avec le vote national. Du sommet aux délégués de puits, tous les bâtards de la hiérarchie du NUM s’activèrent alors à ramener le plus vite possible les fortes têtes à la décision nationale.
Localement, les délégués du NUM n’osèrent pas présenter ouvertement l’enjeu de la reprise comme la sauvegarde de l’unité du syndicat ; c’est sous couvert de la préservation des commu­nautés minières qu’ils firent passer leur sauce. C’était jouer habilement sur une corde sensible aux populations des bassins face aux risques de déchirements déjà perceptibles dans les derniers mois de la grève. Scargill en personne se déplaça pour raisonner les mineurs du Kent qui, dès le lundi 5 envoyèrent des pickets dans divers puits du Yorks. et du pays de Galles. Le Kent reçut des centaines de coups de téléphone de la part de mineurs de toute l’Angleterre, demandant à ce qu’ils viennent piqueter leur puits. Divers puits du York, et d’Ecosse envoyèrent aussi de nom­breux piquets volants. Le mardi 6, premier jour de la reprise, ils furent respectés. Mais dès le lende­main, l’exécutif du Yorks. déclara ces piquets non officiels, et des lors ils furent traversés, souvent sous la conduite des délégués du NUM. Des mineurs soulignèrent que ce fut sous le même prétexte fallacieux que les scabs du Notts. s’étaient permis de franchir les piquets. Ecœurés, les pickets se retirèrent
Le consensus autour du NUM ne fut pas total. Certains puits du Pays de Galles et d’Ecosse rentrèrent sans cérémonie : "nous revenons la tête basse, nous sommes réalistes, il n’y a rien à célé­brer". De nombreux mineurs se mirent en mala­die pour ne pas subir une telle humiliation. Dans certains cas les réactions furent beaucoup plus sauvages : Mc Gahey (stalinien notoire, président du NUM d’Ecosse) se fit insulter et bousculer en annonçant la reprise ; quelques jours plus tard, il se fit démolir la gueule en rentrant chez lui. Il y eut des incidents dans de nombreux autres puits : refus de rentrer avec les scabs, accrochages avec les flics... Au total ce furent près de 20% des mineurs qui ne travaillaient toujours pas dans les premiers jours de la reprise.
Les règlements de compte avec les scabs turent immédiats. Bien que le NCB ait pris des précau­tions afin de les protéger (horaires particuliers, travail dans des veines séparées...), un certain nombre payèrent de leur sang dans les douches, les cages... A Betteshanger (Kent), les scabs assié­gés par les pickets durent se barricader dans un réduit et appeler au secours. Dans le Pays de Gal­les, leurs hommes étant à la mine, ce furent les femmes qui se payèrent les scabs. Un peu par­tout, des maisons de scabs furent incendiées. L’ampleur de la vengeance atteignit un tel niveau que tous les scabs du Yorks. furent temporaire­ment payés à rester chez eux. La plupart de ces salopes finirent par se réfugier dans le Notts. : les ex-grévistes leur faisaient une vraie vie de chien.
Dans les dix premiers jours de la reprise, les premiers puits visés par le plan du NCB avaient déjà fermé, et dix mille mineurs demandaient leur "licenciement volontaire" (retraite, reconver­sion, prime de départ). Mais bien plus qu’une défaite, c’était l’écrasement total que cherchait le NCB. utilisant tous les moyens pour briser les mineurs. Ce fut une véritable stratégie de l’humi­liation qui se mit en place contre eux [12] d’autant plus efficace que le NUM ne disposait même plus d’une quelconque force de pression et que la démoralisation s’étendait.
Une série d’accords (souvent locaux, parfois valables sur tout un secteur) résultant de luttes antérieures furent rompus :

  • déclassification des mineurs qualifiés, entraî­nant des pertes pouvant atteindre 50 F par jour :
  • suppression des "water money", primes de con­dition de travail ignoble ;
  • obligation de se présenter devant la cage 10 minutes avant le début de l’horaire pour être payé une journée complète ;
  • suppression du paiement des petits travaux sup­plémentaires, ceux-ci étant désormais obligatoires et payés sur l’ensemble de la paye normale ; etc.

    Ces ruptures d’accords locaux s’accompagnè­rent d’autres mesures répressives :

  • dans beaucoup de puits, les mineurs ne reçurent pas le charbon auquel ils avaient droit ;
  • les grévistes furent pénalisés sur leurs primes de vacances de l’année 83-84 ;
  • alors que durant la grève, les délestages ne tou­chaient pas les bassins miniers pour d’évidentes raisons de propagande, après la grève l’électricité était coupée au moins une fois par semaine, pen­dant 1h30 à 3h, avec répartition systématique sur les régions grévistes ;
  • la moindre insulte ou récrimination entraînait la mise à pied ; .
  • les flics firent respecter les heures de fermeture légales des Welfares, qui avaient été joyeusement bafouées pendant la grève ;
  • les décisions de licenciement ou de réintégra­tion des grévistes saqués furent laissés à l’initia­tive de chaque directeur de mine. En échange de toute réintégration le NCB exigea le retour au calme et une production accrue. Pour prévenir davantage toutes velléités de résistance, s’ajoutè­rent les menaces de fermeture de puits sur lesquelles le NCB entretient encore le flou.

    Dans ce contexte ce fut d’abord un climat de dégoût et d’écœurement qui prévalut : les saouleries dans les pubs se généralisèrent, les vieilles rancœurs qui avaient pu disparaître dans le cours de la grève ressurgirent. Après une année de vie intense le retour au quotidien fut insupportable.
    Il y eut malgré tout quelques réactions. Armthorpe se mit en grève trois jours pour avertir le management qu’ils n’étaient pas prêts à se laisser humilier de cette manière. Il y eut dans toutes les régions de nombreux débrayages spontanés mais qui restèrent isolés et fort peu connus au-delà de leur secteur. Fin mars, à Kiveton Park (Yorks.), le système téléphonique souterrain ainsi que le câble de la cage furent sabotés. Il y eut 1,5 mil­lions de dégâts. D’une manière générale la pro­duction baissa énormément (dans le Derbyshire. le NCB envoya 1 800 lettres disant : "votre man­que d’effort est inacceptable", et menaça de sup­primer les primes. Les mineurs ne produisaient en effet que les 2/3 de la moyenne habituelle).
    Dans cette ambiance de division, d’isolement et de vexations, le NUM se préoccupait unique­ment de ses problèmes internes : il s’acharnait à recomposer au plus bas son unité. Il se lança dans la propagande pour la réintégration de la section du Notts. dans le syndicat et appela à la réconcilia­tion avec les scabs d’après Noël - les grévistes ont toujours désavoué cette idée, un scab est un scab ! - Pour finir, le 3 avril, le NUM votait sous les insultes des mineurs la fin de l’overtime ban [13].
    La naissance du Rank and File Mouvement (RFM) apparut comme la seule tentative d’orga­nisation visant à regrouper le maximum de mineurs et à lutter pour la réintégration des licen­ciés et l’amnistie des prisonniers. C’est ce qui séduisit certains parmi les meilleurs.
    Même si le RFM se donna comme objectif de coordonner les groupes autonomes (groupes de femmes, groupes de soutien, etc.), il a proclamé dans ses statuts son allégeance au NUM et ménage donc sa politique. En mai, une grève sau­vage démarra à South-Kirby (secteur de Barnsley) pour la réintégration de deux mineurs virés le matin même et demanda le soutien du NUM local ; celui-ci le donna formellement, sans four­nir ni véhicules, ni essence, ni fric ! Bien qu’elle réussit à s’étendre grâce aux piquets volants à cinq autres puits, elle ne put faire davantage que de durer quelques jours.
    A cette occasion, le RFM leur apporta la seule aide financière, mais en sous-main. Il loupait là l’occasion de rendre publique son aide au mouve­ment, prouvant qu’il n’avait rien compris à l’exemplarité d’une telle aide et qu’il était bel et bien un satellite du NUM.
    L’absence complète dans le journal publié par le RFM d’informations concernant les grèves sporadiques depuis mars et les actes de vengeance confirme que le projet du RFM se limite en défi­nitive à du baratin néo-syndical [14].
    Là où l’alliance entre mineurs cl non-mineurs (souvent des jeunes) s’est réalisée sur une base offensive, l’idéologie syndicale de l’unité n’a eu aucun poids. Ces jeunes chient sur le NUM (et pas seulement sur sa hiérarchie) et prennent leurs distances avec le RFM, dans lequel ils voient plu­tôt une entreprise de récupération de la radicalité qui s’est exprimée durant la grève. Cette lucidité vient renforcer leur haine : ils ne se laissent pas abattre, et ne se reconnaissent pas dans l’acti­visme syndical ou néo-syndical.
    La période qui suivit la grève aggrava durement les conditions de vie des mineurs (un mineur écossais déclarait que "avant il n’y avait qu’une loi en Grande-Bretagne - celle des flics - mais que maintenant il y en a deux celle des flics et celle du NCB" !). Mais l’esprit de vengeance s’est communiqué à d’autres que les mineurs. Dans les semaines qui suivirent le conflit, une grève de professeurs laissa les kids anglais désœuvrés dans les rues ; ils imitèrent pratiquement les pickets : attaques contre les flics, piquets devant les écoles et dans certains cas pillages de magasins... Dans les villages miniers les opérations anti-flics conti­nuèrent à se mener : à Shirebrook. le commissa­riat et deux voitures de flics furent attaqués, à Chesterfield, des flics furent envoyés à l’hôpital...

    Nous fumes grandement déconcertés lors de notre passage en Angleterre par la contradiction entre la détermination des mineurs, n’hésitant pas parfois à se comporter en émeutiers, et la confiance dont restait investi le NUM, malgré toutes les saloperies qu’il avait pu faire tout au long de la grève.
    Le NUM est le seul trade-union à avoir une organisation fédérative, ce qui lui donne une place à part dans l’organisation syndicale anglaise. Chacune des sections régionales con­serve une autonomie importante face à la direc­tion nationale. Des sections locales affichant des positions extrémistes (certaines d’Écosse ou du Yorks. par exemple) peuvent coexister dans le même syndicat avec des sections plus que modé­rées (Notts.). Il est évidemment impossible d’imaginer ça en France, où à maintes reprises des sections se sont faites exclure pour leurs positions un peu trop radicales.
    Ainsi en mars 84. certains puits d’Écosse, puis toute la région du Yorks. se sont mis en grève sans l’aval de la direction nationale, sans que cela provoque leur exclusion. A l’inverse, le Notts. a refusé de se mettre en grève alors qu’elle s’était étendue à toute la Grande-Bretagne ; la direction du NUM en a appelé en vain à la discipline syndi­cale. Les sections du Notts. sont néanmoins res­tées intégrées au NUM jusqu’à ce qu’elles s’excluent d’elles-mêmes à la fin de la grève.
    C’est d’ailleurs cette relative autonomie des sections qui permit aux bureaucrates de mettre en avant l’unité du syndicat (conciliant des gens qui de fait sont ennemis) contre l’unité réelle des grévistes, mensonge qui prit sa pleine efficacité à la fin de la grève.
    Traditionnellement, les mineurs peuvent faire pression sur leur branche locale par le biais des délégués de puits. L’illusion que le NUM puisse être un outil à leur disposition s’en trouve ainsi confortée : "le NUM, c’est nous" nous disaient des mineurs du Yorks. ; et un bombage à Cortonwood rappelait que "WE told Arthur NO surrender" [15]. Ces délégués de puits jouèrent un rôle trouble tout au long de la grève : leur posi­tion de bureaucrate les amenaient à cautionner la politique de modération du NUM, alors que dans le même temps ils pouvaient participer à des actions dures. La confiance ainsi obtenue, ils la mirent en jeu à la retombée du mouvement pour imposer les directives syndicales d’arrêt de la grève. La confiance qui leur est accordée est cependant sujette à un contrôle des mineurs. Ceux-ci ont l’habitude de venir assister nombreux aux réunions, se déplaçant si besoin est. "Nous ne les laissons jamais seuls" disait un gréviste.
    La modération de certaines positions du NUM et la veulerie de ses magouilles étaient toujours reprochées aux bureaucrates modérés, jamais à l’organisation syndicale. Certaines crapuleries de petits bureaucrates locaux n’ont même pas sou­levé la colère qu’elles méritaient pourtant. Par exemple, le délégué local d’Hatfield, Dave Dou­glas, gauchiste notoire, exigea lors d’un branch-meeting qu’un chômeur quitte la salle ; sous le seul prétexte qu’il n’était pas mineur, il ne devait donc pas prendre connaissance des débats, il était pourtant toujours présent lors des affrontements avec les flics. Si le besoin évident de sécurité explique que les actions de hit-squad fussent pré­parées par seulement quelques mineurs se con­naissant bien, évoquer ce souci en ce qui concerne des réunions locales est un mensonge de bureau­crate, puisque les actions de commandos se préparaient en dehors. C’est seulement par respect pour les règles de fonctionnement du syndicat que des non-mineurs ont été exclus des branch-meetings.
    Citons quand même ces deux exemples de la colère de la base contre les directives du syndicat. Dans le Lancashire, la direction régionale du NUM y fut particulièrement maladroite et tenta en mai de mettre fin à la grève, malgré la pression des mineurs (les bureaucrates locaux déploraient même que les jaunes se fassent traiter de scabs !). Une trentaine de mineurs ripostèrent aussitôt en allant occuper les locaux du NUM à Bolton. Dans le Durham, les mineurs avaient réclamé au NUM une prime de Noël. Devant sa pingrerie, ils déboulèrent au siège régional du NUM, et y firent un pillage en règle.
    Les mineurs ont attribué la responsabilité de leur défaite évidemment en premier lieu au gigantesque dispositif policier mis en œuvre con­tre eux, mais aussi aux responsables du TUC et des autres trade-unions qui ne sont pas engagés en leur faveur dans le conflit. Pourtant, ils ont beau jeu de critiquer les bureaucraties des autres trade-unions, alors qu’eux-mêmes, étant pour­tant dans le feu de l’action, n’ont jamais donné l’exemple en dénonçant publiquement les magouilles du NUM. Quand la direction du TUC refusa d’appeler à la grève, elle fut traitée de traî­tre. Pourtant seuls nos amis peuvent nous trahir. Les bureaucrates du TUC furent-ils donc jamais les amis des grévistes ?
    La solidarité quémandée par le NUM aux autres syndicats était une solidarité de bureaucra­tie. A part quelques rares exemples, jamais les grévistes n’ont passé outre cette monopolisation du NUM en établissant eux-mêmes les contacts adéquats : "c’est le rôle du NUM, c’est lui qui a l’argent, c’est lui qui a les contacts". Le besoin de communiquer la lutte était vivement ressenti par les grévistes, mais ils se sont laissés déposséder des moyens de satisfaire ce besoin. Ils disaient "our fight is your fight" [16], mais ce mot d’ordre fut énoncé comme un simple souhait, sans moyen. Les piquets se sont polarisés sur les mines, ceux sur d’autres industries furent rares, et peu de mineurs sont allés directement, de leur propre initiative, provoquer le bavardage dans les usines du pays.
    Lorsque des comités de grève issus de la base virent le jour (par exemple dans certains puits du Yorks. ou du Durham), ce fit pour suppléer aux carences locales du NUM. quand ses délégués étaient par trop visiblement modérés. Les comités prenaient en charge l’organisation de la grève au niveau local. Même dans ce cadre restreint, cette initiative contenait en germe le dépassement de la logique syndicale : les délégués étaient élus sur la base de leur capacité réelle de faire place aux besoins de la grève.
    C’est le manque d’argent qui poussa les grévis­tes à se charger eux-mêmes d’organiser des collec­tes en Grande-Bretagne et même à l’étranger, chaque puits envoyant ses propres délégués indé­pendamment du NUM (même si certains étaient responsables dans les branches locales du NUM) ; les Women support group locaux jouèrent là un rôle important.
    Ces initiatives furent rendues d’autant plus nécessaires que le NUM assurait administrative­ment le financement de la grève, distribuant uni­formément les fonds qu’il concentrait, selon un découpage par région, sans tenir aucun compte des besoins réels. Cela donnait lieu à des situa­tions absurdes, des régions concentrant seule­ment quelques milliers de grévistes bénéficiant des mêmes ressources que celles où ce nombre était de plusieurs dizaines de milliers. Il s’en sui­vit des rancœurs et une concurrence entre régions en grève (par exemple des mineurs constataient amèrement que les gars du Kent avaient une position plus aisée pour se maintenir en grève, la proximité de Londres leur assurant en outre un meilleur financement par les collectes).
    Malheureusement, lorsque des délégués allè­rent à l’étranger, ils ne rencontrèrent souvent qu’un intérêt vague, l’argent étant le seul soutien effectif qu’ils recevaient en définitive. Ils se ser­vaient souvent des meetings gauchistes pour les collectes, ou avaient affaire aux représentations syndicales. Lorsque des rencontres avaient lieu (sortie des matchs de foot, ou des usines), elles n’étaient pas organisées, et restaient momenta­nées. Lorsque deux mineurs du comité de grève d’un puits du Yorks. - que nous connaissions de prédédents voyages en Angleterre - vinrent en France pour trouver de l’argent, nous utilisâmes nos contacts et pûmes leur faire rencontrer des gens réellement intéressés.
    Ils allèrent ainsi à Barcelone établir des contacts avec l’OEPB [17]. En plus d’une somme substan- cielle, ils obtinrent un embargo sur toutes les marchandises anglaises transitant par le port de Barcelone et la promesse de soumettre aux autres dockers l’extension de l’embargo à toute l’Espa­gne. Malheureusement, ceci se passait une semaine avant la fin de la grève et n’eut donc pas d’effet.
    On imagine la bouffée d’air que cela aurait apporté aux grévistes si la nécessité de tels con­tacts avait été ressentie plus tôt, tant par les gré­vistes que par nous. L’exemplarité d’un tel précé­dent aurait pu changer la marche des choses.
    Voilà bien une action réelle contre l’isolement des grévistes que d’habitude ils se bornaient à déplorer. Notons aussi que de retour de Barce­lone, et encore tout excités par l’accueil des doc­kers et le bon vin espagnol, ils se rendirent à Carmaux (Tarn) pour rencontrer des mineurs fran­çais. ils n’eurent malheureusement affaire qu’aux staliniens de la CGT. Ces bâtards les jetèrent comme des malpropres sous le fallacieux prétexte qu’ils n’étaient pas envoyés par le NUM, et pou­vaient être des imposteurs.
    Bien sûr, les dockers d’Aarhus montrèrent aussi leur solidarité pratique en bloquant le charbon pour la Grande-Bretagne. Mais de tels exem­ples furent rares. Ce mouvement de cent soixante milles personnes, en un an, n’a produit quasi­ment aucun écrit hormis la propagande du NUM et celle des gauchistes. Quelques journaux [18], tracts, vidéos ont été faits, mais encore une fois envisagés comme complément à la presse syndi cale. Ainsi les grévistes ont laissé le monopole de la parole aux spécialistes.

    Le NUM s’est constamment trouvé pris entre deux feux : la pression exercée sur lui par les mineurs et la détermination de l’Etat. 11 a été contraint par les mineurs et par l’Etat, qui s’est refusé à toute négociation, d’afficher tout au long de la grève des positions radicales et intransi­geantes. En 72, le NUM avait été en passe de se trouver ouvertement désavoué par les mineurs qui durent la plupart du temps passer outre aux consignes de modération du syndicat pour impo­ser leurs exigences. Il avait donc été urgent pour lui de renouveler son image de marque ; ce fut l’occasion de promotion pour de jeunes loups qui s’ôtaient mis en avant au cours des grèves de 72. Scargill en est le meilleur exemple, concentrant sur son personnage l’image de la détermination des mineurs. Depuis des années, "le roi Arthur" parade à toute occasion sur le petit écran, assurant ainsi sa propre campagne promotionnelle.
    L’organisation des mineurs en communautés villageoises a grandement favorisé la maintenance de l’idéologie du vieux mouvement ouvrier. Les militants gauchistes qui sont arrivés à la direction du NUM à la fin des 70’ se sont appuyés sur cette tradition pour reconquérir une audience. Tout en continuant de participer à la gestion des mines, le NUM se construisit - en s’appuyant sur la force réelle des mineurs - une image de puissant syndicat extrémiste, et ce, sur des positions com­plètement rétrogrades. C’est à cause de la comba­tivité des mineurs qu’il se doit d’adopter une telle position, en apparente contradiction avec sa volonté de participer à la gestion de l’appareil industriel. On retrouve cette partition dans l’exé­cutif, qui regroupe modérés et extrémistes. Mais ceux-ci ont secrètement les mêmes intérêts, un leader comme Scargill s’appuie sur les modérés pour pouvoir faire passer l’intérêt du syndicat tout en maintenant son image radicale. Le NUM put ainsi se permettre de ne jamais désavouer les excès commis lors de la grève, tout en travaillant contre eux.
    Au début du mouvement, le NUM prétendait conduire scs troupes à la victoire et empêcher la fermeture des puits. Aujourd’hui le spectacle prétend que l’Etat a infligé une défaite au syndi­cat. Il nous faut faire justice de ces deux menson­ges symétriques. "Au moins, nous nous sommes bien battus pendant un an" constatait un mineur d’Armthorpe le soir de la reprise. Et ce fait est exemplaire, quand on voit avec quelle facilité s’effectue la contre-offensive étatique en France par exemple.
    La Grande-Bretagne est le pays d’Europe qui conserve le taux de syndicalisation le plus élevé, bien que, comme dans la plupart des pays, la par­ticipation syndicale ait décliné, depuis déjà quel­ques années. Ce déclin ira croissant, corol- lairement à la participation accrue des syndi­cats à la cogestion avec les patrons de la force de travail, au détriment de sa défense pure qui était auparavant la raison d’être du syndicalisme.
    L’appareil syndical anglais est unifié dans une seule organisation, le TUC (contrairement à la plupart des pays européens où l’appareil syndical se divise en plusieurs confédérations nationales). Les divisions politiques s’exercent au sein de la confédération, de même que le Labour réunit et oppose modérés, staliniens et gauchistes.
    D’un côté, le trade-unionisme le plus modéré est opposé à des conflits qui peuvent par leur durée et leur ampleur nuire au consensus social. C’est le cas actuellement de la plupart des trade- unions et traditionnellement de la direction du TUC. Cette tendance de plus en plus ouverte­ment cogestionnaire du trade-unionisme anglais s’est activement opposée à ce que la grève des mineurs soit soutenue nationalement par d’autres secteurs. Les syndicats des cheminots et des doc­kers ont dû engager leur soutien sous la pression de leurs bases qui entamaient des actions de sabo­tage, refusaient de franchir les piquets, de trans­porter du charbon scab. Mais on a vu de quelle façon la direction du TGWU a saboté l’action des dockers.
    De l’autre côté, ce qui subsiste du trade-unionisme ouvriériste, campe sur une position idéologique de défense inconditionnelle des tra­vailleurs et ces dernières années a fait valoir son opposition politique au gouvernement conserva­teur. Cette tendance est l’équivalent en Grande- Bretagne de ce que sont en France CGT et parti stalinien : même programme de défense de l’emploi, de l’appareil industriel. Ils reprochent à la direction du TUC et aux autres trade-unions plus modérés de faire la politique de Thatcher comme la CGT et le PC reprochent en France au PS de faire la politique de la droite.
    Scargill, patron à vie du NUM. est le leader de cette frange du syndicalisme, attaché à son rôle traditionnel de défense du "niveau de vie" de l’ouvrier : défense du salaire, des conditions de travail, de la stabilité de l’emploi, qui se doit de s’opposer à une modernisation de l’appareil industriel qui frappe immédiatement beaucoup d’ouvriers se retrouvant au chômage. Il existe effectivement une opposition politique entre ce syndicalisme attaché à la défense du monde ouvrier et l’État anglais. Ce dernier n’a pas tenté de se servir de l’implantation réelle du NUM dans les bassins miniers pour un quelconque compro­mis ou une modération du mouvement, comme cela se passe habituellement en France ou ail­leurs. Il lui fallait avant tout écraser les mineurs.
    et simultanément affaiblir une organisation syndicale qui campe sur une position rigide. Le gouvernement de Thatcher veut imposer sa poli­tique de "nettoyage" industriel du pays en pas­sant outre au mécontentement qu’elle suscite, et n’a donc pas de temps à perdre à négocier avec un syndicat qui ne se montre pas d’cmblée coopéra­tif. En conséquence, il n’a pas traite le NUM en partenaire social mais en concurrent.
    Les prises de position politiques extrémistes à la sauce Scargill n’ont plus beaucoup d’avenir en Angleterre. Même si Thatcher risque de perdre les prochaines élections, l’union des travaillistes et des sociaux-démocrates centristes poursuivra la réorganisation industrielle du pays, au nom du maintien d’une position de force dans le marché mondial.
    L’intégration du vieux mouvement ouvrier est achevée définitivement. Les trade-unions sont appelés de plus en plus à organiser directement en commun avec les patrons, sans la participation de l’Etat, les nouvelles règles de gestion de la main-d’œuvre, dans une industrie modernisée, débarrassée des vieux secteurs traditionnellement combatifs. Le terrain commence à être nettoyé et les capitaux privés peuvent à nouveau être investis en Grande-Bretagne sans trop de risques. Ce sont surtout des firmes étrangères, américaines et japonaises qui vont reprendre certains secteurs d’activité comme l’automobile et l’électronique mais en imposant leurs conditions. Les syndicats seront chargés d’imposer la discipline de l’entre­prise à tout travailleur désireux d’être embauché, c’est ce qu’on appelle la manière japonaise, déjà appliquée dans quelques entreprises ; certains contrats vont d’ailleurs jusqu’à interdire la grève !

    Ce conflit a démarré comme un conflit industriel, d’emblée exceptionnel : les mineurs étaient encore les travailleurs les plus combatifs du pays et le gouvernement That­cher misait sur leur défaite complète. Dans le rap­port de forte qui s’est engagé, la grève a débordé la lutte industrielle classique, prenant parfois des allures de guerre ouverte contre l’État. C’est cet aspect qui lui a donné un caractère universel. Les ihômeurs des villes voisines ont pu ainsi s’y reconnaître. Eux n’ont même plus leurs jobs à négocier, et par leur simple présence ils manifes­taient le caractère immédiatement général de leur insatisfaction. Leur venue sur les piquets témoi­gne qu’il s’agissait là d’un conflit social. Les chômeurs-à-vie ont ressenti déjà, de la façon la plus dépourvue d’ambiguïté et dans tous les aspects de leur vie quotidienne, ce processus de modernisation du capitalisme et de l’Etat. Lïs mineurs reconnaissent que le principal soutien qu’ils ont eu est venu des chômeurs et surtout des jeunes.
    Certains nous ont dit comprendre maintenant les émeutes de l’été 81 qui ont embrasé la quasi-totalité des villes anglaises ; ils en sont à se réjouir à présent des émeutes qui viennent d’exploser à nouveau dans plusieurs villes. La grevé a rappro­ché leurs conditions. Les mineurs sont menacés de devenir à brève échance des chômeurs et ils ont appris pendant le conflit à haïr les flics ; ils ont expérimenté une occupation policière en général réservée aux chômeurs-à-vie.
    Ce sont les initiatives locales dont l’organisa­tion dépendait des cléments les plus combatifs, qui se sont avérées les plus dangereuses pour l’Etat. Les actions offensives des commandos ont surpris les flics, qui ont avoué eux-mêmes qu’ils n’avaient pas prévu cette évolution de la lutte. Il n’etait plus alors question de fermetures de puits mais de vengeance ; il s’agissait de répondre au coup par coup à la violence étatique en organisant des actions ponctuelles et dévastatrices sur les puits, les bâtiments publics, les commissariats, en tendant des embuscades aux flics ou, sur les auto­routes, aux camions jaunes et aux scabs.
    Le mass-picket, mode de lutte industrielle par excellence, a piégé les mineurs. La colère qui s’y exprimait pouvait être contenue par les flics, qui avaient tout le loisir d’amasser leurs troupes. Les flics se firent parfois déborder, et cela donna lieu à de belles bagarres. Néanmoins, c’est lors des embuscades et des émeutes que cette colère put s’exprimer pleinement et que la plupart des déroutes furent infligées à l’ennemi.
    Dans ce conflit, différentes formes de violence prolétaire se sont unifiées. Il y a souvent eu fusion entre les mineurs et les bandes de jeunes chô­meurs, entre les formes de lutte ouvrière "classi­ques" et les pratiques des kids, voire même avec le hooliganisme des stades.
    Ainsi, fin novembre 84, une attaque surprise sur des camions de fuel avait été prévue à la cen­trale d’Hartlcpool près de Sunderland. 500 pickets étaient attendus mais il n’en vint que la moi­tié. Rien n’arriva, les flics furent présents sur les lieux avant les camions. Par contre l’autre moitié était au match Sunderland-Nottingham et s’atta­qua à la sortie aux bus de supporters du Notts., ainsi qu’à quelques boutiques du centre ville. Un autre fait exemplaire se passa à Doncaster, quel­ques jours après la fin de la grève. Une quinzaine de supporters de Sheffield se mirent à foutre le souk, vite rejoints par les jeunes de Doncaster et les mineurs en virée en ville (c’était un dimanche). Toute une rue commerçante fit les frais de l’excitation de 300 personnes en liesse. Les journaux n’ont pas compris les raisons de la présence des hooligans de Sheffield, puisque ce jour-là leur équipe n’était pas en déplacement.
    De toute façon, les hooligans sont aussi bien des chômeurs que des jeunes ouvriers - et donc des mineurs dans les bassins miniers. Les gens les plus speed que nous ayons rencontré dans le Yorkshire sont souvent supporters d’une équipe (généralement Leeds, Liverpool ou Shieffield), et vont aux matches pour bien s’amuser.

    Pendant les deux dernières décennies, le prolétariat anglais s’esi fait remarqué comme étant parmi les plus combatifs du monde. Il fallait aller en Italie pour voir une mauvaise volonté au travail aussi systématique. A de nombreuses reprises, gouvernements ou patrons ont dû céder devant leurs exigences.
    Au cours des 70’, la possibilité d’un boulever­sement qualitatif était présente ; gestionnaires et syndicats n’en menaient pas large. En 72, la grève des mineurs marquait le point culminant d’un mouvement de grèves sauvages sporadiques où les syndicats n’étaient plus écoutés (même s’ils n’étaient pas écartés). En 74, le gouvernement Heath tomba à cause du référendum sur la ques­tion "qui gouverne ce pays : les mineurs ou moi". En 79, lors de l’hiver du mécontentement, le pays fut paralysé par toute une série de grèves (les mineurs menacèrent à cette occasion de faire grève uniquement pour soutenir les exigences du personnel hospitalier, le gouvernement céda aus­sitôt).
    Les shop-stewards (délégués de base, mais fai­sant partie des trade-unions) ignoraient royale­ment les consignes de leur syndicat et expri­maient effectivement la colère de la base. La pra­tique des piquets volants avaient connu un vif succès, et favorisait la communication entre les grévistes de différentes régions et différents sec­teurs industriels. En se déplaçant dans tout le pays, parfois très loin, ils court-circuitaient la hié­rarchie des syndicats.
    Chacun de ces mouvements, en fait les diffé­rents flux d’une offensive permanente, est allé très loin. Mais la nécessité de les unifier n’a pas été pensée par les participants. Les possibilités créées n’ont pu trouver leur accomplissement. Le temps a joué contre les prolétaires, les syndicats ont pu manoeuvrer suffisamment pour contenir dans les usines la résistance au travail.
    Les prolétaires ne se reconnaissaient plus tant dans la lutte pour un travail décent que dans le refus même du travail, ce qui donnait à toutes les luttes ouvrières anglaises de cette époque leur caractère résolument moderne. Les ouvriers ne respectaient plus rien dans le travail, ni les caden­ces, ni les chefs, ni les consignes syndicales. Cette offensive représentait la forme extrême et le dépassement de la lutte ouvrière contre l’exploi­tation. Elle s’est trouvée malgré tout prisonnière du langage du vieux mouvement ouvrier. C’est à cause de cette faiblesse - le flou sur l’enjeu d’un tel mouvement - que les syndicats ont pu main­tenir leur présence.
    Ainsi lorsqu’on 1972, devant le dépôt de Saitley, les mineurs en grève avaient menacé d’appe­ler à l’insurrection, c’était comme un moyen de lutte, pour faire pression sur le gouvernement et obtenir la libération des mineurs emprisonnés, mais jamais comme le but du jeu. L’Angleterre depuis Cromwell n’a jamais connu d’insurrection (mais elle a connu beaucoup d’émeutes, notam­ment au 19e siècle). Les explosions de violences - pourtant sauvages - des ouvriers anglais n’ont jamais réalisé ni l’unité, ni l’ampleur qu’ont eu des révoltes ailleurs en Europe (par exemple, en France lors des insurrections de 1830, 1848 ou 1871). A partir de 68, en France, en Italie, en Espagne, en Pologne, des contributions théori­ques au débat en cours apparurent au moment même où l’agitation se développait. En Angle­terre, il n’y eu rien de tel, seuls les idéologues ouvriéristes se contentèrent de contempler les événements, en resservant à toutes les sauces le baratin moisi sur "l’unité de classe".
    La solidarité effective - qui n’était autre que la manifestation pratique d’un dégoût commun du travail - a été laminée lors de la récente contre-offensive de l’Etat. La référence terroriste au chômage (dont le célèbre "si vous n’êtes pas content ici, allez chercher une place ailleurs") a donné une valeur abusive au fait même d’avoir un boulot. Le sentiment d’invincibilité qui don­nait sa force aux récents mouvements a été battu en brèche, notamment lors des mises au pas dans l’automobile et la sidérurgie. Le sentiment accru de la concurrence a maintenant pris le pas sur celui que tout était bon pour saboter la produc­tion [19].
    Pendant la grève, beaucoup de mineurs répé­taient mécaniquement ce slogan : "la classe ouvrière a un seul ennemi", comme un cantique qu’on invoque pour conjurer le mauvais sort. Ils étaient amers de découvrir, dans le cours du con­flit, qu’une époque avait passé et que la lutte devenait plus âpre, amers de réaliser qu’ils étaient le dernier bastion parmi les ouvriers encore capable d’une épreuve de force avec l’Etat, dans l’esprit des luttes des 70’.


UNE BELLE FAÇON DE SE VENGER

L’arbitraire absolu du capitalisme anglais au début du 19e siècle a induit en retour la violence sauvage des ouvriers. La haine exa­cerbée jusqu’au désespoir et la vengeance s’exprimaient alors par toutes sortes d’actes criminels contre les ateliers, les jaunes, et les patrons eux-mêmes. En 1824, les ouvriers obtinrent le droit de libre association, ce qui marqua le début du trade-unionisme et d’une action organisée au grand jour pour régle­menter pour toute une branche d’industrie, le salaire en fonction du bénéfice du patron et assurer le maintien des avantages obtenus. Mais cette action légale ne parvenait qu’à peu de résultat. Quand une grève était déci­dée par une association, le patron faisait appel à des jaunes. Ceux-ci, faisant évidem­ment l’objet de menaces, d’injures, de coups, portaient plainte et la loi se retournait aussi­tôt contre les membres de l’association. C’est pourquoi, à cette époque, les associations ouvrières ne se contentaient pas d’actions légales, la plupart du temps vouées à l’échec. Elles étaient aussi à l’origine d’actions individuelles de vengeance. Des jaunes étaient vitriolés, les ouvriers faisaient sauter les ateliers ou les incendiaient. Cer­tains n’hésitaient pas à tuer leur patron, ou des jaunes. Citons cet exemple éclatant dont l’association des fileurs de coton de Glasgow est à l’origine. Celle-ci possédait une puis­sance et une organisation exceptionnelle. Les adhérents étaient liés par un serment aux décisions de la majorité et il existait pendant chaque grève un comité secret, inconnu de la plupart des membres et disposant à discrétion des fonds. Le comité mettait à prix la tête de certains scabs, de certains industriels détestés, et fixait des primes pour les incen­dies d’usines. C’est ainsi que fut incendiée une usine dans laquelle des femmes scabs assuraient le filage à la place des hommes. La mère d’une de ces femmes fut assassinée et on fit passer les deux assassins en Amérique aux frais de l’association !


Selon les idéologues, l’"unité de classe" serait une donnée objective, en dehors du temps. Il suf­firait de l’invoquer pour la faire apparaître. Mais la solidarité réelle, entre prolétaires, est fondée subjectivement. Elle se construit, lors d’un mou­vement, et par lui. Les pauvres ne se connaissent pas, ils se reconnaissent.
En voulant à tout pris écraser les mineurs, l’Etat a rompu les règles qui lui étaient auparavant imposées par la force du mouvement. Il a manifesté ouvertement et sans le moindre frein son arrogance et son mépris des gens. Devant leur impuissance à faire céder l’État, les mineurs ne désirèrent plus que se venger. Ainsi est réapparue dans des luttes menées par des ouvriers une sau­vagerie qu’on avait plus vu depuis les années 20’.

Cette grève marque un moment clef dans l’Histoire moderne. C’est la première fois en Europe que les intérêts des travailleurs et ceux des chômeurs-à-vie convergent aussi nettement.
En octobre-novembre, il apparaissait claire­ment qu’un renversement du rapport de force ne viendrait pas immédiatement des autres travail­leurs. Les grèves des dockers avaient été réduites, celle des cheminots restait limitée, les piquets volants n’avaient plus aucune efficacité directe, et, après ces six mois, aucune autre branche ne pouvait plus se manifester.
Le seul appui sur lequel pouvaient alors comp­ter les grévistes était celui des jeunes kids (hormis celui, acquis d’avance, des plus speed de chaque village minier). Ils étaient les seuls à se déplacer sur les piquets, et étaient à ce stade les plus direc­tement concernés par ce mouvement. Celui-ci s’est d’ailleurs transformé de lui-même dans le sens de ce qu’avaient déjà expérimenté les kids en 80 (on pense bien sûr aux attaques de commissariats, aux embuscades et aux pillages de maga­sins ; les hit-squads représentaient eux la forme extrême d’un type d’action ouvrière : le sabotage).
Ce mouvement d’unification s’est dessiné durant l’été, et a pris toute son ampleur en octobre-novembre, quand les pickets ont dû se rabattre sur leurs propres puits. A ce moment, les grévistes avaient été figés, la période d’extrême mobilité était achevée ; l’état des forces ne pou­vait plus se modifier, sinon dans le mauvais sens. Cette explosion de violence restait relativement isolée, malgré l’intérêt énorme de millions de gens en Grande-Bretagne et dans le monde qui suivaient les événements.
C’était le moment où devait s’opérer le reflux, par le pourrissement de la situation, ou le renver­sement qualitatif.
Une population entière était en guerre, avec l’appui de gens qui eux-mêmes avaient bien failli provoquer une insurrection en 81. Les forces étaient présentes, jamais en Grande-Bretagne il n’a existé une situation aussi explosive. Ainsi, lors de l’attaque concertée dans 25 puits du Yorks., le 12 novembre, les flics ont avoué que si de telles attaques s’étaient reproduites, ils n’auraient absolument rien pu faire ; ils ne pouvaient pas être présents en masse dans tous les villages en même temps.
Durant les 70’, les possibilités insurrectionnel­les existaient, mais l’urgence n’était pas la même : les grèves pouvaient être ponctuellement victorieuses en restant dans le cadre d’un conflit industriel. Le mouvement était alors si fort qu’une répression n’était pas à craindre lorsqu’une grève s’arrêtait. Mais cette année, les grévistes étaient contraints de reconnaître le caractère universel de leur lutte s’ils voulaient simplement obtenir quelque chose.
Lors des émeutes de 81, on a vu à l’œuvre la violence du négatif sous sa forme la plus sauvage, la plus excessive. Bien que s’étant répandu dans tout le pays, ce mouvement est resté éparpillé, chaque émeute restait isolée des autres. Malgré sa signification limpide - la vengeance et le jeu - c’était un mouvement sans programme.
Le 4 juillet 81, les émeutiers avaient pénétré très près du centre ville de Liverpool. Il s’en est fallu de peu pour qu’ils y rencontrent les équipes du matin qui partaient bosser. Dans cette ville en voie de désertification, où l’avenir immédiat de chaque travailleur risque fort d’être le chômage, ouvriers et chômeurs ne se sentent pas très éloi­gnés. Il pouvait suffire que cette rencontre ait lieu pour que l’émeute gagne la ville entière. A partir de là, toutes les communications avec le reste de la Grande-Bretagne et l’étranger étaient à organi­ser sur la base de cette position de force. Une telle idée a dû hanter bien des têtes en ces jours brû­lants, mais personne n’a simplement penser à exprimer publiquement la nécessité de cette jonc­tion.
En novembre 84, cette jonction s’est partielle­ment réalisée, et peu de gens ont compris à quel point on est passé près d’un événement histori­que. Le Yorks., région très combative, a la parti­cularité d’être proche de Leeds et de Sheffield, deux villes auxquelles Liverpool ou Manchester n’ont rien à envier. C’était la région privilégiée pour que s’effectue un dépassement de la situa­tion.
L’incompréhension de l’enjeu du conflit par scs principaux acteurs en a limité la portée. Il a manqué à ce moment pour que tout bascule une prise de position publique des grévistes, posant leur lutte en terme de conflit social. d’intérêt uni­versel [20]. On ne répétera jamais assez à quel point peut être déterminante sur le cours des évé­nements l’initiative de s’adresser à tous ceux qui regardent le conflit avec le plus grand intérêt, mais qui ne le considèrent pas encore comme le leur.
Si les jeunes chômeurs n’avaient pas été consi­dérés comme simple force d’appoint, mais comme participants pleinement à cette guerre, personne n’aurait pu alors les écarter des branch-meetings qui se seraient inéluctablement trans­formés en assemblées (au sens espagnol). Le NUM, en tant que spécialiste de la chose indus­trielle, aurait perdu de son influence. L’indisci­pline n’étant pas un vain mot en Angleterre, une telle ouverture des assemblées aurait provoqué l’intérêt de beaucoup de gens.
On peut alors imaginer que les kids auraient porté la guerre sur leur terrain [21]. Cette fois, la solidarité des ouvriers - non d’une branche d’activité, mais d’une région : Leeds et Sheffield. et probablement par ricochet, Manchester et Liverpool - aurait été acquise. La résistance aux flics se serait généralisée à la région entière. On peut imaginer quelles possibilités recélait une telle situation, qui à ce stade ne pouvait plus qu’aller de l’avant.
Évidemment, tout restait à jouer à partir de ce moment, l’État ne restant pas sans réaction. Il pouvait advenir aussi bien l’écrasement dans le sang que la contagion au pays.
Bien sûr, il est hors de question pour nous de prétendre dire aux grévistes ce qu’ils auraient du faire, mais il est important de dégager les possibi­lités qui étaient présentes à ce stade de l’affronte­ment, même si les plus audacieuses ne se sont pas réalisées.
Les conflits en Espagne étaient menés sous une forme d’organisation générale appropriable et praticable par tous. Ce qui a fait la grandeur du mouvement assembiéiste, son souci de publicité, a fait défaut en Grande-Bretagne. Inversement, l’Angleterre était riche des possibilités qui préci­sément manquaient en Espagne : un mouvement coordonné et étendu à travers tout le pays. En Espagne, les assemblées n’étaient coordonnées que localement. En Angleterre, les nombreux déplacements (piquets volants, piquets de masse, collectes, venue des chômeurs sur les piquets) auraient assuré une coordination de fait à une organisation de type assembleïste ; d’être en grève pour le même motif aurait fait apparaître la nécessité de systématiser une telle coordination.
La grève des mineurs est venue secouer l’ins­tauration du consensus social qui marqua le début des années 80’. Les mineurs ont défié la toute puissance de la contre-offensive de l’État. Maintenant, les conséquences de cette année de grève apparaissent clairement. Les chômeurs-à-vie ont pris le relais zones de réserve où ils sont parqués explosent les unes après les autres, avec une violence supérieure à celle de 81. Le gouver­nement en est à se demander s’il ne va pas utiliser ouvertement dans les grandes villes les mêmes moyens de répression (gaz lacrymogènes et balles en plastique) qu’il utilise en Irlande du Nord. Moins visibles que les magnifiques émeutes de ces dernières semaines, des mouvements de grève sporadiques ne cessent d’avoir lieu depuis le début de l’année. Les mineurs ont été défaits, mais, par leur résistance acharnée, ils ont com­mencé à renverser le sentiment d’impuissance crée par les défaites successives des années 80’. Leur défaite même a mis la rage au ventre de beaucoup de prolétaires, qui à présent, relèvent la tête.

Notes :

[1Publicité affichée un peu partout en Grande-Bretagne pendant la durée du conflit, qui annonce que : "la brique fait le charme de l’Angleterre" : la brique séduisit tellement les grévistes que ce fut leur projectile favori.

[2Loi sur les relations sociales qui visait à restreindre les possibilités de grève, en vigueur au début des 70’.

[3Deputies : agents de sécurité qui sont aussi utilisés comme contre-maîtres. À plusieurs reprises, leur syndicat, le NACODS, a menacé de se joindre à la grève, ce qui aurait été déterminant, puisque cela aurait entraîné la paralysie de tous les puits. Mais il se gardèrent bien de mettre leurs menaces à exécution : celles-ci n’étaient destinées qu’à obtenir une augmentation de salaire, et à continuer d’être payés sans aller travailler, argumentant que les pickets les menaçaient. Comme disait un picket : "ceux-là ne craignent pas la fermeture des puits, ils pourront toujours trouver un job dans la police !". En avril 84, un vote national donna 7 600 pour la grève et 6 600 contre, mais il fallait une majorité des deux tiers. Ces larves arguèrent donc de son illégalité pour ne pas faire grève.

[4L’État anglais est prêt à utiliser n’importe quelle main d’oeuvre pour briser les grèves. En 45, il utilisa l’armée pour décharger les bateaux. En 72, à Liverpool, il tenta d’utiliser des taulards pour briser une grève des dockers ; il est probable qu’il l’a fait aussi cette année, secrètement.

[5Pour faire face au refus des dockers de décharger le charbon, et pour parer à d’éventuelles actions commando, le NCB utilisa de préférence de petits ports avec du personnel sûr. Certains ports désaffectés furent remis en service pour l’occasion.

[6Deux mineurs inculpés du meurtre du chauffeur de taxi furent condamnés à la prison à vie, après la grève. Seuls quelques puits du Pays de Galles se mirent en grève contre les sentences : la grève ne dura que quelques jours et fut évidemment impuissante à modifier en rien les condamnations ; les deux mineurs sont toujours en prison et sans doute pour longtemps.

[7Dans les jours qui suivirent le coup d’État de décembre 81, les mineurs de Wujek s’étaient enfermés dans leur mine et résistaient à la milice. L’affrontement fut extrêmement violent et il y eut plusieurs dizaines de mots parmi les miliciens et les mineurs.

[8Technique inconnue et proprement incroyable sur le continent : flics et grévistes viennent au contact et des centaines de gens poussent des cordons de flics. Quelques fois, le cordon s’ouvre et laisse passer quelques personnes qui se font arrêter, puis se reconstitue

[9Ils y ont laissé des milliards de francs. Plusieurs mois après la grève, Mc Gregor déclara au "financial times" : "encore une victoire comme celle-là et nous n’existons plus"

[10Pas de reddition !

[11La justice a fonctionné à plein rendement pendant et après la grève Plusieurs centaines de mineurs ont fut de la prison, près d’une cinquan­taine ont prit plus de deux ans. Par exemple. 2 jeunes ayant incendié un bus de scabs - vide - ont pris 3 ans. Des peines de 5 ans furent infligées pour jet de pierre sur les flics, Et deux Gallois ont été condamnés à perpé­tuité pour le meurtre d’un taxi scab Maintenant que le mouvement est bien retombé s’ouvre une nouvelle vague de procès.

[12"Pendant la grève vous m’avez traité de bâtard. Maintenant vous allez voir à quel point j’en suis un" : déclaration du président du NCB pour le secteur de Doncaster.

[13L’overtime ban, boycott des heures supplémentaires, a été décidé par le NUM le 31 octobre 1983, pour obtenir une augmentation de salaire de 5,6% ; étrange mode de lutte, la plus sûre manière d’obtenir quelque chose restant encore la grève. Cela eut une double conséquence. Cette mesure intervint au moment où les stocks de charbon du NCB sont trop importants, et elle permit opportunément un destockage. L’entretien de la mine qui se faisait pendant ces heures supplémentaires devait alors avoir lieu pendant la journée, provoquant ainsi un jour de mise à pied par semaine pour la plupart des mineurs. Ainsi, le salaire était amputé des heures supplémentaires, et en plus d’une journée, provoquant une baisse importante des ressources Après cinq mois de ce régime, comme par hasard, le NCB annonça les fermetures et provoqua la grève. Toujours est-il que pour les mineurs, l’overtime ban représentait la dernière forme de résistance au NCB. Le supprimer, c’était abdiquer totalement. Les "nou­velles formes de lutte" promises par le NUM consistent à ramper plus encore.

[14Voir à ce sujet la lettre au RFM en annexe documentaire.

[15C’est NOUS qui avons dit à Arthur de NE PAS se rendre.

[16Notre lutte c’est votre lutte

[17OEPB : organisation des dockers en Espagne, issue du mouvement assembléiste de 1976.

[18Des feuilles locale furent publiées tout au long de la grève. Elles con­tenaient des lettres et des réflexions que chacun pouvait envoyer au comité local s’occupant de la publication. Ces feuilles étaient imprimées sans période fixe mais dès qu’il y avait suffisamment de matière.

[19Lors de la grande grève de British Leyland, en 76, les ouvriers refu­saient de travailler sur n’importe quelle pièce allant ou venant des usines de British Leyland. La raison quelquefois avouée était aussi : "c’est aussi une bonne occasion pour moins bosser".

[20Un mineur noir s’était adressé aux jeunes noirs lors d’un meeting de mineurs à Manchester, leur disant que "s’ils veulent nous aider, la meil­leure manière eu qu’ils reprennent la rue comme en 81". Pour exemplaire qu’elle fut, cette clairvoyance n’a malheureusement pas trouvé d’écho.

[21Pendant l’hiver 84, des coupures dr courant étaient prévisibles par manque de charbon. Les kids les attendaient avec impatience : ils en auraient profité pour déclencher émeutes et pillages. Certains parlaient même de l’ouverture d’un second front.




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