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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Annexe - Quelques éléments sur le mouvement des seventies : les grèves de 72
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 34-36.
Article mis en ligne le 9 février 2014

par ArchivesAutonomies
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Au début des années 70, s’est développé en Grande-Bretagne un mouvement d’insatisfaction sociale qui conduisit, pendant l’été 72 à une situa­tion telle que l’Etat britannique dut céder rapide­ment et complètement aux exigences des travailleurs. La pression sociale obligea les dirigeants à céder ce qui semblait réellement d’importants avantages immédiats plutôt que de prendre le ris­que d’affronter une grève sauvage générale.
Ce qui commença par une succession de com­bats isolés en 71 allait devenir une bataille plus générale en 72. Ce furent trois secteurs vitaux de l’industrie britannique qui en furent successive­ment les fers de lance, d’abord les mineurs dès le mois de janvier, puis les cheminots et les dockers à partir du mois d’avril.
Le 9 janvier, les mineurs se mirent en grève pour une augmentation de 47% de leur salaire. La direc­tion des charbonnages répondit en proposant 7,9%. Les conditions n’étaient pas très favorables aux mineurs : l’hiver était doux et les réserves de charbon étaient importantes.
Les mineurs prirent l’initiative du combat en imposant des méthodes de lutte désavouées et combattues par les syndicats. Par exemple, ils refusèrent souvent de maintenir la sécurité des puits, ce qui devait entraîner une détérioration importante des installations. Ils organisèrent des piquets autour des dépôts de charbon et des cen­trales ; ces dernières qui n’étaient plus ravitaillées ni en charbon, ni en fuel durent stopper les unes après les autres. La pratique des piquets volants se généralisa (Scargill, alors dirigeant du NUM-Yorkshire, se fit une réputation de radicalité en se mettant à la tète d’un piquet volant du NUM venu renforcer celui de Saltley, près de Birmingham, prin­cipal dépôt de charbon en Grande-Bretagne). Les mineurs parcouraient des centaines de km pour faire respecter le blocage des centrales. Les chauffeurs de poids lourds et de locomotives refu­saient de livrer du charbon, et les dockers de le décharger. Un grand nombre d’ouvriers et de chô­meurs se montraient solidaires des mineurs. Aucun syndicat ne pouvait empêcher alors, ou contrôler, les conséquences du bavardage qui se développait.
Au début de la seconde semaine de février, le courant électrique fut rationné. Les usines devaient arrêter la production. 1.250.000 ouvriers furent mis à pied. Des milliers de trains quotidiens furent supprimés. Dans 200.000 usines, on ne tra­vaillait plus que trois jours par semaine. La Grande-Bretagne était paralysée, le gouvernement proclama l’"état d’urgence". La grève continua comme si de rien n’était. Au cours de la quatrième semaine de grève, le NCB proposa 9%, aussitôt après une commission du gouvernement proposait 18% à 19%. Le secrétaire général du TUC accepta, demandant au secrétaire du num de faire de même, mais les mineurs refusèrent. Ils voulaient bien transiger mais réclamaient encore 25%.
Le gouvernement envoya 700 flics pour repren­dre le principal dépôt de charbon (Saltley). Des travailleurs de toute la région vinrent en nombre et ils se retrouvèrent 7.000 à faire face aux flics. Des flics furent envoyés en renfort, mais le piquet fut aussi renforcé ; en quatre jours, 10.000 personnes formaient une véritable armée. La police arrêta 30 mineurs. Les mineurs répondirent par la voix d’un comité d’action local, distinct du NUM, en lançant un ultimatum : soit les détenus étaient libérés, soit ils appelaient à l’insurrection. Le gouvernement céda, libérant aussitôt les mineurs, et retira les flics du dépôt. Les mineurs obtinrent finalement 20% à 22% d’augmentation.
Aussi bien le NUM que le TUC étaient hors course. Personne ne se souciait alors de ce que disaient les dirigeants. Le 28 février 72, avant que ne se termine la grève des mineurs, le gouvernement Heath fit voter une loi sur les relations sociales ; celle-ci était en préparation depuis 71 [1]. Cette loi prévoyait que tous les conflits devaient être soumis à une procédure de conciliation devant une commission des relations sociales et un tribunal national, le National Industrial Relation Court. Les grèves devaient être limitées, une liste des "rapports sociaux condamnables" figurait dans le texte avec les indemnités et les amendes encou­rues. Le gouvernement renonça évidemment à appliquer cette loi dans le conflit avec les mineurs. Il devait en réserver la première application un peu plus tard.
Le 16 avril, les trois syndicats des cheminots envisagèrent une action réduite, le refus des heures supplémentaires ainsi que quelques actions ponctuelles. Les cheminots appliquèrent si finement et avec tant de rigueur ce mot d’ordre pru­dent qu’en fait ce fut pis qu’une grève. Tout en con­tinuant à être payés, ils désorganisèrent complète­ment le service. L’horaire n’existait plus. Les voyageurs ne pouvaient plus compter sur rien. Le gou­vernement fit aussitôt appliquer la nouvelle loi. L’Industrial Court ordonna que la grève devait être "gelée" pendant 14 jours et les trois syndicats furent condamnés à une amende. Ceux-ci réussi­rent plus ou moins à faire respecter l’ordre de "gel" de la grève. Mais sitôt achevée cette période, des actions spontanées explosaient partout sans que les syndicats puissent empêcher quoi que ce soit. Ils cherchèrent alors uniquement à dégager leur responsabilité. Ils plaidèrent devant l’Industrial Court que "les organisations avaient été abu­sées par leurs hommes de confiance à la base et qu’elles ne pouvaient être tenues pour responsa­bles des décisions de grève n’émanant que de ces délégués rebelles".
En votant l’industrial relation act, le gouverne­ment Heath pensait faire pression sur les syndi­cats pour qu’ils réduisent le nombre de grèves et d’actions de leurs membres. Mais en réalité les syndicats étaient en ce moment tout à fait impuis­sants à retenir leur base. Les condamnations que venaient de subir les syndicats des cheminots lais­sèrent les cheminots indifférents et ne les firent pas s’arrêter.
Alors que l’action des cheminots n’était pas encore terminée, les dockers de Liverpool com­mencèrent à s’opposer à l’extension des trans­ports par conteneurs, qui impliquait le licencie­ment de dockers et l’embauche à leur place de tra­vailleurs non qualifiés et moins bien payés. Les dockers bloquèrent les dépôts de conteneurs. L’ordre de reprise lancé par les syndicats ne fut pas suivi et ceux-ci furent néanmoins rendus res­ponsables par l’industrial Court. Ils furent condam­nés à 55.000 Frs d’amende. Mais cela n’intéressa pas les dockers : fin mal, la grève s’était étendue aux autres ports et le syndicat des transports menacé d’autres poursuites
Cette tension sociale de plus en plus vive con­traignit d’une part la direction des chemins de fer à mettre un terme au conflit des cheminots en pro­posant une augmentation de 14%, et d’autre part le gouvernement à revenir sur sa décision de ren­dre les syndicats responsables des troubles. Le syndicat des transports ne fut dont pas condamné pour ce qui se passait dans les ports, d’autant qu’il venait de réaffirmer sa solide opposition à la grève. A sa place, ce furent trois shop-stewards, qui parti­cipaient aux piquets de grève, qui furent convo­qués devant l’industrial Court.
Ceux-ci refusèrent évidemment de se présenter au tribunal en affirmant : "nous n’acceptons aucun ordre des juges, nous ne reconnaissons pas le tribunal". Des menaces leur furent aussitôt adressées par le tribunal : ils seraient condamnés s’ils ne se présentaient pas le lendemain. Les trois dockers maintinrent leur position de défi, annon­çant que de toute façon "d’autres prendraient leur place aux piquets et que la prison ne serait pas assez grande pour enfermer 44.000 dockers". Le matin du jour décisif, 35.000 dockers entraient en grève totale et la nouvelle se répandit qu’ils marchaient sur le palais de justice où siégeait le tribu­nal. Comme en mars le gouvernement céda devant la menace de voir l’insurrection gagner le pays. Il envoya un avocat qui fit annuler le mandat d’arrêt lancé contre les trois shop-stewards. La loi sur les relations sociales avait pratiquement cessé d’exis­ter : les ouvriers en grève agissaient en l’ignorant complètement.
Au début du mois de juillet, les dockers du port de Londres s’opposèrent à nouveau à la mise en place des conteneurs. Le travail fut complètement arrêté. Cinq shop-stewards furent encore mena­cés d’être déférés devant l’industrial Court si le mouvement ne cessait pas. Les dockers répondi­rent par la menace d’une grève générale. Néan­moins, les cinq shop-stewards furent arrêtés cette fois et incarcérés à la prison de Pentonville, au nord de Londres. Les travailleurs des dépôts, mal­gré les frictions et oppositions qu’ils avaient avec les dockers, furent les premiers à arrêter le travail. Des milliers d’autres vinrent ensuite. En deux jours, c’était une véritable réaction en chaîne qui était déclenchée.
Dans la nuit du 21 au 22 juillet, les typographes des grands journaux anglais arrêtèrent le travail. Il n’y eut pas de journaux pendant une semaine. Les typos des deux grandes imprimeries de Lon­dres refusèrent toute commande et se mirent à la disposition du comité de grève autonome des doc­kers pour publier des communiqués à tous les travailleurs. Le travail cessa dans tous les ports. A Londres, les bus disparurent totalement de la cir­culation, les conducteurs bloquaient les transports publics. Le samedi 22, toutes les usines automobiles étaient en effervescence. Le lundi 24, c’était au tour des métallos et des mineurs. Les travailleurs des grands marchés de Londres se mirent aussi en grève. Le 25, Rolls-Royce se met­tait en grève et on en parlait à Heathrow, l’aéroport de Londres. Les éboueurs de Brighton stoppaient également. Une vague de grèves sauvages déferla sur le pays. A partir du 26, on ne pouvait plus dou­ter qu’il s’agissait d’une grève générale sauvage qui s’annonçait. La tactique des grévistes reprenait celle des mineurs au début de l’année. Des centai­nes de grévistes étaient sur les routes pour expli­quer dans tous les coins du pays ce qui se passait. Pendant ce temps, à Londres, des centaines de dockers et de travailleurs des conteneurs s’étaient spontanément rassemblés devant les grilles de la prison de Pentonville. La foule se faisait de plus en plus menaçante, la tension montait. Les rues étaient barrées par des bus et des camions pour empêcher les renforts de police de parvenir sur les lieux. Il fut question que les dockers et les mineurs du Pays de Galles marchassent ensemble sur Lon­dres ; cette menace s’ajouta à celle déjà présente de la grève générale.
C’est alors que le TUC lança une "grève de pro­testation nationale" de 24 h pour le lundi 31 juillet.
Il était un peu tard et le gouvernement ne pouvait compter seulement sur cette initiative pour rame­ner la paix. Le jeudi 27 juillet, il capitula en envoyant à la barre du tribunal un avocat que per­sonne n’avait réclamé. Les cinq shop-stewards furent aussitôt libérés. Cette mesure prise in extre­mis calma la tension mais la grève des dockers continua. Le gouvernement décréta l’état d’urgence le 4 août. La grève ne se termina que le 17 août par un compromis.
Quelques grèves importantes comme celles des mineurs et des dockers avaient catalysé une insa­tisfaction ressentie plus généralement. Des dizai­nes de milliers de gens ont ressenti alors durant ces quelques mois l’excitation d’une offensive qui ne put être réprimée. La capacité de centaines d’entre eux de se déplacer et de rencontrer ainsi des travailleurs d’autres régions et d’autres indus­tries brisait tout sentiment d’une lutte particulière. Les grévistes n’étaient pas enfermés dans les murs de l’entreprise. Des gens se mettaient en grève dans le but, simplement, de participer à ce mouvement général d’offensive. Les directions des Trade-Unions étaient incapables d’enrayer ce mouvement, elles laissèrent finalement indiffé­rents les salariés.

Octobre 1985

Georges Lapierre, Léopold Roc, Fortuno Navara, Gilles Savennière avec l’aide de quelques autres personnes ayant participe aux événements.

Notes :

[1Dès 68, Barbara Castle avait publié "in place of strike", ce texte prévoyait un délai de 28 jours avant le démarrage d’une grève ; il ne fut jamais appliqué




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