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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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"Prisoner’s Talkin’ Blues"
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 59-66.
Article mis en ligne le 12 février 2014
dernière modification le 11 février 2014

par ArchivesAutonomies
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On ne peut pas séparer le sort qui est fait aux détenus dans les murs, des conditions plus généralement faites ces temps-ci à la masse des pauvres dans la société. C’est ce qu’a démontré la vague de mutineries de mai 85, qui a été menée principalement par des prévenus et a eu lieu uniquement dans des maisons d’arrêt les centrales n’ont pas bougé, mais il y a bien sûr parmi les prévenus des gens qui prendront des "longues peines" et iront là-bas. La plupart des mutins faisaient partie de ces "prévenus" qui seront finalement condamnés à ce qu’ils ont déjà purgé en attente du jugement, au moins : c’est-à-dire des "petits délinquants" qui comptent parmi ces gens que nous avons le plus souvent l’occasion de rencontrer, dehors. La révolte qui gronde dans les murs n’est que la suite d’une révolte qui a gronde dehors, dans les cités de ban­lieues : et une conséquence de sa répression.
Dans la France de 85, il n’y a plus guère que les taulards qui ont encore le cœur et l’esprit à la révolte.
Ceux qui, dehors, échappent encore à l’écrase­ment général se reconnaissent forcément dans la révolte des détenus : par son contenu, ils sont for­cés de lui reconnaître une signification univer­selle. Une chose est au moins sure, c’est que la révolte contre les prisons éclate désormais égale­ment dehors.
Cette vague de révolte était identiquement dirigée contre la prison et contre la justice. Jusque là, les mutineries s’en prenaient à l’institution pénitentiaire, à présent elles s’en prennent aussi bien à l’institution judiciaire. Les détenus se révoltaient déjà contre l’exécution de la peine, ils se révoltent maintenant contre le jugement de la société. Jusque là les détenus protestaient contre la façon dont ils sont traités dans les murs, à pré­sent ils protestent aussi contre la façon dont ils sont traités par une société dont l’intérêt général est représenté par la justice. La révolte des prison­niers est d’autant plus ressentie comme dange­reuse par les partisans de l’État qu’elle menacé de faire sauter tout le système du droit, qui constitue la clé de voûte de l’appareil d’État et la soupape de sûreté de la société bourgeoise. Il était logique que leur révolte trouve alors un écho dehors.
Notre but n’est pas précisément de soutenir dehors des revendications énoncées dedans et qui viseraient l’amélioration de quelque détail du régime carcéral. Non pas que nous fassions la fine bouche devant de telles revendications : nous savons comment vont les choses dedans. Nous cherchons surtout à combattre l’idée même de la prison. Nous voulons en venir à la destruction de ces institutions maudites. Nous pouvons donc encourager et relever toute forme de revendica­tion qui contienne cette unique exigence vitale : "de l’air !".
Faisant partie de ces gens qui risquent la pri­son, nous en refusons absolument la fatalité.

La difficulté pour nous, les pauvres qui aspirons à la richesse pratique, est de trou­ver les mots pour exprimer clairement notre révolte et notre aspiration - c’est-à-dire les mots pour se comprendre entre nous. La stratégie de l’ennemi est double ; d’une part, faire en sorte que les pauvres se détournent des questions de première nécessité et aillent se battre contre des moulins-à-vents, et d’autre part les empêcher, ce faisant, de se rencontrer ci de se découvrir une aspiration commune.
La plupart des explications qu’il est permis d’entendre sur la révolte des prisonniers sont fausses tout simplement parce qu’elles parlent le langage de l’État, le droit. La fonction de tout ce pseudo-bavardage étant que les pauvres, ici les prisonniers, n’arrivent même plus à trouver les mots qu’il faut pour exprimer leur insatisfaction et leur révolte : qu’ils n’arrivent pas à se parler, ne sachant s’exprimer que dans la langue de leurs maîtres. C’est le but des partisans de l’État et défenseurs de la société existante, que les pauvres ne sachent plus parler que pour s’adresser à leurs maîtres. Quiconque parle le langage du droit parle à l’État et seulement à l’État, selon sa propre raison. Ce mensonge, qui ne date pas d’hier, a pour bue de civiliser une fois de plus la révolte des pauvres
C’est qu’on ne peut gouverner un pays capita­liste moderne par la force pure, en disposant des blindés à tous les coins de rue. Il en va de même pour le maintien de l’ordre dans les prisons. Un État moderne est forcé de garantir toutes les liber­tés formelles qui sont nécessaires à la bonne mar­che des affaires. Deux pays capitalistes impor­tants, l’Argentine et le Brésil, l’ont reconnu l’an dernier (la bourgeoisie d’Afrique du Sud est aussi en train de s’en apercevoir). Un pays capitaliste ne peut prospérer en faisant feu sur les pauvres des qu’ils remuent : il doit, pour qu’ils partici­pent à la richesse de la société par leur travail, leur faire parler son propre langage et remplir leur tête avec les concepts universels et abstraits issus de la société bourgeoise. Il faut qu’ils s’identifient à l’intérêt général de cette société, et c’est juste­ment le tour de force historique de la bourgeoisie que d’avoir réussi ce coup.
Tout État moderne doit impérativement civili­ser ces sauvages de pauvres, y compris ceux qu’il a isolé de la société dans ses prisons. La bataille des idées fait donc rage sur ce front. Les partisans de l’État savent qu’ils réduiront la révolte des déte­nus non tant par la force pure, à laquelle ils sont obligés de recourir dans un premier temps avec les risques que cela entraîne, que par le pseudo­-dialogue, par le mensonge. Nous devons au con­traire résoudre les prétendues questions de droit en questions sociales, et faire échouer l’opéra­tion que tentent actuellement les plus modernes partisans de l’État.
Comme le disait récemment un ex-détenu à propos de l’AP, "ils cherchent toujours à te faire participer à ta punition : c’est ça le dialogue, il n’y en a pas d’autres possibles". Il y a même des gens spécialises en la matière, les travailleurs sociaux. Ce qu’on appelle le "travail social" trouve son origine dans les pratiques de l’Église. Il est né historiquement de l’échange des aumô­nes contre des pénitences. Les travailleurs sociaux sont des curés laïcs prêchant pour l’État. Toute la pensée dominant actuellement le système judi­ciaire et pénitentiaire va dans ce sens. Ils rêvent même de redorer le statut du maton en lui confé­rant des attributs d’éducateur. Jadis, la pénitence infligée au prisonnier était sans phrases, très dure physiquement (il suffit de lire les effroyables récits faits par des survivants du bagne) ; mainte­nant, elle se veut davantage morale, et même, peut-on dire, spirituelle, tout en conservant les bases du système d’enfermement et la violence qu’il implique (on meurt beaucoup dans les prisons françaises). Le système répressif se charge d’un contenu moral, se donne même des justifi­cations. Il a aussi pour but de faire le plein dans les têtes et d’empêcher que la révolte, désormais chronique dans les prisons, puisse trouver ses mots.
Les responsables actuels de la répression essaient de provoquer et d’entretenir un pseudo- dialogue sans fin sur les multiples améliorations qui pourraient être introduites dans le régime de ta détention, tout en justifiant celui-ci. C’est une façon détournée de convaincre les détenus du bien-fondé de la punition. L’État croit avoir plus de chance de réussir cela en combinant le pseudo-dialogue à la répression dont la seule violence physique ne suffit plus.
En refusant le concept même de la peine, les délinquants emprisonnés en viennent à assumer ouvertement ce qu’ils sont dans la société. Les détenus savent intimement qu’un code pénal appartient à son temps et à l’état correspondant de la société en place ; de même pour la procé­dure pénale.
La conscience réformiste s’exprime toujours dans la forme de la justification. Au contraire, le comportement des mutins apparaît injustifiable (comme les destructions commises à Fleury le 5 mai), tout comme la seule raison avouée qu’il se donne ("de l’air") : cela n’est pas négociable avec l’État. Les détenus en sont à contester le juge­ment dont ils ont fait l’objet : la prison cesse d’être subie comme une fatalité [1]. Les éducateurs de gauche qui essaient de justifier les délinquants, de trouver des excuses à leurs délits nous font tout juste ricaner. On est déjà obligé de se justifier en tant qu’inculpé, dans le bureau du juge (et d’ailleurs il arrive qu’à trop vouloir se justifier on se perde : cela se produit aussi en garde-à-vue). Il faudrait encore se justifier en tant que détenu ! Les mutins eux savent qu’ils n’ont pas de raison avouable du point de vue de ceux qui les jugent. Face à l’État, le silence est vrai­ment l’arme des pauvres.

Il y a toutes sortes de gens, en prison. Mais les détenus sont principalement des délinquants que la société a décidé d’isoler. Le terme de délinquance ne doit pas prêter à confusion. Son usage chronique est venu avec une époque, pour désigner une somme de comportements qui ont en commun la dissolution éphémère des freins sociaux et le mépris de la loi, ainsi que de la pro­priété d’autrui. Par ce terme, la société civile identifie le jeune qui va au bal du samedi soir pour se bastonner, la ménagère qui vole au super­marché, le kid qui improvise des hold-ups, l’ouvrier qui taxe du matériel dans son usine, ou plus directement ceux qui ne se voient pas d’autre moyen que le vol pour subsister, toutes sortes de pauvres, donc, qu’à différents degrés elle ne peut plus intégrer entièrement. C’est une époque où le travail et la loi ne passent plus pour des choses sacrées aux yeux de beaucoup de pauvres.
"Délinquer : 1429, du latin delinquere, man­quer (à son devoir), de linquere, laisser. Délin­quant, XIVe du part. présent délinquens. Délin­quance, XXe". (Larousse Étymologique)
Si l’individu a des droits, c’est qu’il a des devoirs. S’il a manqué à ceux-ci, il ne peut sérieu­sement réclamer l’exercice de ses droits dans la société et face à l’État. Sauf dans la perspective où il accepterait de s’amender, de payer sa dette (notamment en travaillant, durant l’exécution de sa peine, pour pas cher) et de faire la preuve de sa volonté de se réinsérer, (voir la conditionnelle et la semi-liberté : on juge l’individu une deuxième fois, ce coup-ci sur sa volonté effective de se ré­insérer). S’il travaille à se ré-insérer, il peut alors espérer eue dispensé d’une partie de la disgrâce frappant le détenu : il conserve quelques droits effectifs. L’État a compris très vite, dès les pre­mières mutineries de 71 et 74, qu’il ne fallait pas complètement isoler l’individu emprisonné de la société civile. En l’occurrence, il oblige le con­damne à gagner le droit d’y rentrer à nouveau. Ce n’est pas le moins ignoble !
De toutes façons, la société civile a déjà ses entrées dans les murs : les détenus travaillent, souvent. Mais elle y entre selon les modalités par­ticulières réservées à des individus socialement indignes. Comme les détenus sont en dehors des mécanismes d’intégration à la société, le taux d’exploitation de leur travail peut se permettre d’être particulièrement élevé, et leur salaire parti­culièrement réduit.
II y a toutes sortes de gens qui prétendent s’intéresser à la révolte des détenus. Beaucoup, qui sont des réformistes, réclament que la société reconnaisse aux prisonniers l’exercice de droits. Mais que sont ces droits ? Les droits de la défense ? Ils ne s’appliquent qu’à la chose à juger, non à l’exécution de la sentence : la prison est un univers clos où il ne saurait y avoir de place pour le "débat contradictoire". Les droits de l’homme et du citoyen ?
Les droits de l’homme ne sont que les préroga­tives et garanties reconnues à l’individu atomisé de la société bourgeoise, dans laquelle n’ont place que deux sortes de gens : ceux qui gagnent de l’argent, et ceux qui travaillent. Comment nous qui n’enrichissons pas la société mais au contraire lui coûtons de l’argent pourrions-nous songer à bénéficier de ces prérogatives et garanties ? En vertu de quelle activité sociale dont nous pour­rions nous honorer ?
Les droits du citoyen ? Le citoyen est l’individu politique, c’est-à-dire un individu abstrait. Le détenu n’est pas un citoyen.
Il y a d’une part le membre effectif de la société civile, bourgeoise, l’individu isolé et borné que celle-ci considère comme l’essence même de l’homme, et d’autre part la personne morale, le citoyen. Il importe de distinguer, méthodologiquement, entre la personne morale (l’accusé, le condamné) et l’individu réel, qui est détenu. Ici, le membre de la société est l’individu qui a manqué à ses devoirs envers les règles qu’elle s’est démocratiquement fixée ; et la per­sonne morale est celle de l’accusé, à qui l’on fait l’honneur de reconnaître un droit à la défense. L’accusé est un citoyen.
En tant que jugé et condamné, il n’a plus qu’à subir son sort, dans les murs. Il ne peut alors se prévaloir de droits, puisqu’il ne contribue pas à la richesse de la société par un travail quelconque (sinon par celui qu’il lui arrive d’accomplir, con­traint et forcé soit par la dèche, soit par le règle­ment). L’État est logique lorsqu’il refuse d’admettre l’éventualité de syndicats de prison­niers. Il n’offre qu’une voie au détenu : parcourir son chemin de croix, endurer, accepter sa peine, la souffrance, l’humiliation, en silence - et s’amender complètement par le travail péniten­tiaire. Laïques en théorie, religieuses en pratique, la justice et l’institution pénitentiaire sont à l’image de la classe bourgeoise. La réinsertion est ce chemin de croix à parcourir silencieusement, tout au long duquel le détenu n’a rien à dire, n’a pas à élever la voix, à se plaindre, encore moins à protester. Cet idéal chrétien est encore intériorisé par bien des gens en prison.
Pire que tout ce qu’il faut subir en taule, il y a ce sentiment d’entière dépendance aux règles destinées évidemment à mater l’individu. La pri­son a un aspect "ré-éducation", à la fois école et caserne (très marqué par exemple en G.B., et encore plus dans les camps tristement célèbres de certains pays staliniens). L’arbitraire des matons n’est qu’une manifestation de l’autorité du règle­ment. L’État entreprend ici de reprendre totale­ment en main des individus sur lesquels, à un moment donné, le contrôle de la société civile n’a pas été suffisant : et il lui faut donc leur imposer des règles de force. En ceci la prison évoque la caserne, où l’on achève de plier l’individu aux règles premières de la société, obéissance et disci­pline. Le statut de soldat et celui de détenu ont cela en commun : c’est l’individu dont le sort dépend absolument de l’État. Jusqu’au fait de devoir subir sans broncher les brimades de la hié­rarchie. Malgré tous les avantages et concessions que l’AP pourrait concéder - et on sait qu’elle est plutôt avare en la matière - il restera toujours cette rébellion spontanée du détenu face au règle­ment.
Quant au prévenu, il n’a pas encore fait l’objet du jugement moral : on le tient à la pleine et entière disposition de l’État, en un lieu sûr. On ne répétera jamais assez à quel point l’état de prévenu s’apparente à celui d’otage. On peut d’ailleurs relever que la G.B., qui faisait saliver les réformistes français par son "habeas corpus" a introduit la détention provisoire dans sa procé­dure pénale en 80, c’est-à-dire quand la guerre sociale a fait quelques avancées.
On peut relever au passage que la prison, quoi­que prétendent les humanistes de gauche, restera toujours le lieu de l’indignité absolue : pour preuve, les récentes dispositions ministérielles visant à l’éviter au petit délinquant, à celui qui ne s’est pas complètement exclu de la société, n’ayant encore commis qu’un délit sans gravité, et qui serait susceptible de se ré-intégrer dans le système social par son travail. A charge pour lui d’en faire la preuve en accomplissant alors X heu­res d’un travail "d’intérêt général".
L’État pourra toujours accorder quelque amé­lioration de détail dans la vie quotidienne du détenu mais il ne pourra jamais lui accorder la moindre des dignités. La discipline pénitentiaire aura toujours le dernier mot. La revendication d’accorder au détenu les mêmes droits qu’à remisé (par exemple relui de se faire assister par son avocat au prétoire) n’a pas la moindre chance d’aboutir, parce que le détenu n’est pas une personne morale comme l’est l’accusé. Le détenu est un individu réel, indigne de la société.
Les réformistes réclament qu’on accorde au détenu la dignité sociale, autrement dit les droits de l’homme. Mais en quoi consiste cette dignité ? C’est celle que la démocratie bourgeoise reconnait au travailleur Bien sur, les détenus sont par­fois des travailleurs, très mal payés. C’est l’AP qui se charge de vendre leur force de travail à divers employeurs et qui y gagne de l’argent : le détenu est après tout à sa charge, et coûte de l’argent. Octroirait-on au détenu un salaire normal. que la plus grosse partie de celui-ci lui serait prise par ses frais d’entretien, prélevés par l’AP, par ses frais de justice, ses amendes et irait en plus indemniser les victimes de ses délits !
Dans quelle mesure les pauvres ont-ils des droits, civils et politiques, dans la société civile ? Dans la mesure de la contrainte. La société civile définit l’ensemble du "système des besoins et des travaux". Les pauvres n’y participent que parce qu’ils font gagner de l’argent à autrui, auquel ils concèdent, contraints et forcés, l’exploitation de leur travail. Le vrai besoin que le système social produit et reproduit pour tous est le besoin d’argent. Les pauvres le vivent sous la seule et unique forme du manque, et par suite de la nécessité. Seuls les bourgeois ont un rapport posi­tif avec cette essence de la société. Celui des pau­vres, c’est le travail. Certes, la démocratie bourgeoise proclame que chacun est libre de gagner de l’argent. Elle reconnaît à chacun le droit de faire des affaires. Tout individu peut ainsi prendre pied dans le monde - il n’existe qu’un monde, celui des affaires. Et la société bourgeoise moderne, telle qu’on la voit en Europe, aux USA, ou au Japon permet à beaucoup de pauvres de croire qu’ils gagnent de l’argent. La contrainte qui s’exerce sur le travailleur salarié et la nécessité qui définit tous ses besoins dans la même limite sont ainsi transfigures dans le langage de la société. Le règne le plus sauvage de la nécessité est transformé magiquement en son contraire, et c’est ainsi qu’il existe des travailleurs motivés, des consommateurs satisfaits ou remboursés, des élec­teurs responsables et même des taulards qui paient leur dette à la société...
La nécessite de l’argent règne à travers une multitude de rapports juridiques, qui bien évi­demment se perpétuent par la contrainte. Et toute forme d’insatisfaction constitue, en s’expri­mant, une violation de ces rapports, à laquelle la société répond par la contrainte la plus extrême, la prison. Ceux qui ne travaillent jamais sont des maudits.
A l’isolement qui définit déjà l’individu ato­misé de la société civile s’ajoute alors l’isolement carcéral. Le délinquant emprisonne est ainsi l’objet d’une véritable malédiction sociale, qui s’exprime jusque dans la relative indifférence témoignée envers les mutineries. Si tous ceux qui ont déjà eu affaire à la prison ou ceux qui y ont des proches venaient soutenir les mutineries en attaquant les flics à revers (comme cela s’est tenté à Rouen et à Montpellier en mai 85)... Tous ces gens n’ont pas conscience de constituer un danger social : et il suffirait parfois qu’ils le réalisent pour en devenir vraiment un. L’État traite massi­vement les délinquants comme un danger social, mais il les démolit un par un. Le droit ne connait que l’individu singulier, qu’il fixe comme une abstraction face à la société. C’est pourtant bien en raison de ce qu’il est concrètement dans la société, qu’un pauvre est jugé.
Mais si c’est en tant qu’individu isolé que le délinquant est jugé, c’est en tant que sujet collec­tif que les prisonniers se révoltent. Une fois dans les murs, peu importe en fait pourquoi on y est : on y est tous ensemble, dans la même galère et traités de la même façon. C’est contre un sort commun que les détenus se révoltent.

Quelles que soient les causes particulières des mutineries, elles n’auront pas de fin dans quelque réforme ou amélioration de détail, parce qu’en prison il faut sans arrêt revendiquer pour la moindre chose qui dehors va de soi. Et que dans un univers aussi désespérant, la moindre chose revêt une importance énorme et peut fournir l’occasion d’une révolte : les occasions ne manqueront jamais. Il arrive bien que l’AP réussisse à imposer le calme un moment, par conséquence d’une répression assortie de quelques aménagements ; mais cela est destine à ne pas durer.
C’était seulement de l’intérieur des prisons que pouvait venir cette critique sociale du droit, car si la justice condamne les individus un par un, le sort de chacun restant son affaire privée, elle les enferme ensemble. Et c’est là que sont créées les conditions d’une révolte dirigée particulièrement contre l’autorité de l’AP et les conditions d’enfer­mement, et généralement contre un système social qui s’appuie sur la prison. C’est de là, et par rapport à cette révolte collective, que dehors peut apparaître un mouvement qui non seule­ment se reconnaisse dans cette protestation humaine, mais en étende les prolongements : quelque chose qui ne soit pas en opposition uni­latérale avec les conséquences, mais en conflit ouvert avec les pré-suppositions de l’État lui-même.
Des travailleurs en lutte peuvent se battre pour exiger des augmentations de salaire. Des détenus révoltés peuvent de même, par leur action, en arriver à obtenir des diminutions de peine. Les prisonniers ne luttent pas pour une réforme géné­rale de la condition pénitentiaire, tout comme des travailleurs en grève n’ont pas pour souci une réforme du travail : ils laissent cette sorte de préoccupations aux bureaucrates syndicaux (et l’un des aspects significatifs de la révolte de mai a été la déroute quasi immédiate de l’ASPF : qu elle se soit livrée à une odieuse magouille radiophonique n’est pas surprenant, mais qu’elle ait été aussitôt dénoncée par des détenus de Fleury témoigne bien de la clarté des événements). La seule chose que les détenus révoltés puissent décemment exiger dans les limi­tes du système existant, c’est un peu d’air. Des réformes se font, de toute manière, et toujours pour apaiser le feu qui couve. Ce qui a été obtenu, comme aménagement du régime de la détention, l’a toujours été au terme d’une épreuve de force avec l’État. Les détenus savent aussi par expérience que ces avantages arrachés sous la menace du pire se transforment très vite, le calme revenu, en une ignominie de plus.
La révolte des prisonniers revêt toujours un caractère de menace universelle, puisque c’est au nom de l’intérêt général de la société que ces individus sont enfermés. C’est ce qui en fait à chaque fois un événement politique d’impor­tance : chaque vague de mutineries engendre quelque projet de reformer les lois et les codes.
La gauche avait promis de modifier l’ensemble du régime pénitentiaire, et elle ne s’est même pas risqué à le tenter. Venue au pouvoir, clic a vite compris qu’elle jouerait là avec le feu. Il n’y a pas d’aménagement possible au régime de la déten­tion, sinon celui de donner de l’air aux enfermés. La gauche sait bien que la moindre ouverture pourrait ainsi entrainer des désordres sans fin. La prison est désormais une chose avec laquelle n’importe quelle sorte de gouvernement est sûr d’avoir des emmerdements. Par quel bout qu’il la prenne, il s’en met plein les doigts.
La notion d’intérêt général est au cœur de tout le système du droit, auquel s’en prennent les mutins. L’État et ses partisans n’ont de cesse d’y faire appel, en opposition à l’état de guerre larvée qui sévit dans la société réelle. Ils parviennent à susciter une identification des gens à ce prétendu intérêt général dans la mesure où, dans la France de 85, toute ligne de démarcation entre les pau­vres et la société civile semble effacée ; et où la délinquance fait souvent ses victimes parmi les pauvres eux-mêmes. D’une part, les lieux où cir­culent en abondance l’argent et les marchandises se transforment de plus en plus en forteresses imprenables, de l’autre les conditions auxquelles doit s’astreindre celui qui travaille sont de plus en plus intolérables. Il en résulte des conditions net­tement plus âpres pour ceux des pauvres qui ne travaillent pas, accentuant l’isolement de chacun dans sa recherche de l’argent (et la propagation de la poudre chez les kids aggrave encore ce pro­cessus). L’État et la bourgeoisie érigent un système de défense militaire de la propriété pri­vée, de la circulation de l’argent et des marchan­dises, et déchaînent en même temps la guerre de tous contre tous, le conflit le plus féroce de l’inté­rêt solitaire. L’autorité de l’État retrouve alors son fondement dans l’hostilité confuse qui règne sur toute l’étendue de la société.
La révolte des prisonniers apparait alors comme une possibilité de dépasser cet état de fait. La pro­testation contre la justice et la prison cristallise l’intérêt général de tous les pauvres tributaires de la nécessité et qui doivent endurer, sous différen­tes formes, la répression qui s’exerce au nom de l’intérêt général de la société existante.
La solidarité avec les mutineries ne fait pas appel au sentiment, pas plus qu’elle ne s’adresse à une prétendue opinion publique. Nous avons voulu tout simplement parler à ceux qui sont dedans. Et le fait que leur révolte ait été assez forte pour trouver un tel répondant dehors n’est pas le moindre de ses mérites.

Yves Delhoysie

Notes :

[1Ainsi il de plus en plus fréquent de voir des accusés témoigner d’une attitude de rébellion ouverte au tribunal, et réfuter les prétentions à les juges des magistrats et jurés. On se rappelle comment, en 84, deux personnes accusées de hold-up, sur des affaires distinctes, avaient successivement, au début de la même session d’Assises à Paris, refusées d’être jugées par le répugnant président Giresse - celui-là même qui avait arrangé, à la session précédente l’acquittement du non moins répugnant policier Evra, assassin de deux jeunes automobilistes. Le refus des accusés avait entrainé une sorte de crise de procédure aux Assises de la Seine. Plus récemment à Nice, les frères Ghellam ont fait un beau scandale : - "Deux frères accusés d’avoir commis un hold-up avec prise d’otage, qui devaient comparaître lundi et mardi devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes, ont récusé leurs avocats dès l’ouverture de l’audience, contraignant la cour à renvoyer le procès à une date ultérieure.
Michel Ghellam, 26 ans, et son frère Roland, 37 ans, soupçonnés d’avoir commis un vol à main armée le 9 octobre 1980 à la poste principale d’Antibes ont violemment critiqué pêle-mêle la justice "de riches", leurs propres avocats "qui ont besoin de cette justice pourrie pour vivre mais ne la dénoncent pas", les journalistes "aux ordres", et les policiers chargés de les surveiller "qui n’attendent qu’un geste de leur part pour les descendre comme des lapins." (Libération) 24.9.85.
À l’issue d’une longue suspension d’audience, la cour a décidé de désigner deux avocats d’office et de renvoyer l’affaire au 7 octobre. Après quoi ils ont refusé d’assister au procès, trois semaines plus tard. On ne peut évidemment guère se permettre une telle attitude que si l’on est jugé pour un très gros délit, ou un très petit : si l’on a plus rien à perdre, ou très peu. Dans le cadre d’une affaire bénigne, un groupe de punks lyonnais a réussi à ridiculiser la justice, au printemps 85 : l’un d’entre eux étant jugé pour un vol de couvertures dans un wagon-lit SNCF, ses amis distribuaient dans la salle un tract intitulé "pas de pitié pour les voleurs de couvertures, coupons-leurs les mains !"... Et au président qui lui proposait un TIG, l’accusé opposa le refus le plus net (il eût finalement 15 jours de sursis) : c’est le premier cas dont nous ayons entendu parler où quelqu’un a eu la dignité de refuser un TIG. Peut-être que ce groupe de punks est le même qui a eu l’heureuse initiative de mettre en musique l’affiche "Du fric ou on vous tue", (voir Cangaceiros n°1), à Lyon. Par ailleurs, on peut aussi rappeler que le mouvement des demandes massives de liberté provisoire, qui était né à Lyon l’an dernier et avait plongé les magistrats dans l’embarras et la panique, a ressurgi en septembre 85 à la prison des Baumettes, à Marseille.




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