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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Correspondance
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 67-68.
Article mis en ligne le 13 février 2014
dernière modification le 12 février 2014

par ArchivesAutonomies
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A la suite de cet article nous publions des passa­ges d’un échange de courrier entre Léopold Roc et Georges Lapierre, datant de juin 85, relativement à la critique du droit.

"Je me trouvais hier à Pans où j’ai pris connais­sance de ton courrier et de la cassette. Tout d’abord, une remarque sur certaines considéra­tions générales qui y sont émises :
Nous avons tous fait jusqu’à présent un usage bien peu rigoureux, voir même saugrenu, des concepts touchant à la sphère du droit, et particu­lièrement de celui de société civile. Et vu l’impor­tance que ceux ci sont amenés à prendre dans le développement de nos idées, je propose qu ils soient amplement discutés et définis lors de la prochaine réunion. (...)
Comme on le dit par ailleurs, nul n’est exclu de la société. Hegel note plaisamment que la société moderne fait l’honneur au pire criminel de lui reconnaître une certaine humanité et donc certains droits. en premier lieu le droit de la défense. (...) Cependant Hegel (toujours lui !) a miné lui même le bel édifice qu ’il a patiemment construit, en reconnaissant que celui-ci repose sur des bases subjectives (la probité, l’honneur). Que celles-ci viennent à s’affaiblir, se forme alors la "populace" (en français moderne : armée de réserve), "qui implique l’esprit de révolte contre la société et l’horreur du travail". C’est contre l’existence d’une telle populace que la société fit, à partir du XIXe, l’honneur aux pauvres de leur concéder une certaine humanité, et donc certains droits, en premier lieu le droit du travail. Il s’agissait de j’aire de la masse des travailleurs un sujet juridique collectif défendant ses intérêts particuliers dans le cadre de la société civile. Et ce rêve de la bourgeoisie n ’a jamais été effectif (cf. de récentes discussions). Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que la bourgeoisie considère comme une fatalité l’existence de la populace et la nécessité de "(nous) protéger contre (nous) mêmes"."

(Léopold Koc)

A quoi était répondu :

"Tu as raison de signaler que le concept de la société* civile n ’est pas intelligible du premier coup et qu ’un chevauchement de sens rend bien souvent son emploi approximatif. Il apparaît donc nécessaire de préciser ce que nous entendons par "société civile", d’autant que des expressions comme "civiliser les pauvres", "exclus dans la société" y font constamment référence. Mieux encore, quand nous parlons d’esclaves salariés, de pauvres, nous qualifions par un détour dans l’histoire le rapport qu ’entretient une partie de la société avec la société civile.
La société athénienne par exemple était com­posée de citoyens, de métèques. et d’esclaves, pourtant seuls les citoyens avaient droit de cité, seuls les citoyens avaient part au culte de la cité, seule, donc, une partie de la société pouvait être qualifiée de civile. Il est à noter que les conditions qui permettaient aux métèques d’accéder à la citoyenneté étaient particulièrement draconien­nes. D’un autre côté, un citoyen pouvait être déchu de son droit de cité, provisoirement ou définitivement, et exclu de la société civile, ce qui correspondait d’ailleurs à un bannissement hors du sol de la cité : l’ostracisme.
Remarquons l’origine religieuse du droit ce qui implique une adhésion subjective aux règles du jeu social, une profession de foi, un crédo. Toute société est fondée sur cette adhésion. On sait ce qu’il en coûte à celui qui transgresse les interdits - non seulement au violateur d’ailleurs, mais aussi à toute la société -.
L’esclave n’est plus considéré comme un être humain car il n’est plus un être social, il est retourné à l’état de "nature", de séparation ache­vée. Il n ’aura aucune part à l’esprit de la société, son travail sera supprimé en pensée par quelqu’un d’autre.
Les choses se compliquent diablement avec la fin de la société antique. Si le rapport des esclaves à la société civile est toujours inexistant - exclus dans la société - celui des prolétaires se trouve de plus en plus compromis et douteux, sans parler de celui des peuples assujettis à Rome. La religion chrétienne va accorder un droit de cité mythique à ceux qui ne l’avaient pas ou à ceux qui ne l’avaient plus : elle va en sorte légitimer les pau­vres post-mortem et en faire les citoyens de la Jerusalem céleste, de la cité de dieu ; ce qui revient d’ailleurs à légitimer la pauvreté ici-bas.
La religion chrétienne entérine ce qui existe, que l’esprit de la société est tragiquement et fata­lement extérieur aux pauvres, en laissant à ces derniers la seule part à laquelle ils puissent prétendre, celle du culte de l’Esprit de la cité. Nous pouvons dire qu’au Moyen Age les pauvres faisaient partie de la société civile d’une façon allé­gorique et que leur humanité était purement fic­tive. On comprend l’importance accordée encore de nos jours à la religion comme adhésion au principe du monde, ainsi il faut avoir de la reli­gion pour prétendre à la citoyenneté américaine.
Après la contre-révolution (89), la bourgeoisie se voit contrainte d’organiser un mensonge sur le monde et donc sur la société civile. En même temps qu ’elle accorde au pauvre un peu d’huma­nité sous la forme d’un salaire, elle prétend lui accorder idéalement le droit de cité. Elle tente de camoufler ainsi une inégalité réelle et donc spiri­tuelle (le salaire est l’esprit appauvri par la finitude alors que le capital est l’esprit qui s’investit dans tout ce qui existe) par une égalité abstraite, dépourvue de tout esprit. Nous ne pouvons pas dire que le travail est la seule participation posi­tive (pléonasme) du pauvre à la société civile. Par contre le salaire est bien la part du pauvre à la société, la part rendue au pauvre au culte de la marchandise et de l’argent. Mais la société de la marchandise n’est pas la société civile laïque et démocratique théoriquement au-dessus de l’argent et au-dessus de tout soupçon ; du moins c’est ce qu’affirment la bourgeoisie et l’État qui voudraient nous faire prendre une abstraction pour la réalité et la réalité pour une fatalité.
Pourtant la société civile existe mais comme partie de la société, celle qui possède effective­ment l’activité de division du travail, celle qui a un réel pouvoir social de décision et d’investisse­ment et qui regroupe tous ceux qui sont acquis à la société de la marchandise. Cette partie de la société a les moyens policiers de sa prétention à être toute la société et en retour de prétendre que toute la société est civile. Donc de rendre légitime le mensonge qu ’elle tient sur la société.
On peut difficilement parler des prisons sans parler de la société civile, de la défense d’une partie de la société contre ce qui n’est pas elle et qui contredit sa prétention à l’universalité : la popu­lace, pour reprendre l’expression de Hegel, carac­térisée par "l’esprit de révolte et l’horreur du tra­vail" et dont l’adhésion au principe du monde et aux règles du jeu social ou code civil est loin d’être acquise. D’où l’importance que revêt pour la classe politique l’éducation des pauvres, leur instruction civique.
Je disais que les banlieues d’aujourd’hui sont ce que voulaient être les prisons du 19e siècle : l’école universelle des pauvres où les militants tentent de civiliser les gens à leur insu, les TUC par exemple reprennent l’idée des philanthropes du 19e qui était à la base du travail en prison : occuper les pauvres et les civiliser par le travail en leur donnant une petite gratification, ainsi la part d’humanité qu’on veut bien leur concéder se monte actuellement à 1 200 F par mois."

(Georges Lapierre)




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