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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Today pigs, Tomorrow bacon
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 69-74.
Article mis en ligne le 13 février 2014
dernière modification le 12 février 2014

par ArchivesAutonomies
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"Handsworth, à Birmingham, un quar­tier à majorité noire et asiatique, est l’endroit où la politique de sectorisa­tion du maintien de l’ordre a fait jusqu’ici le plus de progrès. Au début des années 1970, le com­missariat était régulièrement assiégé et n’eut été le traitement expérimental de pacification prati­qué ces temps-ci, l’explosion aurait égalé celle de Liverpool... Le jour où Toxteth flambait, un festi­val était organisé à Handworth, qui a accueilli 8000 personnes. Selon le reporter du Times (1/7/81) "l’état d’esprit était aussi aimable et paisible qu’à une fête de village..." Pourtant, cinq jours après. Handworth explosait, et le com­missariat de police était assiégé. Bien que les kids aient voulu la tête de David Webb [1], le débor­dement manquait de la férocité de Toxteth ou de Moss Side" (Extraits de "Like a summer with a thousand july’s"). Avec les émeutes de Septembre 85, c’est chose faite. L’État britannique a expéri­menté une fois de plus son incapacité à contrôler durablement les pauvres. Que ce soit les mineurs en grève, les hooligans ou les émeutiers, la colère furieuse des pauvres n’a pas cessé ces dernières années. Ils n’ont pas l’intention de se laisser tan­ner le cuir. Ils ont la haine et le font savoir. Cha­que coup de l’État entraîne une réponse fou­droyante et sans merci. Comme on a pu le voir récemment, ce sont des pluies de pierres et de cocks qui se sont abattues sur sa gueule. Par rapport aux précédentes, les émeutes en cours mon­trent que la détermination, la cohésion et le mépris des rackets politiques et culturels ont grandi face à l’État qui a perfectionné son arsenal de contrôle social depuis la grande peur de 1981.

"ON DIT QU’A BIRMINGHAM, C’EST UNE GUERRE ENTRE CITOYENS. C’EST FAUX. ICI, C’EST LA GUERRE DE TOUS LES PAUVRES CONTRE L’ÉTAT."

(propos d’un émeucier d’Handsworth)

Cette fois, l’ennemi ne se donne même pas la peine de pleuici sui le chômage ci le ra­cisme dans les ghettos, censés expliquer les révoltes et justifier le boulot des réformistes. "Les émeutiers sont chômeurs et travailleurs, noirs, blancs et même asiatiques. Aucune misère ne peut justifier les crimes contre la commu­nauté. C’est hooliganisme et esprit de destruc­tion" (Hurd, ministre de l’intérieur). Si les pau­vres se révoltent, ce n’est pas parce qu’ils sont exclus de la société, ils ne revendiquent pas de droits civils ou politiques pour s’y intégrer. Il ne s’agit pas d’oppositions spectaculaires mais de cri­mes contre la société.
Malgré les appels au calmes des responsables religieux et politiques des "communities" de Bir­mingham, les jeunes sont descendus dans les rues, attaquant les patrouilles de flics et les nota­bles. pillant et brûlant les bâtiments publics et privés. A la question du journapute du Times : "Pourquoi s’attaquent-ils à vous ?" le gros sikh répond : "Les émeutiers s’attaquent à nous parce que nous avons l’argent !" Dans le feu de l’émeute, le public réel se forge, toutes les dis­tinctions de race, de religion ou de culture dispa­raissent.
La plupart des banques, des boutiques, des bijouteries et des supermarchés ont été dévastés dans un périmètre bien plus vaste que ne l’ont avoué les autorités. Les pubs n’ont pas été épar­gnés. Des centaines de complices discutaient, se coordonnaient et se partageaient les tâches : allu­mer les patrouilles de flics, forcer et arracher les grilles des magasins, enlever les marchandises volées dans des caddies et des camionnettes, sac­cager et brûler les lieux ainsi nettoyés. "C’était éclatant ! Il y avait des centaines de jeunes rou­lant vers le bas de Soho Road des caddies pleins d’étoffes et de bouteilles, éclairés par le feu !" (Un asiatique d’Handsworth). Les commerçants Indo-Pakistanais se sont plaints de la sélection effectuée : les émeutiers n’ont pris que les beaux bijoux, les bons vins et les soieries. La camelote, ils l’ont jetée. Les pauvres ont refusé le principe du minimum vital. Ils n’ont pas suivi les enseignements de l’Économie Politique et de l’Église Réformée : jeûner et prier pour l’Angleterre. Ils aspirent à la richesse. Ils ont préféré le caviar au pâté pour chiens et l’ont fait savoir au monde. Lors des précédentes émeutes, des fonctionnaires avaient protégé des bureaux de sécurité sociale et des églises de la furie des prolétaires en prétextant que s’ils les incendiaient, ils ne pourraient plus toucher les allocations hebdomadaires et profiter de la soupe populaire. A Handsworth, plus d’hésitations : les kids ont dit ce qu’ils pensaient du Droit au Travail et du Droit à l’Assistance, ces piliers du Droit Politique Anglais. Ils se sont acharnés sur les bâtiments publics : bureaux de poste [2], centres de chômage, cabinets de dentis­tes et églises. Les bâtiments privés, abritant des ateliers de travail au noir, ont eu leur compte. Dans Lozells Road, cette passion de la destruc­tion s’est déchaînée. La rue a entièrement cramé. Les responsables municipaux jacassaient depuis longtemps sur la "revalorisation" d’Handsworth. Les émeutiers ont résolu de façon exemplaire la question de l’urbanisme local.
Les kids ne se sont pas débandés lorsque les renforts anti-émeutes sont arrivés. Ils les atten­daient de pied ferme. Le lendemain, le tract anonyme "TODAY PIGS, TOMORROW BACON" circulait sous le manteau. Il donnait la recette du cocktail molotov et diverses consignes pour les pillages. Les émeutiers ont fait preuve d’un véritable génie pour utiliser les moyens matériels à leur disposition. Ils les ont retourné contre l’ennemi. Les bouteilles de lait vides devant les portes, les tissus des magasins, l’essence des stations services [3] ont fourni le néces­saire pour les cocks. Les barres de fer et les briques des chantiers ont servi de matraques et de projectiles. "C’était affreux, pleurait le Chef de la Police, je voyais mes hommes tomber en sang sous une grêle de pierres, de briques et de cock­tails molotov en tentant de passer les barricades. Il fallait avancer au milieu de ces voitures et de ces immeubles en feu qui étaient autant de pièges. C’est un des rares cas de combat de rue ou la police a dû reprendre le contrôle rue par rue, mai son par maison". Seule la pression policière et le bouclage de la zone amenèrent les émeutiers à décrocher. Le lendemain, Hurd, ministre de l’intérieur nouvellement nommé, se pointait à Handsworth. Il voulait y affirmer l’autorité de l’État. La réception du public fût soignée. Des pierres commencèrent à voler, le locataire d’une maison où Hurd demanda refuge, le jeta ! Peu après, des voitures et des vans furent retournés et cramés. Des responsables du Labour, venus verser quelques larmes sur la brutalité de la police et proposer leurs bons offices, furent accueillis par des insultes et des jets de briques ! L’après-midi et la nuit suivante donnèrent lieu à d’autres pillages et bagarres. Deux jours plus tard, alors que le quartier était sous occupation policière, deux kids n’hésitèrent pas à braquer une poste au couteau.

"I AM BACKING HANDSWORTH"

(Bombage a Brixton)

Brixton n’attendait que ça ! Ce quartier du Sud de Londres avait su se tailler une noto­riété respectable en 81. Depuis, le travail de pacification des sauvages fut massif. Brixton fut rase en partie pour faire plate à de larges rues bor­dées de terrains de sports et de cottages habités par des civilisés : petits cadres, etc. Les flics entre­tenaient un climat de suspicion entre les gens, renvoyant chacun à son isolement, aidant les balances anonymes par la mise en place d’un réseau téléphonique de délation. Par contre ces crétins de pigs, s’ils profitaient de la guerre de tous contre tous, oubliaient qu’elle pouvait se transformer en guerre de tous contre l’Etat ! Après avoir froidement assassiné Cherryl Groce au cours d’une perquisition, ces porcs se sont faits assiéger dans leur commissariat, attaqués avec des pierres et des cocks. Les belles bagnoles qui circu­laient dans le quartier étaient arrêtées, leurs pas­sagers dévalisés et jetés dehors. Ensuite les caisses étaient brûlées et servaient de barricades. Une bijouterie allait rapidement se faire piller et l’hos­tilité face aux journalistes se faire sentir. Les trains et les métros furent paralysés. Les pillages s’étendirent rapidement aux autres boutiques. Un magasin de vêtements fut entièrement brûlé. La mobilité des bandes de pilleurs était très grande, passant d’un quartier à un autre sans perdre de temps. Certains gueulaient : "Britain finished, Britain finished !" D’autres remarquaient que c’était beaucoup mieux qu’à la télé ! Un magnifique bombage s’étalait sur la devanture de Burton : "I am backing Handsworth" (je soutiens Handsworth). De nombreuses personnes étrangères au quartier vinrent participer à la fête. Plu­sieurs journaputes qui pensaient faire sans vague leur boulot de flics furent pris à parti. Un d’entre eux devait ramener un magnifique souvenir de Brixton Road : une belle balafre en travers de la gueule. Un autre sérieusement frappé à la tête devait mourir quelques semaines plus tard. Les kids n’ont pas oublié qu’une photo constitue maintenant une preuve pour les tribunaux. Hazells, l’émeutier au cock de Lozells Road et ses amis ont été bien vengés ! En fin de journée, les affrontements avec les flics se multiplièrent et devinrent acharnés. Et malgré le blocus de Brix­ton, des combats devaient se poursuivre jusqu’au lendemain !

"MAINTENANT, POUR UNE VIE, C’EST UNE VIE"

(propos d’un émeutier de Tottenham)

Après l’émeute d’Handsworth, le souhait le plus cher des mecs était que d’autres explosions surviennent dans le reste de l’Angleterre. Celle de Tottenham a dû les combler. Il est évident qu’après Handsworth, à Tot­tenham, on s’est organise. Les flics reçurent de nombreux appels téléphoniques sous divers pré­textes, les conviant à intervenir dans la cité [4] où toute cette belle jeunesse leur avait préparé quel­ques guets-apens de leur génie. Rien n’y fit. Par contre les porcs n’hésitèrent pas à perquisitionner discrètement chez Floyd Jarret accusé de vol de voiture. Perquisition au cours de laquelle la mère de Floyd devait mourir d’une crise cardiaque. Le lendemain, une manifestation de protestation se déroula devant le commissariat, que la presse commenta comme "sans violence, mais chaude".
"Chaleur" qui devait se transformer en plombs pour ces langues de putes quelques heures plus tard. Vers 19 heures, la "température" monta tel­lement que les bagnoles aux alentours commen­cèrent à cramer ; les bâtards la ramenèrent rapidement, voulant contenir l’émeute dans la cité. Tous les accès furent barricadés par des caisses enflammées. Une grêle de pierres et de cocks s’abattit sur les porcs : Today pigs, tomorrow bacon ! Les parkings furent à leur tour le terrain de l’affrontement. Des voitures retournées et incendiées permettaient de contenir l’avancée des flics. Ceux qui s’y aventurèrent tombèrent dans de véritables souricières. C’est ainsi qu’un groupe fut accueilli, avec la chaleur que l’on sait, à coups de couteaux et de machettes. Un des porcs devait y laisser sa peau : Everyday bacon ! D’autres essuyèrent des coups de fusil de chasse et même de guns ; (la télévision montra un pig truffé de plombs de chasse). Plus tard, ne pouvant plus contenir la pression policière, les émeutiers investirent une des tours et un supermarché, cassant tout, utilisant les boîtes de conserves comme ulti­mes projectiles. Les flics ne pénétrèrent que plu­sieurs heures après dans l’immeuble plein de rui­nes. Au total, 7 arrestations, 240 flics blessés et 1 mort, 4 journaputes atteints par des tirs d’armes à feu, des dizaines de bagnoles cramées, le super­marché de la cité pille et plusieurs appartements dévastés [5].
Au cours d’une conférence de presse où quel­ques guignols réformistes du coin affirmaient leur soutien aux émeutiers [6], les jeunes de la cité déclarèrent aux journaputes présents : "Vous pouvez le faire savoir maintenant pour une vie, c’est une vie, c’est la guerre." La veille, un autre pisse-copie rapporta ces propos : "N’écris aucune de ces conneries sur le chômage et tout le reste. On n’en a rien à foutre, c’est tout." "C’est une révolution. D’abord l’Afrique du Sud, ensuite Handsworth et Brixton, maintenant c’est ici". Dans un tel climat, les plus caves ont déménagé. Les flics sont là en permanence avec contrôle ren­forcé la nuit. Le jeudi d’après l’émeute. Totten- ham, qui possède une équipe de football bien connue, devait recevoir une équipe. Le match fut annulé par crainte de troubles. Évidemment ceux que l’on retrouve dans les stades sont les mêmes qui incendient leurs quartiers !

"UNE DÉMOCRATIE NE SAURAIT EXISTER SANS POLICE"

(le Chef de Scotland Yard)

"Ceux qui descendent dans la rue à la première occasion pour tirer. piller et détruire seront soumis à la loi crimi­nelle dans toute sa rigueur" (Thatcher). L’État ne peut pas fermer les yeux devant les flambées de violence sociale sans favoriser un sentiment d’impunité chez les prolétaires. La terreur doit régner.
La police est en état d’alerte permanent. Comme pendant la grève des mineurs, les briga­des anti-émeutes et les compagnies de combat de l’armée, déguisées en boobies pour la circons­tance, se concentrent dans les zones "à hauts ris­ques". Des armées de flics imposent de véritables occupations militaires après les émeutes, isolent des quartiers entiers pour éviter que la colère dévastatrice des émeutiers ne se répande. Des dis­tricts comme Handsworth et Tottenham sont sous contrôle permanent. Les flics arrogants et soup­çonneux se déplacent par quatre, une patrouille tous les cinquante mètres. Reliés par radio, ils se couvrent d’un carrefour à l’autre et sont proches de leurs vans, bourrés de matériel anti-émeutes. Brixton fut isolé plusieurs jours par une masse de flics qui interdisait l’accès aux "étrangers" et contrôlait toute circulation sur plus de vingt km². A Kirkby, banlieue nord de Liverpool, l’isole­ment pour prévenir une éventuelle émeute comme en 81 est tel que seuls huit bus par jour vont au centre ville. Malgré ce blocus, les kids de rage ont attaqué les fermiers du voisinage à coups de cocks ! La police s’est plainte partout du man­que de coopération de la population. Pardi ! Ça craint de jouer les balances au commissariat du coin sous l’œil des kids : un accident est si vite arrivé ! Par le système de "Hot Line", la police cherche à institutionnaliser le mouchardage anonyme et sans risque. Des numéros de télé­phone sont rabâchés dans la presse et à la BBC.
Devant cette tension sociale permanente, l’État n’a pas le choix : la balle en plastique et le gaz CS sont à l’ordre du jour comme en Irlande du Nord. Les commissions d’enquête et les tribunaux tour­nent à plein. De lourdes condamnations tombent et les prisons sont bondées. Le "Fair-Play" britan­nique est une image pour touristes, qu’il con­cerne la justice ou le booby au look débonnaire. Des générations de maniaques à perruques, magistrats et juristes, ont mis au point un code criminel modèle du genre. Le pouvoir de ces notables, capitalistes ou propriétaires fonciers eux-mêmes, est énorme [7]. Ces fanatiques de la propriété privée et de l’ordre sont impitoyables face à la violence des grévistes ou des émeutiers : huit ans à un kid en 81 pour jet de cock, cinq ans au mineur Terry French pour coup de poing dans la gueule d‘un pig, perpète à deux mineurs accu­sés d’avoir tuer un chauffeur de taxi transportant des jaunes. Les tribunaux ne s’encombrent pas de scrupules juridiques. A Birmingham, deux jeunes sont tombés pour l’incendie de la poste de Lozells Road. Pourtant même un pompier appelé comme témoin les a déchargé de leurs responsabilités. Rien n’y a fait. Ils sont restés en taule au nom de leurs "responsabilités morales" ! A Brixton et à Tottenham. les tribunaux distribuent aisément des inculpations pour meurtres. Ce sont de véritables prises d’otages pour terroriser les amis et complices des détenus. A Liverpool, les jeunes ont eu tellement les boules devant ces "exemples" qu’ils ont attaqué le tribunal où étaient jugés deux des leurs, inculpés de meurtre lors du Carnaval de Toxteth. Après Tottenham, les tribu­naux ont tenu des séances à huis clos. En s’inspi­rant des lois d’exception de l’Irlande du Nord, Hurd voudrait perfectionner encore l’arsenal judiciaire de l’État. Le projet sur la "sécurité publique", s’il est voté aux Communes, permet­tra l’arrestation de toute personne présente sur le lieu d’un désordre public, ou pire, l’incarcération préventive de suspects en cas de montée de la ten­sion sociale. Ce décret veut donner force de loi dans toute l’Angleterre à ce qui commence à être le comportement quotidien des flics et des juges dans les zones "à hauts risques".

"NOUS FERONS DE L’ANGLETERRE UN PAYS DE PETITS ACTIONNAIRES ET DE PETITS PROPRIÉTAIRES"

(Thatcher)

Dans l’immédiat, l’État n’a pas d’autre solution que de poursuivre et d’aggraver la répression. Mais l’Angleterre n’est pas l’Irlande du Nord. L’état de siège, c’est l’inter­vention violente et systématique de l’État dans les affaires de la société. Celle-ci a besoin de paix sociale pour fonctionner. L’occupation militaire des quartiers agités ne peut être que temporaire.
La stratégie de Maggie-Salope est de faire de l’Angleterre une nation à l’image de l’Europe continentale avec des cadres à l’allemande et des boutiquiers à la française. Les petits-bourgeois anglais constituent depuis longtemps un néant social et politique. C’est le pays où même les médecins sont fonctionnaires. Si l’État prend le contrepied de cette tendance, ce n’est pas seule­ment parce que le fonctionnaire coûte de l’argent et ne fout rien. Le salarié de l’État reste passif tant que sa situation garantie n’est pas directement en danger. Comme le dit John Moore, responsable de la politique de dénationalisation : "Il est clair que l’attitude des employés et de l’encadrement change profondément quand ils possèdent un peu de l’entreprise dans laquelle ils travaillent : ils s’y intéressent plus." Pour la défense de la pro­priété privée et de l’ordre, rien ne vaut un petit porteur d’actions ou un commerçant avec un fusil à pompe derrière le comptoir.
Ironie de l’Histoire, en Angleterre une couche de beaufs se crée à partir des "communautés" héritées de l’Empire. Au lendemain des émeutes de 81, Lord Scarman conseillait déjà à Thatcher de s’appuyer sur les notables jamaïcains, sikhs et indo-pakistanais pour affermir l’autorité de l’État : "Reconnaissons à tous le droit de vivre dans leurs communautés d’origine. La démocra­tie britannique y gagnera." (Discours de Scarman à la chambre des Lords). Pendant que les notables sablaient le champagne avec les chefs de la police, dans les carnavals et les salons des municipalités, la police organisait des raids et multipliait les "bavures" sanglantes pour imposer le silence dans les rues et rabattre les délinquants vers leurs ghet­tos respectifs. La drogue fournissait le prétexte pour traquer les kids. En s’appuyant sur la pseudo-suppression de l’isolement individuel, par la communauté familiale et culturelle, l’État espérait maintenir la paix sociale. Mais ces "com­munautés" ne peuvent exister sans l’hostilité commune de leurs membres face à "l’étranger". Les kids ont trop eu affaire à leur réalité, la guerre de tous contre tous, pour y croire longtemps. Que ces intérêts privés se soient fixés en intérêts de communautés fermées n’y a rien changé. Les kids considèrent les chefs traditionnels, musulmans, hindous et sikhs comme des balances et des vam­pires. Ce n’est pas pour rien qu’ils les insultent et leur lancent des pierres. En s’appuyant sur les liens traditionnels de subordination familiale et religieuse, ces chiens de notables travaillent à cal­mer les excités ou, s’ils ne le peuvent, à les isoler. S’ils sont repérés par les flics, ils n’ont plus qu’à se rendre. Quant aux notables rastas, s’ils font encore quelque peu illusion, c’est qu’ils n’ont pas pour le moment pignons sur rues comme leurs concurrents [8]. "Les responsables des communautés sont des enculés, ils font leur car­rière sur nos malheurs" (un black de Toxteth).
Les notables noirs, souvent membres du Labour, versent des larmes de crocodiles sur les "excès" de la police tout en approuvant "la répression de la délinquance et du deal". Les notables pakistanais et sikhs, ces juifs de l’Inde, en sont déjà à appeler à la constitution de milices privées ! Les pigs ne se déplacent pas assez vite pour défendre les boutiques. Voilà qui corres­pond aux voeux de Hurd : les commerçants ne doivent plus se laisser terroriser par les kids mais prendre énergiquement en main la "communitie policing" !

"WHAT A BEAUTIFUL MORNING !
WHAT A BEAUTIFUL MORNING !"

(Refrain des émeutiers d’Handsworth, au matin sur les ruines fumantes).

Malgré la répression et l’isolement relatif des émeutes, les kids ont la pêche. La révolte est la fête des pauvres. Us pren­nent goût à ce qu’ils font et n’ont pas l’intention de se calmer. Ils n’ont rien à perdre à se révolter. "Liberté, liberté", criaient les émeutiers d’Handsworth en incendiant les commerces. L’Angleterre avait bâti sa puissance sur le pillage du monde. Elle voulait civiliser le monde des sauvage à son image. Maintenant les sauvages sont au coeur de l’Empire et sont fort peu civilisés. "ZULU, ZULU" rappellent les badges des mineurs grévis­tes. "ZULU, ZULU" murmurent les kids sous le nez des flics. "ZULU. ZULU" renvoient les ins­criptions sur les murs noircis par le feu. Par l’action publique, des jeunes et moins jeunes prolétaires se découvrent un ennemi commun : cette société. Cet ennemi ne se contente pas de leur faire un tort accidentel et personnel. "Tous les jours, ils nous traitent tous comme des ani­maux". (Un émeutier de Toxteth). Par dessus les barrières des pseudo-communautés et des ghet­tos, ils se reconnaissent et se retrouvent dans les combats de leurs semblables : des mineurs et des hooligans d’Angleterre aux émeutiers d’Afrique du Sud.

VIVE LES ZULUS DE GRANDE-BRETAGNE !

Octobre 85

Tony SHEFFIELD, Allan DORAY
et quelques complices

Notes :

[1Chef de la police à l’époque.

[2L’épisode de la poste fut l’occasion d’une ignoble campagne de presse, à propos des "deux travailleurs asiatiques assassinés par les criminels". En fait lorsque les émeutiers arrivèrent à la poste, ils parlementèrent avec ces deux crétins pour les faire sortir. Lassé, ils lancèrent les cocks. Pleins d’esprit de sacrifice, les deux faibles d’esprit restèrent pour éteindre l’incendie. Même les pompiers n’arrivèrent pas à les faire sortir ! "S’ils voulaient mourir pour la Poste et la Reine, c’est leur affaire" (Un kid de Lozells Road).

[3Dans Lozells Road la station détruite portait le nom de Bhopal

[4Construite en 1970, la Broadwater Farm Estate est une cité, ce qui est peu courant en Angleterre, ce qui porte l’éloquent surnom d’Alcatraz. Composée de plusieurs barres d’immeubles et de deux tours d’une vingtaine d’étages, des allées surélevées permettent de communiquer d’immeubles à immeubles, le tout est construit sur un ensemble de piliers de béton où sont aménagés des parkings. Entre 80 et 82, l’endroit fut zone interdite pour la police.

[5Beaucoup ont profité de l’occasion pour régler des comptes : les appartements pillés et les caisses ont été soigneusement choisis.

[6Certains de ces drôles diront que rien ne prouve que le flic poignardé ne l’aurait pas été par un autre flic.

[7Après les émeutes de 1981, Whiteclaw, ministre de l’Intérieur, proposa une réforme des conditions de détention et des lois concernant les courtes peines, histoire d’éviter les explosions dans les prisons pleines à craquer. Juges et magistrats réagirent immédiatement en posant un ultimatum au ministre : si le projet était présenté aux Communes, ils augmenteraient sans hésiter les peines ! Whitelaw recula.

[8Dans les émeutes, beaucoup de jeunes noirs avaient le look rasta. Cela ne voulait pas dire qu’ils étaient des adeptes fanatiques de la secte religieuse. "Nous sommes trop corrompus pour cela", nous a dit avec esprit un noir de Lozells Road. Le rastafarisme n’est que le spectacle de l’insatisfaction des jeunes blacks, avec le reste de superstition qu’elle contient. À Birmingham, le petit chef rasta n’a pas hésité à passer un deal avec le chef de la police, s’engageant à disperser les bandes d’émeutiers. Évidemment c’est surtout la police qui fit ce boulot.




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