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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Samizdat
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 77.
Article mis en ligne le 13 février 2014
dernière modification le 12 février 2014

par ArchivesAutonomies
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Le premier numéro de la revue OS CANGACEIROS vient de paraitre ; mais vous avez peu de chance de le trouver en librairie.
Nous avons dû par exemple la retirer de la librairie "Parallèles" qui faisait valoir des prétentions au-dessus de ses moyens : en exi­geant une adresse officielle pour la revue. Ils prétextaient d’éventuelles tracasseries que pourrait leur attirer une publication sur laquelle ne figure aucune adresse ; ajoutant qu’ils n’étaient pas prêts à risquer des ennuis pour des textes avec lesquels ils ne sont pas d’accord. Leur principal souci dans cette affaire, ce fut d’être en règle avec la police, au cas où elle s’intéresserait à nous.
Veulerie ou malveillance ? Surprenant.de la part d’une librairie supposée neutre vis à vis des écrits qu’elle met en vente. Bizarre, de la part de gens qui ont fait le look de leur bouti­que sur la diffusion de tels écrits. Nous avons donc refusé ce petit chantage, basé sur la notoriété de "Parallèles" dans la diffusion de telles revues.
Cette petite affaire éclaire un peu mieux les conditions actuelles de diffusion d’une théo­rie révolutionnaire en France et plus générale­ment en Europe occidentale.
Toute expression théorique de la vérité émane forcément de gens sans spécialité. Elle rencontre alors la censure spontanée des gens spécialisés dans la diffusion de la parole, et ce, avant même que la police et la justice ne s’en chargent.
Editeurs, libraires et même certains imprimeurs, rivalisent de bassesse. Citons pour exemple le livre de J. Mesrine. édité par J.C. Lattès en 1977, alors que son auteur était emmuré vivant au QHS de la Santé. Dés que Mesrine se fut évadé, le courageux Lattés s’empressa de retirer le livre de9 circuits de diffusion sur simple pression de la police que "l’ennemi public" humiliait si bien, pour le remettre en vente le lendemain de son exécution.
Citons aussi le N°3 des Fossoyeurs du Vieux Monde, qu’un imprimeur de province refusa de sortir après quelques semaines sur le conseil de son avo­cat, sous prétexte que s’y trouvait une photo du cada­vre de Mesrine assorti d’un bref extrait, significatif, de son livre (l’ouvrage dont l’extrait le gênait n’était pourtant même pas officiellement interdit). Pour sou­ligner la couardise de ces gens, signalons que cette revue, finalement Imprimée ailleurs, ne fut l’objet d’aucune saisie ou poursuite.
Du même genre procède le comportement d’un autre imprimeur provincial "coopératif et autogéré", qui refusa à l’automne 81 d’imprimer le dépliant "Expédition sans retour", qui racontait tes belles émeutes de l’été précédent en Grande Bretagne, à la lumière de l’agitation régnant alors dans les ban­lieues lyonnaises. Il ne signifia son refus qu’après avoir fait lanterner les auteurs pendant dix jours, alors que las événements commandaient au plus vite la publication d’un tel texte.
Plus récemment, une autre affaire illustre cette combinaison de la mauvaise foi et de la crapulerie. Il s’agit du livre "Bureaucrates et manipulateurs du balai" de James Schenkel, ex-ouvrier de Peugeot. Après s’être trouvé en butte aux obstructions des Édi­tions Spartacus (lesquelles avaient d’abord accepté le principe de la publication, puis tergiversèrent pen­dant quatre mois, pour en final refuser de le publier), il essuya le refus de plusieurs éditeurs parisiens. Finalement les gens qui avaient décidé d’aider à la publication du livre durent s’en charger intégrale­ment. Dès sa sortie, la firme Peugeot donna l’ordre aux libraires de la région de Montbéliard de le refuser et il ne s’en trouva aucun pour transgresser l’interdit. Ajoutons qu’en d’autres régions de hexagone, nom­bre de libraires ont refusé tout net de le prendre en dépôt, au seul aperçu de ce qu’il contient.
Ces quelques exemples variés témoignent suffisamment de ce qu’il en est de la liberté de parole qui règne officiellement ici. Cette liberté formelle arrive à tromper ceux de nos semblables qui, à l’Est, subissent des condi­tions de répression plus rudimentaires. Il n’y a là-bas qu’un seul mensonge imposé aux gens [1], ici il y en a des milliers. C’est à ça que se ramène la liberté d’expression occidentale. On peut dire et écrire n’importe quoi ; même les théories les plus subversives viennent s’amortir dans l’inertie environnante, comme curiosité culturelle que l’on va se procurer dans certaines librairies. Elles y sont tolérées tant que ce ne sont que des mots. Quand le sens des mots devient perceptible dans les faits et réciproquement (et c’est ce qui fait la vérité d’une théorie), elles finissent tôt ou tard par rencontrer quelque obstacle à leur diffu­sion.
La vérité d’une théorie révolutionnaire l’amène inévitablement à circuler ici dans des conditions somme toute très proches de ce que connaissent les prolétaires à l’Est : celles du samizdat.
Notre projet fonde sa réussite sur la ren­contre objective des prolétaires, et le compte­rendu périodique que nous en ferons dans notre revue circulera autrement que par le canal des librairies. De plus, nous savons que la plupart des gens que nous aimons rencon­trer et avoir comme interlocuteurs, et qui ont de l’idée, ne mettent jamais les pieds dans une librairie.
La théorie qui conçoit la communication comme activité totale ne peut être reconnue que dans la pratique de la communication. Elle ne peut être reconnue que dans les condi­tions mêmes qui sont faites à la communica­tion : la clandestinité sociale.

Paris le 18 mars 1985

OS CANGACEIROS

Notes :

[1En Pologne, il y en a trois.

P.S. :

Diffusé à Paris, Marseille, Toulouse, etc.




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