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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La liberté est le crime qui contient tous les crimes
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 80-82.
Article mis en ligne le 15 février 2014

par ArchivesAutonomies
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Nous avons beaucoup d’amis ru taule. nous même sommes du foutu gibier de prison. C’est dire que nous sen­tions venir depuis longtemps l’actuelle vague de révolte, qui a commencé le dimanche 5 mai par la mutinerie d’une partie de Fleury-Mérogis.
Les détenus ne pouvaient pas supporter davantage les salo­peries auxquelles se livrent de plus en plus ouvertement les matons. Deux cas précis ont été vraisemblablement de trop :

  • en mars, l’assassinat de Bruno Sulak par des matons après une évasion ratée. Les menteurs parlent à la telé et écrivent dans les journaux présentèrent cela comme un accident, alors que des matons à Fleury se vantèrent de l’avoir buté.
  • début avril, un maton s’était pris quelques coups dans une prison lyonnaise, lors d’une tentative d’évasion. Ses collègues répondirent en déclenchant une grève. Quelques jours plus tard, toujours à Lyon, des détenus réagirent à leur arrogance en frappant deux de ces ordures. Une grève nationale de tous les ma­tons s’ensuivit, supprimant les promenades, les parloirs et les sorties, ce qui aggravait encore des conditions de détention déjà insupportables (multiplication des tracasseries et vexations quotidiennes. tabassages déjà monnaie courante).

    Ceux qui nous parlent de surpopulation dans les prison » sont ceux-là mentes qui les ont remplies à craquer ! Et évidemment ils prennent les choses à l’envers. Pour nous, il ne s’agit pas de construire d’autres prisons, mais de vider celles qui existent déjà.
    L’exigence des détenus révoltés est claire : la liberté ! Ils ne la négocient pas avec l’Administration Pénitentiaire, ils commencent à la prendre : monter sur les toits, c’est de la li­berté arrachée à l’État. "On prend l’air". disent-ils ; l’espace de quelques heures ils bavardent à l’abri des oreilles douteuses, parlent par-dessus les murs à leurs copains dehors, insultent la charogne qui les réprime, lui jettent des tuiles, enfin font parler d’eux. C’est ça, les vrais parloirs libres !
    L’Administration Pénitentiaire et les médias attribuent la révolte de Fleury-Mérogis à une poignée de militants politiques (notamment d’AD). Lesquels ont toujours participé de ce men­songe, préoccupés de leur seule célébrité, en ne démentant pas de tels propos. Tous ces menteurs avaient déjà fait le même coup lors de la grève de la faim déclenchée à Fleury, fin 84. Mais laissons les militants à leur langue de bois...
    Une solidarité réelle a par contre existé entre les détenus (à Bois d’Arcy, les détenus en cellule étaient prêts à tout casser si ceux qui étaient sur les toits étaient délogés : c’est bien pour ça que le GIGN n’est pas intervenu et qu’ils sont restés 40 heures en plein air, ravitaillés par leurs a copains de détention ; à Bastia, ils ont fait grève de la faim en solidarité avec les mutins des autres taules). Cette solidarité s’est aussi manifestée dehors : à Montpellier, le 19 mai, où des gens ont pris fait et cause pour les détenus révoltés et ont pris à revers les flics qui les ont dis­persés en lâchant les chiens.
    Le principal souci des détenus fut de communiquer avec l’extérieur, de crier leur révolte contre la détention, la terreur quotidienne exercée contre eux. "Ils veulent nous tuer", "Ils nous gazent, ils nous matraquent", pouvait on lire sur les ban­deroles à Bois d’Arcy.
    Les taulards prennent un risque énorme en se révoltant. D’emblée chacun sait que l’Administration Pénitentiaire lui fera payer ensuite et chèrement ce moment-là : par des peines de mitard, des suppressions de remise de peines [1], transferts, tabassages, assassinats déguisés en suicides. A Douai, trois mecs pour être simplement montes sur le toit et avoir manifesté leur révolte en balançant des tuiles, sitôt redescendus ont été condamnés par un tribunal d’exception à 15 et 6 mois fermes (l’un d’eux était libérable en juin). Cette condamnation se veut exemplaire.
    L’angoisse engendrée par la terreur répressive et le déses­poir de retourner à l’isolement écrasant de la taule sont tellement présents moment même de la révolte, que certains les ont retournés contre eux en se mutilant. A Fleury et à Montpellier, certains détenus se sont jetés sur les barbituriques et les ont avalés, en cassant tout sur leur passage. Deux d’entre eux ont été sérieusement intoxiqués. D’autres se sont ouverts les veines, appelant leurs copains a faire de même. Un mec en est mort. Dans le même temps, plusieurs détenus se sont pendus dans différentes taules. En ce moment même, à St Paul, à Lyon, tous les jours des détenus se mutilent, ou tentent de se pendre.

    La liberté est le crime qui contient tous les crime", et c’est contre ce crime-là que le vieux monde se défend : L’État est en train d’éliminer physiquement toute la belle jeunesse qui ne se résigne pas - cette même jeunesse qui meurt assassinée par des flics ou des beaufs - ceux que la jus­tice peut coincer, l’État les enterre vivants dans ses prisons, le plus longtemps possible, terrorisant du même coup ceux qui ont réussi à rester dehors. Pour ceux là. il paie des éducateurs et autres mouches à merde qui se chargent de les démoraliser et de leur faire oublier les copains en taule...
    Les cités de banlieues se vident de leur jeunesse, les prisons se remplissent. Voilà le secret de la surpopulation. Les larbins de l’État voudraient faire croire que ce serait une question de crédits ! La surpopulation serait due à un mauvais fonctionne­ment du système pénitentiaire alors qu’elle es*t due au fonc­tionnement optimal du système judiciaire.
    La seule manière de régler la surpopulation dans les prisons, c’est bien évidemment de les vider, comme l’ont dit les émeutiers de Fleury - sur ce point, ils ont été on ne peut plus clairs : ils s’opposent à la construction de nouvelles prisons dans la déclaration signée "Les 600 meneurs". Ceux de Montpellier ont apporté une solution pratique à la surpopulation, ils ont détruit la quasi totalité des cellules !
    C’est contre la justice et plus précisément contre cette prise d’otage qu’est la détention préventive - qui condamne d’office à une peine de prison indéterminée, ensuite au moins confirmée, sinon aggravée par jugement - que se révoltent les taulards. On se souvient d’ailleurs du mouvement d’envoi collectif de demandes de mise en liberté provisoire à Lyon, au début de l’été 84.

    Depuis que les prisons existent, tout ce qu’ont obtenu les détenus, c’est en risquant leur peau, en se révoltant. Ils ont pu imposer, à certains moments, des brèches dans le régime de la détention.
    Ce que les détenus réussissent à arracher par la force et au prix du sang, l’Administration Pénitentiaire le regrignote et se sert ensuite des améliorations du régime de détention comme moyen de chantage.
    Les matons se chargent de traquer la moindre parcelle de liberté dans tous les gestes de la vie quotidienne ; la privation de la liberté se raffine chaque jour dans l’arbitraire permanent et sadique de ces porcs. En taule, la liberté c’est aussi celle de rester assis, couché ou debout quand on veut.
    Depuis Peyrefitte et Badinter, si l’État avance un programme de réforme, c’est uniquement pour prévenir un risque d’explo­sion et certainement pas par souci d’humanité.
    Les détenus ne demandent plus de réformes : ils en ont subi la réalité. L’application de chacune d’elles reste l’objet du bon vouloir de l’Administration Pénitentiaire et des matons. Ce qui était présenté comme un avantage devient une ignominie supplémentaire.

  • Les parloirs libres sont refusés par certains tant ce qu’il faut subir pour en bénéficier est humiliant.
  • La peine de mort a été soi-disant abolie, elle ne fait plus par­tie du code pénal, elle a été rendue plus banale, démocratisée. Maintenant c’est une foule de beaufs et de flics qui l’exécutent, et dans les taules ce sont les matons.
  • De même, la suppression des Q.H.S. est un bluff humaniste (développé par la gauche) : le meilleur exemple de cet oppor­tunisme, c’est quand ils ont relâché Knobelpiess, avec campagne humaniste à l’appui. Knobelpiess avait dénoncé l’horreur des QHS, ils se sont servi de lui, sans hésiter à l’y enfermer de nou­veau [2].

    Les Q.H.S. en tant que régime particulier d’isolement, n’ont jamais été supprimés. Ils ont simplement change de nom. Main­tenant on les appelle des Q.I. (Quartiers d’isolement). En 83, une nouvelle prison "Les Godets", destinée à incarcérer des détenus considérés comme particulièrement dangereux, a été mise en service près de Nevers. Elle peut détenir 80 prisonniers sous un régime extrêmement sévère de surveillance.
    De plus, l’administration et les matons veulent étendre les conditions du Q.H.S. à l’ensemble de la prison ; le nombre de cellules d’isolement a augmenté, le statut de D.P.S. est de plus en plus appliqué, les mitards de plus en plus pleins.
    L’Administration Pénitentiaire se réserve de plus en plus sou­vent, en rapport à la tension qui règne dans les taules, le droit de punir plus encore, d’infliger des sanctions spéciales. Brimades et tabassages sont monnaie courante. Elle pousse les détenus au suicide, ou maquille en suicides des assassinats. Il n’y a jamais de mort naturelle en taule, ceux qui y meurent meurent de la taule. L’assassinat s’appelle "mort accidentelle", comme Mo­hammed Khahi à Kouen et Bruno Sulak à Fleury, butés par ces charognes de matons lors de tentatives d’évasion ; comme Alain Pinol à Fresnes, buté par les flics. Les suicides de prisonniers sont autant de meurtres commis par l’AdminisIration Péniten­tiaire qui fournit volontiers la corde pour se pendre. Et s’il y en a de plus en plus (au moins 20 depuis le débul de l’année), c’est qu’elle fait régner des condition de plus en plus intoléra­bles.
    Une pression supplémentaire s’exerce contre les immigrés condamnées. À la peine de prison peut s’ajouter une deuxième peine : l’expulsion. Il arrive même qu’après avoir tiré leur temps, ils croupissent encore des mois en taule avant que la procédure d’expulsion n’aboutisse.
    Pour en finir avec les fameuses réformes de Badinter, son dernier gadget, les T.I.G. est une belle saloperie. On peut déjà prévoir que les places libérées par les T.I.G. seront aussitôt occupées par de nouveaux prévenus. Cette version moderne des travaux forcés n’est pas plus enviable que la taule, au point d’ailleurs que certains condamnés les refusent.

    Tous ceux qui, en prison réclament des droits (syndicat des détenus), sont en-deçà des mouvements de révolte des prisonniers, puisqu’eux doivent imposer leurs exigences par la violence, au risque de leur vie. "Le combat syndical se fera dans la légalité et par légalité, en poursuivant toutes les exactions devant les judiridictions compétentes" : voilà le programme des syndicats de détenus...
    On a déjà vu ce que sont les syndicats dehors. Ils ne servent qu’à canaliser et domestiquer la révolte des gens, dans un combat pour des réformes destinées à aménager la misère. Ils servent aussi à étouffer les vraies revendications auxquelles les pauvres pensent spontanément dans leur révolte.
    Les détenus ne se battent plus pour des réformes dont ils savent maintenant qu’elles n’étaient qu’illusion : plutôt que de se placer dans la sphère abstraite du droit, ils peuvent exiger quelque chose qui aura au moins un résultat concret, une diminution de peine générale.
    Il s’agit d’exiger :

  • UNE REMISE DE PEINE POUR TOUS LES CONDAMNÉS ;
  • LA LIBÉRATION DE TOUS LES PRÉVENUS ;
  • L’ARRÊT DÉFINITIF DES MESURES D’EXPULSIONS ;

    et bien sur

  • LA LEVÉE DES SANCTIONS POUR TOUS LES MUTINS.

    L’exigence de la libération des prévenus dépasse une exigence spécifique à la prison. Bien plus qu’à l’État ou à l’Administration Pénitentiaire, elle s’adresse à tous les pauvres pour qui la détention préventive est une épée de Damoclès quotidiennement suspendue au dessus de leur tête. C’est un défi lancé à cette société, et qui résonne forcément dans la tête de tous ceux qui ont pris le parti de ne pas se soumettre.
    Les affaires judiciaires et carcérales restent presque toujours des affaires privées où chacun reste impuissant dans son isolement, que ce soit dedans, dans l’attente de son procès, ou dehors pour ceux qui ont des amis en prison et qui bien souvent ne peuvent rien faire d’autre que les assister financièrement et leur rendre visite. Les mutins ont avancé des revendications immédiatement praticables qui visent au moins à faire sortir le plus de mecs possible. Ces exigences sont une offensive des détenus contre leur isolement, et un appel à ceux qui sont dehors, pour qu’ils agissent pratiquement à briser cet isolement. Il s’agit d’exercer une pression contre la société, d’emmerder le monde avec ses prisons dont il voulait bien ne pas entendre parler.

    OS CANGACEIROS
    Début juin85

Notes :

[1Encore une belle arnaque : les "remises" de peine sont en fait des rajouts de peine, qui sont assénés à ceux qui l’ouvrent. Les juges calculent la peine en fonction des grâces : s’ils veulent qu’un taulard fasse au mois 9 mois, ils le condamneront à 1 an.

[2Nous attirons particulièrement l’attention sur la situation insupportable des condamnés qui ont été enfermés dans les quartiers d’isolement, ou qui le sont encore comme Knobelpiess, ceux sur lesquels l’Administration Pénitentiaire s’acharne spécialement pour leur faire payer au maximum de ne s’être jamais pliés au régime carcéral. Citons le cas de Charlie Bauer, condamné en 1962 à 20 ans de réclusion pour des casses. Libéré en conditionnelle en 76, après avoir longuement subi l’épreuve des Q.H.S., il est à nouveau encagé, sous le coup d’une condamnation à 5 ans pour recel, augmentée de 6 ans qui correspondent à la suppression de sa conditionnelle. Il ne devrait sortir qu’en 1990. Bauer s’est battu contre les Q.H.S., il y a rencontré Mesrine, c’est ce que l’Administration Pénitentiaire ne lui pardonne pas.

P.S. :

Diffusé à Paris, Lyon, Marseille ainsi que dans beaucoup d’autres villes, notamment autour de prisons, lu sur des radios à Marseille et Toulouse. Traduit en anglais, allemand, espagnol et italien.




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