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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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À propos de la grève des cheminots
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 19-26.
Article mis en ligne le 17 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

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A l’aube de l’an 1987, la France offrait un paysage pour le moins inhabituel : des mil­liers de gens étaient bloqués sur les rou­tes. voyant ainsi gâchées leurs traditionnelles aga­pes ; les gares habituellement bondées à cette épo- que se trouvaient désertifiées ; ceux qui espéraient malgré tout prendre un train se voyaient enjoin­dre par des contrôleurs de ne pas payer de billet, pendant qu’en de nombreux endroits des assem­blées de travailleurs discutaient du moyen d’éta­blir le dialogue. Telles étaient les manifestations apparentes de ce qui a été la grève sauvage la plus importante depuis 1968, et la tentative la plus éla­borée à ce jour dans ce pays maudit d’auto- organisation d’un conflit social selon un principe qui lui soit propre. Nous allons plus loin parler des limites et des faiblesses de ce conflit, qui finale­ment en ont eu raison. Mais il convient tout d’abord de prendre acte du précédent qu’il cons­titue, dans un contexte général de défaite et de fausse conscience.
Parmi les âneries plus ou moins intéressées qui ont été dites sur le sujet, la pire est encore la cor­rélation entre la grève des cheminots et le mouve­ment des étudiants qui s’était achevé une semaine plus tôt. Aussi nous faut-il la ruiner d’entrée. On sait tout d’abord que ce conflit était en gestation depuis au moins deux ans [1], et était activement préparé depuis plus d’un mois. Tout au plus peut-on dire que l’extension rapide et inattendue (de la part même de ses instigateurs) de cette grève a etc favorisée par le recul momentané du gouver­nement à cette période. Mis à part cela, il n’y a pas à comparer ce qui n’est pas comparable. Si le mouvement étudiant a joué un rôle dans ce con­flit, c’est bien plutôt en tant que facteur de con­fusion supplémentaire : ainsi l’ouverture des assemblées générales aux individus extérieurs a-t-elle été contrariée par le fantasme largement monté en épingle dans les semaines précédentes des fameux casseurs-provocateurs policiers. Et plus gra­vement, la confusion entretenue partout au sujet du mouvement étudiant a certainement joue dans la surestimation des chances d’une issue victorieuse, et donc de la sous-estimation des moyens à mettre en oeuvre pour cela. "Si les étudiants ont fait recu­ler Chirac, pourquoi n’y arriverions-nous pas ?", disaient souvent les grévistes. La suite l’a montré : c’est qu’au contraire des étudiants, les cheminots s’attaquaient à une question vitale pour le fonc­tionnement du capitalisme.
En récusant la fatalité de la crise, en s’opposant à l’aggravation de la hiérarchie et de la concurrence, les cheminots s’en sont pris au cœur de la raison économique. Ces dernières années, les conflits du travail se déclenchaient en réaction aux effets de la modernisation industrielle (licenciements, dépor­tation. indigence). C’étaient des gens qui, pressés comme des citrons puis jetés comme des malpro­pres, entendaient bien au moins le faire payer très cher. L’ennemi pouvait parler à ce propos d’excès regrettables, mais somme toute compréhensibles. Il s’attachait donc à en taire les véritables raisons, prétendant cautionner l’objectif tout en condam­nant les moyens utilisés. Ici, c’est l’objectif qui a été d’emblée un sujet de scandale : que des travailleurs même pas menacés de perdre leur emploi, ce privilège en voie de raréfaction, osent ouvrir leur gueule, qui plus est pour refuser la soumission accrue qui est le lot de tous, voilà qui est absolu­ment inacceptable. On peut noter en revanche que s’il a été beaucoup plus difficile aux bureaucraties syndicales d’étouffer cette grève que des conflits comme Talbot ou Vireux, le dégoût du travail et la vengeance s’y étaient manifestés avec plus de clarté. C’est qu’eux avaient déjà tout perdu.
Il n’est pas surprenant que la lutte contre le nou­vel ordre industriel se soit déclenchée dans le sec­teur public. Il regroupe les secteurs stratégiques que sont l’énergie, les transports et les communications, et il est donc nécessaire pour l’État d’y faire régner la paix sociale à tout prix. Celle-ci avait été garan­tie ces dernières décennies par une police syndi­cale forte, et une relative protection des salariés, en regard des conditions qui règnent dans d’autres secteurs. Ce qui est à la racine de la vieille hosti­lité mâtinée de jalousie qui est répandue en France contre les fonctionnaires, ces "nantis". Mais aujourd’hui, plus rien ne peut échapper à la con­currence générale, et le secteur public coûte beau­coup trop cher à l’État. Faute de tout privatiser comme le fait Thatcher, il s’agit pour le moins d’y introduire les nouvelles règles du marché, ce con­tre quoi se sont battus les cheminots. Pour l’ins­tant, les cheminots ont encore un statut particulier qui a permis, dans une situation générale d’abat­tement et de défaite, l’affirmation de leurs exigen­ces. Mais c’est aussi ce statut particulier qui a conditionné leur isolement social. Ils ne pouvaient guère escompter de soutien que parmi d’autres tra­vailleurs du secteur public. Or là s’est manifestée la deuxième détermination propre à ce secteur : la police syndicale forte. Jadis forteresse syndicale, la SNCF ne compte plus aujourd’hui que 20 % de syndiqués. Une telle érosion se fait aussi sentir à l’EDF et aux PTT, mais là la racaille bureaucrati­que ne s’est pas laissée prendre au dépourvu. Elle avait été de plus échaudée par la grève du tri pos­tal fin 1983, et, conjointement avec la direction, a pu cette fois fourbir ses armes. La grève des che­minots s’est donc déroulée dans des circonstances hostiles, et leur isolement social a compté pour beaucoup dans l’issue du conflit : il a permis à l’État de laisser pourrir la situation et de faire jouer les vieux réflexes anti-fonctionnaires.
En exigeant le retrait pur et simple du projet de grille salariale fondé sur l’avancement au mérite, les cheminots s’en sont pris à un mécanisme cen­tral de la présente contre-offensive industrielle. "Le capitalisme en est venu à exiger des pauvres qu’ils s’identifient corps et âme à la société civile. et qu’ils en fassent la preuve par leur motivation, leur dyna­misme et leur esprit d’entreprise. Les pauvres doi­vent être méritants." (Os Cangaceiros n°1). Les cheminots, eux, ont explicitement posé une ques­tion sociale : "Le mérite, c’est courber l’échine". Alors que des salopes diverses ont prétendu que cette grève était due aux structures archaïques de l’entreprise SNCF, elle s’attaquait bien au contrai­re à la modernisation de l’exploitation. Et c’est bien évidemment dans tous les secteurs d’activité que le salaire est appelé à sanctionner le degré de sou­mission volontaire à la hiérarchie et aux intérêts de l’entreprise. Au moment fort de la grève, une assemblée générale a d’ailleurs déclaré que l’avan­cement à l’ancienneté tel qu’il existe n’était pas plus satisfaisant, la classification des salaires devrait être déterminée par les grévistes eux-mêmes ! La clarté d’une telle exigence rendait pour le moins difficile les magouilles syndicales classiques.

La manière dont la grève a été déclenchée en dit long sur la clandestinité que tout mou­vement social doit désormais s’assurer d’entrée de jeu. Le 10 novembre, un agent de con­duite de la gare du Nord mettait en circulation une liste de revendications appelant à une grève illi­mitée. Ayant subi des sanctions de la direction, cer­tains de ses collègues, non syndiqués comme lui, relayèrent son appel par une pétition qui se ter­minait par : "Si tu es d’accord, fais quelques pho­tocopies et fais-les circuler." Un tel samizdat circulant à l’insu des bureaucraties tant directoriales que syndicales fait immanquablement penser aux conditions auxquelles s’affrontent les prolétaires de l’Est. Ce n’est que le 8 décembre, après que la péti­tion eût recueilli deux cents signatures, que les che­minots allèrent trouver les syndicats, seuls habilités légalement à déposer un préavis. Ils se firent jeter par la CGT, la CFDT s’inclina devant la représen­tativité du mouvement. La grève fut appelée pour le 18, pour le seul réseau de Paris-Nord. La possi­bilité de communiquer indépendamment des médiations établies fut d’emblée ressentie comme une nécessité vitale, et il est significatif que la pre­mière mesure coercitive de la direction ait été de couper la ligne téléphonique de leur local. Mais c’était trop tard, et dès le 18 de nombreux dépôts de Paris et de la province débrayèrent sans préa­vis. Avant même l’objet des revendications, c’est la manière de s’organiser qui se trouvait au cœur des discussions. Ainsi, un gréviste de la gare de Lyon nous expliquait que dans son service, le pour­centage des grévistes n’ayant jamais excédé 50% auparavant, les instigateurs de la grève jugèrent préférable de passer d’abord la journée à discuter avec leurs collègues pour définir en quoi cette grève-là serait différente. Après quoi, une assem­blée eut lieu, qui vota la grève à l’unanimité.
La défiance qui s’est fait jour vis-à-vis des syndi­cats a une double origine. L’intégration des syndi­cats au fonctionnement organique des entreprises étant visiblement achevée, ceux-ci ont perdu tout crédit, non nécessairement dans l’absolu, mais du moins quant à leur capacité à défendre un mou­vement revendicatif, surtout quand celui-ci s’oppose de telle manière à la logique de l’entre­prise. Les journées de grève syndicale tiennent d’un folklore qui n’attire plus les masses, "Cette année, il y a eu vingt journées de grève eparpillées, en ordre disperse, et qui n’ont rien donné. Nous pré­férons mener une grève unitaire, même si elle doit durer vingt jours. Ce sera plus efficace", disaient- ils. "Au moins, une chose est déjà acquise : c’en est fini de ces grèves bidon d’une journée". De fait, les journées de grève syndicale appelées depuis n’ont pas été suivies. Ensuite, dans la mesure où une épreuve de force était engagée, de vieux sou­venirs refaisaient surface : "En 1968, la CGT nous a obligé à reprendre le travail, la matraque à la main. Cette fois, ça ne se passera plus. Si les syndi­cats reprennent en main notre action, nous cesse­rons la grève. Elle est partie de la base, c’est la base qui décidera de l’arrêter". De fait, et malgré la défaite, ce ne sont pas les syndicats qui ont appelé à la "reprise victorieuse du travail". Contrairement à ce qu’affirment de belles âmes radicales, le syndi­calisme n’est pas critiqué totalement : la meilleure preuve est qu’il existe encore. La critique du syndi­calisme ne peut être que l’élaboration pratique d’un principe supérieur, élaboration qui est le fruit d’un long processus fait d’avancées partielles et d’échecs cuisants. Mais le syndicalisme s’est usé. Cette grève aura confirmé que depuis 68, le néga­tif n’a pas cessé son travail souterrain.
En quelques jours, la grève s’étendit et gagna d’autres catégories de cheminots. Sur 230 0D0 employés de la SNCF, il y eut jusqu’à 180 000 gré­vistes. La CGT, qui au départ avait été jusqu’à ten­ter de s’opposer physiquement aux premiers piquets, se vit contrainte de suivre le mouvement, ce qu’elle fit avec tambours et trompettes avec la morgue qui la caractérise. Dans la plupart des gares, des assemblées générales se constituèrent par service avec des délégués révocables ; souvent les comités de grève étaient rééligibles chaque jour, et les syndicalistes n’avaient droit à la parole qu’à titre individuel, comme les autres, qu’ils soient syndiqués ou non. Parfois le temps de parole imparti à chaque syndicat était de 5 minutes en fin de délibération, ce qui est une garantie encore plus sûre contre le phagocytage des assemblées.
Le 26 décembre, les grévistes de Sotteville-lès-Rouen, relayés par ceux de Paris-Nord, lancèrent l’idée d’une coordination nationale des cheminots, à laquelle répondirent les délégués de 32 des 94 dépôts de la SNCF. Dès la première réunion de cette coordination, deux questions furent soulevées, qui allaient être décisives tout au long du conflit. Il s’agissait tout d’abord de déterminer quel rap­port les grévistes souhaitaient entretenir avec les organisations syndicales, en particulier concernant la menée de négociations. Il fut résolu que la coor­dination "ne comptait pas se substituer aux orga­nisations syndicales", et qu’elle ne chercherait même pas à assister en observateur aux négocia­tions. Aux syndicats de négocier avec la direction et de transmettre le résultat aux grévistes ; aux assemblées générales de rejeter ou d’accepter ce résultat, et en cas de rejet de renvoyer les bureau­crates à la table de négociations. C’est la notion de "syndicats-taxis". Il n’y a rien à redire à cela : puisque les syndicats se targuent tant de leur com­pétence technique, qu’ils l’exercent. Quant aux grévistes, on comprend qu’ils préfèrent discuter entre eux qu’avec des managers, dans une langue étrangère. Ce principe est d’ailleurs courant dans les grèves assembléistes espagnoles, et ne gêne en rien l’exercice de l’assemblée souveraine, on l’a vu par exemple à Gijon en 1984-1985. L’embarras des syndicats était d’autant plus comique que l’exi­gence centrale des cheminots n’était pas négocia­ble : il s’agissait d’annuler la nouvelle grille des salaires, un point c’est tout.
Si cette conception du rôle dévolu aux syndicats fit la quasi-unanimité, une autre question souleva plus de difficultés. Il s’agissait de savoir si la coor­dination, impulsée par les agents de conduite, devait ou non s’étendre aux autres catégories d’agents de la SNCF. La grève était partie des "roulants", et certaines revendications les concer­naient en propre, notamment les conditions déplo­rables qui leur sont faites lorsqu’ils sont en 22 déplacement (ils dorment alors dans des locaux bruyants et insalubres). Mais elle avait cristallisé l’insatisfaction d’autres catégories d’employés qui, outre l’avancement au mérite qui était commun à tous, avaient leur propre sujet de revendication. Une grève des guichetiers était d’ailleurs déjà en cours gare de Lyon. (Rappelons à ce propos que les "privilégiés" de la SNCF sont souvent des smi­cards astreints au travail de nuit et de jours fériés). L’extension du mouvement était donc un fait, et c’était déjà beaucoup, vu le cloisonnement qui règne dans ce genre d’entreprise. Restait la ques­tion de son unification. Les grévistes de Sotteville, qui étaient à l’initiative de la coordination, étaient déjà forts d’une expérience de grève avec AG extrasyndicale et délégués révocables, en 1983. Cette fois donc, bien que les AG étaient tenues séparément par service, chacune mandatait des délégués à un comité de grève commun, qui regroupait aussi plusieurs gares de la région. Mais dans beaucoup d’autres gares, les "roulants" étaient tout à fait hostiles à cette unification. Divers arguments étaient avancés : les uns craignaient que leurs revendications ne se trouvent noyées, d’autres que les syndicats, plus puissants dans certains ser­vices sédentaires, n’en profitent pour noyauter le mouvement (cette appréhension qui peut paraître légitime a été démentie a contrario par les faits : il a parfois suffi de deux ou trois bureaucrates pour semer la merde dans les AG ; et la dynamique qu’aurait constitué une assemblée unitaire aurait certainement contrebalancé le poids relatif plus grand des syndicats). Enfin le vieux réflexe corpo­ratiste, particulièrement marqué chez les agents de conduite qui se considèrent souvent comme une « aristocratie du rail », n’a rien arrangé non plus. Après des débats houleux, une majorité se dessina donc pour une coordination réservée aux seuls agents de conduite. Cette séparation devait sub­sister tout au long du conflit.
"Une coordination, c’est déjà une délégation de pouvoir, nous on n’en veut pas », disaient certains grévistes. Ceci reflète l’ambivalence d’une telle forme. La coordination d’un mouvement d’ampleur nationale participe de sa nécessaire dynamisation, l’existence de la Coordinadora des dockers espagnols en est le meilleur exemple à cc jour. Mais prémunir une coordination de tout ris­que de récupération ou de bureaucratisation sup­pose que les assemblées qui la mandatent aient déjà surmonté leur limitation interne. Tel n’était pas le cas en l’occurrence [2]. Le mandat de la coordination des roulants consistait exclusivement à faire circuler les informations, et il ne fut jamais outre­passe. au contraire : l’information circulait bien mal, elle restait aux mains des menteurs spéciali­sés, qui trouvaient enfin dans les délégués de la coordination matière à faire des vedettes. Finale­ment, la coordination ne devait peser d’aucun poids, ni dans un sens ni dans l’autre, sur le dérou­lement du conflit. La grande majorité des chemi­nots s’en désintéressa, principalement pour cette raison qu’ils avaient en premier lieu à faire face à nombre de questions non résolues dans leur pro­pre gare. La confusion fut encore accrue par l’appa­rition quasi simultanée d’une deuxième coordination, dite "Daniel Vitry", du nom de son leader, militant trotskiste et cédétiste. Là l’objec­tif de récupération néo-syndicale était avéré. Alors qu’au moins, la première coordination avait sou* levé des questions concrètes, la deuxième en fît délibérément abstraction : d’une pan, elle réclama le droit, que la SNCF lui refusa, d’assister aux négociations ; d’autre pan, elle se constitua comme coordination "intercatégories", alors même que cette unification n’était réalisée dans quasiment aucune gare. Bien que les médias aient fait tout leur possible pour leur donner de l’importance, ces deux coordinations se manifestèrent surtout par leur inexistence pratique.

Dans les premiers jours de la grève, un vif enthousiasme régnait parmi l’ensemble des grévistes. La pagaille monstrueuse et les réactions paniquées qu’ils avaient provoquées dans tout le pays résonnaient comme un véritable défi qu’ils semblaient sur le point de gagner. Ce. n’est pas sans étonnement qu’ils constataient la brèche ainsi ouverte. "Il était grand temps de don­ner un coup de balai aux vieilles habitudes", disait l’un d’eux. Surtout, ils considéraient déjà comme un acquis énorme d’avoir pu se reconnaître et se parler, eux que toute l’organisation du travail sépare dans les jours ordinaires. Cependant, assez rapidement, une communication qui commençait à se réfléchir se trouva en butte à des obstacles concrets.
Une grande variété de conditions différenciait les gares entre elles. Gare du Nord, où le mouvement avait démarré, les "roulants" menaient une sorte de guerre de position : ces "inorganisés organisés", comme ils se nommaient plaisamment, ne jugeaient même pas nécessaire de tenir des assemblées. "On a voté une fois, pour savoir si on devait bloquer les voies ou non. Au bout d’une heure de débats, tout le monde a voté contre, mais tout le monde est des­cendu cinq minutes après bloquer un train !
Depuis, on ne vote plus !" Les rares bureaucrates qui passaient par là se faisaient éconduire plus ou moins malpoliment. Par contre, les grévistes avaient encore moins qu’ailleurs le souci de se coordonner avec ceux des autres services, qu’ils ne voyaient même jamais. Du coup, les "sédentaires" de la gaie du Nord reprirent le travail avant les autres. La quasi-unanimité des agents de conduite dans ce dépôt leur avait laissé croire qu’il suffisait, le mou­vement lancé, d’attendre que le gouvernement cède. Lorsque graduellement, leur attente se vit déçue, les énergies s’effritèrent, et rien ne vint les réactiver.
Gare de Lyon au contraire, une certaine dyna­mique était à l’oeuvre. Les grévistes les plus déter­minés, quel que soit leur service, se retrouvaient ensemble à bloquer les voies et les guichets, à dis­cuter sur les quais. Certains essayèrent à plusieurs reprises d’impulser l’idée d’une assemblée géné­rale unitaire, dont la nécessité se faisait pressante pour durcir le mouvement et prendre l’initiative de s’adresser au public. Dans les AG, les quelques bureaucrates toujours présents firent tout pour empêcher que la question soit même mise aux voix. Chassé par la porte, le syndicalisme revenait par la fenêtre. Les bureaucrates n’avaient pas suffisam­ment d’audience pour manipuler les assemblées dans le sens où ils voulaient qu’elles aillent ; ils surent néanmoins intervenir efficacement pour les empêcher de parvenir là où ils ne voulaient pas du tout qu’elles aillent. Ils parvinrent à figer ce qui était en devenir, en jouant sur les réflexes que depuis un siècle le syndicalisme a fait pénétrer dans beaucoup de têtes ; peur des provocations et de l’"aven­turisme", esprit corporatiste.
L’héritage du syndicalisme est un fardeau dont il n’est pas si simple de se débarrasser, quand bien même, le battage des bureaucrates fait tout juste sourire. "Nous sommes en apprentissage", disait un gréviste. En Espagne, le principe assembléiste qui ressurgit périodiquement dans nombre de con­flits tire ses racines d’une longue expérience. En France, rien de tel, au contraire : des années de laminage politique et syndical font qu’il est pour le moins difficile de trouver ses mots. Ainsi, il est révélateur que si peu de discussions construites se soient engagées entre les grévistes et les nombreux quidams qui se trouvaient dans les gares en attente d’un hypothétique train, et qui souvent étaient loin de leur être hostiles. Par contre nous ne partageons pas l’opinion scion laquelle les cheminots ont perdu une occasion en n’appelant pas les autres travail­leurs à les soutenir. Au nom de quoi l’auraient-ils fait ? Au nom de la sacro-sainte unité de la classe ouvrière ? Cette croyance a plutôt été mise à mal ces dernières années. Sur ce point, les cheminots étaient clairs : "Si d’autres secteurs veulent se met­tre en grève, qu’ils le fassent sur leurs propres revendications. et peut-être qu’ils tirent exemple de ce que nous faisons" ». Ce qu’on peut dire, c’est que le caractère encore embryonnaire et limité de leurs assemblées n’a pas permis aux cheminots d’expo­ser publiquement leurs véritables raisons. Parmi les rares initiatives prises dans ce sens, un tract rédigé par des grévistes de la gare de Lyon est exemplaire [3], en appelant les usagers à ne plus payer le train, les cheminots prenaient le contre-pied du ressentiment organise contre eux. et indiquaient un moyen pra­tique et scandaleux de les soutenir, moyen qui ne pouvait manquer de popularité ! Le respect du ser­vice public en prenait un coup.

Ne pouvant étouffer le mouvement de l’inté­rieur, les syndicats curent recours à une tac­tique éprouvée ; ils appelèrent la RATP fin décembre, puis début janvier l’EDF et les PTT à se mettre en grève derrière eux. L’objectif était dou­ble : noyer le poisson dans une revendication glo­bale pour des augmentations de salaires, et devancer l’émergence d’une insatisfaction latente dans d’autres secteurs pour lesquels la grève des chemi­nots avait valeur d’exemple. Jusqu’à ce gros porc de July qui écrivait alors : "Le gouvernement retrouve enfin les délices de la bataille politique con­tre un adversaire qui connaît comme lui la musi­que. Chacun y trouve son compte". La grève des cheminots avait révélé à quel point un temps de maturation est nécessaire pour se préparer à une grève sauvage, des lors une course de vitesse s’enga­geait dans les autres secteurs, que les syndicats ont gagnée. Seules des ébauches d’organisation auto­nome ont eu le temps d’y apparaître. A la RATP, une velléité extra-syndicale a été très vite étouffée. Au centre de tri de Sotteville, un samizdat dont l’esprit rejoignait celui des cheminots a été détourné par la CFDT. A l’EDF. les grévistes ont semé une belle panique, malgré la haute technologie mise en place pour assurer le ravitaillement énergétique des entreprises, entre autre en procédant à des coupu­res sauvages et en faisant des piquets devant une centrale nucléaire.
Le 28 décembre, la CGT avait organisé une mani­festation à Paris, afin de "trouver une sortie hono­rable", selon ses propres termes. Ce fut un fiasco (des militants avaient même reçu l’ordre de rester dans les assemblées pour voir ce qui s’y tramait). Mi-janvier, les élus RPR organisèrent une manifes­tation gare Montparnasse afin de drainer les usagers qui s’y trouvaient. Ce fut un fiasco, les gens se contentant de les regarder passer. Cependant, il faut noter que les grèves cumulées ont provoqué une réaction organique de cette race maudite des petits boutiquiers, qui commencèrent à former un peu partout des milices dans le but de casser du gré­


Le moment où les syndicats apparaissent visi­blement comme des mécanismes intrinsèque­ment liés au fonctionnement des entreprises et donc comme des entraves lors des conflits sociaux est aussi le moment où la modernisation de l’organi­sation du travail rend de plus en plus inopérante les formes classiques de grève jusqu’ici en vigueur. Ainsi, suite à la grève de 1983, les PTT ont réorga­nisé le tri postal de manière à pouvoir toujours assu­rer une distribution minimum (tri automatisé, possibilité de reporter le travail d’un centre sur un autre), ce qui diminuerait considérablement la por­tée d’une grève similaire.
En conséquence de cela se trouve posée de manière toujours plus cruciale la nécessité de trou­ver à la fois un mode d’organisation extra-syndicale des conflits sociaux, et de nouvelles formes d’action plus efficaces. Cette question est d’autant plus vitale que dans la présente période de défaite et de con­currence effrénée, les grèves traditionnelles ont peu de chances de trouver un soutien extérieur, l’ennemi jouant à fond la carte de la "gêne des usagers" et de "l’entrave à la liberté du travail". Une réponse pratique à cette situation a été ébauchée par des che­minots, aussi bien que des grévistes d’autres sec­teurs en décembre et janvier : loin de gêner les usagers, des travailleurs en lutte peuvent au con­traire leur offrir la gratuité de ce qu’ils sont d’habi­tude obligés de payer. Déjà en 1974, des postiers en grève avaient acheminé le courrier non-timbré, et l’avaient fait savoir. Cet hiver, il a été question de saboter les cabines téléphoniques pour les faire fonc­tionner gratuitement ; et des employés de l’EDF ont investi le terminal établissant les factures, dans le but de les faire passer toutes en "tarif de nuit", 50% moins cher (ils en ont malheureusement été empêchés par l’intervention des CRS). Avec l’infor­matisation généralisée du travail, de telles méthodes ont un bel avenir.
Dans un autre genre, en septembre 1986, des tra­vailleurs d’une usine Rhône-Poulenc située dans la banlieue de Rouen ont réussi à obtenir une augmen­tation de salaire sans même avoir recours à la grève : ils ont tout simplement démonté une pièce vitale au fonctionnement de l’usine et l’ont cachée, annon­çant qu’ils ne la remettraient en place qu’après avoir eu satisfaction. Il aurait fallu trois semaines à l’entre­prise pour remplacer cette pièce, il ne fallut que quel­ques heures aux ouvriers pour être augmentés. Et tout ceci s’est passé au-dessus de la tête des syndicats.


viste. Ce n’est que parce que les grèves se sont ache­vées avant qu’ils aient eu le temps de s’organiser qu’il n’y a pas eu d’affrontements sanglants. Ce sont les mêmes salopes qu’ont dû affronter les gré­vistes de Talbot en 1984, et qui font régner l’ordre dans les banlieues à coups de fusil à pompe. Une chose est sure : en France toute expression de révolte, tout mouvement social auront à s’y affronter.
Les obstacles insurmontés parmi les grévistes, la récupération syndicale de l’extérieur, la hargne des beaufs montée en épingle par les médias, tout cela commençait à peser lourd sur la dynamique de la grève. C’est à ce moment que se multiplièrent les actes de sabotage : câbles de frein sectionnés, graisse répandue sur les rails, vol des clés de contact, sabo­tage des systèmes de signalisation et des aiguilla­ges, saccage des wagons. Mais ces actes furent le fait d’initiatives isolées, la question du durcissement des moyens d’action n’ayant jamais pu être librement débattue en assemblée. A Caen, quelques grévis­tes lassés par la tournure que prenaient les AG les délaissaient systématiquement pour s’en prendre à leur outil de travail, à quelques kilomètres de là. A Montpellier, un gréviste qui s’était successivement fait virer de la CGT et de la CFDT et qui s’était montré virulent pendant le conflit fut balancé par les salopes syndicales du cru, accusé de tenta­tive d’homicide sur un jaune et jeté en prison. Mal­heureusement, il était déjà trop tard pour que de tels gestes de colère aient une influence notable sur le cours des événements.
Le 31 décembre, le médiateur du gouvernement déclarait : "Il n’existe plus de projet de la direc­tion". Les cheminots, qui n’étaient pas prêts à se contenter de promesses, durcirent encore leur mou­vement. Mais deux semaines plus tard, ils repre­naient le travail sans avoir obtenu davantage. Dans l’intervalle, fort du pourrissement de la situation, le gouvernement s’était décidé à ne rien céder. Là où ils pouvaient le faire, les syndicats proposèrent de faire voter la reprise à bulletin secret, l’arme traditionnelle des bureaucrates. Dans la plupart des gares, le désarroi allié au manque d’argent condui­sait de plus en plus de grévistes à reprendre le tra­vail (les syndicats n’avaient évidemment pas financé de caisse de grève, et les cheminots n’eurent quasiment jamais l’initiative de faire des collectes : c’est encore le poids mort des habitudes syndicales). Pour éviter la reprise dans la dispersion, la coordination conseilla une reprise unitaire sans l’imposer, l’ini­tiative restant à chaque dépôt. C’est sans doute la première fois en France qu’une grève sauvage s’achève ainsi, par une décision autonome de la base.
La grève des cheminots s’est soldée par un échec, mais pas par une défaite totale. Leur réussite, c’est d’avoir fait la preuve qu’il était possible de mener un conflit de bout en bout hors du principe syndi­cal. Ce mouvement n’a rien laissé derrière lui qui aurait permis de le maintenir artificiellement en vie. Jusqu’à présent, le principe syndical était toujours parvenu à se réintroduire à la retombée des con­flits sauvages, soit par les médiations consacrées (comme l’intersyndicale à Vireux en 1983), soit par des néo-syndicats (Comme le Syndicat des banques ou le SLT d’Usinor) qui se sont épuisés à combat­tre le syndicat sur son propre terrain. Les chemi­nots savent exactement où ils se sont arrêtés, et ceci donne à leur grève une valeur exemplaire.

Vincent KAST
Léopold ROC

Notes :

[1Voir le tract Décontrôle d’aiguilles reproduit dans Os Cangaceiros n°1

[2La première A.G de la condition élut un bureau de 7 délégués (dont 5 syndiqués), qui représenta seul la coordination jusqu’à la fin : il n’y eut plus d’autre A.G.

[3Voir "Documents"




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