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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’heure espagnole
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 27-42.
Article mis en ligne le 18 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

par ArchivesAutonomies
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Les Espagnols se sont forgés au cours des siècles une solide tradition anticapitaliste et tiennent encore aujourd’hui en horreur ce qui va avec le capitalisme, bureaucratisation et hiérarchisation. Avec l’entrée de l’Espagne dans la CEE, l’État a dû renforcer son rôle de médiation entre la marchandise et les hommes. Mais dans ce pays, il ne dispose pas encore complètement du crédit idéologique auprès des pauvres dont il dispose dans les autres démocraties occidentales.
L’Espagne de la "jeune démocratie" est prise dans cette contradiction où l’État doit accentuer son rôle d’unificateur de la société civile tout en se heurtant à une large partie de la population qui reste rétive à ses interventions qu’elle considère comme des agressions venues de l’extérieur. Le terme économiste de "rigueur" prend dans ce pays tout son sens social : c’est à la rigueur des occupations policières, quasi militaires, qu’a affaire une population qui ne se reconnaît pas dans le langage de l’État. Le black-out médiatique organisé en France à propos de ce pays, qui ne tarit pas d’éloges sur la réussite de l’idéal démocratique, tranche singulièrement avec le desancanto (le désenchantement) qui règne de l’autre côté des Pyrénées. Ce desancanto a pris ces dernières années une forme plus exacerbée encore dans le mépris, voire la haine qu’inspire le "Félipisme" aujourd’hui. Si l’entrée dans la CEE a été bruyamment saluée dans le reste de l’Europe comme une preuve de la "maturité démocratique" de l’Espagne, pour nombre d’Espagnols cela a coïncidé avec une aggravation brutale des conditions qui leur sont faites.
Dans ce pays, une grande partie des prolétaires reste hostile à la raison d’État. Que ce soit sous Franco ou maintenant, l’État espagnol s’est plus fait connaître au citoyen par son hostilité agressive et contraignante que par la civilité démocratique. La brèche creusée entre eux et l’État ne s’est jamais refermée totalement. L’orgueil et la religion du pouvoir exclusif ancrés depuis si longtemps dans la société des puissants et fermement entretenus par l’activisme financier et idéologique des jésuites se retrouvent intégralement chez ceux qui étaient porteurs en premier de l’illusion démocratique : les socialistes.
Il faut prendre au pied de la lettre cette réflexion si choquante aux oreilles réformistes et que l’on entend souvent dans la bouche des grévistes : "Maintenant, c’est pire que sous Franco !" C’est effectivement pire pour tous ceux qui subissent les nouvelles contraintes imposées dans ce pays par l’exploitation capitaliste : en plus de la police, en plus de la bureaucratie dévorante de l’État socialiste, ils ont affaire au mensonge démocratique, au mensonge politique. Au moins sous Franco, les camps étaient clairement dessinés. Mais depuis le Pacte de la Moncloa, en 1977, ils ont dû apprendre que ceux qui se prétendaient leurs alliés sont véritablement leurs ennemis.

Le mépris dans lequel les pauvres de ce pays tiennent aujourd’hui l’État et la politique n’a d’égal que celui dans lequel les générations précédentes tenaient l’Église. Pour les Espagnols des siècles passés, I’Église concentrait tout ce qui était ennemi des pauvres : la richesse financière, la bureaucratie, l’État. Cette détermination est essentielle : l’esprit libertaire espagnol trouve son origine dans le rapport que les pauvres vont entretenir avecl’Eglise, aussi bien dans sa forme que dans son contenu. La mentalité libertaire conserve dans sa forme un esprit profondément religieux. C’est sur ce terrain que les pauvres en Espagne vont en découdre avec l’Église, sur le terrain de l’Idée. Elle va être combattue parce qu’elle représente la richesse sans esprit. "L’argent est bon catholique", cette formule, invention des jésuites, a concentré sur elle la haine de milliers de révoltés. L’idée qui anime l’esprit libertaire est celle d’un temps humain praticable immédiatement. Pour les pauvres, l’Église toute entière est devenue ce "voleur de temps" symbolisé dans la figure de l’usurier du Moyen Age et qu’elle avait si férocement condamnée autrefois.
Depuis des siècles et jusqu’à l’État religieux de Franco, l’Église aura détenu un énorme pouvoir financier et politique. Avec l’inquisition, qui saura se rendre indispensable aux puissants, elle soumet l’Espagne à une bureaucratie intransigeante. On peut avancer que les Espagnols ont fait alors, les premiers parmi les peuples européens, l’expérience de la bureaucratie. Pour les pauvres, combattre le pouvoir de l’Église c’est combattre à la fois le capitalisme financier le plus puissant dans ce pays et c’est combattre la bureaucratie de l’État. La mentalité anticapitaliste et antibureaucratique se nourrissant de la force des communautés locales qui reste le point de référence de tout Espagnol, trouve son origine dans la haine qu’inspire l’Église.
Son fanatisme à s’identifier à ce que l’Espagne compte de plus réactionnaire aura eu le mérite de dévaloriser et ainsi de mettre en évidence le pédantisme et l’impuissance de tout ce qui voulait la contester politiquement : tous ces réformateurs bavards, libéraux et républicains férus de droit bourgeois et d’égalité politique qui ne purent jamais appliquer les réformes qu’ils n’avaient de cesse de produire tant ils respectaient au fond d’eux-mêmes la légalité et l’État. Le double langage de plusieurs générations de politiciens a été ainsi mis à jour par l’obstination perverse des grands de l’Église à conserver leurs prérogatives dans la gestion des affaires de l’État. Cela a contribué largement à jeter le discrédit aux yeux de tous sur la politique en général. Comme le souligne Diaz del Moral évidemment pour le regretter : "L’incompréhension et l’inaptitude de la "gens" espagnole pour la politique fut et est toujours (en 1923) une des principales causes de son inadaptation à la vie moderne." La politique est considérée en Espagne depuis longtemps comme "une activité amorale, d’ordre inférieur, dont les thèmes et les motifs sont utilisés par des professionnels pour tromper, pour se créer une situation et pour justifier toutes sortes d’abus et d’escroqueries...". Une phrase résume ce sentiment général : "La politique corrompt tout", et pour signifier dans quelle estime on tient un projet ou une personne, l’on dit : "Il est étranger à la politique." Et il savait de quoi il parlait, ce Diaz del Moral, puisqu’il était à la fois notaire et député d’Andalousie.
De l’écrasement de la révolution sociale en 1936-37, il est ressorti un discrédit social de la politique, phase ultime d’une longue tradition antipolitique. Il en est ressorti aussi un discrédit social du syndicalisme. Dans ce pays, et ceci est particulièrement évident dans les années 30, le syndicalisme n’est jamais considéré comme une fin en soi, à l’encontre de ce qui s’est passé dans les autres pays européens. Le syndicalisme de la CNT est en permanence soumis à la vigilance de l’esprit libertaire (la création de la FAI, en 1927, est justement l’expression de cette volonté de réduire les tendances syndicalistes réformistes qui existaient au sein de la CNT).

Dans son esprit, le mouvement social espagnol va rester étranger au processus de la négociation du travail. Ce qui est rejeté dans le syndicalisme à l’européenne, c’est la bureaucratie, la politique. Le fameux dilemme, qui a été tranché comme on le sait en Europe, entre, d’une part, les revendications immédiates pour l’amélioration du "bien-être" du travailleur et le projet plus général d’émancipation d’autre pan, n’aura jamais vraiment cours en Espagne. C’est bien plutôt aux effets désastreux de l’action d’une bureaucratie CNTiste qui va rester fascinée par l’État, que vont se trouver confrontés les prolétaires espagnols.
Enfin, et cela est vérifiable tous les jours actuellement dans ce pays, le syndicalisme reste définitivement identifié au syndicalisme vertical de l’époque franquiste, forme achevée du syndicalisme bureaucratique puisqu’il avait lui-même été inspiré de la Charte du travail mussolinienne. Dès 1977, le syndicalisme a du accrocher aux porte-manteaux du palais de la Moncloa les derniers oripeaux dont il pouvait encore se vêtir dans le cadre de la lutte antifranquiste. Sa réhabilitation par les fringants démocrates de l’antifranquisme au moment de la signature du pacte de la Moncloa va marquer aussi la fin des dernières illusions qui pouvaient subsister à son sujet. Rappelons en passant que ce pacte signe entre le gouvernement et les syndicats (CNT comprise) avait pour objectif premier un accord sur le contrôle - a minima - des salaires pendant cinq ans. Mais les différentes bureaucraties syndicales se sont précipitées sur cet accord parce qu’elles savaient que leur seule planche de salut était dans la cogestion de l’intérêt des entreprises. Cela a bien réussi à certains syndicats, comme l’UGT devenue aujourd’hui un véritable syndicat d’État, moins bien à d’autres comme les CCOO ou la CNT.
Cette défiante vis-à-vis de la politique et du syndicalisme pousse à chaque occasion les prolétaires espagnols à se passer d’intermédiaires. C’est de là que la pratique de l’assemblée puise à chaque fois de nouvelles forces. Ce qui est resté intact dans ce pays, c’est sa mémoire historique, qui n’a pas été détruite à petit feu comme en France ou brutalement étouffée comme se sont employés à le faire capitalisme et trade-unionisme à l’anglaise. En Espagne, cette mémoire historique a été obligée de se cacher sous terre pendant quarante ans, à la suite de l’échec d’une révolution sociale. Ce n’est pas du tout la même chose.
Dans ce pays, quelque chose d’invaincu subsiste, ses dirigeants le savent bien et font ce qu’ils peuvent pour le combattre, allant jusqu’à en cacher l’existence le plus longtemps possible. Contrairement aux autres pays d’Europe où le réformisme syndical a pu désorienter et disperser tous ceux qui se révoltaient, il existe en Espagne une forme d’unité clandestine et invaincue parce qu’elle ne s’est pas complètement soumise à l’atomisation nécessaire à la domination marchande.
Depuis le début des années 60, la classe dominante n’est plus comme dans les années 30, une bourgeoisie de propriétaires terriens, mais une bourgeoisie industrielle étroitement liée au capital international. Avec l’arrivée au pouvoir des socialistes, ceci est devenu d’une clarté évidente : ce ne sont pas même les intérêts d’une bourgeoisie nationale qui sont mis en avant, mais ouvertement les impératifs mondiaux de la circulation de la marchandise. Four le gouvernement, la modernisation du capitalisme espagnol et son intégration plus poussée au marché européen et mondial a pour préalable la dislocation de toute forme de communauté chez les pauvres. Il s’agit d’imposer les conditions de l’industrie moderne basée sur la hiérarchisation et la concurrence là où existent encore des conditions propices à la communication. C’est en ce sens qu’il faut comprendre ce que l’on entend souvent dire en Espagne : "Ce n’est pas notre pays qui est entré dans la CEE, c’est la CEE qui est entrée en Espagne."*
A la différence des autres dirigeants européens, Gonzalès et sa fine équipe n’ont pas à se justifier des différentes mesures de licenciement (ils n’ont qu’à en rendre l’application possible)ei réussissent à dissimuler aux yeux des plus crédules leur propre responsabilité dans ce processus. C’est avec un art consommé qu’ils pratiquent le plébiscite. Ceux qui votent en Espagne ont opté massivement pour l’entrée dans la CEE et toutes les conditions imposées aux pauvres de ce pays trouvent leur ultima ratio dans la participation aux marchés européens et mondiaux. Cela va des vagues massives de licenciements liées à la modernisation de l’appareil industriel aux conditions accrues de contrôle policier et à la destruction de quartiers entiers imposée à n’importe qui en prévision de la nécessité de nettoyer des villes comme Barcelone en vue des jeux Olympiques.


Point de vue général à propos de la répression [1]

(...) L’entrée de l’Espagne dans le concert démocratique coïncide avec la pseudo-crise économique induisant une série de conséquences qui rendent inévitable une augmentation du contrôle policier sur la société.
La reconversion industrielle suppose en premier lieu la mise hors circuit d’une importante masse de travailleurs. La situation de chômeur signifie une dépendance individuelle encore accrue à la nécessité de l’argent. Une chose est d’être salarié dans une entreprise où subsiste la possibilité de se joindre aux travailleurs, une autre de dépendre individuellement de l’État. Il s’agit pour ce dernier de détruire des communautés constituées, avec leur histoire de lutte et de complicité, pour créer des masses d’individus isolés.
Ce rejet du circuit normal "de la production", amène à la constitution de communautés sauvages qu’il faut à leur tour contrôler et réprimer. Les prisons sont pleines. L’héroïne se propage, comme mode de destruction chimique de la partie jeune de ces communautés. La police occupe la rue un peu plus à chaque fois (los pitufos [2], de pacifiques contrôleurs du trafic qu’ils étaient sont devenus de provocants pistoleros). Les lieux de rencontre qui subsistaient sont fermés (Ateneo des neuf quartiers, Concentric...). L’urbanisme est remodelé pour virer la population incontrôlée et la remplacer par les nouveaux esclaves satisfaits du système (jeux Olympiques). (...).

Los Hijos de la Ira (Les fils de la colère)
Barcelone 15.10.96


Les socialistes visent le démantèlement d’une communauté forte, non pénétrée par le syndicalisme étatique, réticente au jeu de la division lié au pluralisme syndical. Ce qu’ils veulent, c’est l’anéantissement de l’assemblée, de toutes les assemblées. Pour l’État, le chômage est avant tout un désordre à prévenir, et ce qui est scandaleux à ses yeux dans la permanence de l’esprit assembléiste, c’est que rien n’indique que la forme d’organisation qui en émane puisse être circonscrite dans les limites particulières propres aux conflits industriels. Bien au contraire ! Au moment où les impératifs de modernisation de la circulation marchande rejettent en masse toute une partie de la population (en Espagne, 56 % des jeunes de dix-neuf à vingt-trois ans sont au chômage), une forme de lutte reste vivace, inscrite dans la pratique sociale des pauvres. L’idée de s’armer contre un tort général qui leur est fait n’a pas totalement déserté l’esprit des prolétaires de ce pays.

La grève des dockers qui s’est développée tout au long de l’année 1986 est apparue comme révélateur de ce qui se joue au centre des luttes sociales espagnoles. Pour cette raison, les gouvernants veulent en finir avec la forme d’organisation que se sont donnée les dockers. Eux-mêmes connaissent bien ce rôle de charnière qu’ils jouent en défendant par-dessus tout le principe de l’assemblée. Cette grève a concentré, en les systématisant, les tendances qui se manifestent, isolément, dans de nombreuses luttes particulières qui se développent dans d’autres secteurs. Ces tendances se ramènent à trois caractéristiques principales :

  • Le souci qu’ont les grévistes de rechercher en priorité relativement aux revendications particulières, la forme d’organisation qui leur convient le mieux : celle de l’assemblée qui tend à être toujours plus autonome. Les revendications particulières sont souvent tenues pour de simples prétextes à s’unir dans la lutte contre la division régnant contre les travailleurs.
  • Le second point, corrolaire du premier, c’est l’attitude vis-à-vis de la bureaucratie syndicale, habituelle gestionnaire de cette division. Cela va de la méfiance systématique au mépris ouvert, jusqu’à l’hostilité déclarée.
  • Enfin, l’illégalité n’est pas ressentie comme une limite infranchissable. L’illégalité est partie intégrante du conflit. Tout cela dépend évidemment de la force dont sait s’armer la tendance assembléiste face à ses ennemis les plus immédiats.

    De façon générale, la simple défiance vis-à-vis des bureaucraties syndicales se manifeste même en dehors de conflit : par exemple, au mois de septembre dernier, il arrivait fréquemment que les conventions collectives signées par les syndicats (UGT, CCOO) soient repoussées par les ouvriers. Aux chantiers Astano (qui se trouvent dans plusieurs villes de Galice), les ouvriers réunis en assemblée ont refusé le 12 septembre l’accord signé entre UGT, USO et le gouvernement. A Ensidesa, à Oviedo (Asturies), l’assemblée des ouvriers a repoussé la plate-forme de convention collective acceptée par les CCOO et l’UGT. Ces exemples prouvent au moins, s’il en était besoin, l’existence d’un sentiment d’exaspération face aux magouilles syndicales.
    Dans une grève récente, au mois d’octobre 1986, les travailleurs de Corbero, une importante usine de la banlieue de Barcelone qui s’était déjà fait remarquer dans le passé pour les luttes qui s’y étaient déroulées, ont fait une déclaration particulièrement intéressante. C’est que l’essentiel du tract est consacré à dénoncer l’attitude ignominieuse des CCOO dans le conflit. Ces dernières y sont accusées de tenter de briser la grève qui dure depuis quarante jours en proposant d’en finir avec l’assemblée et de poursuivre la grève "en négociant mais tout en travaillant normalement". Les CCOO. qui sont majoritaires au comité d’entreprise, sont accusées d’avoir signé un pacte avec la direction malgré l’avis de l’assemblée. Le tract se termine par cette phrase : "Camarades de l’opinion publique, si nous parlons de notre cas, c’est pour que vous vous rendiez compte comment les centrales syndicales ont définitivement rompu avec la lutte des ouvriers."
    Souvent, dans les conflits, se dessine une tendance assembléiste, fermement décidée à prendre en main le cours de la grève, la radicalisant et poussant les bureaucrates dans d’inconfortables retranchements. La grève de Rio Tinto à Huelva en est un exemple. Au mois d’août 1986, une grève générale est décidée par une assemblée réunissant tous les mineurs de la région pour s’opposer à la fermeture de la ligne de production de cuivre imposée par les multinationales. Le 13 août, la grève est soutenue avec ampleur par les 21 000 habitants de la zone de Rio Tinto. Dans les jours qui vont suivre, jusqu’à la fin août, les actions, les manifestations vont se succéder. Visiblement affolé, le délégué CCOO de la région déclare : "Les gens se radicalisent et la situation de la région minière devient de plus en plus dangereuse." Tous les matins, jusqu’à la fin septembre, 2 000 femmes de mineurs forment un piquet devant l’entrée de l’entreprise où les cadres jaunes se font copieusement insulter. Des le 2 septembre s’est créé un "Comité de femmes de mineurs" d’environ 200 personnes. Elles tiennent une assemblée permanente dans la banlieue d’El Campillo. Chaque jour une vingtaine de camions sont bloqués, on en retire tout ce qui sert à la poursuite du travail dans l’usine et l’on s’approprie le gasoil qui sert aux camions.
    En un concert particulièrement poignant, la direction et l’UGT déclarent : "Avec la compréhension de tous, nous voulons faire perdre le moins d’argent possible", et l’UGT : "Nous approchons d’une situation d’anarchie totale où tout échappe aux mains des centrales syndicales". En finale, la ligne de production de cuivre sera réouverte à Huelva le 1er octobre. Le plus amusant de l’affaire, c’est que les mineurs vont se remettre aussitôt en grève pour des raisons tenant aux conditions de travail.
    Un autre conflit, où la tendance assembléiste saura imposer son propre rythme à la grève, outrepassant dans sa dynamique toute consigne syndicale, c’est la grève des bus de Saragosse. Elle a pour origine un désaccord sur le règlement intérieur. Les travailleurs de TUZSA (transports urbains de Saragosse) se mettent en grève illimitée le 24 octobre, en refusant de se soumettre au "service minimum" pour protester contre le licenciement de neuf d’entre eux, accusés par la direction d’avoir saccagé plusieurs autobus et d’avoir agressé un contrôleur de la compagnie. La direction repousse la demande des ouvriers. Ces derniers bloquent tous les autobus dans les garages. La direction envoie la police. L’affrontement fut bref et violent : vingt blessés, six arrestations. Les syndicats vont à ce moment se désolidariser des luttes. Ils sont publiquement dénoncés par l’assemblée. La municipalité fait venir 147 bus de toutes les villes d’Espagne, de Madrid, de Barcelone, et même de Cadix. Pendant que trois cents travailleurs se rendent à la prison pour exiger la libération des six emprisonnés, et qu’un bus est incendié en passant, de nombreuses manifestations bloquent le trafic urbain et en final seulement vingt- cinq autobus peuvent circuler le 27 octobre, bien que leurs trajets soient en permanence protégés par la police. Dans l’assemblée, où le CUT (Collectif unitaire des travailleurs) joue un rôle déterminant, les syndicats doivent se soumettre à la décision collective de poursuivre la grève. Ces derniers vont se couvrir une dernière fois de ridicule en organisant avec la municipalité une négociation à l’issue de laquelle ils implorent les travailleurs de faire "48 heures de paix sociale pendant lesquelles ils ne devront pas s’attaquer aux nouveaux bus". Fin novembre, alors que la direction avait cédé en final sur la question du règlement intérieur, des manifestations de plus en plus nombreuses se déroulèrent chaque jour pour la réintégration des vingt-cinq qui avaient été licenciés suite à la grève.
    Il serait dommage de ne pas citer enfin cet autre exemple de mise au pas des syndicats qui s’est passé au mois de juin à l’entreprise Super Ser de Pamplone. Dans le cadre d’un "plan de redressement", la SEAT, dont dépend cette entreprise, a proposé la suppression de 93 emplois, qui implique l’inscription volontaire de 60 personnes au Fonds de l’emploi. L’UGT s’est empressée de manifester son accord total. Mais lors de l’assemblée, les ouvriers qui avaient apporté avec eux les formulaires d’inscription au FPE disent aux militants ugtistes présents que "puisqu’ils avaient soutenu l’initiative de la SEAT, c’était à eux de s’inscrire et de signer". Une violente bagarre s’ensuivit, plusieurs ugtistes durent recevoir des points de suture et d’autres furent obligés de signer le document sous la menace... Pendant cette courte bagarre, l’entreprise eut à déplorer en sus la destruction de la totalité de ses bureaux.
    Un mot enfin à propos des ouvriers de cette entreprise de Barcelone, en grève au mois d’avril 1986. 500 d’entre eux se rendirent au supermarché le plus proche et laissèrent en guise de tout paiement, après avoir rempli leurs caddies, la cane de visite du directeur de l’entreprise...
    La grève des dockers a révélé l’unité possible de ces tendances qui se manifestent éparses, localement. Ce qui est décisif dans le cas de la Coordinadora (Coordination nationale des dockers), c’est que les bureaucrates, ne pouvant agir de l’intérieur de par la nature même de cette organisation, sont toujours rejetés en tant que délégués du gouvernement et c’est à ce titre qu’on les empêche de nuire. Ils n’agissent pas à côté ou contre les tendances assembléistes par le biais de comités d’entreprise ou autres, mais ne peuvent intervenir que de l’extérieur. Ils sont contraints de s’avancer à découvert. Ce qui leur rend la tâche éminemment plus risquée, comme les dockers ne manquent pas une occasion de leur faire savoir. Les exemples sont nombreux, comme l’indique la coupure de presse Te vamos a matar. A Cadix, à deux reprises au moins, des délégués nationaux de l’UGT se sont fait jeter à coups de pompes dans l’escalier alors qu’ils venaient présenter les avantages financiers qu’il y avait à accepter le décret de réforme portuaire. A Bilbao, les véhicules de délégués ugtistes trop entreprenants finirent en fumée.

    Depuis le printemps 1986, les dockers espagnols mènent une lutte opiniâtre contre le projet gouvernemental de réforme du travail portuaire qui vient d’être définitivement ratifié par l’État, les grandes entreprises portuaires et les syndicat UGT et plus récemment, au mois de novembre, les CCOO [3]. II y a 10 000 dockers en Espagne. Lorsque la grève éclate, ce sont près de 50 ports qui sont bloqués. Lorsque l’on sait que 80% du trafic national passe par les ports, on mesure bien la menace qu’une telle grève fait peser sur les grandes entreprises espagnoles. Des ports bloqués, ce n’est pas seulement des cargaisons perdues, c’est toute une série d’entreprises de différents secteurs qui ne peuvent fonctionner faute de matières premières, ce sont aussi les entreprises de transport routier, ferroviaire et aérien qui en pâtissent.
    Les dockers ont réussi à faire en sorte que l’organisation du travail n’entraîne pas parmi eux les conséquences générales du régime de l’usine moderne : distribution équitable des postes (rotation), rétribution égalitaire, organisation autonome fondée sur l’assemblée, toutes choses qui constituent un état d’esprit commun face aux patrons et au gouvernement [4].
    Il s’agit d’abord pour eux de se battre pour le maintien d’avantages acquis dans les luttes du passé. Par exemple, le principe de la rotation du travail, qui a été arraché au pouvoir en 1931 lors d’une grande grève des dockers où huit d’entre eux furent tués, ce sont eux mêmes qui l’ont imposé


"Ta vomos a matar" (On va te tuer)

Le climat de terreur devant les représailles contre les dockers qui ont décidé de ne pas suivre la grève peut se résumer dans la phrase d’un militant UGT, syndicat qui n’appuie pas les arrêts de travail appelés dans les ports : "Nous sommes clandestins. Nous ne nous risquons jamais à dire que nous sommes de l’UGT."
Des militants de la centrale socialiste, selon ce que dénonçait hier ce syndicat, ont reçu des menaces de mort ou téléphone. Leurs voitures ont été détruites par le feu. Les épouses et les fils de syndicalistes se sont entendu dire au téléphone : "Nous allons te tuer", pour décourager ceux qui ne veulent pas participer à la grève.
Récemment, le secrétaire général des ports de l’UGT, Euladio Carrera, dut se faire escorter alors qu’il se faisait chasser d’une assemblée où il avait déclaré son opposition à la grève, pour éviter que prennent forme des menaces contre sa personne.
Euladio Carrera justifiait hier le silence de ce syndicat pendant le conflit par crainte des agressions physiques que pourraient subir les affiliés à la centrale socialiste.
Ces menaces, ce n’est pas nouveau. Il y a des années, aussi pendant une grève dans ce secteur, un autre secrétaire de l’UGT, Luis Amor, dut cacher pendant une longue période le lieu de sa résidence à cause des menaces de mort qu’il recevait. Il avait essayé d’améliorer les relations sur le lieu de travail...
Enfin, un dirigeant des CCOO s’est retrouvé avec un couteau sur la gorge alors qu’il défendait les positions de son syndicat. D’autres syndicalistes se sont retrouvés à l’hôpital pour avoir dénoncé les corruptions et les irrégularités dans le secteur portuaire."

El Pais. 23 mai 1986.


à ce moment-là aux entreprises portuaires. Ce principe auquel les dockers tiennent encore aujourd’hui comme à la prunelle de leurs yeux, rendait impossible l’arbitraire sauvage des entreprises dans le choix du personnel à chaque embauche. C’est simultanément cette division entre eux imposée par cette pratique patronale qu’ils voulaient balayer. Quand en 1944, Giron, ministre phalangiste de l’intérieur, créa le syndicat corporatiste OTP (Organisation de los trabajadores portuarios), l’unité entre les dockers put survivre au sein de ce syndicat. Lorsque les derniers soubresauts du franquisme et les prémisses de démocratisation du régime apparurent pour être menacés au grand jour par le mouvement assembléiste des années 1976-1977, l’unité des dockers en sortit renforcée. 1976, c’est l’année de la création de l’OEPB (Organizaciôn de los Estibadores Portuarios de Barcelona) et de la Coordinadora. Les grandes grèves des docks de la fin 1980-début 1981 ne firent que renforcer encore cette unité dans laquelle l’organisation en assemblée revenait au centre d’un projet social plus général. Alors que le mouvement assembléiste connaissait le reflux que l’on sait, l’OEPB et la Coordinadora survécurent.
Il importe de garder à l’esprit que la Coordinadora constitue une force exceptionnelle. Elle réunit 9 000 dockers qui peuvent à tout moment déclencher une grève qui aurait des conséquences terribles pour le marché espagnol. Il ne subsiste nulle part ailleurs une organisation permanente de travailleurs qui dispose d’une telle capacité à rendre exécutoires ses décisions et où les protagonistes attribuent autant d’importance à la communication assembléiste, au niveau local, national et international. Ils ont su se doter de moyens qui les rendent dangereux pour l’ennemi. Ainsi, dans certains ports, la Coordinadora s’est-elle dotée de micro-ordinateurs qui lui livrent, en même temps que les toutes les entreprises portuaires, l’état de la circulation de la marchandise de port à port, de la sous-traitance qui en est faite par les différents moyens de transport terrestres ou aériens, les différents contrats entre telle et telle entreprise qui devra passer par eux, etc. II n’est pas exagéré de dire que la Coordinadora dispose d’une puissance financière dont les sources sont en partie liées à cette bonne connaissance des différentes transactions... Elle peut jouer ainsi un rôle important dans le soutien financier, entre autres, à d’autres luttes, prenant en charge la rémunération de grévistes d’autres boîtes lors de conflits qui durent.
La dernière période de lutte mérite qu’on revienne un peu plus dans le détail, tant il est vrai qu’elle cristallise les événements constitutifs de l’échéance actuelle. Depuis les grèves de 1976 et celles de 1980-1981, où la lutte avait pour but de contrer la "conteneurisation" du port, la rationalisation du trafic, ce sont toujours les mêmes exigences qui reviennent. Mais aujourd’hui, il est indéniable que cette lutte s’est radicalisée, ses objectifs éclaircis au fur et à mesure qu’elle s’affrontait à des limites nouvelles.
Par leur détermination et leur organisation, les dockers montrent jusqu’où il est possible d’aller en s’avançant sous la couverture de la légalité. Au-delà, c’est s’avancer seuls face à l’État et à tout ce qui lui est subordonné. Les dockers connaissent leur propre force et leur ennemi. Et justement, à cause de cela, choisissent de ne pas engager pour le moment la totalité de leurs moyens alors qu’ils sont encore largement isolés dans la société. II est cependant indéniable que leur lutte est menée en termes stratégiques, ce qui les anime dépasse la conscience de travailleurs uniquement consacrés à la défense de leur statut social. A ce titre, il est notable que l’intérêt porté aux dockers de Barcelone par les jeunes prolétaires chômeurs-à-vie date de l’abordage du bateau d’où des jaunes furent jetés à la mer (sept. 86). A ce moment, la violence contenue dans la lutte de ceux du port a transgressé les limites d‘un conflit particulier et est apparue publiquement comme violence sociale. De plus, en revendiquant le bien-fondé de leur colère et de leurs actes par une affiche (voir encadré), ils se sont donné les moyens d’entamer une brèche dans leur isolement.
En agissant ainsi, ils ont montré à quel point ils étaient peu impressionnés par la réputation ignoble dans laquelle pensaient pouvoir les contenir le gouvernement et la presse [5]. Ils ont ainsi manifesté qu’ils n’avaient pas le souci de se montrer présentables pour des négociations. Si le gouvernement veut négocier avec eux, celui-ci doit les prendre tels qu’ils sont, avec leur détermination et leurs méthodes. A la faveur d’élections syndicales, l’État va essayer de nommer le plus possible de "délégués ugtistes" à sa botte qui pourront se présenter


Que pasa en los puertos ?

Le PSOE veut faire aboutir, par décret et avec l’aide de l’UGT, la restructuration des ports exigée par le grand capital. Suppression de 5 000 postes de travail. Liquidation du collectif du port et de son organisation en assemblée, la Coordinadora. Suppression de toutes les conventions et normes qui règlent notre travail.
Les jaunes, et les briseurs de grève professionnels, la police, les lois, les licenciements, les sanctions, etc., sont ses armes contre les travailleurs ; rien n’a changé. La presse, la radio, la TV, plus inconditionnelles que jamais, se chargent du sale travail vis-à- vis de l’opinion publique, interprétant mensongère- ment, oubliant ou simplement falsifiant la vraie réalité.
Le gouvernement fait du travail un privilège, condamnant des secteurs entiers de travailleurs au chômage, à l’indigence et à la délinquance. En nous divisant en travailleurs chômeurs et fixes, ils nous font apparaître comme des ennemis aux yeux de ceux qui furent toujours nos camarades, cherchant ainsi à aggraver l’exploitation jusqu’à des limites que nous avions dépassées par notre lutte.
Voilà ce qu’est notre combat, résister par nous-mêmes et avec toute la classe ouvrière. Résistance qui à plusieurs moments s’accompagnera d’une violence que la presse qualifiera d’excessive mais qui n’est pas comparable, dans l’absolu, avec celle que nous subissons de la part de ceux qui exercent le pouvoir.
Appuie et fais connaître notre lutte.

Coordinadora estatal estibadores portuarios

Octobre 1986


ensuite comme délégués des dockers. D’où l’intérêt pour lui actuellement de faire rentrer sur les postes de travail de plus en plus de jaunes qui au moment des élections voteront UGT. Cette manoeuvre grossière n’impressionne évidemment pas les dockers, et ne fait que repousser dans le temps l’éventualité d’une issue pacifique, légaliste, au conflit en cours.
Pour les dockers.et d’autres prolétaires en Espagne, il ne fait aucun doute que c’est l’organisation sociale dans son ensemble qui est ressentie comme une aberration. Paradoxalement, ce sentiment amène certains à concevoir une alternative positive à cette aberration. Cette énergie dépensée à imaginer en positif une alternative sociale fait courir le risque de verser dans le réformisme autogestionnaire le plus plat. Mais il faut voir les choses relativement aux conditions que combattent les différentes grèves assembléistes. Dans la situation actuelle où ces différents mouvements sont encore dispersés et isolés, un tel discours qui peut être la brèche par laquelle peut s’engouffrer une nouvelle forme de politique sert aussi de couverture aux actions mentes dans la clandestinité sociale. C’est aussi la parc non critiquée du projet anarchiste de la guerre civile qui pèse encore dans la tête de ceux qui se mettent aujourd’hui le plus en avant dans les luttes en cours. Dans l’Espagne de 1986, la plupart de ceux qui étaient à l’initiative des luttes sont issus d’une longue expérience militante qui s’est développée dans le cadre de l’anti-franquisme. C’est de la même génération que sont issus la plupart des délégués de l’OEPB, de la Coordinadora de Cadix, ou du CSI asturien, et... ceux qui sont au gouvernement. Au début des années 1970, Gonzalès écrivait des textes où il prenait la défense des braceros andalous. Mais comme nous l’a dit un docker : "Nous, nous savons ce que Gonzales a dans la tête et lui ne sait plus ce qu’on mijote, simplement, il sait qu’il doit nous craindre."
La force des principes assembléistes repose sur deux exigences partout présentes dans les différentes formes que prend la lutte des dockers : celle de la solidarité et celle de l’égalité. En juin 1986. la grève de ceux de Bilbao qui va durer cinquante jours sans interruption aura bien mis en évidence ce principe qui fonde la pratique de l’assemblée : celui de l’égalité. Cette grève se déclenche sur leur refus d’être divisés entre travailleurs fixes et temporaires. Les dockers décident d’appliquer à tous le principe de la rotation des tours de travail et s’organisent pour que tous touchent un salaire égal.
A Cadix, l’assemblée de la Coordinadora dépasse le cadre de l’organisation dans le port. Là-bas, les dockers se sentent partie prenante d’une lutte d’ensemble. Us apportent systématiquement leur solidarité pratique aux conflits en cours dans la région : soutien financier, présence active dans d’autres assemblées et dans les affrontements contre les flics. Parfois, et c’est pour le regretter, ils sont même plus nombreux que les ouvriers des autres entreprises plus directement menacées [6]. Ils sont aussi présents dans les luttes de quartier (contre l’insalubrité, l’urbanisation sauvage, le refus de payer les loyers,..). Particulièrement en Andalousie, dans cette région de Cadix, le sens communautaire, de solidarité, est très puissant, contre la division qu’introduit le salariat, il est courant là-bas de redistribuer une partie de son salaire, aux amis, aux voisins chômeurs.
Dans les périodes où les conflits prennent une forme plus offensive, cette solidarité est tout autant effective. Ceci est particulièrement apparu dans la


La grève des dockers de 86. Aperçu chronologique

Du 6 au 22 mars et pendant tout le mois d’avil, la quasi-totalité des ports est bloquée par des grèves tournantes.
A nouveau, le 18 mai. les ports sont bloqués pour dix jours. 400 navires sont à quai. Le port de Valence est totalement paralysé ainsi que celui de Castellon. A Alicante. 300 dockers sont en grève. A Cadix, où 700 dockers ont arrêté le travail, trois conteneurs de tabac sont incendiés sur le port. Le même jour, le siège du PSOE est dévasté. Les affrontements sont fréquents avec les jaunes. A Bilbao, la paralysie du port est totale. Tous les ports des Canaries sont bloqués (3 000 dockers).
Le 20, à Barcelone, à la grève des dockers s’ajoute celle des bus. du métro et de la compagnie aérienne Ibéria. A Ténérife (Canaries), des centaines de tonnes de fruits pourrissent ; seuls sont déchargés les médicaments et le lait. Les entreprises portuaires et les gros négociants font pression sur le gouverneur pour qu’il établisse l’état d’urgence.
Dans la plupart des ports, les "services minimum" ne sont pas appliqués. A Valence (le plus grand port d’exportation) les bateaux sont chargés sous la protection de la police. Les affrontements avec les jaunes sont fréquents. A Barcelone, 800 dockers occupent le siège de la "junte du port autonome".
A Gijon, le 23 mai, l’accès du port est bloqué par les dockers, des barricades incendiées empêchent l’accès aux quais. Des ouvriers se joignent à eux.
Aux Canaries, les entreprises commerciales s’affolent. Elles font un chantage au ravitaillement des Iles en déclarant que les dockers veulent affamer la population. Population qui, elle, ne semble pas au bord de la disette, elle l’aurait fait savoir !
Enfin, le 26 mai. apparaît dans le Journal officiel le décret de réforme du travail portuaire et de dissolution de l’OTP. Aussitôt, les dockers se mettent en grève pour le mois de juin.
Du 3 au 12 juin, une nouvelle grève tournante nationale est lancée. A Palma de Majorque (Baléares), affrontements avec la police qui voulait protéger des jaunes. Manuel Chavès, ancien syndicaliste devenu ministre du Travail, déclare : "Les dockers sont soit des menteurs, soit mal informés. Ils utilisent des méthodes inadmissibles. Ceux qui ont dévasté le siège du PSOE ont été manipulés."
Depuis trente jours consécutifs, les dockers de Bilbao maintiennent leur grève, alors que l’effervescence dans cette ville est permanente (nombreuses grèves dans les transports, les rues sont barrées quasi quotidiennement par des manifestants de plusieurs boîtes en grève ; une émeute va s’étendre dans les vieux quartiers jusqu’à 7 heures du matin à l’issue d’un match de football particulièrement torride ; plus tard, des affrontements très violents éclatent à ta suite de la mort suspecte d’un détenu basque...). Pendant vingt jours encore, soit jusqu’au 12 juin, les dockers restent en grève. Le gouvernement va proposer la fermeture du port.
Le samedi 25, 60 remorques de camions sont sabotées sur le port de Barcelone. Le trafic du port de Barcelone est entièrement détourné vers Marseille entre les pattes des stals pour être ensuite réacheminé par route vers l’Espagne.
Le 27 mai se tient à Barcelone une assemblée de 1200 dockers venus du pays entier pour décider de la suite des événements.
Le 6 juin, l’archipel des Baléares est coupé du reste du monde. A la grève des dockers s’ajoute celle des transports aériens et celle du personnel hôtelier.
Le 13 juin, la Coordinadora réunit ses délégués à Barcelone : elle juge "très positif le résultat des grèves" et déclare que d’autres actions vont se poursuivre vu le mutisme dont fait preuve le gouvernement.
Au mois de juillet, les dockers de Barcelone pratiquent le "rendement minimum" (4 conteneurs déchargés au lieu de 30 par heure). Contenemar, la plus importante entreprise de fret décide d’appliquer le décret. Elle embauche des chômeurs.
Le 6 août. 600 dockers se présentent au siège de Contenemar et empêchent le chargement des navires. La police intervient. Affrontements brefs et violents. 3 flics se retrouvent à l’hosto.
Le 13 août, trois machines servant au déplacement des conteneurs de Contenemar sont sabotées. L’OTP veut sanctionnner 400 dockers. Refus collectif de toutes les sanctions. Nouveaux affrontements avec la police. L’administration rappelle que le décret de réforme sera appliqué en totalité avant juin 1987.
Le 15 septembre, à Barcelone, affrontement violent avec les jaunes. Le matin, 500 dockers pénètrent, en voitures, sur le quai où travaille Contenemar. Les jaunes se réfugient sur un bateau. Malgré les protestations du capitaine, les dockers armés de barres de fer montent à l’abordage. Après avoir reçu une violente tannée, les jaunes sont jetés à la mer. Parmi eux, un flic chilien, briseur de grève professionnel.
La Coordinadora se réunit à Alicante, une nouvelle grève est décidée pour le mois d’octobre.
Le 2 octobre, un camion de Norcargo. du groupe Contenemar, est incendié.
Au mois de novembre, l’UGT et les CCOO contresignent le projet gouvernemental de réforme portuaire.
Début juin 1987, la Coordinadora se réunit à Castellon pour lancer une grève pour le mois de juin. Les CCOO se font publiquement dénoncer pour avoir signé le décret. Elles sont accusées de "se satisfaire seulement des miettes de réforme".
Contrairement à ce qu’avait annoncé le gouvernement, le décret est encore loin d’être "appliqué totalement" au mois de juin 1987.


lutte que mènent actuellement les ouvriers des chantiers navals de Cadix contre sa fermeture. Depuis le début mars 87, les affrontements avec la police sont particulièrement violents. Suivant un scénario maintenant bien éprouvé, les ouvriers réunis en assemblée le matin partent dans la rue. munis de quelques munitions efficaces, édifier des barricades pour couper le trafic routier, bientôt rejoints par de nombreux jeunes, souvent leurs femmes sont là aussi. Chaque mardi et vendredi, à l’issue de rassemblée, le même scénario se produit depuis le début avril. La police doit essuyer des pertes assez sérieuses. Les armes artisanales semblent assez efficaces : grosses billes d’acier munies de quatre clous soudés, frondes, lance-pierres, mini-bazookas, comme à Gijon. Mais ce qui est plus intéressant encore, c’est que l’élargissement de la volonté d’en découdre se communique aux ouvriers d’autres boîtes de la région de Cadix et même de Séville (où des affrontements violents eurent lieu avec la police alors que trois cents ouvriers de Puerto Real de Cadix étaient venus tenir une assemblée avec eux). Début mai, ce sont les travailleurs d’Euskalduna de Bilbao qui se sont lancés dans la rue, édifiant des barricades en soutien explicite à leurs collègues andalous.
Traditionnellement, et cela s’est malheureusement vérifié dans le mouvement assembléiste des années 1976-1978 où la recherche de contact avec les assemblées d’autres régions fut loin d’être la règle, les Espagnols semblent peu portés à rechercher d’une manière délibérée un contact avec des luttes similaires qui se déroulent dans le même temps. Mais cette tendance est elle-même contredite par la pratique de l’assemblée qui, dans son principe de critique de la séparation, les pousse dans les moments les plus intenses à reconnaître et cherche vers l’extérieur leurs véritables alliés. Ceci a été visible dans la lutte des dockers en 1986. Une aspiration tend à se fonder objectivement : par la pratique assembléiste, c’est la communication qui s’organise, des prolétaires s’adressent alors à leurs semblables, à ces moments la parole cesse d’être clandestine. A l’heure actuelle, il n’y a pas de pays d’Europe où le souci de communication entre grévistes s’est manifesté avec autant de clarté et où la communication a cherché à rendre ses raisons publiques. Dans de nombreux textes, tracts, affiches, produits à chaque nouvelle échéance qui se pose à eux, des dockers, qu’ils soient de Bilbao, de Cadix, de Barcelone ou d’autres ports exposent clairement leurs raisons de se battre et désignent de manière indiscutable leurs ennemis : l’État. les bureaucraties syndicales. Un docker de Cadix nous dira lors d’une discussion : "L’assemblée pour nous est un plaisir, celui-là personne ne nous le retirera." Ce à quoi un docker de Barcelone lui répondra, à plusieurs centaines de kilomètres de là et sans le connaître : "Quoi qu’il arrive, même si je perds tout, vraiment tout dans cette lutte, je sais qu’ils ne pourront détruire notre unité, celle de l’Assemblée. Ça, ils ne pourront nous le reprendre."

En Espagne, une punie toujours plus grande de la population réalise quel avenir lui offre la société hiérarchique, même sous sa forme démocratique. En réponse aux assauts du pouvoir contre des communautés non encore désunies par l’intérêt privé se pose déjà la question sociale, là où les bureaucraties syndicales sont insuffisantes pour contenir les révoltes des pauvres. lorsque la Guardia Civil (GC) se fait humilier publiquement comme ce fut le cas à Reinosa (province de Santander) au mois de mars 1987, c’est tout le discours démocratique qui essuie un affront. Ceci est d’autant plus rude pour l’État qu’il ne peut attribuer cette révolte à quelques éléments extérieurs. A l’occasion des derniers événements, c’est une population entière qui agit en incontrôlée. Ce n’est pas en tout cas en traitant des ouvriers révoltés de "terroristes" comme l’État l’a fait récemment par le biais de la presse qu’il risque d’apaiser le sentiment de haine qu’il inspire dans ces moments-là.
A Reinosa, le 11 mars, un conseiller basque, ancien président de Forjas y Aceros, est pris en otage par les ouvriers de cette entreprise. Le 12, la GC reçoit l’ordre de le libérer. Alors que les ouvriers voulaient aller le planquer ailleurs, le comité d’entreprise le livre aux flics. Mais personne parmi la population ne l’entend de cette oreille. Pendant plusieurs heures, la population de Reinosa se livre à une attaque en règle des fortes de police. La GC se replie dans le désordre. Des barricades se construisent dans chaque rue pendant que la police est bombardée de projectiles de toutes sortes. Par une habile manoeuvre, la population encercle la GC et lui fait subir le plus bel affront qu’elle ait subi depuis longtemps. Plusieurs centaines de personnes lapident la GC, certains flics sont désarmés, leurs fusils d’assaut sont fracassés au sol ou disparaissent entre des mains plus expertes... Des flics se font lyncher, les gens trient : "Ça y est ! On les tient !" Les tricornes de la "Benemerita" sont jetés en l’air dans la plus totale liesse populaire. Chaque fois qu’une ambulance tente de récupérer un flic, elle est huée ou lapidée. Vers 11 heures du matin, la police se rend à la population, onze flics sont alors pris en otage dans l’usine vers laquelle ils sont conduits sous les insultes et les crachats. Un cordon de responsables syndicaux se forme autour d’eux pour leur "éviter un lynchage massif" (dixit la presse). A l’hôpital, sur trente-deux blessés, on compte vingt-six gardes civils.
Les gens demandent la démission de Barnonuevo, ministre de l’intérieur, et de Luis Roldan, responsable socialiste de la GC. Les manifestants bloquent les routes d’accès à Reinosa. La gare est prise par la population, les trains bloqués. Elle est reprise par la GC, mais la population des environs bloque les trains en direction de Reinosa en faisant des barricades sur les voies. 300 membres de la GC arrivent à Reinosa en renfort. Le 4 avril, la GC est à nouveau attaquée pendant plus de quatre heures. Le 5, la population réunie en assemblée à l’appel des ouvriers de la Cenemesa, une autre boîte de la localité, décide de poursuivre le mouvement jusqu’à ce que les flics soient jetés de la région. "On ne veut plus les voir", déclare lapidairement un vieil ouvrier [7]. Le 11, 20 000 personnes défilent dans la capitale, Santander, pour exiger le démantèlement du plan de modernisation prévu pour la région. Le 13, le Parlement cantabrique se voit contraint de demander la destitution du ministre de l’intérieur et du chef de la GC.
Le 16, les affrontements reprennent a Reinosa. Mais la GC est bien décidée à se venger. "Tout a été préparé militairement", déclarera plus tard le chef de la GC, "puisque nous avions affaire à une situation de guerre civile". Le 16 avril, la ville est prise d’assaut. 700 flics, 18 tanks anti-émeutes s’emparent de la ville "suivant un plan préalablement conçu". Au signal. la sirène d’un train, les forces de l’ordre se jettent sur la population. Les flics criaient : "Victoire, nous avons gagné..." Ils pénètrent dans les maisons, jetant les habitants à la rue pour les rouer de coups. En plus de leurs armes habituelles, chaque flic utilisait une batte de baseball. Des coups de feu à balles réelles furent tirées plusieurs fois. L’hôpital aussi est envahi par la GC où les blessés se font à nouveau tabasser. Plusieurs centaines de personnes sont torturées au commissariat où un couteau était offert aux détenus pour qu’ils puissent se suicider sur place. Les tanks et les hélicoptères quadrillent entièrement la ville. Un ouvrier, blessé au visage, se fait gazer dans le garage où il avait trouvé refuge, celui-là même qui mourra à l’hôpital une semaine plus tard. Lors de son enterrement, on verra le stalinien Camacho, secrétaire général des CCOO, déclarer dans un vibrant appel au calme : "Les policiers de la Guardia Civil sont des citoyens comme les autres". Ce que n’ont pas entendu quelques dizaines de jeunes de Reinosa qui, animés du seul esprit de vengeance, détruisent au même moment par le feu les wagons qui se trouvaient en gare.
Au mois d’avril, les ouvriers de la Fyesa de Santander se sont eux aussi affrontés aux flics pendant plusieurs nuits, aidés massivement par les habitants des banlieues avoisinantes. Maliano, Muriedas, Poo, qui soutenaient leurs semblables en créant de nombreux affrontements périphériques pour diviser l’action des flics. Là aussi, des bandes de jeunes les ont attaqués aux cocktails molotov alors qu’ils tentaient de retirer les barricades sur les routes ou les voies ferrées.
Certaines régions minières du Léon et des Asturies sont elles aussi tenues en état de siège. "La police menaçait de brûler les maisons où s’étaient réfugiées nos familles si elles n’en sortaient pas" (pour se faire tabasser), raconte ce mineur de El Bierzo dans le Léon. La présence de la GC se fait si intense que les mineurs doivent aller dormir dans les-champs, se cacher dans les bois ou sur les toits des maisons pour éviter de se faire arrêter. "Nous subissons des conditions de travail pires que celles de l’Afrique du Sud. Nous sommes prêts à tout, à aller jusqu’où il faudra." 6 300 mineurs sont en grève quasi permanente dans ces régions, les routes sont bloquées, les trains arrêtés, à Torreno et Ponferrada les chargements de charbon sont déverses sur la chaussée. Le 29 avril, une centaine de mineurs se rendirent au petit puits de San Cruz de Montes pour obliger les ouvriers de ce puits à se mettre en grève de soutien à ceux d’El Bierzo. Les jaunes cédèrent rapidement, mais cela ne suffit pas à apaiser la colère des grévistes qui se livrèrent à une destruction en règle d’un compresseur, d’une pelle mécanique, d’un générateur et du directeur de la mine qui fut laissé sur le carreau avec plusieurs fractures à la tête.


Oviedo.
Les grèves et les manifestations dans les régions minières se poursuivent contre l’avis des centrales syndicales majoritaires. Un groupe de mineurs dont plusieurs affiliés au CSI occupa le puits Caudin de la région de Nalôn, exigeant que les syndicats se retirent des négociations en cours avec la direction de Hunosa. Les occupants ont abandonné le puits à la dernière heure de la soirée... Après que la direction les ait menacés de mise en chômage pour deux mois avec suspension de salaire, des incidents se sont produits avec les représentants syndicaux, les cartes d’affiliation aux CCOO étaient déchirées sous leurs yeux.
Par ailleurs, un groupe de trente jeunes tenta de s’emparer de la mairie de Mieres. Ils en furent empêchés par la Guardia Civil. La principale crainte des syndicats majoritaires est que les manifestations des mineurs continuent à leur échapper des mains à couse do groupes minoritaires d’ouvriers qui durcissent leurs actions, en se passant des grandes centrales syndicales.
Ces manifestations autonomes ont visiblement un point d’ancrage dans la région et ont été particulièrement puissantes au moment de la reconversion des chantiers navals de Gijôn.

El Diario, 16-22 mai 1986.


L’Espagne aura connu depuis le début 1987 le plus grand nombre de jours de grève depuis bien longtemps. Dans une statistique récente, le ministère du Travail déclare que chaque semaine 110 000 travailleurs en moyenne se sont mis en grève tandis que Solchaga [8] déclare devant l’OCDE que les conflits sociaux surgis en Espagne durant cette période sont inévitables.
La persistance d’un conflit social ouvert dans les chantiers navals à Cadix, dans les mines du Léon et des Asturies et aussi dans la région de Santander, ne doit pas faire oublier que les vagues de grève récentes (qui se sont développées en particulier dans le secteur public) ont coïncidé avec une tentative de ravalement de la politique. Ceux qui avaient été jetés par la porte aux moments les plus chauds du mouvement des assemblées et s’étaient depuis tenus cois sous l’aile protectrice du gouvernement ou dans son opposition formelle (UGT, d’une pan, CCOO, d’autre part) ont tenté de revenir par la fenêtre. Ainsi l’opposition syndicale aux 5 % dans lesquels le gouvernement prétendait contenir la hausse ces salaires est en soi une forfanterie hypocrite. Puisque depuis la signature du pacte de la Moncloa en 1977, le gel des salaires était la principale condition posée aux syndicats par le gouvernement. Condition que les syndicats s’étaient empressés d’accepter en échange d’une participation à ta gestion du pays. C’est-à-dire qu’ils mènent aujourd’hui une campagne politique contre leurs propres décrets. Cela n’aura pas échappé aux travailleurs et n’aura fait qu’accroître plus encore la méfiance que leur inspirent les syndicats, même si de nombreux salariés ont profité de l’occasion pour obtenir une légère augmentation de salaire. Néanmoins, les négociations lancées secteur par secteur sur ce thème du refus des 5 % auront réussi à diviser un mouvement de grève qui s’était généralisé au pays tout entier et à occuper la tête de nombreux salariés au moment où un conflit social effectif éclatait sporadiquement dans certaines régions.
En Espagne, le ferment de la démocratie a été d’abord idéologique, constitué principalement de ceux qui avaient préparé de longue date leur putsch politique dans le Front antifranquiste, réservoir de tous les partisans d’un État démocratique. Mais il n’y a jamais eu une bourgeoisie nationale capable de représenter un projet universel auprès des pauvres. Ainsi, l’idéal démocratique n’a pas suivi ce long processus de pénétration des esprits comme dans le reste des pays d’Europe. Dès la mort de Franco, l’idéal démocratique est apparu très vite comme un produit frelaté, comme un simple argument politique supplémentaire au renforcement de l’État. Le discours démocratique est devenu une contrainte politique de plus. Au contraire, l’appareil bureaucratique d’État apparaissait visiblement inchangé.
Que ce soit autour du gouvernement proprement dit ou à l’UGT, on retrouve de nombreux ex-phalangistes. Les bureaucrates de l’UGT ont dû devenir fonctionnaires d’État. Mais aujourd’hui, nombreux sont les gestionnaires, les chefs de grandes entreprises qui se plaignent de l’inefficacité des syndicats ou des militants politiques à remplir leur rôle. Un grand patron résume bien l’inquiétude de ses congénères quand il déclare : "Qu’a fait le PSOE pour faire surgir des interlocuteurs sociaux représentatifs ? Voilà la question importante."
L’usure du syndicalisme est un processus irréversible depuis le pacte de la Moncloa. Devant la difficulté qu’ont les syndicats à jouer leur rôle de représentants de l’État auprès des pauvres, les dirigeants en sont amenés aujourd’hui à prôner l’auto- régulation du droit de grève, c’est-à-dire à faire appel au sens civique de chaque travailleur ! Cette question de la limitation du droit de grève va deve-


Madrid : Les incidents de la gare d’Atocha.

A deux reprises, le 3 avril puis le 7, la gare d’Atocha, où arrivent les banlieusards qui viennent travailler à la capitale, est saccagée. A cause de la mauvaise organisation du réseau ferroviaire, les banlieusards stoppent à dix minutes des quais de la gare pour laisser passer des convois de marchandises. Les voyageurs en ont ras le cul d’attendre dans le train. Le 3, à 8 heures le matin, plusieurs centaines de passagers font à pied le chemin les séparant de la gare ; mais en détruisant les installations ferroviaires qui se trouvent sur leur passage et en se servant des pierres du ballast pour éclater les vitres de wagons et locomotives en stationnement ou qui s’apprêtent à partir. En arrivant à la station, les vandales s’attaquent aux panneaux électroniques d’horaires et aux guichets.

D’après El Pais du 8 avril. 1987.


-nir le prochain cheval de bataille des bureaucraties syndicales. Mais quel écho un tel combat aura-t-il chez les pauvres qui se mettent si souvent en grève sans tenir compte de l’avis des syndicats. Ceux-ci en sont maintenant à rejouer sous forme de parodie et dans un espace de temps très court les batailles du syndicalisme européen. Comme le dit Redondo, secrétaire générai de l’UGT : "Il faut faire apparaître l’UGT comme intransigeante et dure."
Les affrontements de Reinosa, de Cadix, des mines du Léon et des Asturies sont un démenti infligé aux socialistes, mais aussi aux syndicats qui avaient été publiquement chargés par Gonzalès, le 16 mars de cette année, de "contrôler les manifestations pour éviter les excès". Ce n’est d’ailleurs pas autrement qu’il fallait comprendre la récente pseudo-rupture entre gouvernement et UGT, lorsque cette dernière a quitté en faisant le maximum de bruit la commission bilatérale syndicat/gouvernement. Sous couvert d’une distanciation, l’UGT a été chargée d’aller au feu, contrôler les excès, relayée par les CCOO dont un des leaders déclarera le 27 mars : "Le drame de tout ce qui se passe dans la rue, c’est qu’il y a un sens mais pas de direction politique, c’est un simple refus d’une gestion particulière, mais qui manque de canalisation, d’alternatives politiques."
Devant la menace d’une extension du conflit social, Gonzalès a envoyé les syndicats au charbon pour qu’ils tentent de reconstituer un consensus social en vue des nombreuses élections (municipales, régionales et européennes) qu’auront à subir les Espagnols au mois de juin 1987. Mais au-delà du bénéfice immédiat qu’il compte tirer d’une autre victoire électorale, c’est à une véritable tentative de ressouder la société civile espagnole qu il entend se consacrer. Trop de pauvres manifestent dans ce pays leur peu d’enthousiasme, voire leur hostilité, à aller chercher la réalisation de leurs aspirations sociales dans l’État.
Comme en France, le mouvement étudiant espagnol a manifesté son entière disponibilité à participer à la démocratie. A près deux mois d’agitation, le gouvernement a reconnu aux étudiants le rôle grandissant qu’ils désiraient jouer clans la société et ce spectaculairement en leur accordant la satisfaction de la quasi-totalité de leurs revendications sous la forme d’une enveloppe financière particulièrement gonflée. Comme le reconnaissait un ministre : "Il fallait répondre positivement aux étudiants, car ils constituent une partie de la classe moyenne qui est vraiment touchée par la crise, vu son ampleur".
Alors que l’esprit civique du mouvement étudiant affluait sur le devant de la scène politique et que Maravall, ministre de l’Education, en saluait la maturité "qui posait les termes du débat démocratique. véritable débat de société", des milliers de jeunes sans qualité profitaient de l’occasion pour sortir de leur réserve, la plupart des grandes cités espagnoles furent le théâtre d’affrontements avec la police et autres déprédations. Des bandes de jeunes se déplaçaient même d’une ville à l’autre pour élargir leur champ expérimental.
A Barcelone, où certains LEP étaient occupés se tenaient des assemblées réunissant plusieurs lycées, qui attiraient aussi des gens du quartier, jeunes chômeurs ou travailleurs. Entre deux affrontements dans la rue, c’était l’occasion de se démarquer des étudiants dans de bruyantes discussions (les tracts des "Lascars" du LEP parisien reçurent à ce moment un accueil chaleureux). Ceci était facilité par le fait que les lycéens proprement dits perdaient l’initiative au profit des autres jeunes. Ces réunions entre insatisfaits curent parfois des résultats particulièrement savoureux : ainsi à Barcelone, une bande encore toute échauffée des déprédations qu’elle venait de commettre en ville se trouve nez à nez avec une patrouille de flics de banlieue qui veut les contrôler. Mal lui en prit ! Après une brève échauffourée. deux flics sont pris en otages et séquestrés pendant quelques heures dans un local discret. Ils seront relâchés, mais sans armes...
A Gijôn, les ouvriers des chantiers navals forts de leur expérience passée des affrontements de rue soin venus prêter main forte aux jeunes d’un lycée technique pour mettre une tannée aux flics. Beau retour des choses ! Il faut se souvenir qu’en 1984-1985, lorsque ces ouvriers tenaient des assemblées ouvertes à tous, des lycéens étaient venus y participer puisqu’ils pouvaient librement prendre la parole au même titre que n’importe quel travailleur.
Que des jeunes futurs chômeurs se retrouvent ainsi partageant leur envie d’en découdre avec des ouvriers, eux-mêmes ayant épuisé leurs "droits au chômage", est bien significatif de l’esprit de solidarité pratique qui existe dans ce pays. Le credo économique, l’État, y sont moins qu’ailleurs investis de leur forme religieuse. Les Espagnols si prompts à invoquer le destin et la fatalité dans la vie courante sont beaucoup moins fatalistes quand il s’agit de s’en prendre à l’État. Son principe y apparaît plus qu’ailleurs débarrassé de son enveloppe mystique, politique. Le seul fait que son inhumanité soit objet de bavardage dans les moments d’agitation sociale, comme c’est le cas dans ce pays ces dernières années, prouve que les Espagnols savent que l’ennemi est à leur porte et donc qu’ils peuvent en contenir les avancées.
Deux exemples illustrent bien cela. A Madrid, récemment eut lieu une importante manifestation où les gens venus des banlieues protestaient contre l’arrestation systématique des petits dealers survenues à l’issue d’une série d’opérations "coup de poing". Les manifestants, en grande partie des femmes (mères et soeurs des jeunes arrêtés), exigeaient la libération immédiate des prisonniers aux cris de : "Mettez en taule les grands trafiquants. C’est la police qui tue les jeunes dans les quartiers : elle y apporte de la drogue."
A Vitoria (Pays Basque) éclata une véritable émeute au mois d’août dernier. Des dizaines de jeunes formèrent un important regroupement ralliant des complicités de bar en bar... Le siège du gouvernement provincial fut attaqué à coups de cocktails molotov. Les affrontements avec la police vont durer toute la nuit, pendant plus de sept heures. A l’aube, c’est le Parlement basque qui est attaqué à son tour. Pendant la nuit les barricades sont apparues, nombreuses, les feux de signalisation arrachés pour les construire. Les banques sont prises d’assaut ainsi que des agences de la caisse d’épargne, les commerces, les bars, les restaurants, lapidés. Le siège du "Banco Urquijo" est vandalisé, le mobilier jeté par les fenêtres.


A la suite d’une erreur d’arbitrage pendant le match Barcelone Bilbao, les supporters basques se ruèrent sur le terrain pour faire la peau è l’arbitre. Dès que la police intervient, ils sont rejoints par des jeunes qui arrivent de tous les gradins. Et l’on voit cette image surprenante pour l’Espagne : des centaines de jeunes, drapeaux basques et catalans mêlés, charger les flics et. au milieu du stade, leur mettre une véritable tanée pour les repousser ensuite dans les vestiaires. Puis les affrontements avec la police se poursuivent à l’extérieur ; de nombreuses barricades vont s’élever dans le centre ville, des vitrines brisées, quelques voitures détruites. Et ce n ’est qu’à 7 heures le lendemain matin que la dernière barricade est prise par la police.

D’après El Pais du 11 avril 1986.


L’Espagne n’est pas le pays du Droit. C‘est encore un pays sauvage où l’idéologie démocratique doit s’imposer par la force. Dans ce pays, un état d’esprit est en devenir. Il est à la recherche pratique de ses propres conditions de réalisation, enrichi d’un souvenir populaire et clandestin, il représente une menace permanente pour l’État. La communication entre les pauvres tend à être conçue comme une activité pratique. L’assemblée consacre cette activité sociale, clic réapparaît au centre de nombreux conflits comme un besoin collectif partagé. Son resurgissement a toujours quelque chose d’incompréhensible pour les dirigeants, obligés qu’ils se trouvent de combattre la vitalité d’une forme autonome de communication qui ne peut être contenue dans le discours démocratique. Aux yeux des dirigeants, l’assemblée (encore plus lorsqu’elle unit l’ensemble de la population) apparaît comme surgie de nulle part, car elle ne trouve pas ses racines dans la politique. Elle ne puise pas sa force à la surface de ce qui existe, mais dans la clandestinité sociale. Elle laisse les politiciens désarmés et en les contraignant par sa propre combativité à faire appel à la force armée, elle met au grand jour toutes les limites de leurs prétentions à étendre l’hégémonie de leur pseudo-dialogue. L’heure n’est pas encore venue dans ce pays où les prolétaires seront prêts à troquer leur propre langage contre les vocables abstraits du droit et de la démocratie politique.
C’est donc dans la pensée, appuyée quand il le faut de la force armée, que se situe là aussi le véritable enjeu. De manière visible, en Espagne, la confrontation entre deux conceptions du monde reste déchiffrable dans les actes des prolétaires. Tout au long du XXe siècle, les manifestations de révolte réapparaissaient au moment où les dirigeants croyaient qu’elles avaient disparu pour toujours parce qu’elles avaient momentanément reflué : pour éclater au final à la révolution sociale des années 1930. On ne peut s’empêcher de relever quelques similitudes entre cette époque et la nôtre alors qu’un mouvement social insoumis subsiste dans ce pays dans des conditions d’isolement organisé une fois encore par le discours démocratique.
"L’Etat est l’intermédiaire entre l’homme et la liberté de l’homme", disait Marx. Dans ce pays menacé de toutes parts par l’extension hégémonique du discours réformiste et démocratique, cela reste une conviction intime et à la fois partagée.

Vincent KAST

Notes :

[1Ce tract a été rédigé avec la participation de quelques jeunes de Bracelone. Il a été distribué lors d’un premier débat entre un délégué des dockers et des jeunes du centre-ville. Cette réunion faisait suite à l’initiative qu’avaient eu ces derniers de coller l’affiche des dockers : "Que pasa en los puertos ?" La discussion avait pour objet d’envisager des ripostes communes à la répression juridico-policière subie d’un côté par les dockers, de l’autre par les jeunes du quartier. Elle provoqua des rencontres entre des gens que tout éloignait dans la vie courante.

[2Los pitufos : littéralement les "schtroumpfs", nom donné aux flics de la police municipale à cause de leur uniforme bleu.

[3Ce décret dissout l’OTP. C’est une nouvelle société mixte (51% des parts pour l’État, 49 % pour les entreprises privées) qui doit se charger de l’organisation des tâches de chargement et de déchargement. Les dockers devront passer en totalité sous la dépendance de la société d’État qui les cédera aux entreprises portuaires qui auront besoin d’eux. Une fois le travail accompli, le docker retourne à la société d’État. c’est-à-dire se retrouve en chômage technique. Par ce système qui signifie la fin du travail en cotation, seuls les travailleurs les plus disciplinés seront réellement embauchés et donc payés à plein temps, tandis que les autres resteront au chômage, en étant sous-payés autant de temps que les entreprises le voudront. Jusqu’alors, l’organisation du travail sur le port, y compris le nombre de dockers nécessaire pour effectuer telle ou telle tâche,et le temps imparti pour le réaliser, tout cela était négocié une fois par an entre délégués de l’OEPB et les entreprises. Si le décret était appliqué, l’OEPB n’aurait plus son mot à dire. Il faut savoir aussi qu’actuellement les dockers, au moins ceux de Barcelone sont payés six jours par semaine alors qu’ils bossent rarement plus de 2 à 3 jours par semaine II va de soi que lorsque le décret sera appliqué, les conditions imposées par les entreprises seront tout autres. De plus, le salaire minimum garanti (ce que touche le docker quand il ne travaille pas) sera fixé par les entreprises ainsi d’ailleurs que les taux de rendement par équipe. L’entreprise Contenemar sera pendant toute la grève la cible privilégiée des dockers (grues, porte-conteneurs détruits, jaunes qui se font casser la gueule, jetés à la mer...). Cette entreprise, la plus grande entreprise de fret maritime du pays, avait décidé de mettre en application le décret de réforme portuaire avant les autres. Elle a tenté des coups de force dans de nombreux ports. Ses propres employés se sont mis à un moment en grève, dans le port de Bilbao. pour apporter leur soutien aux dockers !

[4"L’activité portuaire a été traditionnellement un marché si sauvage et si peu privilégié que c’était la main-d’oeuvre la moins qualifiée, la plus marginale, où se retrouvait le lumpen des zones urbanisées proches des ports qui était employée. Durant des décennies, le travail portuaire est resté le travail pénible, honteux, dangereux, mal payé des dockers, sans que personne ne fasse attention à eux ni n’envie leur statut. Maintenant, nous sommes de respectables salariés Ce n’est pas rien par les temps qui courent. Précisément, le fait d’avoir un travail fixe et normalement rémunéré est en train de transformer notre travail en objet de luxe et convoité par des millions de chômeurs, et pour les ministres et les têtes bien-pensantes en vol, en délit social. Pour eux, il s’agit de répartir la misère pour ne pas avoir à parler de la richesse"
Extraits du tract "Nous, les travailleurs du port, avons compris la gravité du moment", diffusé par l’OEPB en mai 1986 à Barcelone.

[5"Le caractère assembléiste et de classe de la Coordinadora rend possible une transparence de décision que nous envient les centrales majoritaires. Le parti au pouvoir ne peut digérer qu’un secteur aussi important que celui des ports ne soit pas entre les mains douces et toujours prêtes aux concessions de l’UGT. C’est bien celle-là, la carte politique essentielle que jouent les socialistes dans le conflit du port, et ils la jouent à fond ! Ils veulent gagner ; leur habitude de tout raser les a rendus arrogants. Ils ne négocient rien ! Des clous ! Voilà leur réponse.
"En ce moment, nous entrons dans une guerre de l’imprévisible, aux conséquences non voulues. Avec les nerfs à fleur de peau par l’usure de quatre années d’attente envers le "gouvernement socialiste". Peut-être allons-nous nous retrouver dans l’obligation de commettre quelques abus contre quelque secteur de la population à l’occasion d’un moment provoqué par le peu de marge de jeu qui nous reste et par l’explosion logique de la tension retenue. Nous avons une unique et légitime aspiration de continuer à gagner notre vie en travaillant sur le port, comme toujours, logiquement avec le meilleur salaire possible parce que la part du salaire à laquelle nous renoncerions ne sera de toute façon pas donnée à quelqu’un d’autre !"
(Extrait du tract "Nous, les travailleurs du port, avons compris la gravité du moment")

[6Ceci n’est pas toujours le cas. Les ouvriers des caves viticoles de Jerez de la Frontera organisés eux aussi en assemblée sont en contact régulier avec les dockers de Cadix.

[7Et un autre de lui répondre : "Les manifestations légales et pacifiques ne servent à rien".

[8Ministre de l’Industrie




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