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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La domestication industrielle
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 43-48.
Article mis en ligne le 18 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

par ArchivesAutonomies
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Si le capital prend la science à son service, l’ouvrier récalcitrant sera contraint d’être docile.
Andrew Lite, Philosophie des manufactures, 1835

Autrefois, si quelqu’un traitait d’ouvrier un homme de métier, il risquait la bagarre. Aujourd’hui qu’on leur dit que l’ouvrier est ce qui se fait de mieux dans l’État, ils insistent tous pour être ouvriers.
M. May, 1848

Le terme de révolution industrielle couram­ment utilise pour qualifier la période qui va de 1730 à 1830 est un pur mensonge bour­geois, symétrique de celui sur la révolution politi­que. Il ne contient pas le négatif, et procède d’une vision de l’histoire comme seule histoire des pro­grès technologiques. C’est un coup double pour l’ennemi, qui légitime ainsi l’existence des mana­gers et de la hiérarchie comme conséquence inéluc­table de nécessités techniques, et impose une conception mécaniste du progrès, considéré comme une loi positive et socialement neutre. C’est le moment religieux du matérialisme, l’idéalisme de la matière. Un tel mensonge était évidemment des­tiné aux pauvres, parmi lesquels il devait faire des ravages durables. Il suffit pour le réfuter de s’en tenir aux faits, ta plupart des innovations techni­ques qui ont permis aux usines de se développer avaient été découvertes depuis un certain temps déjà, mais étaient restées inemployées. Leur appli­cation à grande échelle n’en est pas une consé­quence mécanique, mais procède d’un choix, historiquement daté, des classes dominantes. Et celui-ci ne répond pas tant à un souci d’efficacité purement technique (efficacité souvent douteuse) qu’à une stratégie de domestication sociale, la pseudo-révolution industrielle se résoud ainsi à une entreprise de contre-révolution sociale. Il n’y a qu’un seul progrès : le progrès de l’aliénation.
Dans le système qui existait antérieurement, les pauvres jouissaient encore d’une grande indépen­dance dans le travail auquel ils étaient contraints. La forme dominante en était l’atelier domestique : les capitalistes louaient les outils aux ouvriers, leur fournissaient les matières premières, et leur rache­taient à vil prix les produits finis. L’exploitation n’était pour eux qu’un moment du commerce, sur lequel ils n’exerçaient pas de contrôle direct. Les pauvres pouvaient encore considérer leur travail comme un "art" sur lequel ils avaient une marge notable de décision. Mais surtout ils restaient maî­tres de l’emploi de leur temps : travaillant à domi­cile et pouvant s’arrêter quand bon leur semblait, leur temps de travail échappait à tout calcul. Et la variété, autant que l’irrégularité, caractérisait leur travail, l’atelier domestique n’étant le plus souvent qu’un complément aux activités agricoles. S’ensuivaient des fluctuations de l’activité industrielle incompatibles avec l’essor harmonieux du com­merce. Ainsi les pauvres disposaient-ils encore d’une force considérable qu’ils exerçaient en permanence. La pratique de la perruque, le détournement de matières premières, était monnaie courante et venait alimenter un vaste marché parallèle. Surtout, les travailleurs domestiques pouvaient faire pression sur leurs employeurs : les fréquentes destructions de métiers étaient le moyen d’un "marchandage col­lectif par l’émeute" (Hobsbawm). Du fric ou on casse tout !
C’est pour supprimer cette indépendance mena­çante des pauvres que la bourgeoisie se voit con­trainte de contrôler directement la sphère de l’exploitation. Voilà la raison qui préside à la géné­ralisation des usines. Il s’agit d’autonomiser la sphère du travail, temporellement et géographique­ment. "Ce ne sont pas tant ceux qui sont absolu­ment oisifs qui font du tort au public, mais ceux qui ne travaillent que la moitié de leur temps", écrivait déjà Ashton en 1725. L’art militaire est appliqué à l’industrie, et les usines sont littérale­ment construites sur le modèle des prisons, qui leur sont d’ailleurs contemporaines. Un vaste mur d’enceinte vient les séparer de tout ce qui est exté­rieur au travail, et des vigiles sont chargés de refouler ceux qui au début trouvaient naturel de rendre visite à leurs infortunés amis. A l’intérieur, des règlements draconiens avaient pour premier objet de civiliser les esclaves. En 1770. un écrivain avait projeté un nouveau plan pour produire des pauvres : la Mai­son de la Terreur, dont les habitants seraient main­tenus au travail quatorze heures par jour, et tenus en main par la diète. Son idée ne précéda que de peu la réalité : une génération plus tard, la Maison de la Terreur s’appelait tout bêtement une usine.
C’est en Angleterre que se généralisèrent d’abord les usines. Dans ce pays. les classes dominantes avaient depuis longtemps surmonté leurs conflits internes, et pouvaient donc s’adonner sans retenue à la passion du commerce. Et la répression qui avait suivi l’échec de l’assaut millénariste des pauvres [1] avait préparé le terrain de la contre-offensive industrielle. Les pauvres en Angleterre curent donc le triste sort de subir les premiers toute la brutalité d’un mécanisme social en formation. Il va sans dire qu’ils considéraient un tel sort comme une dégra­dation absolue, et ceux qui l’acceptaient subissaient le mépris de leurs semblables. Déjà au temps des Niveleurs. il était courant de penser que ceux qui vendaient leur travail contre un salaire abandon­naient de ce fait tous les droits des "Anglais nés libres". Avant même de commencer, les premiers propriétaires d’usines avaient déjà du mal à recru­ter de la main-d’œuvre, devant souvent parcourir de longues distances pour cela. Il leur fallait ensuite fixer les pauvres à leur nouveau travail, et les désertions étaient massives. Voilà pourquoi ils prirent en charge l’habitat de leurs esclaves, en tant qu’anti­chambre de l’usine. La constitution de cette vaste armée de réserve industrielle entraîna une militarisation de l’ensemble de la vie sociale.

Le luddisme fut la réponse des pauvres à l’ins­tauration de le nouvel ordre. Dans les pre­mières décennies du XIXe siècle, le mouvement de destruction des machines se déve­loppa dans un climat de fureur insurrectionnelle.
Il ne s’agissait pas seulement d’une nostalgie de l’âge d’or de l’artisanat. Certes, l’avènement du règne du quantitatif, de la camelote en série, entrait pour une bonne part dans la colère des gens. Désor­mais. le temps nécessaire pour accomplir un travail primait sur la qualité du résultat, et cette dévalorisation du contenu de tout travail particulier con­duisit les pauvres à s’en prendre au travail en général qui manifestait ainsi son essence. Mais le luddisme fut avant tout une guerre d’indépendance antica­pitaliste. une "tentative de destruction de la nou­velle société" (Mathias). "Tous les nobles et tous les tyrans doivent être abattus", disait un de leurs tracts. Le luddisme est l’héritier du mouvement mil­lénariste des siècles précédents : bien que ne s’expri­mant plus par une théorie universelle et unificatrice, il demeure radicalement étranger à tout esprit poli­tique et à toute pseudo-rationalité économique. A la même époque en France, les soulèvements des canuts, qui étaient aussi dirigés contre le processus de domestication industrielle, étaient en revanche déjà contaminés par le mensonge politique. "Leur intelligence politique les illusionnait sur la source de la misère sociale et faussait chez eux la conscience de leur véritable but", écrit le Marx de 1844. Leur slogan était "vivre en travaillant ou mourir en com­battant". En Angleterre, alors que le trade-unionisme naissant était faiblement réprimé, voire toléré, la destruction des machines était punie de mort. La négativité absolue des luddistes les ren­dait intolérables socialement. L’État répondit de deux manières à cette menacé : il constitua une police professionnelle moderne, et reconnut offi­ciellement les trade-unions. Le luddisme fut d’abord défait par la répression brutale, puis s’éteignit à mesure que les trade-unions parvinrent à imposer la logique industrielle. En 1920, un obser­vateur anglais note avec soulagement que "le mar­chandage sur les conditions du changement l’a emporté sur la seule opposition au changement". Joli progrès !
Parmi toutes les calomnies qui ont été déversées sur les luddistes, la pire est venue des apologues du mouvement ouvrier, qui y ont vu une manifesta­tion aveugle et infantile. Ainsi ce passage du Capi­tal, contresens fondamental d’une époque :
"Il fallut du temps et de l’expérience avant que les travailleurs apprennent à faire la distinction entre les machines elles-mêmes et la manière dont elles sont utilisées par le capital ; et qu’ils dirigent leurs attaques non contre les instruments matériels de production, mais contre la forme sociale particu­lière dans laquelle ils sont utilisés."
Cette conception matérialiste de la neutralité des machines suffit à légitimer l’organisation du tra­vail, la discipline de fer (sur ce point Lénine fut un marxiste conséquent), et finalement tout le reste. Prétendument arriérés, les luddistes avaient du moins compris que les "instruments matériels de production" sont avant tout des instruments de domestication dont la forme n’est pas neutre, puisqu’elle garantit la hiérarchie et la dépendance.
La résistante des premiers ouvriers d’usine se manifestait principalement à propos de ce qui avait été une de leurs rares propriétés, et dont ils se voyaient dépossédés : leur temps. Un vieil usage religieux voulait que les gens ne travaillent ni le dimanche ni le lundi, appelé "Lundi Saint". Le mardi étant consacré à se remettre de deux jours de beuveries, le travail ne pouvait raisonnablement commencer que le mercredi ! Générale au début du XIXe, cette saine pratique subsista dans certains métiers jusqu’en 1914. Les patrons usèrent de divers moyens coercitifs pour combattre cet abstention­nisme institutionnalisé, sans résultats. Ce fut à mesure que les trade-unions s’implantèrent que le samedi après-midi férié vint se substituer au "Lundi Saint", une glorieuse conquête : la semaine de labeur augmentait ainsi de deux jours !
Ce n’était pas seulement la question du temps de travail qui était en jeu dans le Lundi Saint, mais aussi celle de l’usage de l’argent. Les ouvriers ne revenaient pas travailler avant d’avoir dépensé tout leur salaire. Dès cette époque, l’esclave n’était plus seulement considéré comme travailleur, mais aussi comme consommateur. Adam Smith avait théorisé la nécessité de développer le marché intérieur en l’ouvrant aux pauvres. De plus, comme l’écrivait l’évêque Berkeley en 1755 : "la création de besoins ne serait-elle pas le meilleur moyen de rendre le peuple industrieux ?" De manière encore margi­nale, le salaire alloué aux pauvres vint donc s’adap­ter aux nécessites du marché. Mais ceux-ci n’utilisèrent pas ce surcroît de numéraire selon les prévisions des économistes ; l’augmentation du salaire, c’était du temps gagné sur le travail (ce qui est un heureux retournement de la maxime mili­tariste de Benjamin Franklin : time is rnoney). Le temps gagné sur l’usine se passait dans les public houses les bien nommées (à cette époque, les révol­tes se communiquaient de pub en pub). Plus les pauvres avaient d’argent, plus ils le buvaient. C’est dans les spiritueux qu’ils ont d’abord découvert l’esprit de la marchandise, au grand dam des éco­nomistes qui prétendaient leur faire dépenser utile. La campagne pour la tempérance menée alors con­jointement par la bourgeoisie et les "fractions avan­cées (et donc sobres) de la classe ouvrière", ne répondait pas tant à un souci de santé publique (le travail fait encore plus de dégâts, sans qu’ils en demandent l’abolition), qu’à une exhortation à bien utiliser son salaire. Cent ans après, les mêmes ne conçoivent pas que des pauvres puissent se pri­ver de bouffer pour s’acheter une marchandise "superflue".
La propagande pour l’épargne vint combattre cette propension à la dépense immédiate. Et là encore, il revint à "l’avant-garde de la classe ouvrière" d’instaurer des établissements d’épargne pour pauvres. L’épargne accroît encore l’état de dépendance des pauvres, et le pouvoir de leurs ennemis : grâce à elle, les capitalistes pouvaient sur­monter les crises passagères en baissant les salaires, et contenir les ouvriers dans la pensée du minimum vital. Mais Marx relève dans les Grundrisse une con­tradiction alors insoluble : chaque capitaliste exige que ses esclaves épargnent, mais seulement les siens, en tant que travailleurs ; tous les autres esclaves sont pour lui des consommateurs, et doivent donc dépenser. Cette contradiction ne pourra être levée que beaucoup plus tard, lorsque le développement de la marchandise permettra l’instauration du cré­dit à l’usage des pauvres. Quoi qu’il en soit, la bourgeoisie, si elle a pu un temps civiliser la conduite des pauvres dans leur travail, n’a jamais pu domes­tiquer totalement leur dépense. L’argent est ce par quoi la sauvagerie revient toujours.
Après que la suppression du Lundi Saint eût allongé la semaine de labeur, "les ouvriers pre­naient désormais leur temps de loisir sur leur lieu de travail" (Geoff Brown). Le coulage des caden­ces était de règle. Ce fut finalement l’instauration du travail à la pièce qui imposa la discipline dans les ateliers : l’assiduité et le rendement augmen­tèrent ainsi par la force. L’effet majeur de ce système, qui se généralisa à partir des années 1850, fut de contraindre les ouvriers à intérioriser la logique industrielle : pour gagner plus, il fallait tra­vailler plus, mais ceci se faisait au détriment du salaire des autres, et les moins ardents pouvaient même se trouver licenciés. Pour remédier à cette concurrence sans frein s’imposa la négociation col­lective sur la quantité de travail à fournir, sa répartition et sa rémunération. Ainsi se trouvèrent consacrées les médiations trade-unionistes. Une fois remportée cette victoire sur la productivité, les capi­talistes consentirent à diminuer les horaires de tra­vail. La fameuse loi des dix heures, si elle constitue effectivement une victoire du trade-unionisme, est donc une défaite des pauvres, la consécration de l’échec de leur longue résistance au nouvel ordre industriel.

La dictature omniprésente de la nécessité fut ainsi instaurée. Une fois supprimés les vesti­ges de l’organisation sociale antérieure, plus rien n’existait dans ce monde, qui ne soit déterminé par les impératifs du travail. L’horizon des pauvres se limitait à la "lutte pour l’existence". On ne sau­rait cependant comprendre le règne absolu de la nécessité comme un simple accroissement quanti­tatif de la pénurie : c’est avant tout la colonisation des esprits par le principe trivial et grossier de l’uti­lité, une défaite dans la pensée. On mesure là la conséquence de l’écrasement de cet esprit milléna­riste qui animait les pauvres dans la première phase de l’industrialisation. A l’époque, le règne du besoin brutal était clairement conçu comme l’œuvre d’un monde, ce monde de l’Antéchrist fondé sur la propriété et l’argent. L’idée de la suppression du besoin ne se séparait pas de l’idée de la réalisation de l’Eden de l’humanité, "ce Canaan spirituel où coulent le vin, le lait et le miel, et où l’argent n’existe pas" (Coppe). Avec l’échec de cette ten­tative de renversement, le besoin accède à une appa­rence d’immédiateté. La pénurie apparaît dès lors comme une calamité naturelle à laquelle seule l’organisation toujours plus poussée du travail pourra remédier. Avec le triomphe de l’idéologie anglaise, les pauvres déjà dépossédés de tout se voient en plus dépossédés de l’idée même de la richesse.
C’est dans le protestantisme, et plus précisément dans sa forme anglo-saxonne puritaine, que le culte de l’utilité et du progrès trouve sa source et sa légi­timité. Faisant de la religion une affaire privée, l’éthique protestante entérina l’atomisation sociale générée par l’industrialisation : l’individu se retrou­vait isolé face à Dieu comme il se retrouvait isolé face à la marchandise et à l’argent. Ensuite, elle mit en avant les valeurs qui étaient précisément requi­ses des pauvres modernes : honnêteté, frugalité, abstinence, épargne, travail. Les puritains, ces enculés, qui avaient combattu sans relâche les fêtes, les jeux, la débauche, tout ce qui venait s’opposer à la logique du travail, et voyaient dans l’esprit mil­lénariste "l’étouffement de tout esprit d’entreprise chez l’homme" (Webbe en 1644) taillèrent la route à la contre-offensive industrielle. De plus, on peut dire de la Réforme qu’elle fut le prototype du réfor­misme : née d’une dissidence, elle favorisa à son tour toutes les dissidences. Elle "n’exige pas que l’on professe ce christianisme, mais qu’on ait de la religion, une religion quelconque".
C’est en France et en 1789 que ces principes allaient trouver leur pleine réalisation, en se dépouillant définitivement de leur forme religieuse et en s’universalisant dans le Droit et la politique. La France était retardataire dans le processus d’industrialisation : un conflit irréconciliable oppo­sait la bourgeoisie et la noblesse rétive à toute mobilisation de l’argent. C’est paradoxalement ce retard qui conduisit la bourgeoisie à avancer le principe le plus moderne. En Grande-Bretagne, où les clas­ses dominantes avaient fusionné depuis longtemps en un cours historique commun, "la Déclaration des droits de l’homme prit corps, non pas habillée de la toge romaine, mais sous le manteau des pro­phètes de l’Ancien Testament" (Hobsbawm). Voilà précisément la limite, l’inachèvement de la contre-révolution théorique anglaise : finalement, la citoyenneté y repose encore sur la doctrine de l’élection, les élus se reconnaissant au fruit de leur tra­vail et à leur adhésion morale à ce monde. Elle laissait donc en dehors d’elle-même une populace qui pouvait encore rêver au pays de cocagne. La mise au travail forcé dans les usines eut d’abord pour but de réduire cette force menaçante, de l’intégrer par la force d’un mécanisme social. Il manquait encore à la bourgeoisie anglaise ce raffinement dam le mensonge qui devait caractériser son homologue d’outre-manche, lui permettant de réduire les pau­vres d’abord par l’idéologie Aujourd’hui encire, les défenseurs britanniques du Vieux Monde ne font pas tant état de leurs opinions politiques que de leur rectitude morale. La frontière sociale, particu­lièrement visible et arrogante, qui sépare les riches des pauvres dans ce pays, est à la mesure de la faible pénétration de l’idée d’égalité politique et juri­dique des individus.
Alors que l’endoctrinement moral puritain avait d’abord eu pour effet d’unifier et de conforter tous ceux qui avaient quelque intérêt particulier à défen­dre dans un monde changeant et incertain, il vint faire ses ravages sur les classes inférieures après que celles-ci se soient déjà trouvées pliées sous le joug du travail et de l’argent, pour parachever leur défaite. Ainsi Ure recommandait-il à ses pairs d’entretenir avec autant de soin la "machinerie morale" que la "machinerie mécanique", dans le but de "rendre l’obéissance acceptable". Mais cette machinerie morale allait surtout révéler ses effets néfastes une fois relayée par les pauvres, en mar­quant de son empreinte le mouvement ouvrier nais­sant. Ainsi se multiplièrent les sectes ouvrières méthodistes, wesleyennes, baptistes et autres, jusqu’à rassembler autant de fidèles que l’Église d’Angleterre, institution d’État. Dans cet environ­nement hostile des nouveaux sites industriels, les ouvriers se replièrent frileusement autour de la cha­pelle. On est toujours porté à justifier les affronts desquels on ne se venge pas : la nouvelle morale ouvrière érigea la pauvreté en grâce et l’austérité en vertu. Dans ces localités, le syndicat fut le reje­ton direct de la chapelle, et les prédicateurs laïcs se transformèrent en délégués du trade-union [2]. La campagne menée par la bourgeoisie pour civiliser les pauvres ne devait avoir raison de la haine sociale que par ricochet, une fois relayée par des représen­tants ouvriers qui, dans leurs luttes contre leurs maî­tres parlaient désormais le même langage qu’eux. Mais les formes encore religieuses que pouvait pren­dre la domestication dans la pensée n’étaient qu’un épiphénomène. Celle-ci avait une base autrement plus efficiente dans le mensonge économique
J. et P. Zerzan [3] relèvent fort justement cette contradiction : c’est dans le deuxième tiers du XIXe siècle, au moment où les pauvres subissent les conditions les plus dégradantes et mutilantes dans tous hs aspects de leur vie, au moment où toute résistance à l’instauration du nouvel ordre capita­liste est défaite, c’est à ce moment donc que Marx, Engels et tous leurs épigones saluent avec satisfac­tion la naissance de "l’armée révolutionnaire du travail" et estiment que les conditions objectives sont enfin réunies pour un assaut prolétarien vic­torieux. En 1864, dans sa célèbre adresse à l’Internationale, Marx commence par dresser un tableau détaillé de la situation épouvantable des pauvres anglais, pour ensuite célébrer "ces merveilleux suc­cès" que sont la loi des dix heures (on a vu ce qu il en était) et l’établissement de manufactures coo­pératives marquant "une victoire de l’économie politique du travail sur l’économie politique de la propriété" ! Si les commentateurs marxistes ont abondamment décrit le sort effroyable des ouvriers au XIXe, ils le jugent quelque pan inévitable et bénéfique. Inévitable parce qu’ils y voient une con­séquence fatale des exigences de la Science, et du nécessaire développement des "rapports de produc­tion". Bénéfique, dans la mesure où "le proléta­riat se trouve unifié, discipliné et organisé par le mécanisme de production" (Marx). Le mouvement ouvrier se constitue sur une base purement défensive. Les premières associations ouvrières étaient des "sociétés de résistance et de secours mutuel". Mais alors qu’auparavant les pauvres en révolte s’étaient toujours reconnus négativement, en nommant la classe de leurs ennemis, c’est dans et par le travail, placé par la contrainte au centre de leur existence, que les ouvriers en vinrent à rechercher une com­munauté positive, produite non par eux mais par un mécanisme extérieur. Cette idéologie devait prendre corps en premier lieu dans la "minorité aristocratique" des ouvriers qualifiés, "ce secteur auquel s’intéressent les politiciens et d’où viennent ceux que la société n’est que trop empressée à saluer comme les représentants de la classe ouvrière", comme le note avec pertinence Edith Simcox en 1880. L’immense masse des travailleurs encore intermittents et non qualifiés n’a de ce fait pas droit de cité. Ce sont eux qui, lorsque les portes des trade- unions s’ouvriront, préserveront le légendaire esprit combatif et sauvage des travailleurs anglais. Un long cycle de luttes sociales commence alors, parfois très violentes, mais qui resteront dépourvues de tout principe unificateur.
"Quoique l’initiative révolutionnaire partira pro­bablement de la France, l’Angleterre peut seule ser­vir de levier pour une révolution sérieusement économique. (...) Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur man­que. c’est l’esprit généralisateur et la passion révo­lutionnaire." Cette déclaration du conseil général de l’internationale porte en elle à la fois la vérité et la fausse conscience d’une époque. Du point de vue social, l’Angleterre a toujours constitué une énigme : le pays qui a donné naissance aux condi­tions modernes d’exploitation et a donc le premier produit une grande masse de pauvres modernes est aussi celui dont les institutions sont restées inchan­gées depuis maintenant trois siècles, n’ayant jamais été ébranlées par un assaut révolutionnaire. Voilà qui contraste avec les nations du continent européen, et vient contredire la conception marxiste de la révolution. Les commentateurs ont tenté d’expli­quer une telle énigme par quelque atavisme britannique, d’où les salades maintes fois répétées sur l’esprit réformiste et antithéorique des pauvres anglais, en regard de la consciente radicale animant les pauvres de France, toujours prêts à monter sur les barricades. Une telle vision a-historique oublie tout d’abord le foisonnement théorique des années de guerre civile, au XVIIe siècle, ensuite la chroni­cité et la violence qui ont toujours caractérisé les luttes sociales des pauvres anglais, et qui se sont sans cesse amplifiées depuis le milieu de ce siècle. En réalité, l ’énigme se résout ainsi : la révolte des pau­vres est toujours tributaire de ce à quoi elle s’affronte.
En Angleterre, c’est sans phrases, par la force bru­tale d’un mécanisme social, que les classes domi­nantes ont mené leur entreprise de domestication. Aussi les historiens anglais déplorent-ils souvent que la "révolution industrielle" n’ait pas été accom­pagnée d’une "révolution culturelle" qui aurait intégré les pauvres à "l’esprit industriel" (de tel­les considérations se sont multipliées dans les années 70, quand l’extension des grèves sauvages en a révélé l’acuité). En France, la contre-offensive bourgeoise a d’abord été théorique, par la domination de la politique et du Droit, "ce miracle qui depuis 1789 tient le peuple abusé" (Louis Blanc). Ces princi­pes représentaient un projet universel, c’était une promesse de participation faite aux pauvres dès lors qu’ ils en feraient leurs les modalités. Vers 1830, une partie des pauvres s’en fit le porte-parole, revendiquant que "soient rendus à leur dignité de citoyens des hommes que l’on infériorise" (Proudhon). A partir de 1848, les mêmes principes furent invoqués contre la bourgeoisie, au nom de la "république du travail". Et on sait à quel point le poids mort de 1789 pèsera lourd dans l’écrasement de la Com­mune. C’est un projet social qui se scinde en deux au XIXe siècle. En Angleterre, métropole du Capi­tal, les luttes sociales ne peuvent se fondre dans un assaut unitaire, restant de ce fait travesties en lut­tes "économiques". En France, berceau du réfor­misme, cet assaut unitaire reste contenu dans une forme politique, laissant ainsi le dernier mot à l’État. Le secret de l’absence de mouvement révo­lutionnaire outre-Manche est donc identiquement le secret de la défaite des mouvements révolution­naires continentaux.
Aujourd’hui s’achève le processus dont nous venons de décrire la genèse : le mouvement ouvrier classique s’est définitivement intégré à la société civile, alors que s’amorce une nouvelle entreprise de domestication industrielle. Aujourd’hui donc apparaissent en pleine lumière tant la grandeur que les limites des mouvements passés, qui déterminent toujours les conditions sociales particulières à cha­que région de ce monde.

Léopold ROC

Notes :

[1Cf. L’Incendie millénariste, p. 233-258

[2Un exemple significatif : l’Église travailliste, fondée à Manchester en 1891, eut pour seule fonction d’amener les ouvriers du nord à rejoindre un Parti travailliste indépendant, après quoi elle disparut.

[3Industrialism & Domestication, Black Eye Press, Berkeley, 1979.




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