Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
"La police fera de son mieux mais l’histoire n’est pas de son côté"
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 49-61.
Article mis en ligne le 19 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La Grande-Bretagne est une région singulière de ce monde : si son cours historique, carac­térisé notamment par la perte de l’empire colonial et la dépendance vis-à-vis du grand-frère américain, ne se différencie pas de celui des autres contrées de la vieille Europe, les conditions rudi­mentaires qui règnent en son sein, qu’il s’agisse de l’accès à la marchandise ou des idéologies disponi­bles, et conséquemment l’existence visible d’une grande masse de pauvres, tout cela l’apparenterait plutôt à quelque pays bureaucratique ou ex-colonie.
Il s’agit bien cependant d’une vieille démocratie occidentale, et contrairement à de tels pays elle ne peut donc s’appuyer sur l’usage immodéré de la force sans risque pour la bonne marche des affai­res. Les émeutes qui y éclatent désormais d’une manière chronique ont souvent induit la compa­raison avec les États-Unis, et beaucoup de côtés l’en rapprochent effectivement, mais elle ne connaît pas cette mobilité sociale qui est un élément essentiel de la société nord-américaine : il y a peu de self-made men britanniques. Il n’y règne pas non plus le même confinement de la violence sociale, et des quartiers comme Brixton ou Toxteth sont loin d ’être des ghettos semblables au Bronx ou à Watts. Mais la particularité essentielle de la Grande-Bretagne réside en ceci que dans ce pays la guerre sociale est ouverte. Ceci ne veut pas dire bien évidemment que les pauvres y aient d’ores et déjà lancé une offen­sive ouverte et concertée. Mais leur indiscipline chro­nique, quoiqu’elle explose de manière sporadique et en ordre dispersé, n’en réduit pas moins nota­blement la marge de manœuvre de l’ennemi. Le refus est au centre de la vie sociale britannique, et en détermine de plus en plus de moments. Il est significatif que le mot le plus souvent employé pour qualifier cette situation soit unrest, qui signifie négativement l’absence de tranquillité sociale. Ici. les classes dominantes n’ont pas de repos.
La période ouverte par la vague d’émeutes de l’automne 1985 a marqué à ce propos un progrès décisif : alors que l’explosion générale de l’été 1981 avait été suivie d’un calme relatif pouvant encore laisser croire que quelques mesures réformistes suffiraient à en empêcher le retour, les émeutes sont désormais devenues pour l’État une fatalité, qu’il ne s’agit plus que de contenir. "Les émeutes sont dans l’air de Londres comme de la vapeur d’essence, il ne manque qu’une étincelle", déclarait en juil­let dernier le chef de la Metropolitan police. Et ce qui est vrai pour Londres l’est aussi partout : "S’il peut y avoir une émeute à Harrogate. c’est qu’il peut y en avoir n’importe où dans le Royaume Uni", écrivait le Daily Telegraph en octobre 1985 après qu’une émeute ait effectivement éclaté dans ce bourg cossu, "les policiers n’ont procédé à aucune arrestation ; serait-ce qu’ils ne pouvaient tout simplement en croire leurs yeux ?" Depuis un an et demi, plusieurs centaines d’incidents, de "mini-émeutes" et "chaos" divers ont été signa­lés par la presse (sans même parler de ceux qui sont restés tus) qui, le plus souvent, n’ont pas tourné à l’émeute pour cette seule raison que les flics ont reçu l’ordre de battre en retraite et laisser passer l’orage. "Chaque jour amène une situation poten­tiellement explosive : un match de foot. une fête, un concert, une arrestation, et le policier sait que son action va peut-être entraîner une émeute sérieuse", dixit un flic-chef. Au cours de l’année 1986, un sixième des effectifs de la police des West Midlands (la plus nombreuse après Londres) a ainsi fait un séjour plus ou moins long à l’hôpital, alors même qu’il n’y a pas eu d’émeute dans cette région.
Cette haine communément répandue contre la police explose d’autant plus brutalement en réponse aux meurtres qu’elle commet. Bien que ces porcs soient rarement armés, les bavures sont légion. Mais contrairement à la France, il arrive qu’elles provo­quent autre chose que des geignements. En janvier 1986 à Southport près de Liverpool. le meurtre de Ray Moran, jeune délinquant de 19 ans, fut suivi de quatre jours d’escarmouches anti flics et de pil­lages, couronnés par une attaque massive contre les flics pendant la mi-temps du match Southport/Scarborough, aux cris de "Ray Moran !" et "assas­sins". Un tract anonyme avait circulé :
"Quelle différence y a-t-il entre un flic tué dans une émeute à Tottenham et un teenager tué par les flics à Southport ? 20 000 lignes dans la presse et un enterrement en grandes pompes."
En février 1987 à Wolverhampton, deux flics étranglent un Noir dans un centre commercial, alors qu’il tentait d’utiliser une carte de crédit volée. La foule présente s’en prend instantanément aux flics et aux vitrines, et les affrontements se poursuivent le lendemain, quelques dizaines de supporters sor­tant d’un stade, venant grossir les rangs des émeutiers.
Il existe effectivement dans plusieurs villes des cites ou des rues qui sont des no-go-areas, des zones interdites aux flics. Il existe surtout des difficult go areas, qu’un commissaire définit avec tact comme "des quartiers où la police se trouve confrontée à un choix douloureux entre deux aspects de sa mis­sion : arrêter les délinquants et préserver la paix publique." En clair : mieux vaut parfois laisser filer un malfaiteur que risquer un mal plus redoutable encore. Un tel état de fait n’est évidemment pas tolérable pour les forces de la loi et de l’ordre. Aussi ont-elles entrepris de reconquérir ces zones en y menant une série de raids ponctuels, en masse et par surprise. Leur but n’est pas tant de rafler un maximum de hors-la-loi (à chaque fois leurs prises sont minces) que d’imposer l’idée de leur présence. Les raids ainsi menés à partir de juillet 1986 sur Brixton, Handsworth et ailleurs s’étaient déroulés sans heurts, à cause de l’effet de surprise. A Bristol les 11 et 12 septembre, ce fut le clash.
C’est dans le quartier de St-Paul’s, à Bristol, qu’avait éclaté en avril 1980 la première du long cycle d’émeutes qui se poursuit toujours, suivie d’une autre en juin 1983. Les quatre ou cinq rues à population majoritairement noire qui constituent ce quartier sont une enclave menaçante dans un cen­tre ville réservé au commerce et à l’habitat des cadres. Depuis février 1986. il était effectivement devenu une no-go-area : ce jour-là la foule avait mis en déroute une patrouille de flics, et à partir de ce beau début, les gens parvinrent à interdire dura­blement le quartier à tout ce qui porte uniforme. Les heurts s’étaient encore intensifiés depuis la fin de l’été, et les flics voyaient couver une bonne grosse émeute. Ils choisirent de prendre les devants en investissant le quartier à plusieurs centaines, planqués dans des camions de déménagement ! Comme toujours, le prétexte invoqué était la lutte contre la drogue, ce qui est commode pour engager les jeu­nes Noirs qui subsistent souvent en revendant de la ganja. C’est aussi un bon moyen de calomnier les émeutiers, présentés comme des junkies défen­dant leurs dealers. Eu fait, la grande majorité des jeunes Noirs ne vend ni ne consomme de poudre, le marché leur étant inaccessible et c’est tant mieux. La présente massive des porcs ne démurage pas les énergies, et les affrontements durèrent plusieurs heures au terme desquelles au moins 13 flics et 3 journalistes se retrouvèrent à l’hosto. "Voilà ce que vous prenez quand vous vous pointez par ici !" Et le lendemain soir, les habitants rejoints par des jeunes venus d’autres quartiers contraignirent les flics à revenir pour poursuivre les réjouissances. L’émeute déborda même sur le quartier mitoyen de Montpelier où de nombreux magasins furent pil­lés. Les flics avaient entrepris de reconquérir St Paul’s, ils ont perdu la bataille. Depuis lors, ce quar­tier demeure allègrement fidèle à sa réputation. Et quelques jours plus tard, une émeute éclatait dans la ville voisine de Bath, ce que les journaux nom­ment avec mépris une copycat riot, émeute par imi­tation, qui n’a d’autre raison apparente que le fait qu’une autre émeute ait eu lieu pas loin.
Alors que depuis 1985, les flics brandissent pério­diquement la menace du gaz CS et des balles en plastique, ils ne les ont pas encore utilisées à ce jour. Gageons qu’ils ne le feront qu’en dernier recours. au cas où ils ne parviendraient pas à endiguer l’extension d’une émeute aux quartiers riches par exemple. C’est qu’il est pour le moins hasardeux pour l’État anglais d’importer à domicile les condi­tions irlandaises, ce qui donnerait plus de consis­tance encore au cauchemar de la guerre civile. Les flics se dotent malgré tout de toujours plus de moyens : ils étudient en ce moment un projet de pistolets lançant des aiguilles au somnifère, sem­blables à ceux utilisés pour la capture des animaux sauvages !
Les fréquentes déclarations de responsables poli­ciers traduisent bien le mélange d’effroi et de fata­lisme auquel sont en proie les classes dominantes : "Il faut toujours plus de policiers pour arriver à tou­jours moins de résultats. Depuis les émeutes de 1981, nous n’avons fait que gagner du temps et emmagasiner les ennuis. La société nous demande l’impossible. Tant que les causes du mal subsiste­ront, nous ne pourrons faire que très peu." (Stalker). Les flics sont bien placés pour savoir qu’il y a quelque chose de cassé dans la société anglaise, qu’ils ne pourront arranger tout seuls, sans des ini­tiatives émanant de l’État et de cette partie de la société qui reste fidèle à la loi. Et ces initiatives ne viennent pas. Comme le déclarait récemment un juge : "Dans ce domaine, il est plus difficile de faire faire quelque chose aux responsables politiques que de faire l’amour à une éléphante." (Ce qui est un aveu de la bestialité des juges.) Quel mensonge à votation universelle l’État britannique pourrait-il avancer de toute façon ? l’intégration politique ? cette idéologie n’a aucune base historique dans ce pays, et moins que jamais les pauvres n’y seraient prêt à aller communier sur l’autel de la démocratie et de l’égalité abstraite. L’intégration économique ? dans une société qui compte de plus en plus d’exclus et où les conditions de survie sont toujours plus pré­caires ? Quant à l’intégration culturelle, le coup a été tenté après 1981, et a lamentablement échoué. La culture des émeutiers, un flic de Bristol la résume ainsi : "Ils ont leur propre style de vie, ils ne se lèvent jamais le matin et restent dehors tard dans la nuit, soit dans les rues, soit dans les shebeens" (bars clandestins). C’est au coup par coup que réa­git l’État britannique, avec le pragmatisme qui y a toujours caractérisé. Mais, et c’est encore la nou­velle la plus réjouissante, il ne semble pas prêt dans un futur proche d’être à même d’élaborer une stra­tégie contre-offensive. C’est d’ailleurs pourquoi le Labour s’apprête allègrement à perdre les élections de juin. Ceci ne veut cependant pas dire que les unités anti-émeutes soient le seul obstacle que doi­vent affronter les révoltés des inner cities, comme nous allons le voir à travers les exemples de deux pla­ces fortes de la ligne de front, Brixton et Tottenham.

A Brixton les émeutes sont une tradition locale (rappelons qu’il y en eut successivement en avril et juillet 1981. octobre 1982 et octobre 1985), et les périodes de calme sont tou­jours précaires : en mai 1986, quelques dizaines de personnes libèrent un individu qui vient d’être appréhendé en pleine rue, et mettent les flics en déroute. D’autres flics, en octobre, se voient ordon­ner par leurs supérieurs de laisser filer un black recherché pour meurtre qu’ils pourchassaient, par crainte d’une émeute. Brixton n’est pas une no go area, mais il y règne un rapport de forces constant et visible entre les flics et une bonne partie de la population, qui n’est pas toujours au désavantage de celle-ci. Pour remédier à cela. l’État et la muni­cipalité Labour d’extrême gauche avaient mis en train après 1981 une série de mesures réformistes dont les émeutes de 1985 révélèrent l’échec écla­tant. Il s’était tout d’abord agi de favoriser l’implan­tation du business dans le quartier, selon l’imbécilité économiste : moins de chômage = moins d’émeutes. Mais quasiment aucune entre­prise n’eut la témérité de venir s’installer là, et les primes exorbitantes exigées par les compagnies


RESTLESS

Un policier qui a échappé de peu à la mort après avoir été agressé au couteau, déclarait hier soir : "Ils ont juste fait ça pour rire, même pas pour le vol. C’est la mode chez les jeunes de ce quartier."

(Daily Mail, 4.08.1986.)

"Ne nous cognez pas, on n’est pas de la police !" - Les équipes d’ambulanciers des West Midlands sont contents, ils vont troquer leurs uniformes noirs contre de nouveaux d’une teinte plus claire que celle des policiers. Ils estimaient que leurs uniformes étaient trop similaires, surtout la nuit. Les attaques contre eux se multipliaient, et ils pensent que ceci est dû au fait qu’on les confondait avec les policiers [1].

Un gardien de prison à été tué d’un coup de cou­teau hier lors d’un combat sanglant avec un gang de jeunes Noirs. Tout a commencé lorsque les jeunes ont cassé une vitrine du Prince of Wales pub, dans le sud de Londres. Deux jeunes gardiens de prison sont sortis pour les arrêter ; l’un d’eux a alors reçu un coup de couteau dans le ventre et demeure dans un état critique. L’autre a été poignardé dans le cou et est mort sur le coup. Un troisième gardien de pri­son a été poignardé un peu plus tard, alors qu’il venait de rendre visite à son collègue blessé. Un policier a aussi reçu un coup de couteau alors qu’il tentait d’arrêter un des jeunes Noirs, qui a réussi à s’enfuir. "D’après ce que je sais, il ne s’agissait pas d’un motif racial, mais d’un acte de hooliganisme aveu­gle", a déclaré le commissaire.

(Daily News, 2.03.1987.)

Un homme suspecté d’être un indicateur de police a été battu par un gang de 8ath qui, après l’avoir jugé coupable d’être une balance, l’a "condamné au bûcher". Ils ont versé de l’alcool à brûler sur sa tête, et y ont mis le feu. Il a essayé frénétiquement d’éteindre les flammes, mais était tellement terrorisé qu’il ne s’est rendu à l’hôpital que 30 heures plus tard.

(The Sun, 17.02.1987.)

2.01.1986 : ravage dans la maison de la gueule de bois. Des squatters adolescents, dont les plus jeu­nes n’avaient pas 13 ans, ont envahi la maison la plus chère d’Angleterre pour y organiser une gigan­tesque fête. Des feux de bois brûlaient dans chaque cheminée. Quand il n’y a plus eu de bois, ils ont brûlé les tapis. Le mot avait circulé dans Londres, et 2 000 "invités" ont investi les dix chambres, le sauna, les deux piscines et la salle de banquet pré­vue pour 70 personnes. Selon un des participants, "ce fut une orgie de sexe et de destruction". Les dégâts s’élèvent à 10 000 livres. Le dernier proprié­taire était un homme d’affaires Bengali, à l’étranger depuis plusieurs mois. Il a fallu 10 voitures de police pour évacuer les derniers squatters".


d’assurance achevèrent de ruiner le projet. Il n’en reste plus qu’une "Zone industrielle Angela Davis" désertée et saccagée. Conjointement à cela, le sketch classique de la "valorisation culturelle" du quartier tourna court aussi vite : un "Centre cul­turel afro-caribbéen" mis en place après 1981 était rapidement devenu un repaire pour la fourgue et le dcal, et un havre pour ceux qui étaient pourchas­sés par les flics. C’est à 2 000 que ceux-ci se poin­tèrent en juillet 1986 pour l’investir et arrêter une soixantaine de personnes, après quoi le centre fut définitivement fermé.
Revenu de ses premières erreurs, l’ennemi a mis en place une tactique plus efficiente connue sous le terme de gentrification. A Brixton comme dans toutes les villes anglaises, la majeure partie des loge­ments est la propriété du council (municipalité). Celui-ci brade maintenant ses nombreuses maisons (3 fois moins cher qu’ailleurs) à ceux des petits cadres pour lesquels le rêve d’accéder à la propriété l’emporte malgré tout sur le cauchemar de se trou­ver victime des sauvages. C’est un coup double pour l’ennemi : il entend d’une part se débarrasser de cette incertaine population de squatters qui occu­pent ces maisons depuis des années, d’autre part injecter dans cette zone incontrôlée une nouvelle race de mutants à sa botte, les Yuppies [2]. Dans leur sillage, et à mesure que ferment les pubs agi­tés. s’installent déjà commerces branchés et restau­rants de pseudo-luxe. L’État entend ainsi se doter de ce qui, à rencontre de la France, lui fait défaut depuis toujours : cette force sociale déterminante que constitue une classe intermédiaire entre lui et les pauvres. Dans un État démocratique, la police ne peut remplir son rôle qu’au nom de la défense de la communauté. Elle doit donc pouvoir s’appuyer sur cette partie de la société qui prétend représenter la communauté. C’est précisément ce qui lui fait défaut dans les zones d’émeutes. En Angleterre, les beaufs n’ont pas la main sur le fusil à pompe, mais sur le téléphone, pour appeler les flics au moindre soupçon. Si de telles émeutes arri­vaient en France (esperanza !), nul doute que les boutiquiers formeraient immédiatement des milices armées. Rien de tel en Angleterre : à Bristol, les flics avaient justifié leur intervention par une pétition émanant de la "majorité silencieuse", mais personne n’ose se revendiquer ouvertement d’une telle majorité ! Les Yuppies sont donc la tête de pont de l’ennemi, qui risque fort de subir de lourdes pertes car clic est là pour ça : une partie de la population devenant la cible la plus immédiate de la haine sociale, la police pourra se présenter comme la médiation nécessaire à la prévention d’affrontements civils. Il est encore trop tôt pour prédire ce qui adviendra de ce processus : une seule émeute et tout sera remis en cause. En attendant, les casses et agressions contre cette faune étrangère se multiplient : c’est le moyen de résistera la gentrification en dissuadant ces gens de venir s’instal­ler là. Cette situation n’est pas seulement valable à Brixton mais dans d’autres quartiers de Londres comme Hackney. où la plus noire misère côtoie les zones "post-industrielles" en expansion. De même dans le quartier irlandais de Kilburn en septembre dernier, plusieurs dizaines de personnes ont saccagé leur ancien pub qui était devenu un repaire de cadres et de touristes. Une seule chose est sûre : dans de tels quartiers, les prochaines émeutes se dérou­leront dans des conditions tout à fait différentes.

Le soulèvement de la cité de Broadwater Farm à Tottenham le 6 octobre 1985 avait été l’évé­nement le plus scandaleux de l’histoire anglaise contemporaine. Ce soir-là, un seuil irré­médiable avait été franchi dans la violence sociale : pour la première fois dans une émeute, des coups de feu avaient été tirés, et un flic s’était fait buter par la foule, de 42 coups de machettes et couteaux. Ce scandale, les habitants de la cité le payèrent très cher dans les mois qui suivirent : occupation poli­cière permanente, perquisitions musclées, tabassa­ges. arrestations, la terreur policière se déchaîna sans frein. Vint ensuite la répression judiciaire : à par­tir de septembre 1986, 61 inculpés comparurent dans un procès fleuve de plusieurs mois. Plus encore que de châtier les criminels, il s’agissait d’exorciser un sacrilège. Ceci est particulièrement net dans la peine de six mois infligée à un Noir simplement parce qu’il avait pissé là où le flic s’était fait débi­ter en tranches ! D’entrée, le juge annonça la cou­leur : "Vous avez pris part au désordre le plus grave qui ait eu lieu dans ce pays, nous devons faire un exemple." Bien qu’il apparut très vite que les chefs d’inculpation aient été montés de toute pièce par les flics, les condamnations furent délirantes : la cour d’appel fixa à 2 ans ferme le tarif minimum, pour avoir simplement été présent sur les lieux ce soir-là. Quant aux trois restant inculpés du meur­tre du flic, ils prirent 30 ans et la vie. Est-il besoin de le préciser, le flic qui avait assassiné la marna noire, mettant ainsi le feu aux poudres, ne fit pas une heure de taule.
Alors que leurs exploits avaient provoqué la reconnaissance de tous les insatisfaits du pays, les émeutiers de Tottenham se trouvèrent confrontés à l’isolement le plus absolu au moment de la répres­sion. Leur défense fut le fait des réformistes locaux. En 1983. une "association des jeunes de Broadwa­ter Farm" avait été créée par des mères de famille noires pour combattre la délinquance qui s’accrois­sait à l’intérieur même de la cité. Elle dispose d’un local dans lequel se retrouvent les jeunes de la cité. C’est une de ces mères de famille qui s’était fait buter par un flic le 6 octobre. C’est cette partie des habitants de la cité qui, tout en ne partageant pas l’esprit des émeutiers, subit quotidiennement le racisme et les vexations policières, qui impulsa la défense des inculpés, vite rejointe par la cohorte des activistes politiques noirs. Ils s’employèrent donc à justifier le soulèvement de Broadwater Farm, mais uniquement en tant qu’autodéfense de la commu­nauté noire face aux agressions racistes des flics. Alors que la cité était quadrillée par les flics, le slo­gan "pigs off the farm" (les porcs hors de la ferme) circulait. On aurait pu penser, par exemple, que des gens se seraient emparés de ce mot d’ordre pour semer la merde ailleurs dans Tottenham, ce qui aurait contraint les flics à relâcher un tant soit peu la pression sur la cité. Au lieu deçà, les antiracistes négocièrent le retrait des flics, qui ne fut achevé qu’un an après l’émeute ! De même, seules des for­mes d’action militantes, telles que des piquets devant le commissariat et le palais de justice, furent utilisées pendant le procès, sans aucun effet évidem­ment. Ces gens-là ne parlent pas de guerre, ils demandent à vivre en paix, ce que leur refuse l’État. Aujourd’hui, ils en sont à envisager l’édification dans la cité d’un mémorial conjointement dédié à Cynthia Jarrett et à Blakelock, la victime des flics et le flic victime !
Les émeutes anglaises ne sont pas des émeutes raciales, et le racisme n’existe pas entre les jeunes qui ont grandi dans la même cité. Mais ceci ne veut pas dire que la question raciale ne se pose pas dans ce pays. La place des Antillais dans la société anglaise est comparable à celle des Arabes dans la société française en ceci qu’ils constituent une collectivité particulière face à l’extérieur, fondée sur leur exclu­sion collective des mécanismes d’intégration à la société britannique (cf. Minguettes blues, O.C. n°1). Par contre, les Noirs ne sont pas considérés comme des "immigrés" mais comme une "mino­rité ethnique" ; ils ne sont pas, comme les Algé­riens vis-à-vis de la France, de la chair à travail importée d une néo-colonie, mais des citoyens du Commonwealth venus s’installer dans la métropole, au lendemain de la guerre mondiale. Même les plus cons des racistes ne rêvent pas de les renvoyer chez eux. Les Noirs sont une communauté visible


Des vacanciers ont saccagé leur village de vacan­ces après avoir entendu dire qu’il allait fermer. Des tas de gens s’appropriaient les biens appartenant au centre d’Amtre Park. "Ce village est à nous". disaient-ils. Les bars ont été vidés, les magasins et chalets pillés, les manèges démantelés, et un théâ­tre de 2 000 places a été détruit par le feu.

(The Star, 10.07.1986.)

Une série d’attaques terrifiantes a entraîné une grève des employés des bureaux de logement. Ils se sont fait agresser par des locataires en colère à coups de bouteilles et couteaux, ainsi que divers autres pro­jectiles. Certains se sont fait jeter des cafards dans les cheveux. A Lewisham (sud de Londres) 6% des logements sont inhabitables, alors que la liste d’attente augmente de 5 000 noms chaque année.

(South London Press, 10.10.1986.)

Le 2 août, dans la zone des night clubs de Plymouth, 8 policiers ont été blessés lors d’affron­tements sur Union Street. Au même moment, 2 autres étaient blessés lors de l’attaque du commis­sariat de Dartmouth. Les événements se sont préci­pités le week-end suivant, à la fermeture des clubs. 500 personnes ont bloqué Union Street et ont arrosé les flics de pierres et de bouteilles. Une Panda a été retournée, et les gens ont chargé les flics, les insul­tant et leur crachant dessus. La bataille a duré près de deux heures. Des renforts ont été envoyés des comtés avoisinants pour boucler les banlieues, et 22 personnes ont été arrêtées.

(Counter Information, oct. 86.)

Le personnel du bureau de chômage de Blenheim Grove refuse toujours de retourner travailler dans les bureaux qui avaient été fermés il y a trois semaines, après avoir été saccagés par les chômeurs en colère. Maintenant, les employés disent qu’ils n’y retourne­ront pas tant que leur sécurité ne sera pas garantie, et veulent continuer de travailler dans le bureau de Redcross Way. qui avait été tenu secret jusqu’à ce que des chômeurs ne le découvrent lundi dernier.

(South London Press, 10.10.1986.)

Le personnel du bureau de chômage de Blenheim Grove refuse toujours de retourner travailler dans les bureaux qui avaient été fermés il y a trois semaines, après avoir été saccagés par les chômeurs en colère. Ceux-ci avaient agressé les employés à la sortie de la cafétéria, puis avaient envahi les bureaux, cassant toutes les vitres des guichets, avant de se rendre dans le bureau de la direction et de tout casser dedans. Maintenant, les employés disent qu’ils n’y retourneront pas tant que leur sécurité ne sera pas garantie, et veulent continuer de travailler dans le bureau de Redcross Way, qui avait été tenu secret jusqu’à ce que des chômeurs ne le découvrent lundi dernier.

(South London Press, 10.10.1986.)


d’exclus, ci sont appelés a le rester Leur statut s’apparente plutôt en ceci à celui des Noirs arméricains (notons d’ailleurs que l’activisme politique style « Black Panthère » avait été importé dans 60’s en GB). Et même les antiracistes identifient explicitement les émeutes à la révolte des Noir* sud- africains. Le vernis démocratique des institutions anglaises ne tient pas devant la vérité profane de l’apartheid (moi afrikaner signifiant "séparation") qui régit la société. Il n’est pas permis dans ce pays de rêver à "l’égalité des droits" et à la réalisation harmonieuse de l’idéal démocratique, et même les antiracistes ne s*y essaient pas. L’un d eux décla­rait dans un meeting : "Nous avertissons les Noirs qui iraient s’engager dans la police : on vous trai­tera comme en Afrique du Sud : avec un pneu et de l’essence." C’est qu’on imagine mal un Har­lem Désir venir faire ses prêches aux émeutiers anglais ! Mais l’essentiel des propos des antiracis­tes et "leaders de communauté" ne tient pas dans leur virulence de façade, mais dans leur slogan rituel : "l’autodéfense n’est pas un délit". Il est certes assez plaisant de parler de "légitime défense" lorsqu’un flic se fait découper en rondelles, mais ce faisant, les porte-paroles des émeutiers falsifient leurs véritables raisons. Au lendemain de l’émeute de Brixton, un flic déclarait comprendre à la rigueur que la bavure qui avait laissé Cherry Groce paraly­sée à vie ait entraîné l’attaque du commissariat ; mais qu’en tout cas les pillages qui s’en étaient suivis n’étaient que "pur opportunisme", rien ne pou­vait les excuser ! Et certes, lorsque le pillage accom­pagne l’attaque des flics, il n’est plus seulement question d’autodéfense, il s’agit bien d’une atta­que en règle.
Le rôle des "leaders de communauté" n’est pas à négliger : certes, au moment de l’émeute. ils se font jeter s’ils s’y opposent de front, mais ils gar­dent un certain crédit lorsqu’ils prétendent les cau­tionner. A Bristol l’un d’eux, Balogun (qui était devenu "leader" en vertu de sa participation à l’émeute de 1980 !) avait tout de même réussi à dif­férer les affrontements de quelques heures. En octo­bre 1986 à Notting Hill, le commissariat s’était fait attaquer suite à un autre meurtre policier. Des community leaders réussirent alors à arrêter l’émeute, en disant que le moment n’était pas venu, qu’une manifestation organisée quelques jours plus tard. Les blacks du quartier ne se pointèrent même pas à cette manif, évidemment encerclée de centaines de flics. Ils en profitèrent tout de même pour piller une quinzaine de magasins un peu plus loin ! Mais sans l’intervention des réformistes blacks, il y aurait eu une émeute de l’ampleur de Brixton ou Handsworth.
Le poids des rackets réformistes est à la mesure du silence des émeutiers. Ils ne pourraient certes pas mobiliser les foules dans une grande croisade démocratique à la française (et surtout ne le veu­lent pas : il serait trop dangereux d’unifier les foyers de révolte). Ils ne pourront non plus empêcher les émeutes. Mais ils contribuent à renforcer l’isolement de chaque émeute particulière au moment de la répression, de freiner ce passage à l’étage suivant que constituerait une prise de parole publique des émeutiers, pour affirmer à la face du monde leurs véritables raisons. En attendant, des centaine de jeu­nes rebelles sont en taule, et pour longtemps.

La vague d’émeutes qui avait agité les prisons françaises au printemps 1985 s’est depuis reproduite dans la plupart des pays occidentaux (Italie, Espagne, Danemark, USA, Brésil, Polo­gne, etc.), de la même manière et pour les mêmes raisons, cette fameuse surpopulation carcérale qui partout est la conséquence nécessaire de la pacifi­cation sociale. Voilà qui était bien prévisible : par-delà les régimes propres à chaque État particulier, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La révolte carcérale s’affirme ainsi comme une ques­tion universelle, qui ne se laissera pas étouffer dans quelque pseudo-solution réformiste. Mais c’est encore en Grande-Bretagne qu’apparaît le plus visi­blement l’identité entre la révolte qui gronde au dehors et les mutineries qui éclatent dans les murs. Ce pays qui jusqu’en 1981 s’enorgueillissait de son système répressif moderniste (solutions alternatives à l’enfermement, faible taux de prévenus) est devenu le pays d’Europe qui encagé le plus, sui­vant de près la Turquie. En 1984, 200 000 personnes ont fait un séjour en taule ! Et l’appareil judiciaire n’arrivant plus à suivre, le nom­bre de prévenus est en constante augmentation. Ceci est bien évidemment le produit de la répres­sion toujours plus lourde de l’effervescence sociale : dans les mêmes murs se retrouvent émeutiers, van­dales, voleurs, pickets et hooligans. Le mélange a été explosif.
En cinq jours, du 29 avril au 3 mai 1986, 29 prisons se sont soulevées, l’une d’elle a été tota­lement réduite en cendres. 841 cellules ont été détruites, plusieurs dizaines de détenus ont réussi à se faire la belle. Une grève de matons avait servi à la fois de détonateur et d’occasion à cette belle flambée : les conditions ignobles d’existence s’étaient encore trouvées aggravées par la suppres­sion des parloirs et de la cantine, et le peu de matons présents dans les taules put être facilement neutra­lisé. Partie de la prison de Glouccster. la révolte s’étendit d’une taule à l’autre au fur et à mesure des bulletins d’information radiophoniques. II est à noter que contrairement aux mutineries françai­ses, toutes sortes de taules se sont soulevées, des pri­sons de haute sécurité aux centres de jeunes délinquants. "Ces scènes de hooliganisme sont un précédent dans l’histoire des prisons", déclara le directeur de l’administration pénitentiaire du sud-ouest. L’ennemi découvrait là avec horreur la limite de sa politique de répression brutale. Dans ce sec­teur aussi, sa tranquillité est perturbée pour long­temps. Si les mutineries de début mai avaient été provoquées plus ou moins délibérément par les matons pour appuyer leurs revendications (quoi qu’ils se soient trouvés devant un résultat qu’ils n’avaient certes pas voulu !), d’autres éclatent maintenant de manière chronique, sans qu’il soit besoin d’incitation extérieure. A Dartmoor en octo­bre, c’est la mauvaise réception d’un feuilleton télé­visé qui entraîne le saccage de la prison (on se souvient que Badinter avait introduit la télé pour calmer les taulards, ça ne marche pas toujours !). Trois jours plus tard à Wymott, une mutinerie embrase la taule alors que, comme le déclare le directeur, "nous n’avons eu connaissance d’aucun grief particulier parmi les prisonniers". Effective­ment : ce que ces salopes se prennent dans la gueule, c’est un tort général fait aux détenus, par­tout dans le monde. Il n’y avait pas eu de mutine­rie en Écosse début mai, les matons ayant refusé de se joindre à la grève. Mais à partir de juillet, c’est de ce pays où les conditions de détention sont encore plus insoutenables qu’en Angleterre que partirent les plus grosses révoltes. A Saughton en octobre, à Peterhead en novembre, à Barlinnie en janvier, les détenus prirent des matons en otages sur les toits, parfois pendant plus de deux jours, pour rendre publics les tabassages et mauvais traitements dont ils sont l’objet.
Si les raisons de la révolte sont évidemment les mêmes en Grand-Bretagne qu’en France, la manière dont elle se manifeste est différente. On peut dire des prisons qu’elles sont la vérité d’un État, le meilleur révélateur des conditions qui y règnent. En France, la sphère judiciaire et carcérale est un terrain d’affrontement théorique ; c’est à ce propos que se manifestent et s’opposent les diffé­rentes variantes réformistes et réactionnaires du vieux mensonge juridique (il n’est qu’à voirie rôle central qu’eut Badinter dans le gouvernement socia­liste, et plus récemment le "débat" sur les prisons privées). En Grande-Bretagne, le système répressif ne s’encombre pas de baratin réformiste. Le Droit britannique ne considère pas tant le criminel comme un membre de la société civile ayant manqué à ses devoirs, que comme un être immoral par nature devant être exclu de l’humanité. Il est fréquent que les juges assortissent leur sentence de considérations du genre : "Vous êtes un être vicieux et mauvais". Et la prison ne prétend pas tant réinsérer que mora­liser à coups de trique. Quand les détenus s’y révol­tent. l’ennemi voit là la confirmation de leur animalité.
En France, la révolte des détenus a aussi une expression théorique, à travers des individus exem­plaires comme Mesrine ou Courtois, mais aussi par exemple dans les mouvements collectifs de deman­des de mise en liberté. Rien de tel n’est encore apparu outre-Manche. Et alors qu’en France les mutineries avaient eu malgré tout quelque écho au dehors, aucun soutien n’est venu répondre à l’appel des mutins britanniques, aucune reconnaissance ne s’est affirmée publiquement, alors même que tant de gens risquent de se retrouver en taule. C’est à ce propos que se manifeste le plus crûment la frag­mentation qui régit encore l’effervescence sociale dans ce pays. "La violence est le produit d’une société corrompue", "Nous sommes tous des ota­ges", "Brutalité : nous avons besoin d’aide", disaient les banderoles des mutins. Dans un pays où tant de leurs semblables s’attaquent quotidien­nement aux flics et au décor, ils ont dû ressentir d’autant plus durement l’isolement de leur révolte.

La rébellion ouverte contre les autorités, le pil­lage qui se déchaîne à chaque occasion favo­rable, la destruction du décor misérable des villes délabrées, la résistance aux diverses formes de contrôle étatique, tout cela ne constitue pas un phé­nomène périphérique dans la société britannique, mais se déploie bien en son centre, et rejaillit toujours plus sur le reste de la société. En premier lieu, il est notable que dans ce pays, les chômeurs de plus en plus nombreux ne constituent pas comme dans d’autres pays une foule solitaire et atomisée, mais se manifestent au contraire comme une force sociale menaçante, dans des émeutes bien sûr, mais aussi bien dans les bureaux de la DHSS (les ASSEDIC anglais), fréquemment saccages par les chômeurs fatigués d’attendre leurs maigres allocations. Le spectre du chômage ne terrorise pas grand monde : à en croire une statistique publiée en septembre 1986, la moitié des 3,25 millions de chômeurs offi­ciels estime "retirer pas mal de satisfaction de la vie et arrive à bien s’amuser", un million n’ayant par ailleurs "aucune intention de trouver du tra­vail". Ceux qu’un article du Guardian nomme plaisamment des "refuseniks du travail" sont souvent des jeunes qui sortent de l’école. Il arrive fréquem­ment que les YTS (TUC anglais) qu’on leur des­tine ne trouvent pas preneurs, une des raisons indiscutables étant : "Je ne peux pas me lever le matin." De même par exemple que dans un quar­tier du sud de Londres, les postes ont dû suspendre la distribution du courrier le matin, faute de facteurs : "Les postulants éventuels ont été repous­sés à l’idée de se lever à 5 heures, particulièrement lorsque le temps est mauvais", expliquait un res­ponsable. Ce n’est évidemment pas qu’en Angle­terre que de nombreux chômeurs ne veulent pas travailler, surtout vu les conditions en vigueur, mais ici la nécessité et l’écrasement social, n’ont pas encore fait leur oeuvre de laminage. Ajoutons qu’il est souvent plus avantageux de subsister par les allo­cations chômage alliées au travail au noir intermit­tent (beaucoup plus développé qu’en France), que d’avoir un boulot fixe payé au lance-pierres (il n’y a pas de salaire minimum en GB). Tout ceci fait que le refus du travail peut s’affirmer ouvertement.
Cette force sociale que constituent les jeunes chô­meurs rejaillit à son tour sur le reste de la société, en premier lieu dans ce secteur des divers services sociaux intermédiaires entre l’État et les pauvres. Mal payés, sans cesse enjoints à plus de fermeté par le gouvernement et souvent victimes de la colère des gens, assistantes sociales, employés des divers services d’assistance et de logement, chauffeurs de bus et autres se voient en permanence sommés de choisir leur camp. Grande est leur détresse ! Et nombreux sont les mouvements de grève et d’insa­tisfaction dans ces secteurs, soit pour exiger plus de conditions de sécurité face à la foule hostile, soit pour s’opposer à l’aggravation de leur fonction de contrôle. Fin 1986, des employés des bureaux de chômage ont boycotté une consigne de traque aux faux-chômeurs. Mais quelques mois plus tard, une grève syndicale des mêmes employés a laissé des cen­taines de gens sans une tune. Il est probable que de plus en plus les travailleurs de ces divers services n’auront pas d’autre échappatoire que de se placer explicitement soit du côté des pauvres, soit contre eux.
Le fait que le chômage ne soit pas parvenu à rem­plir sa fonction terroriste a aussi une conséquence dans le monde du travail : le directeur de l’usine Vauxhall de Luton explique l’énorme taux d’absen­téisme dans cette boîte (il manque 1 ouvrier sur 5 tous les lundis et vendredis) par l’embauche ces der­nières années de centaines de jeunes chômeurs : "Il n’y a aucun signe, dit-il, que le fait de se trouver au chômage ait accru leur motivation. Ils ont pris l’habitude de gagner moins et de ne pas travailler."
L’absentéisme ne cesse d’augmenter dans l’industrie britannique, il lui coûte désormais 40 fois plus d’argent que les grèves. C’est que dans le même temps, le nombre de grèves a chuté d’une manière spectaculaire : de 11 à 2,4 millions de jours en un an. Ce sont là deux symptômes d’une situa­tion nouvelle. Nous signalions dans le numéro pré­cédent à quel point la grève des mineurs avait marqué de son empreinte tous les conflits du tra­vail, pour le meilleur et pour le pire. Ceci s’est encore plus vérifié depuis lors. Chaque travailleur sait désormais que les chances de faire triompher des revendications particulières par un conflit clas­sique et pas trop coûteux sont quasiment nulle ?. Et les trade-unions ne sont plus prêts à cautionner des grèves qui leur feraient perdre trop de plumes et compromettraient leur participation au nouvel ordre industriel. La diminution quantitative des grè­ves ne signifie donc pas que l’État soit enfin par­venu à civiliser la légendaire résistance au travail des ouvriers anglais, comme l’attestent sabotages et absentéisme toujours en vigueur. Elle traduit simplement l’usure de la forme qui régissait jusqu’à présent les conflits du travail, et l’absence d’alter­native à cette usure, d’où un retour momentané à des formes de résistance plus individuelles.
Les grèves qui ont éclaté depuis deux ans mani­festent également cette situation nouvelle : d’une part, elles se laissent de moins en moins arrêter par l’illégalité, d’autre part la même question vitale s’y repose en permanence : comment s’émanciper du principe trade-unioniste ? On retrouve là tant la richesse que les occasions manquées qui ont carac­térisé la grève des mineurs.
Tout ceci s’est manifesté lors du long conflit de Wapping. En janvier 1986, le patron de presse Murdoch transfère son entreprise sur le site néo- industriel de Wapping, à Londres, licencie 5 000 imprimeurs et embauche à leur place des électriciens avec le syndicat desquels il avait passé un accord en ce sens. Les imprimeurs licenciés éta­blirent alors un piquet à l‘entrée du site, de manière à retarder amant que possible la livraison des jour­naux. piquet sur lequel de fréquents affrontements se produisirent, parfois très violents. D’autres for­mes sauvages d’action furent utilisées à bon escient : dans toute l’Angleterre, des hit squads attaquaient et parfois incendiaient les camions de l’entreprise TNT qui livraient les torche-culs de Murdoch. volaient des piles de journaux dans les kiosques, vandalisaient les bagnoles des scabs (leur volant même parfois leurs autoradios). Tout ceci rappe­lait les moments les plus offensifs de la grève des mineurs. Ajoutons qu’un journal écrit par des imprimeurs de la base, Picket, revendiquait ouver­tement de telles actions, se démarquant ainsi plus nettement des trade-unions que ne l’avaient fait les mineurs. "Si les pickets font ce qu’ils ont envie de faire, la grève peut être gagnée ; mais si nous écoutons les leaders, on sait bien ce qui arrivera », écrivaient-ils en juillet. Malgré cela, les deux syndi­cats, SOGAT et NGA, engagés dans le conflit res­tèrent maîtres du terrain. Ils condamnaient régulièrement les débordements, les attribuant aux cléments extérieurs effectivement assez nombreux (les affrontements ayant lieu à Londres, ils attiraient pas mal de monde, s’y joignaient aussi les gens du quartier pour lesquels l’implantation du business à Wapping est un épisode de la gentrification de cette zone, accompagnée en l’occurrence d’une constante occupation policière). Les bureaucrates rejouèrent le même sketch lamentable : c II faut faire pression sur le TUC pour qu’il exclue le syndi­cat des électriciens. "Malgré la colère de nombre d’imprimeurs contre les dirigeants du syndicat ("il faut brûler cette salope", était-il parfois chanté pen­dant les discours de la bureaucrate-chef Brenda Dean), aucun mode organisationnel indépendant du trade-union ne s’est esquissé durant ce conflit, et la parole resta le monopole des syndicalistes. La logique syndicale demeure donc inentamée, et ne pouvait conduire le mouvement qu’au pourrisse­ment et à la défaite. Ajoutons à cela que les impri­meurs se trouvaient dans des conditions encore bien plus défavorables que les mineurs : ils ne consti­tuent pas comme eux une force sociale, et n’ont pas hors de leur travail ce mode de vie collectif qui avait eu tant d’importante dans la guerre de 84/85. De plus, ils étaient déjà virés, et ne pouvaient donc agir que de l’extérieur ; enfin il n’y eut quasiment pas de soutien pratique de la part des imprimeurs des autres journaux. En tout cas, ils firent payer très cher son ignominie à Murdoch, ainsi qu’aux flics d’ail­leurs. qui devaient se mobiliser à plusieurs centai­nes chaque samedi, ce qui les faisait flipper en cas d’émeute ailleurs dans Londres. En février 1987, les syndicats décrétèrent la fin du conflit. Mais celui-ci se termina quand même en beauté par un baroud d’honneur : le 24 janvier, jour du premier anni­versaire du conflit, les affrontements sur le piquet furent plus violents que jamais : 20 000 personnes étaient venues prendre part aux réjouissances, parmi lesquelles de nombreux mineurs, ainsi que des jeu­nes hooligans qui n’en ratent jamais une. Pendant plusieurs heures, les bagarres tournèrent carrément à l’émeute, et 175 porcs se retrouvèrent à l’hôpi­tal. La vengeance qui avait animé le meilleur de ce conflit en marqua brillamment la fin.
L’exemple de Wapping n’est pas isole : on en retrouve les principales caractéristiques dans le con­flit de Silentnight. Cette boîte est la plus grosse fabrique de lits du pays. Le 11 juin 1985, les ouvriers des usines de Sutton (West Yorks) et Barnoldswick (Lancs) se mettent en grève à la suite du refus de la direction d’honorer les contrats salariaux. Un mois plus tard, tous les grévistes sont licenciés ! C’est alors le scénario désormais classique : attaque violente des scabs, attaques et incendies des camions chargés de lits, bagarres contre les flics sur les piquets (les grévistes utilisent même une énorme catapulte). L’usine de Sutton fut même partiellement détruite par un incendie criminel. Dans ce cas également, les ex-ouvriers de Silentnight n’ont aucun espoir de réembauche, mais entendent bien le faire payer cher à leurs managers, soutenus par des gens du coin et, là encore, par des groupes de mineurs. Aux der­nières nouvelles, et depuis maintenant deux ans, ce conflit dure encore !
Depuis la fin de la grève, les mines demeurent le secteur le plus agité de l’industrie britannique. Les grèves sauvages ont fait perdre 200 millions de francs aux charbonnages l’année dernière. Il s’agit le plus souvent de grèves-eclair dans un seul puits, et qui s’arrêtent d’elles-mêmes avant que les média­tions normales de négociation avec le syndicat aient même le temps de s’engager. Maintenant, les charbonnages faisant sauter une semaine de prime à cha­que journée de grève, les mineurs arrêtent le travail pendant une semaine entière, après quoi ils repren­nent. Les sabotages sont aussi monnaie courante.
Il ne s’agit plus de gagner quoi que ce soit d’autre qu’un peu de temps sur le travail, et aussi de signi­fier que malgré l’échec de 1985. la haine demeure aussi vivacc. Les scabs ne sont toujours pas oublies : la vengeance leur retombe souvent sur la gueule, notamment lors de marches de foot "amicaux" avec des équipes du Nottinghamshire. Et la haine des flics n’a pas faibli non plus : certains villages comme South Kirkby sont quasiment des no go areas, où les patrouilles de porcs se mangent régu­lièrement des briques. Il y a quelques mois, un juge de Wakefield déclarait qu’un nombre substantiel de mineurs et de leurs familles était venu former "une nouvelle classe de criminels" après la grève, ceci après que plusieurs soient passes devant lui pour des casses ou des vols à la tire. Un bel exemple de tels comportements a été fourni par des mineurs et ex-mineurs de Scaham (Durham) et des vallées de Rhondda et Rhymney (Pays de Galles) : l’an der­nier, ils se sont organisés en commandos pour se réapproprier le maximum de charbon en barrica­dant les voies ferrées et attaquant les trains circu­lant entre les puits et les centrales électriques. Lorsque des vigiles étaient dans les trains, ils s’en sont pris plein la tête ! De tels gestes de vengeance avaient déjà déterminé les plus beaux moments de la grève de 1984/1985. C’est un esprit qui a sur­vécu à la défaite et s’affirme d’autant plus claire­ment aujourd’hui qu’aucun alibi trade-unioniste ne vient plus l’obscurcir. Et comme ils l’ont mon­tré à Wapping et ailleurs, ceux des mineurs qui étaient les plus combattifs pendant la grève restent disponibles pour des affrontements à venir.
Désormais, tout mouvement d’insatisfaction dans la sphère du travail ne peut s’exprimer qu’en opposition aux trade-unions, et à travers des métho­des illégales que ceux-ci ne peuvent que désavouer.
Il y en a encore eu un exemple cette année lois de la grève des ouvriers de Caterpillar, à Uddingston (près de Glasgow) : le 4 janvier, la direction annon­çait la fermeture de l’usine en mai 1988. Aussitôt, les ouvriers l’occupèrent, ce qui déclencha l’indi­gnation du trade union (AEU), qui pendant plu­sieurs mois manœuvra en vain pour faire cesser cette action illégale. Malgré plusieurs injonctions des tri­bunaux, les assemblées générales reconduisirent l’occupation. Aux dernières nouvelles, l’affaire suit son cours. Citons encore un bel exemple, qui s’est passé au début de l’année dans une usine automo­bile : un punk qui bossait à la chaîne s’était fait virer pour absentéisme. Aussitôt, toute l’usine se mit en grève de soutien, malgré les délégués syndi­caux affolés qui couraient partout pour expliquer que ce licenciement était justifié ! Finalement, la direction ne revint pas sur sa décision, et la grève cessa, mais le fait même qu’elle ait eu lieu en dit long sur le fossé qui existe entre le discours syndi­cal et les aspirations déclarées des gens. On sait que plusieurs trade-unions ont déjà passé des accords avec les managers japonais qui ont non seulement importé leurs capitaux en GB, mais aussi leurs méthodes d’exploitation, parmi lesquelles la fameuse clause antigrève. Mais de récents rapports indiquent que de telles méthodes ont bien du mal à être appliquées ici : de plus en plus de travail­leurs des entreprises japonisées préfèrent encore


RUBRIQUE SPORTIVE

"Les chiens enragés du football anglais se sont à nouveau déchaînés sur l’Europe. aboyant au sang, et nos estomacs se soulèvent de révulsion. (...) Les clubs peuvent bien gémir, mais la solution est inévi­table : s’il n’y avait pas de football, il n’y aurait pas d’ordures du football."
Éditorial du Star, à propos de la baston saccage sur le ferry norvégien, fin juillet 1986.

Malgré toutes les mesures répressives prises depuis la campagne médiatique du prin­temps 1985, le hooliganisme demeure un sport toujours aussi populaire en Grande-Bretagne. Il apparaît d’ailleurs de plus en plus artificiel de séparer le hooliganisme du foot des autres manifestations d’insatisfaction sociale dans ce pays, comme le prou- vent divers exemples cités dans le texte ci-joint. Des matches dégénèrent en émeute, mais aussi bien des émeutes et des grèves trouvent leur prolongement dans les tribunes des stades. Quant aux bagarres par­fois sanglantes entre supporters, elles sont le prolon­gement des traditionnels affrontements entre bandes de quartier, ni plus, ni moins (et elles sont le plus violentes lorsque se rencontrent deux équipes de quar­tiers voisins). La seule différence est qu’elles se déroulent au cœur même du spectacle : voilà pourquoi elles sont plus scandaleuses. Et comme nous l’écri­vions en 1985. c’est d’une telle réalité que part le dépassement, et non do quelque préchi prêcha moraliste. Fin septembre 1986, une semaine avant le match Leeds/Bradford. des membres des gangs de suppor­ters de ces deux villes se rencontrèrent dans un pub afin de conclure une trêve ; ils ne s’attaqueraient pas entre eux, réservant leurs coups aux flics. Effective ment, en plein milieu du match, les flics reçurent de tous côtés une averse de projectiles divers, et plu­sieurs se firent fracasser la tête et les jambes. La parti-que s’accrut encore lorsqu’un camion de fish and chips fut incendié (c’est à Bradford que le stade avait brûlé en 1985, faisant des dizaines de victimes). Finalement. après 1/2 heure d’interruption, Bradford gagna le match 2 à 0. Début août à Plymouth, la sor­tie d’un match avait tourné à l’émeute en règle : de nombreux magasins pillés, le commissariat attaqué, il fallut finalement que l’armée intervienne pour réta­blir l’ordre.
Ayant prouvé qu’ils n’excellaient pas sur le terrain à ce genre de sport, les flics ont maintenant recours à une tactique insidieuse : pendant plusieurs mois, ils se sont déguisés en supporters pour infiltrer les clubs agités (Chelsea, West Ham, Milwall et d’autres), recueillir les confidences au pub, repérer les meneurs. Après quoi ceux ci se sont faits rafler, inculper d’asso­ciation de malfaiteurs et condamner à dix ans ferme ! Les journaputes se sont à ce propos étonnés que le plus agité des terribles hooligans de Chelsea était en semaine un employé poli et réservé. "Mais le samedi, il devenait un autre homme : ses lèvres se retrous­saient sur ses dents, et son visage se distordait de haine. Peut-être compensait-il alors la médiocrité de son existence", écrit une de ces salopes dont la médiocrité infinie n’est compensée par rien. Signalons en passant qu’au terme de leur enquête, les flics ont infirmé la légende selon laquelle les hooligans de Chel­sea seraient des membres du National Front (bien que certains sont effectivement des petits fafs).
Au Heysel, en mai 1985, le hooliganisme était devenu un scandale mondial. Les États anglais et belge ont depuis activement collaboré à exorciser ce scan­dale par une vaste mise en scène judiciaire, qui doit culminer dans un procès à venir. 26 supporters ont été inculpés d’homicide involontaire, l’État belge se dédouanant ainsi de la lourde responsabilité qu’il porte quant à la mort de 39 personnes, dont il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’elles ont été victimes du parcage policier de la foule, et non des coups des supporters anglais. Évidemment, tous ceux qui sont prompts à protester contre "l’espace judiciaire euro­péen" dès qu’il s’agit de procès politique ne trouvent rien à redire ici. Seuls les amis des inculpés ont dif­fusé un tract s’opposant à ce "procès des boucs émissaires" et à la "justice kangourou".
Finalement, si le hooliganisme scandalise tout le monde, c’est qu’il est le fait de cette partie de la jeu­nesse imperméable à tout discours politique ou cul­turel, c’est une expression immédiate du pôle négatif de la société, partout dans le monde. Récemment un supporter de Turin, dont la bande se nomme les "Bri­gades Rouges et Noires", déclarait qu’il allait au match depuis la fin des 70’s, c’est-à-dire depuis qu’il n’avait plus l’occasion de se battre dans la rue comme pendant le mouvement italien. En Pologne, les sup­porters de "Lechia Gdansk" sont les mêmes qui se bastonnent dès que possible avec la milice et ont un journal, Homek. dans lequel ils traitent Walesa de vieux con et annoncent qu’ils feront mieux que leurs aînés. En Espagne, nombre de supporters ont pris part aux affrontements contre les flics pendant le mouve­ment étudiant. Et en avril dernier, à Alger, un match a dégénéré en émeute.


démissionner, quitte à se retrouver au chômage. Et les managers de déclarer désormais que "les méthodes japonaises doivent être réadaptées pour tenir compte de l’esprit britannique". Gageons qu’ils auront du mal ! Il semblerait d’ailleurs que les indus­triels japonais envisagent plutôt d’importer leurs méthodes dans d’autres contrées tomme la France, où elles ont plus de chances d’êrre acceptées. Notons d’ailleurs que l’usine Caterpillar citée plus haut fer­mera ses portes pour être transférée en France, à Grenoble, à la satisfaction de la CGT dont un délé­gué a eu l’affront de déclarer aux grévistes écossais que son soutien "ne pouvait excéder la réalité de la situation".
Le refus du travail, cette vieille "maladie anglaise", est donc toujours aussi prépondérant. Mais il se trouve le plus souvent désarmé, d’où un certain désarroi dans la société : l’hiver du mécon­tentement en 1978/1979 avait ouvert une nouvelle époque dans la sphère du travail, où les illusions de régénérescence du trade-unionisme avaient cédé le pas à une agitation sauvage et éparpillée. Depuis lors, rien n’est encore venu remédier à cet éparpillement, aucune forme autonome d’organisation, telle par exemple que celle ébauchée pat les che­minots français, n’est venue critiquer pratiquement le principe trade-unioniste. Et ceci est ressenti sub­jectivement par nombre de gens comme une échéance pressante. Comme nous l’avons vu, cette échéance déborde largement la sphère du travail, pour se poser avec la même acuité dans tous les sec­teurs du refus.

La Grande-Bretagne est riche de potentialités révolutionnaires uniques en Europe : le vide entre la classe dominante et les pauvres ne cesse de se creuser, vide qu’aucune initiative de l’État ne semble être à même de pouvoir combler dans un futur proche. Tel est d’ores et déjà le prin­cipal résultat de l’effervescence sociale dans ce pays : l’ennemi y est contraint à une relative immobilité. Mais si l’État semble être constamment au bord du gouffre, le levier capable de l’y faire basculer pour de bon n’est pas encore apparu, aussi les échéances à venir demeurent-elles incertaines : si l’agitation s’est étendue quantitativement, elle n’en demeure pas moins toujours morcelée. On peut dire des différents secteurs du refus qu’ils se frôlent sans vrai­ment se rencontrer. Au-delà de la reconnaissance immédiate qui s’établit lors de l’émeute ou de la grève, aucune ébauche de communication réfléchie ne s’est encore dessinée lorsqu’une émeute éclate dans une ville, elle fait souvent des petits ailleurs.
Cependant rares sont les émeutiers qui se déplacent dans d’autres "riot zones" remontrer leurs sembla­bles. et après l’émeute, chacun est seul face à la répression. De la même manière, l’insubordination au travail toujours prépondérante demeure-t-elle désarmée devant l’usure des médiations trade-unionistes. Jusqu’ici l’État a ainsi pu avoir raison de chaque soulèvement particulier. Il est significa­tif que de tous côtés, le dépassement de cette situa­tion ne soit envisagé que comme le produit d’une conjonction accidentelle, par exemple que deux émeutes éclatent simultanément dans Londres et que, la police ne suffisant plus, l’intervention de l’armée ouvre une situation de guerre civile. Ou que le hasard fasse qu’une rencontre ait lieu entre émeu­tiers et travailleurs, comme ça avait failli se produire le 4 juillet 1981. Mais le bond qualitatif qui préci­piterait le pays dans une situation révolutionnaire ne saurait être le produit de déterminations con­tingentes. Il suppose avant tout que la parole ne soit pas monopolisée par les partisans du Vieux Monde, que la communication cesse d’être clan­destine pour s’imposer au grand jour, se faire recon­naître. La moindre ouverture dans ce sens ne manquerait pas d’être exemplaire et d’impulser une dynamique nouvelle. L’autre terme de l’alternative, c’est le pourrissement, l’accroissement de la frag­mentation sociale qui, alliée à l’aggravation des conditions de subsistance, donnerait à l’État le temps de frapper des coups décisifs.
Ce n’est pas seulement en Grande-Bretagne mais partout dans le monde que le mouvement du néga­tif se trouve encore prisonnier de son immédiateté, mais c’est dans ce pays qu’un tel état de fait est mis à nu. La question sociale s’y trouve posée de manière brutale, parce que dépouillée de son auréole politique. Ici donc se manifeste le plus prosaïquement la vérité de notre époque.
"L’atmosphère britannique, écrivait le député Powell fin 1984, rappelle celle des pays à la veille des révolutions du passé, où la classe dirigeante ignorait comment les gens vivaient et ne semblait pas s’en soucier. C’est la plus dangereuse des socié­tés, celle dans laquelle les gouvernants et les gou­vernés parlent des langues différentes." Puisse ce constat se confirmer toujours plus.

Léopold ROC

Notes :

[1Cité dans la brochure Rebel Violence, chronologie des évènements de 1985 et 1986, disponible à Housman’s bookshop, 5 Caledonina Bd. London.

[2Terme dérivé de Young Urban Professional, désigne communément le cadre en G-B.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53