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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Salauds de blancs
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 63-74.
Article mis en ligne le 22 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

par ArchivesAutonomies
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"Les Noirs ont la haine au ventre et les Blancs le fusil à la main"

Pour les États occidentaux, l’Afrique du Sud est un accident, d’ordre éthique pourrait-on dire, dans le progrès de l’humanité ; voilà un État qui refuse aux Noirs l’accès à la marchan­dise et à la démocratie, c’est-à-dire à la civilisation, sous prétexte qu’ils sont noirs. Quand ces mêmes États prennent des mesures draconiennes à l’égard de leurs immigrés, leur indignation vertueuse nous paraît bien hypocrite. Tout ce qui se dit sur l’Afri­que du Sud se situe sur le terrain de l’idéologie, et uniquement sur ce terrain-là ; l’Afrique du Sud déchaîne des passions idéologiques chez tous ceux qui ne sont pas des Noirs sud-africains sans qualités.
"Bon Dieu, ce que je peux les haïr, ces Blancs ! des fois la haine éclate, elle me fait mal au ventre, elle me prend à la gorge. "Ces salauds de Blancs" : voilà ce que chantent les Noirs dans les rues de Johannesburg. Les équipes d’ouvriers cafres le chan­tent pour se donner de l’entrain et les Blancs res­tent là et les montrent aux Anglais et Américains de passage en parlant du "rythme ancestral de l’Afri­que", mais les mots qu’ils ne peuvent comprendre répètent : Ces salauds d’Blancs ! Ces salauds d’Blancs !" (David Lytton, Ces salauds de Blancs).
Disons tout de suite la complexité et l’ambiguïté de la situation dans ce pays : dans l’histoire univer­selle de la Marchandise, l’Afrique du Sud apparaît aujourd’hui comme un accident, comme un obs­tacle au mouvement général de la Marchandise. Nous préciserons quel fut son rôle dans cette his­toire universelle de la Marchandise et en quoi ce pays peut constituer une entrave à son développement. Dans l’histoire universelle du désespoir, l’Afrique du Sud apparaît aussi comme un accident qui. dans l’écrasement général que nous subissons, manifeste le point de vue de l’humain.
"Nous voudrions que cela soit clair pour le reste du monde, nous obtiendrons tout ce que nous vou­lons et tout ce que nous voulons nous l’obtiendrons. Si possible nous utiliserons la violence... Si possible. Parce qu’en s’asseyant à une table pour discuter avec les Blancs de ces choses il n’y a aucun bon avenir pour nous. C’est comme parler à une pierre. Maintenant par la violence, ils comprendront un peu ce que nous disons... Un peu. Maintenant par la guerre, ils comprendront tout... Par la guerre." (Propos tenus par un jeune Noir de Soweto en 1976.)

L’histoire récente de l’Afrique du Sud fut celle de la colonisation de la planète par l’Argent et la Marchandise.
La découverte des gisements de diamants et d’or a entraîné la colonisation du pays par les capitaux britanniques : première et deuxième guerre des Boers, fin XIXe siècle, début XXe.
Il ne faut pas voir uniquement l’investissement des capitaux sous son aspect particulier, la mise en exploitation des mines, mais sous l’aspect plus géné­ral d’investissement de la vie sociale. Le capital comme idée qui se donne les moyens de son effec­tivité (armée, police) organise la dépendance de tous à son égard. À la différence d’Attila, le monde capi­taliste met en place une stratégie d’occupation des territoires et surtout des esprits.
Dire que les mesures prises à rencontre des indi­gènes obéissent au souci immédiat de mettre une abondante main-d’œuvre à la disposition des mines est exact mais ne permet pas de saisir, de l’intérieur, le processus de colonisation, de conquête, des esprits ; il s’agit, dans un premier temps, de faire entrer d’autorité l’argent comme idée dans les têtes.
La première mesure prise dans ce sens concerne la capitalisation de la terre (pour mémoire, le système des enclosures en Angleterre). Le Native Land Act, loi sur la propriété indigène de 1913, léga­lise l’expropriation des Bantous tout en posant le principe de la propriété privée de la terre et de son acquisition. Ce qui en principe était inaliénable devient quelque chose qui peut s’aliéner par prin­cipe et qui est effectivement aliéné manu militari. Notons qu’autrefois le pouvoir du chef Bantou s’exerçait sur le territoire et qu’il n’y avait pas de pro­priété du sol : seul existait un droit d’usage pour tous les membres de la tribu mais nul n’avait le droit d’aliéner la terre des ancêtres. Le rôle du chef se bor­nait à la répartir entre les lignages selon les besoins et, éventuellement, à concéder un droit d’usage temporaire à des étrangers de passage. Tous les traités au nom desquels les colons s’établirent reposèrent sur un malentendu : le chef africain cédait un droit d’usage limité dans le temps, le seul qu’il connût et dont il disposât, tandis que les Européens esti­maient qu’ils avaient sur la terre un droit de pro­priété définitif.
La deuxième mesure est la capitation : cet impôt a été décidé sur les indigènes non parce que le Tré­sor britannique avait besoin d’argent, mais parce que l’argent avait besoin de la tête des indigènes pour s’imposer comme principe universel et inves­tir toute la vie sociale.
Cette capitation va être généralement calculée à partir du nombre de têtes de bétail que possède l’indigène. Il faut savoir que le bétail était l’élément central autour duquel s’était organisée l’activité sociale des Bantous : "Il est l’objet par excellence que l’on peut transférer dans le jeu des relations sociales", note Serge Thion. Il était l’intermédiaire indispensable entre les vivants et les morts, entre les alliés, entre les chefs et leurs hommes. "Il n’était de richesse que de bétail." Son rôle était essentiel dans les mariages où les groupes plus ou moins étrangers et plus ou moins éloignés entraient dans un système de dons et de contre-dons appelé lobola : "Le bétail engendre des enfants." A peine reçu, le bétail du lobola faisait l’objet d’un réem­ploi sous la forme d’une épouse pour le frère ou le cousin de la femme mariée. Le bétail circulait ainsi entre les différents groupes qui entraient dans une relation d’échange réciproque. Aujourd’hui, ceux qui perpétuent la coutume ont de plus en plus ten­dance à remplacer le lobola par de l’argent et son sens premier tend à s’effacer peu à peu. L’argent, par le biais de la capitation, va éroder, parasiter, toute l’organisation sociale ancienne.
En Afrique du Sud, comme partout ailleurs, l’argent colonisa la vie sociale et fut l’agent de la modernisation des rapports sociaux, de la moder­nisation de la dépendance. Il allait être impossible aux Noirs, expropriés de tout, expropriés de leur vie traditionnelle, d’échapper à l’absolu besoin d’argent. Leur existence allait devenir maudite. Il leur fut pratiquement impossible d’échapper au tra­vail, à la prison-camp de travail ou au camp de travail-prison (le compound system).
Le 2 septembre 1949, Swart, ministre de la Jus­tice de l’époque et également ministre de la Culture et des Arts, ouvrit une station de forçats à Leslie. dans une région agricole prospère à une centaine de kilomètres de Johannesburg. Le camp-prison fut construit par un organisme qui s’appelait "Com­pagnie de fourniture de main-d’œuvre des exploi­tants agricoles de Leslie". Swart exprima l’espoir que beaucoup d’autres stations de ce genre seraient créées. La prospérité des trafiquants de main-d’œuvre était assurée grâce à tout l’arsenal des lois. Les pauvres durent aller au charbon (il faut atten­dre notre époque pour voir le travail acquérir une valeur aux yeux de certains pauvres, le comble de la misère !).

Cette conquête de l’Afrique australe par l’Argent et la Marchandise ne s’est pourtant pas faite aussi facilement que dans bien d’autres contrées du globe. L’abolition de l’esclavage engendra une scission parmi la population eu­ropéenne sans remettre en cause le système qui assu­rait sa domination. Les Britanniques considéraient tout autant que les Boers, les Noirs comme une source de main-d’oeuvre servile. Mais pour ces der­niers, l’exploitation du travail était bien plus impor­tante que la possession d’esclaves. L’utilisation rationnelle et la rentabilité d’une main-d’œuvre salariée devaient compenser, et au-delà, la perte des investissements en esclaves. D’autant que la légis­lation en vigueur avait pour fin de forcer au travail quiconque était reconnu comme vagabond. L’affron­tement entre Boers et Britanniques portait sur les formes de l’esclavage, non sur sa suppression effec­tive. D’un côté, la suprématie blanche devait être préservée au nom d’un ordre social immuable ; de l’autre, la modernisation de l’exploitation passait par le travail salarié. Dans les deux cas, l’assujettis­sement des Noirs à l’ordre colonial était hors de dis­cussion, leur statut dans le système social présent ou à venir ne souffrait d’aucune remise en question.
Pour les Boers, l’abolition formelle de l’esclavage était une atteinte à l’ordre du monde, ces calvinis­tes étroits et bornés ne pouvaient l’admettre. Le monde qui décidait de sa suppression était trop éloi­gné de celui que formait depuis un siècle la popu­lation frontalière, ces colons "l’origine hollandaise, qui s’étaient installés en Afrique du Sud depuis le XVIIe siècle et qui allaient investir le plateau inté­rieur lors du Grand Trek au milieu du XIXe. Deux guerres allaient être nécessaires pour vaincre la résis­tance obstinée qu’opposaient à l’esprit capitaliste ces pasteurs unis dans la même conception religieuse du monde où leur pouvoir social était de droit divin : les Boers appartiennent à la race des maî­tres (bass) qui exercent leur autorité sur le monde. Cette autorité, ils la tiennent de Dieu et la hiérar­chie sociale qu’ils instaurent sur les territoires con­quis obéit au commandement divin, "ils font confiance à leur fusil mais ils croient en Dieu". Leur suprématie sociale est de nature divine, la race blan­che, comme l’est l’infériorité des Noirs, c’est la pré­destination : les Blancs sont prédestinés à commander, les Noirs à obéir, tel est de toute éter­nité l’ordre du monde voulu par Dieu. C’est pour­quoi ils étaient portés à rejeter religieusement l’idée même dc l’abolition de l’esclavage ; il ne faisait aucun doute à leurs yeux qu’un tel bouleversement dans la pensée portait atteinte à l’Esprit, c’est-à-dire à la Providence.
"Le volk est le peuple afrikaner, celui qui. choisi par Dieu pour remplir une mission en un lieu donné de la terre, fut enfanté dans la douleur du feu et du sang, dans la dureté des déserts. Le peuple a été


Nous voulons que Johannesburg reste la belle ville prospère qu’elle est actuellement. Par conséquent, nous sommes disposés à maintenir des moyens d’existence séparés jusqu’à ce que des possibilités de nouveaux emplois et de nouveaux logements per­mettent aux Noirs d’aménager dans Johannesburg avec dignité.

Nelson Mandela

Le conflit qui opposait depuis plus de trois mois 16 000 cheminots/licenciés à la SAT s’est terminé vendredi après la décision de les réintégrer dans leur quasi-totalité, et sans conditions Confronté au problème quasi insurmontable pour remplacer les 16 000 grévistes, qui pour la plupart sont des tra­vailleurs spécialisés, le pouvoir n’avait pas d’autre choix. (...) Reste une inconnue : la rumeur court au sein du COSATU (principal syndicat noir), que cer­tains cheminots réintégrés n’accepteront pas de reprendre le travail tant que leurs quelques 200 camarades emprisonnés en vertu de l’état d’urgence ne seront pas libérés...

(Libération, 8.06.1987)

Une des 940 infirmières licenciées de l’hôpital Baragwanath a été brûlée vive chez elle parce qu’elle voulait reprendre le travail. (...) Elle avait décidé de négocier sa réembauche avec plusieurs autres de ses compagnes, à la suite de son licenciement le 16 novembre dernier pour grève illégale.

(Libération, 26.11.1985.)

Ils ne veulent pas payer ? Ils ne peuvent pas payer !
Plus de 2 000 Noirs ont été arrêtés hier pour non- paiement de loyer lors d’une descente de la police sud-africaine dans des cités près de Johannesburg. Les Noirs ont déclaré qu’ils ne pouvaient pas payer parce qu’ils avaient brûlé les bureaux de gérance.

(Daily Mirror, 17.11.1984.)

Alors qu’elle quittait le procès d’une amie incul­pée de meurtre, des Noirs en colère ont lapidé la diri­geante nationaliste Winnie Mandela de détritus et de canettes de boissons. Des témoins ont affirmé que près de 200 noirs ont jeté des ordures et du sable sur Mme Mandela, la femme du leader nationaliste emprisonné. Nelson Mandela, alors qu’elle quittait la Cour suprême du Cap. Mme Mandela s’était ren­due au procès de Lindi Mangaliso. qui avait été incul­pée avec deux tueurs à gages, du meurtre de son mari Victor, un homme d’affaires du Cap. La foule était apparemment très en colère du fait que Mme Mandela soit associée à une personnalité impo­pulaire.

(Guardian, 4.12.1986.)

Un policier noir a été abattu par des inconnus à Soweio, près de Johannesburg. C’est le 64* mero bre des forces de l’ordre tué en trois ans.

(Libération, 18.02.1987)


forgé... Dans l’échelle des peuples, il occupe une place prééminente (la première ?) car il est un herrenvolk, un peuple de maîtres. Quand il se rassem­ble et s’exprime, il est la naste, terme que l’on rendra par nation à condition de ne pas oublier la résonance biblique : la nation vraie est élue." (Serge Thion, Le Pouvoir pâle.)
Dans les Principes fondamentaux de la Science politique calviniste. publié par le Conseil des Égli­ses réformées hollandaises en 1951, il est dit que toute autorité découle en ligne directe de Dieu. L’État est "né de Dieu et de son infaillible bonté" ; sa tâche est de protéger "ses sujets contre l’agres­sion des autres". La "vue chrétienne de la société" s’oppose nettement à l’universalisme qui "cherche la racine de la société dans un ensemble mondial de relations souveraines qui inclut toute l’huma­nité dans un tout". Ce serait une "rébellion contre Dieu" que de donner des droits "aux communau­tés qui ne sont pas mûres" et à ceux qui sont "en rébellion ouverte contre Dieu, c’est-à-dire les com­munistes". Enfin, "l’Écriture et l’Histoire mon­trent l’une et l’autre que Dieu exige des États chrétiens".

La guerre et le principe de la propriété privée constituent la base concrète de cette idéolo­gie. Celle-ci naît de la convergence des inté­rêts privés (l’individualisme, la solitude avec Dieu du calvinisme) et de leur passage dans l’élément supérieur, l’intérêt général (le nationalisme, le peu­ple afrikaner investi d’une mission divine). C’est la guerre qui produit ce passage et réalise la "vraie unité" : l’État. La guerre seule peut forcer l’unité nationale, soumettre par la force de la nécessite les intérêts égoïstes à l’intérêt commun. La vie dans le général et pour le général est réalisée dans l’État en temps de guerre (Hegel, Essais sur la Constitu­tion de l’Allemagne). Le nationalisme afrikaner est né de la guerre et se maintient par la guerre (guerre coloniale, guerre contre les Anglais, aujourd’hui, guerre contre les Noirs). La guerre est son élément, loin d’inquiéter le nationalisme, elle le confirme, elle renforce sa conviction. La guerre sociale qui fait rage alors en Afrique du Sud. loin de déchirer la nation, la fortifie au contraire. C’est un non-sens de parler de guerre civile, c’est la guerre "intério­risée", la guerre contre l’ennemi intérieur, dont la Nation tire sa substance et sa vitalité ; qui fait que la nation afrikaner existe comme volonté, et donc comme pouvoir, comme État.
Deux logiques s’affrontent en Afrique du Sud, celle de l’État et celle de la Marchandise. Elles ne sont pas, comme nous le verrons, fatalement diver­gentes, ni même concurrentes. En Afrique du Sud, la première, la logique du pouvoir, se trouve être la limite de l’autre, elle la contient pour la borner (alors que dans les sociétés occidentales ce serait plu­tôt l’inverse). Leur fondement est pourtant le même : la propriété privée ; la reconnaissance de la propriété comme fondement du pouvoir et de la richesse, ce qui caractérise toute société mar­chande. Mais alors que nos sociétés en ont fait, for­mellement, un droit "universel", la société bourgeoise sud-africaine en a fait un droit exclu­sif. réservé, d’une façon formelle, aux seuls Blancs. Deux conceptions du droit paraissent ici s’affron­ter. pourtant le droit de propriété est en soi exclu­sif. il ne peut être en soi universel, sa prétendue universalité n’est, au mieux, qu’une universalité abstraite, l’extension indéfinie d’un droit exclusif à chacun en particulier ; chacun peut avoir accès à la propriété non pas à condition qu’il le veuille mais bien à condition qu’il le veuille et qu’il le puisse. Le pouvoir social du propriétaire consiste, entre autres, à défendre ce qui fonde son pouvoir social et fait sa richesse. Ce que fait toute bourgeoi­sie. Mais alors que la bourgeoisie occidentale n’exclut pas les pauvres d’un rapport formel à la propriété, c’est-à-dire d’un rapport religieux au pouvoir (ambition d’être un jour petit propriétaire qui ne débouche en fait sur aucune effectivité), la bourgeoisie afrikaner en exclut systématiquement les Noirs à l’intérieur de l’Union Sud-Africaine.
Le Native Land Act de 1913 fut le principal pilier de l’organisation de la société sud-africaine. Cette loi n’a fait d’ailleurs que codifier un état de fait permanent depuis le début de la colonisation. Les Africains se voient reconnaître en toute propriété 7,3% de la surface totale de l’Union (portés à 13 % seulement en 1936). En dehors de ces zones appe­lées au départ Réserves, les Européens, seuls, peu­vent posséder la terre. Environ un million d’Africains se sont trouvés ainsi en position de squatters et durent être expulsés. Les Noirs ne pour­ront résider en zone blanche, ils ne pourront être que de passage en Union... pour travailler. C’est le compound system, ces camps près des mines d’où les travailleurs noirs ne peuvent sortir, sauf autori­sation spéciale, c’est le système des locations, ces cités dortoirs ou townships le plus loin possible de la ville blanche. L’idéal serait qu’ils travaillent en zone blanche pour retourner dormir chez eux. dans leurs Bantoustans, d’où la politique de l’Etat qui consiste à susciter l’installation d’industries en bor­dure des frontières, les border industries.
L’identité nationale sud-africaine est issue de cette exclusion, uniquement la société blanche est la société civile, mais aussi toute la société blanche est la société civile ; effectivement tout Blanc a un intérêt propre à sauvegarder et attend protection de l’État contre tout ce qui peut porter atteinte à son privilège ; pour le petit bourgeois, c’est le pri­vilège d’une autorité sociale toujours menacée, pour le petit Blanc, celui de l’emploi réservé, qui n’est, somme toute, que la manifestation concrète d’un privilège plus fondamental, celui d’un rapport reli­gieux à l’État, le droit de cité. La société blanche est une société fondée sur le privilège, elle est d’essence religieuse, on y retrouve l’idée chrétienne d’élection qui s’oppose à l’universalisme : tous ne sont pas élus, quelques-uns seulement sont élus ; en général une telle idée fait l’unanimité des élus.
Cette exclusion sur laquelle se fonde la Nation ne concerne pas uniquement les Noirs mais s’étend à tout ce qui peut menacer sa particularité ; on trou­vera d’abord l’uitlander, l’étranger, avide des bien des Afrikaners, il est principalement anglais ; le juif vient ensuite dont la liaison avec la richesse et le capitalisme est amplement soulignée.
L’idée de nation dominante se substitue ici à celle de classe dominante. Le pouvoir appartient à une bourgeoisie nationale qui a réalisé autour d’elle l’union sacrée. Elle peut ainsi défendre au nom de la nation tout entière ses prérogatives menacées à la fois par les pauvres et par le grand capital. Elle a trouvé des alliés inconditionnels chez les petits Blancs qui ont la couleur de leur peau à défendre.

L’Afrique du Sud est née de l’union du prin­cipe religieux de l’État et de l’esprit bour­geois. Deux logiques s’y affrontent ou s’y renforcent.
A la fin du XIXe siècle, la bourgeoisie d’affaire du Cap, en relation étroite avec la métropole, est puissante. Sa position dominante la pousse à réali­ser l’unité coloniale de l’Afrique du Sud (la colo­nie est l’avant-poste de la pénétration marchande dont le centre est la métropole). Cette unité se réa­lisera quand la résistance des Boers, organisée autour d’un État puissant, le Transvaal, aura été brisée. Pourtant, après cette victoire, la bourgeoisie anglo­phone se voit contrainte de composer avec les paysans afrikaners ; elle réalisera l’unité de l’Afrique du Sud, certes, mais cette unité qui se voulait colo­niale débouchera en fait sur une unité nationale ; loin de détruire l’État, elle le renforcera. En 1910, les États du Cap, du Transvaal, l’État libre d’Orangc et le Natal se rassemblent pour former l’Union sud- africaine, un dominium britannique autonome. C’est "l’alliance de l’or et du maïs", qui devien­dra l’alliance de la bourgeoisie d’affaire et de la petite bourgeoisie nationale.
Cette alliance va donner naissance à l’État moderne sud-africain où le pouvoir politique est détenu par la classe moyenne et où la grande bour­geoisie libérale n’a pas accès à l’exercice du pou­voir politique. Cela explique pourquoi la rationalité du libéralisme reste en échec sur des points impor­tants. La production, pour s’organiser, doit tenir compte des limites que lui impose une rationalité qui n’est pas uniquement celle de la rentabilité, mais celle plus profonde de la sauvegarde des pri­vilèges de cette classe moyenne ou, plus générale­ment, de l’homme blanc. L’exploitation des Noirs par les Blancs est la rationalité suprême du système. Tout ce qui ne met pas en cause l’existence du système en tant que tel est possible et inversement, ainsi que l’écrit Serge Thion. Et cela n’a jamais gêné les libéraux d’exploiter les Noirs (ni les Blancs).
L’Etat ainsi constitué ne va donc pas nécessaire­ment contrarier le mouvement général de la Mar­chandise, parfois il le renforcera. C’est lui qui va accélérer la pénétration de la Marchandise en Afri­que du Sud en faisant du pays une métropole, un centre avancé de l’activité marchande et non plus une simple colonie. Le premier moteur de l’indus­trialisation ne fut pas le grand capital, trop attaché au système colonial, mais l’État. Celui-ci entreprit de jeter les bases de l’industrie lourde en créant en 1928 la Iron and Steel Corporation à capitaux d’État. En même temps était adoptée une politi­que de protection systématique en faveur de "toute industrie pouvant s’établit sur des bases saines".


Les résidents de la White City sont descendus dans la rue mardi soir pour empêcher les expulsions venant sanctionner le boycott des loyers. (...) Selon le Bureau d’information du gouvernement, les inci­dents ont commencé au moment où 300 résidents en colère de White City, le nom paradoxal d’un des quartiers de Soweto, ont commencé à construire des barricades et qu’une grenade a été lancée sur les véhicules blindés des forces de l’ordre, blessant 4 policiers, parmi lesquels un Blanc. (...) Les résidents de Soweto ont une version différente : "La police municipale a ouvert le feu sans sommations, affirme l’un d’eux, sur une foule qui tentait d’empêcher l’expulsion de plusieurs habitants qui n’avaient pas payé leur loyer." Les violences se sont prolongées tard dans la nuit et dans la matinée d’hier... Plu­sieurs témoins ont indiqué qu’un conseiller municipal avait été tué à coups de hache par une foule déchainée tandis qu’un de ses collègues évitait la mort de justesse en s’échappant de sa maison qui devait ensuite être brûlée.

(Libération, 28.08.1986.)

Mercredi, c’est à Dudu2a, un ghetto comme mille autres, à 40 km de Johannesburg, que la violence a éclaté, ajoutant trois nouveaux cadavres à l’occa­sion de funérailles des victimes d’émeutes précédentes. (...) Tout avait pourtant commencé dans le calme et le recueillement. Pour accueillir Desmond Tutu, l’évêque anglican de Johannesburg et prix Nobel de la Paix, maître de cérémonie, la foule s’était massée le long de la route principale menant au stade de Duduza. (...) C’est à ce moment-là qu’une épaisse fumée noire enveloppe les abords du cimetière. Des centaines de jeunes Noirs s’acharnent sur une voiture qu’ils viennent de retourner et à laquelle ils ont mis le feu. Desmond Tutu et un autre prêtre, le révé­rend S. Nkoane, sauvent de justesse de l’hystérie collective un homme en sang, qui est emmené en voiture alors que la foule crie : "Tuez-le, tuez-le !" Desmond Tutu, resté sur place, tente d’apaiser tes esprits. Un jeune Noir l’interpelle de manière brutale "Pourquoi ne nous permettez-vous pas de traiter ces chiens comme ils nous traitent ? Pendant combien de temps encore allez-vous nous dire d’épargner les gens du système alors qu’ils nous tuent dès que nous sommes entre leurs mains ?" Le prix Nobel de la paix, les yeux embués de larmes, continue à prêcher la non-violence.

(Libération, 12.07.1985.)

Deux incendies souterrains au sud-ouest de Johannesburg résultent apparemment d’actes de sabotage, affirmait hier la compagnie. "Il n’y a eu aucun blessé, mais les incendies ont entraîné des domma­ges évalués à plusieurs millions de dollars", a précisé la Croldfields of South Africa. L’un des incendies se poursuivait encore hier à la mine de Kloof’s. Les incendies ont éclaté cette semaine, 2 mois après que 177 mineurs aient été tués par un incendie à la mine de Kiuross, lors du plus grand accident de l’industrie aurifère d’Afrique du Sud.

(Guardian, 21.11.1986.)


Cette politique protectionniste ne fut pas une entrave au développement marchand. Elle a sur­tout obligé les sociétés britanniques et étrangères à modifier leur stratégie commerciale à l’égard de l’Afrique du Sud. Elles ont été amenées à investir directement dans le pays et à installer sur place des filiales (aujourd’hui, beaucoup de sociétés améri­caines ont retiré, par précaution, leurs capitaux mais les filiales continuent à fonctionner’une manière autonome).
L’État a créé, par l’intermédiaire de la Société de développement industriel (IDC), des entrepri­ses dans de nombreuses branches et pris d’impor­tantes participations dans des sociétés mixtes, en coopération avec des capitaux privés. Tous ces investissements étaient principalement financés par les impôts prélevés sur les bénéfices des mines d’or. L’industrialisation a suscité une deuxième vague d’urbanisation, source de nouveaux marchés. Le sti­mulant de la production de guerre (1939-1945) et une grosse vague d’investissements étrangers, au lendemain des hostilités, ont assuré le maintien d’un rythme de croissance relativement élevé.
Si l’État intervient directement comme investis­seur, la libre entreprise reste cependant une règle d’or que personne ne remet en cause. Les raisons des interventions de l’État sont chaque fois claire­ment politiques : donner au pays les moyens de son indépendance, encourager le développement du capital proprement afrikaner, assurer la sécurité des Blancs. Mais cela ne contrarie pas nécessairement la logique capitaliste. La raison d’État qui a suscité, par exemple, la création des border industries s’est trouvée en parfaite harmonie avec la raison capita­liste et certaines sociétés étrangères, notamment plusieurs firmes automobiles japonaises et la Régie Renault n’ont pas dédaigné les surprofits que permet le système : les salaires y sont au plus bas et la barre de couleur y est. par nécessité, très assou­plie ; de plus, ces zones sélectionnées sont proches des ports d’exportation, justifiant par là le nom de "petit Hongkong" qui leur a été décerné.

Comme partout ailleurs, la politique de la classe dirigeante consistera à utiliser le déve­loppement de la concurrence qu’elle ins­taure sur le marché du travail comme marge de manœuvre sociale. Mais alors que dans les pays occidentaux la stratégie du pouvoir reste très souple et peut donc se modifier selon les circonstances, ici, elle est clairement définie et ne tolère aucun chan­gement. Dans ce domaine encore, le libéralisme sauvage est borné par une mesure protectionniste, la colour bar, et il ne peut être question de la remet­tre en lause.
Peu après la guerre des Boers. les propriétaires des mines durent importer 60 000 Chinois qu’ils purent ensuite rapatrier quand l’appauvrissement massif des petits paysans afrikaners jeta sur le mar­ché un grand nombre d’entre eux, prêts à travail­ler dans les mines à n’importe quel prix. Les compagnies purent ainsi réduire le salaire des tra­vailleurs britanniques et leur demander plus de tra­vail pour moins d’argent, trois machines à surveiller au lieu de deux par exemple. Quand ces derniers se mirent en grève, les propriétaires purent conti­nuer l’exploitation avec l’aide des "jaunes" recrutes surtout parmi les Afrikaners. Les mineurs britan­niques furent vaincus, des centaines furent renvoyés et remplacés par des mineurs afrikaners avec des salaires misérables.
Quelques années plus tard les Afrikaners allaient être victimes à leur tour du même scénario quand les Noirs envahirent le marché du travail. En 1922, les dirigeants miniers décident de supprimer la bar­rière de couleur qui avait été instaurée en 1911 par le gouvernement soucieux de réserver les emplois spécialisés ou semi-spécialisés aux chômeurs afrika­ners. Quand sur le Witwatersrand, les mines dimi­nuèrent les salaires et proposèrent le renvoi de 5 000 ouvriers blancs, remplacés par des Noirs, le tollé fut général. La grève se répandit sur tout le Rand au cri de l’Afrique blanche menacée. L’armée fut mobilisée. Pendant plus d’une semaine la guerre fit rage, Fordsburg, faubourg ouvrier de Johannes­burg, fut bombardé par l’artillerie lourde. La résis­tance ouvrière fut écrasée.
La bourgeoisie ne pouvait pas se permettre d’avoir à la fois les travailleurs blancs et les travail­leurs noirs sur le dos. Deux ans plus tard, la colour bar fut rétablie et même étendue des mines à l’industrie, en même temps une législation sur le minimum vital fixait le salaire des Noirs. A partir de cette date les petits Blancs défendront avec achar­nement les avantages qu’ils ont acquis sur le mar­ché du travail, d’autant que dans les années 30, l’accélération de l’exode des campagnes intensifiera la concurrence. On verra des patrons employer en cachette des travailleurs noirs et des ouvriers blancs déclencher une grève quand ils les découvraient. La défense des intérêts acquis trouvera son expres­sion politique dans le parti nationaliste. En 1948 il prit le pouvoir, il n’allait plus le quitter.
"La ségrégation a permis aux Blancs d’oublier leurs rivalités dans l’affirmation de la supériorité de la race blanche... La classe ouvrière était sérieu­sement divisée sur les problèmes de race et de compétence. Au sommet il y avait des anglophones blancs qui accaparaient presque tous les postes qualifiés et les positions dirigeantes dans les syndicats. Au milieu les Afrikaners qui essayaient d’occuper les emplois à faible qualification ou sans qualifica­tion et les postes de contremaître. Au bas de l’échelle, les Noirs et les Métis occupaient les emplois mal payés qui n’exigeaient aucune qualification. Ce marché du travail racialement sépare a rendu impossible toute revendication ouvrière concertée. La peur d’être remplacés par les travail­leurs noirs moins bien payés a conduit les mineurs blancs à la grande grève de 1922 qui fut brutale­ment réprimée par l’État. Après quoi ils furent cooptés par la classe dirigeante dans un système qui conforta leur position privilégiée vis-à-vis des Noirs mais en même temps émoussa leur esprit de revendication." (Autrement, "Trois siècles de conflits".)

Une telle politique va précipiter l’adhésion à la société bourgeoise de groupes sociaux au départ hostiles, favorisant l’émergence d’une classe moyenne hiérarchisée, totalement acquise au système. L’Afrique du Sud n’a fait qu’appliquer une tactique sociale qui a fait ses preu­ves ailleurs. La France, par exemple, fut une spé­cialiste en la matière par son recours systématique à une main-d’œuvre immigrée : Italiens, Portugais. Polonais, Noirs, Arabes. Ce qui a grandement faci­lité l’intégration du mouvement ouvrier à la société bourgeoise.
Quant aux Noirs, ils sont considérés et définis comme étrangers, La société sud-africaine compte plus de 25 millions d’étrangers et moins de 5 millions de citoyens.
Les Noirs ne pourront sortir de leur Homeland que pour travailler et leur circulation sera alors sou­mise à un contrôle rigoureux (comme en France) : le pass, qu’ils doivent toujours avoir sur eux, contient le permis de travail et indique la zone où ils sont autorisés à se déplacer (en 1985, Botha annonce la réforme de l’influx control, mais le système du pass reste en vigueur sous une nouvelle forme : la carte d’identité nationale - celle des États nationaux - qui indique la zone blanche dans laquelle les Noirs peuvent circuler). Ce sont les "colonisés" de la société blanche qui ne reconnaît aux Noirs qu’une seule détermination, se faire les membres dociles du troupeau € humain » utiles à la bourgeoisie blanche. Ils sont ce qui lui est exté­rieur, sa périphérie (comme la colonie était la péri­phérie de la métropole), ce qui n’est pas elle mais qui lui est utile et qui la sert. Nous pourrions dire que. depuis l’intégration achevée des petits Blancs, la nation sud-africaine porte son extériorité en elle, ce qui devait être à sa périphérie se trouve en son centre. D’où cet effort obstiné autant que vain pour interdire l’urbanisation des Noirs, pour les rejeter toujours plus loin.
En Afrique du Sud. nous assistons aux efforts qui peuvent paraître paradoxaux, d’une ancienne colo­nie qui, en devenant une métropole, cherche en retour à créer en elle ses propres colonies, pour tenter ensuite de les faire accéder au statut d’États natio­naux. L’idée d’un développement séparé était effec­tivement l’idée qui se trouvait au point de départ du processus de décolonisation des 50’. On est ainsi passé en un temps relativement court de l’idée de Réserves indifférenciées à celle de territoires ethni­ques (les Homelands) pour aboutir enfin à l’idée d’États nationaux. L’État espère ainsi se décharger du difficile problème de la police des pauvres sur ses représentants parmi les pauvres.
Des dix Bantoustans, quatre sont dits indépen­dants, le Transkï. le Bophustaswana, le Venda, le Ciskeï : leurs sources principales de revenus provien­nent des subsides de Prétoria et des salaires de la main-d’œuvre migrante. lorsqu’un Homeland devient indépendant, tous les membres du groupe ethnique qu’il est censé représenter prennent, de fait, la nationalité du nouvel État, ce qui permet de donner aux Noirs qui viennent travailler, ou qui travaillent déjà, en zone blanche le statut précaire de travailleurs immigrés.
L’État sud-africain a donc conçu un système très élaboré pour maintenir et contenir le travail migrant. 11 s’agit d’empêcher ou de réduire l ’urba­nisation des Africains. C’est qu’ils représentent un danger réel. Dans les années 70, la moitié de la main-d’œuvre était constituée de travailleurs migrants. C’est seulement après les émeutes de Soweto en 1976 que l’Etat s’est décidé à reconnaî­tre la communauté urbaine africaine en lui accor­dant une concession libre de 99 ans et en favorisant l’implantation d’autorités noires locales.
La mise en place des Bantoustans apparaît donc à la fois comme une stratégie sociale ct comme alibi politique de cette stratégie. Elle est la stratégie sociale de la précarité et l’alibi politique de l’exclu­sion dans la société, donc de la précarité. L’idéolo­gie de l’apartheid, dernier avatar du tiers mondisme, apparaît donc pour ce qu’elle est, un pur artifice, et l’indépendance des États nationaux pour ce qu’elle est, une pure fiction. Les Noirs, en Afrique du Sud. n’ont aucune nationalité à reven­diquer. c’est bien ce qui inquiète les dirigeants de ce pays et des autres pays. La guerre en Afrique du Sud n’est pas une guerre civile, comme le voudrait le curé Desrnond Tutu et bien d’autres curés avec lui. les Noirs ne cherchent pas à obtenir des droits civiques. La guerre en Afrique du Sud n’est pas une guerre de libération nationale, comme le voudraient les militants de l’ANC (Congrès national africain) et avec eux, bien d’autres militants. Elle est essentiellement une guerre sociale. Les Noirs n’ont qu’une idée en tête, se libérer du joug des maîtres.

La haine des Noirs sud-africains est irréducti­ble et contagieuse. Ils ne se contentent plus de la chanter à l’insu des Blancs. Us agissent désormais au su et au vu du monde entier. La haine des tsotsis éclate au grand jour, ils la crachent à la gueule des Blancs dans les défis sauvages et insen­sés qu’ils se lancent au cœur de l’émeute, pierres contre fusils. Cette haine grandit au rythme des insurrections qui ébranlent depuis Soweto l’Afri­que australe. La haine est le feu qui couve mais aussi l’incendie qui se propage à une vitesse hallucinante. Pillages, destruction et incendie des édifices admi­nistratifs, des écoles, des magasins, de la maison des traîtres et des traîtres eux-mêmes : "Mais si tout doit être détruit, alors détruisons tout, et ne fai­sons aucune exception, pas même pour une seule chose." Dans la guerre sociale personne ne peut être exempté, l’indécis, le pacifique, le conciliateur, ont toutes les chances de subir le sort réservé aux indics, flics, maires, hommes d’affaires, journalis­tes. "J’ai vu, de mes yeux vu, des gens battus à mort puis brûlés vifs après qu’on les eut ceints du sinis­tre collier. J’ai entendu leurs hurlements d’agonie et de désespoir quand ils comprenaient qu’ils allaient mourir... " raconte un journaliste noir qui n’échappa que de justesse au sort qu’il décrit. "Une militante noire contre l’apartheid a été matraquée puis poignardée à Soweto par de jeunes Noirs qui lui reprochaient son opposition pacifique à l’apar­theid et son horreur déclarée du ’supplice du col­lier’". (Libération du 10.10.1986.)
De Soweto l’émeute gagne les villes noires pro­ches de Johannesburg, enflamme les township de Prétoria, s’infiltre dans les campagnes. Au Bophustaswana, le parlement et les voitures officielles sont incendiés. Elle embrase la région du Cap où Noirs et Métis se battent ensemble jusque dans le cœur des villes blanches. Les jeunes lancent avec succès un appel à la grève générale qui s’accompagne du boycott des transports.
Souvent l’émeute débouche sur la grève et inver­sement. En 1980, la généralisation des grèves dans tous les secteurs s’accompagne d’un boycott des éco­liers et a lieu sur fond d’émeutes dans les townships noirs et métis avec la participation des Indiens. 1984 commence par une première vague de grèves en janvier (mines, distribution, automobile et chi­mie) qui se poursuit par des affrontements meurtriers dans les mines, le boycott des transports à Alexandra suivi d’émeutes. En janvier, également, le boycott des écoliers tourne à l’émeute clans les ghettos du Cap, Johannesburg, Fort Elizabeth, Bloemfontein ; en août, les Métis se joignent au mouvement.
Comme le feu, la haine du Noir est universelle, c est son existence comme totalité qui est en jeu ; il n’y a pas de frontière entre le sort qui lui est fait dans les towships et celui qui lui est fait dans son travail.
La question sociale a presque toujours revêtu en Afrique du Sud l’apparence d’une opposition de races. Mais cette apparence est aussi la forme de l’affrontement social parce qu’il n’y en a pas d’autre possible depuis l’intégration complète et définitive des Blancs pauvres à la société civile. "Je préfère qu’on me désigne comme Noir. Ceci a commencé en 1960, après le soulèvement de Sharpeville... C’est ce qui nous fait réaliser que dans ce pays on est soit Noir, soit Blanc... Il n’y a pas de catégories "Métis" ou "Indiens" ou "Asiatiques". Nous sommes des Noirs." (Propos d’un ouvrier-peintre classé "Métis".)
Il ne pouvait en être autrement. Dès l’origine, l’édification de la société blanche a signifié pour la masse des Noirs leur réduction à l’état de pauvres.
C’est l’ensemble de la domination blanche, l’esprit même de la domination, dans chacun de ses aspects, magasins, transport, travail, qui est com­battue par les Noirs, et non un quelconque point d’une réglementation sociale qu’ils subissent à tout instant de leur vie. Le système social sud-africain partage avec les bureaucraties staliniennes cette caractéristique de prétendre au contrôle totalitaire du moindre aspect de l’existence des individus. Mais ici, le contrôle ne s’exerce absolument que sur une partie de la société, les Noirs, pour mieux garantir, étatiquement, le fonctionnement démocratique du reste de la société, les Blancs. Toute concession sur un aspect de ce contrôle menace de ruiner tout le système. Dans ces conditions tout renoncement sur un point quelconque de la règlementation est interdit à l’État. Toute réforme est contredite immé­diatement par l’existence de la loi. Toutes les réfor­mes annoncées depuis 1985 sont à l’image de la suppression de l’Immorality Act : une Blanche pourra baiser avec un Noir mais ils ne pourront habi­ter ensemble puisque le Group Area Act est tou­jours en vigueur. Inversement, en s’attaquant à n’importe quel point de la législation, les Noirs les attaquent tous.
A l’opposé, les Blancs appartiennent, par décision d’État, à cette partie de la société qui accède ou peut accéder à la prospérité marchande dont sont exclus les Noirs. Il existe peu d’exemples dans l’histoire contemporaine où la guerre sociale est à l’oeuvre avec un tel degré de clarté. De fait l’ennemi est immédiatement identifiable et les nécessités de la lutte passent fatalement par l’écrasement des Blancs. En Afrique du Sud, les Blancs sont la cible de cette haine parce qu’ils sont les défenseurs achar­nés d’un monde qui a produit une telle misère.
La bataille de Crossroads en 1985 éclate à la suite d’une tentative de démolition de la cité et de la déportation de ses habitants à Khayelitsha, cité de relogement concentrationnaire encore plus éloignée du Cap. Cette insurrection s’étend tout de suite aux autres cités, les manifestations et les enterrements tournent en émeutes selon un cercle infernal. A Durban, Johannesburg, au Cap, partout, les Noirs, sans armes, s’affrontent aux flics et à l’armée mobi­lisés. Les Métis mènent une attaque concertée contre les quartiers blancs du Cap. Le pouvoir réprime le plus durement possible sans jamais maîtriser com­plètement la situation. Massacres, grèves, pillages, emprisonnements massifs, tortures, nouvelles émeutes.
Le 21 juillet. Botha annonce l’état d’urgence qui s’accompagne de mesures militaires dont l’appui des policiers aux "pères" et "vigilants" chargés de mater de l’intérieur la révolte, la censure est éga­lement mise en place ; elle s’ajoute à celle que pra­tiquaient déjà consciencieusement les journalistes. Avec le silence est organisé l’isolement de l’Afri­que du Sud. Depuis, les nouvelles, soigneusement triées, ne nous parviennent plus que par brides. Ce n’est que par la force des armes que l’État parvient à contenir une situation explosive.

Le gouvernement, face à l’ampleur du mou­vement social, avait tenté de diviser les "Noirs" en prenant des mesures symboliques en faveur des Métis et des Indiens, et aussi des Noirs urbanisés. Il avait accordé à la première catégorie une représentation parlementaire, les élections furent boycottées ; il avait accordé aux Noirs urba­nisés un droit limité de résidence, ce qui les avan­tageait par rapport aux Noirs venus des Bantoustans, ils réagirent à cette politique en brûlant les maisons des maires et des conseillers municipaux noirs, quand ce ne furent pas les personnes elles-mêmes.
L’échec de cette première tentative ne veut pas dire que les facteurs de division n’existent pas. Ils existent entre les Indiens, qui forment dans leur ensemble une petite bourgeoisie laborieuse, et les Noirs ; parmi ces derniers, entre ceux qui viennent des Bantoustans et ceux qui sont urbanisés de lon­gue date, entre une petite classe moyenne et la masse des pauvres.
Ces facteurs de division trouvent principalement à s’exprimer dans une opposition politique au régime de l’apartheid. Pour les mouvements comme l’Inkatha, avec comme leader le chef Zou­lou, Buthelezi, ou l’ANC de Nelson Mendela, il s’agit de récupérer la révolte des Noirs au profit d’ambitions nationalistes. Le gouvernement compte beaucoup sur l’affrontement de ces forces de divi­sion pour briser, de l’intérieur, le mouvement immédiatement unitaire des Noirs. Plus générale­ment, pour les réformistes il s’agit de récupérer un conflit social et de le détourner en conflit civique, en engagement politique pour les "droits de l’homme et du citoyen". Pour eux, qui sont par­faitement intégrés à ce monde, l’exclusion est pure­ment formelle, c’est un travers de l’État qu’il s’agit de réformer par les moyens de la politique. Quand l’État se contente de choisir les victimes, ces démo­crates sincères prétendent que l’exclusion est due à un mauvais gouvernement. Ils obscurcissent ainsi une conscience sociale par une conscience politique. Même les leaders du mouvement de la Conscience noire n’ont pas échappé à cette dérive.
L’Église, l’UDF, les libéraux ont très vite perçu le danger d’une guerre ouverte. Les plus lucides comptent surtout sur le syndicalisme pour combler le vide qui existe entre 5 millions de travailleurs et la société bourgeoise. "J’ai toujours ardemment souhaité un développement du syndicalisme noir, tout en ayant parfaitement conscience que ce développement ne me faciliterait pas la vie", déclarait Harry Oppenheimer, ex-dirigeant de l’Anglo-Américain. "La création du Congrès des syndica­listes noirs, nous dit un journapute, devrait accélé­rer l’engagement politique des travailleurs." Hors de l’État point de salut, voilà ce qui les unit tous de Buthelezi à Desmond Tutu en passant par l’ANC.
Tous ces représentants de l’État parmi les Noirs sont contraints de suivre le mouvement et d’être très prudents. Toutes leurs prétentions sont balayées à chaque insurrection. Entre-temps ils occupent la scène politique internationale. La guerre est d’une telle évidence que même la couleur de la peau n’est plus une garantie, dans les townships, les émeutiers règlent déjà leur compte aux Blancs noirs avec la même sauvagerie qu’ils s’emploient à le faire pour les Blancs.
"Ils ont atteint un stade où ils préfèrent mou­rir, perdre leur emploi, leur maison plutôt que leur dignité humaine », déclarait récemment à un jour­naliste un syndicaliste noir (qui emploie, comme il se doit, la 3e personne puisque la dignité est une chose qui ne concerne ni un syndicaliste, ni un jour­naliste). Le 12 mars 1987, en effet, les cheminots de City Deep (banlieue de Johannesburg) se met­tent en grève pour protester contre le licenciement d’un jeune chauffeur ; bientôt plus de 15 000 che­minots suivent le mouvement, les transports sont paralysés et les autobus ainsi que les véhicules pri­vés sont la cible des manifestants. Ces troubles coïn­cident avec une nouvelle effervescence dans la cité de Soweto où, depuis plus d’un an les habitants font la grève des loyers et sont menacés d’expul­sion. Il faut aussi ajouter la grève des postiers pour exactement les mêmes raisons, le renvoi d’un des leurs. Le 13 avril, neuf trains et plusieurs wagons sont incendiés en gare de Soweto. Cette série d’incendies s’étend les jours suivants aux zones blanches voisines, frappant Doornfontein en plein centre de Johannesburg pour s’étendre ensuite jusqu’à Springs, une cinquantaine de kilomètres plus à l’Est. Le 22 avril, alors qu’une procédure de licenciement de 16 000 grévistes est entreprise, de violentes bagarres ont lieu avec la police à Doorn­fontein et à Germiston au cours desquelles un flic est poignardé.

Le mouvement universel de la marchandise se définit à la fois par son extension et par son intensification ; l’Argent s’est emparé des têtes, il doit aussi s’emparer des êtres, de ce qui les meut (de leur âme, au sens premier du terme) ; tout ce qui fait obstacle à l’intégration complète des indi­vidus à la société marchande, fait obstacle à l’universalisation de son principe. Cette intensification s’accompagne nécessairement de son contraire qui est l’exclusion (les exclus de l’abstraction). Sont exclus tous ceux qui s’avèrent incapables d ’intégrer le principe du monde au point qu’il devienne, leur nature, l’essence de leur activité.
Dans les pays occidentaux, l’État a délibérément pris le parti de la Marchandise, c’est-à-dire celui de l’intégration, et l’exclusion s’y présente donc comme un tort propre à l’individu (incapacité que l’on secourt ou vice que l’on condamne). II est d’autant plus facile à l’État d’en faire porter la res­ponsabilité sur l’individu que chacun est touché séparément. La société civile peut alors exiger de l’État que cette exclusion soit effective, ce qu elle a d’ailleurs toujours fait, prison, asile ou expulsion, quand nous avons la chance de ne pas être des­cendus.
L’État afrikaner tente de protéger les petits Blancs des exigences de la modernisation (intégration au principe marchand ou exclusion) et cherche à faire porter ces exigences sur les Noirs uniquement, tout en leur refusant la possibilité d’une intégration. En pleine modernisation de l’activité sociale, les Sud-Africains retrouvent les réflexes les plus archaïques, ceux de l’esclavagisme, quand chacun aspirait à avoir des esclaves et, les ayant, espérait ne pas tra­vailler. L’exclusion apparaît ici comme un vice du pouvoir.
D’un côté, l’inadaptation des petits Blancs à par­faitement intégrer le principe actif de la Marchan­dise fait qu’ils se trouvent frappés de plein fouet par la paupérisation et jetés dans une concurrence acharnée avec les Noirs pour des tâches réservées jusqu’ici à ces derniers.
De l’autre côté, la petite bourgeoisie, ou plus généralement la classe moyenne, noire, métis et indienne, bien intégrée au principe du monde, se voit rejetée par l’État. D’un côté, intégration à la société civile mais exclusion de la société marchande, de l’autre, intégration à la société marchande mais exclusion de la société civile. Ici la société marchande avec ses impératifs ne coïncide pas exactement avec la société civile, voilà ce qui constitue, aux yeux des démocraties occidentales, le scandale de l’Afrique du Sud.
Pour les Blancs, la barre de couleur (par exem­ple) marquait la frontière entre les élus dont ils fai­saient partie et les pauvres, elle rend visible maintenant pour ceux qui sont à la recherche de n’importe quel boulot, leur déchéance (le racisme, pour eux, est une façon de nier l’évidence). Pour la classe moyenne noire, elle est intolérable parce qu’elle ne coïncide pas avec la frontière sociale due à leur rang ou à leur ambition, parce qu’elle les rejette vers les pauvres. Quant à l’homme d’affaire il n’y voit qu’une entrave inutile quand il attend une participation active de tous.
Pour le Noir sans qualité, elle est intolérable parce qu’il y voit, immédiatement, un tort universel.

Georges LAPIERRE




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