Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Le nouvel équilibre de la terreur
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 85-86.
Article mis en ligne le 23 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Pendant deux semaines, à l’automne 1986, des bombes ont explosé presque quotidiennement dans Paris, blessant et même tuant de nombreuses personnes. Les lieux visés par les attentats, et la façon dont ceux-ci furent réalisés, ont exposé n’importe qui au risque d’être atteint. Paris vécut alors une véri­table psychose de l’attentat. Si, peu de temps aupara­vant. les excès et assassinats commis par la police étaient devenus pour beaucoup de Parisiens au moins une sérieuse préoccupation, celle-ci fut momentané­ment balayée par la terreur venue d’ailleurs.
Le souci affiché par le gouvernement, de combattre le terrorisme, a pris alors une forme précise avec une série de mesures qui ont eu pour effet immédiat de met­tre le pays, et spécialement la capitale, en état de guerre. Les mesures de contrôle et de quadrillage poli­cier, développées depuis déjà plus d’un an et encore ren­forcées depuis le 16 mars, sont encore passées à la vitesse supérieure, avec cette fois une justification telle qu’elle prétendait interdire à quiconque de mettre en doute leur nécessité ; et plus que cela, le consentement total était désormais exigé de chacun pour toute nou­velle mesure que jugerait bon de décider l’État dans cette véritable guerre sainte.
Depuis la guerre d’Algérie, c’est-à-dire un moment de guerre effective, on n’avait plus vu le déploiement d’un tel arsenal policier (rafles massives, arrestations arbitraires, contrôles aux frontières renforcés avec réin­troduction des visas d’entrée, etc.) mais en plus c’est présentement beaucoup plus insidieux qu’alors, puis­que n’importe qui peut être suspecté - l’appel à la déla­tion grassement récompensée le signifie clairement.
Quel que soit te groupe qui ait posé les bombes, cela avait finalement assez peu d’importance puisque c’est le résultat qui compte ; et le résultat, c’était cette ter­reur présente mais qu’on nous signalait aussi fortement comme encore à venir. A l’évidence, l’État français était prêt, au nom de la guerre sainte contre le terrorisme, à ce que d’autres attentats aient lieu contre la popula­tion parisienne. Comme toujours, l’État est prêt à ce que les gens se fassent tuer au nom de principes sacro-saints, prêt à se servir de la guerre pour les maintenir dans la soumission. Cette forme dégradée de la guerre qu’était l’offensive d’obscurs terroristes et la mobilisa­tion nationale face au danger est moderne dans sa forme comme dans son idée.
Si l’on suit cette hypothèse des FARL ou d’autres groupes, musulmans extrémistes, qu’on nous présen­tait alors, ce qui se jouait donc précisément, c’était qu’à partir d’éléments concrets d’un conflit opposant un État à quelque faction orientale sur un différend précis, tout était fait pour rentrer dans la tête de nos braves conci­toyens. l’idée d’un péril universel, celui du "terrorisme aveugle" dont n’importe qui peut avoir un jour à pâtir, il est en train de se passer exactement la même chose qu’avec la fameuse "crise économique" ; on peut dire qu’un moment du spectacle, le terrorisme, vient en compléter un autre, la crise ; deux dangers face aux­quels nos concitoyens sont bien impuissants à répon­dre par eux-mêmes et pour lesquels il leur faut faire confiance à leurs dirigeants. Pour bien en convaincre son semblable, chacun doit être inquiet de son sort et n’être désormais sûr de rien. Le spectacle du terrorisme met l’État hors d’atteinte de la critique, de la même manière que le spectacle de la crise visait à mettre l’argent hors d’atteinte de la critique.
D’ailleurs tout était soigneusement organisé par les médias pour qu’on n’y comprenne rien. En septembre 1986, un journaliste tenait ces propos : "Dans le monde embrouillé du terrorisme où l’intoxication est la règle, il est évidemment difficile de s’y reconnaître", aveu de sa propre impuissance et incitation à en faire autant. Pour décrire les événements et les conflits du Moyen-Orient, on parle de "nébuleuse terroriste". le Liban étant sans cesse cité comme le centre d’un ter­rorisme "multicéphale". Tous ces termes volontaire­ment vagues et flous laissent à penser qu’il n’y aurait rien de rationnel dans le terrorisme et que tout le monde, et en particulier les pays occidentaux, serait la victime potentielle de barbares fous et déchaînés, bien résolus à utiliser ces pays comme otages dans le règlement de leurs propres conflits. Mais ce qu’on découvre finalement au centre de ces histoires, c’est la façon dont la raison d’État parvient à s’imposer aux foules solitaires dont on manipule les émotions à coup de bombes et de campagnes sécuritaires.
Le fanatisme bien réel et meurtrier des régimes islamiques et des défenseurs extrémistes de l’abstraite "cause arabe" sert aux États occidentaux à concen­trer l’attention des populations dans cette ambiance d’angoisse, d’attente impuissante que quelque chose se dénoue là-bas dans ce nœud inextricable du Moyen- Orient. La présence des otages français au Liban, à pro­pos desquels on nous entretient régulièrement dans l’expectative, vient confirmer ce rôle et les forces de la FINUL, depuis longtemps déjà, ne servaient qu’à représenter symboliquement la présence des occiden­taux dans cette région, en échange de quoi elles ser­vaient à la fois de cibles directes aux attentats et même de prétextes à des interventions terroristes en Europe.
Ce nœud de conflits et rie rivalités entre États au Moyen-Orient n’est pas prêt de se défaire. Il ne s’agit pas seulement de l’intérêt des États locaux qui partici­pent directement aux guerres qui s’y déroulent sans cesse depuis 30 ans, même si le fanatisme y joue son rôle ; c’est plus que jamais l’intérêt du spectacle mon­dial que l’instabilité organisée de cette région soit faite pour durer. L’Europe, l’URSS et les USA sont précisément les garants de cette situation.
Le spectacle mondial, depuis une quinzaine d’années, s’est réorganisé autour de cette zone déclarée d’insta­bilité et de guerre. L’ancienne opposition USA/URSS, autour de laquelle s’organisait auparavant le spectacle, peut continuer à s’y jouer, mais sans tenir la première place et donc à moindre frais aussi bien pour l’un que pour l’autre. L’avènement de régimes islamiques fana­tiques qui se déclarent d’emblée prêts à porter en Europe les méthodes d’attentats utilisées couramment ou Moyen-Orient, a facilité l’alignement des différents pays occidentaux sur cette idée nouvelle de ta guerre qu’est le terrorisme. Le Moyen-Orient qui succède au Sud-Est asiatique dans le rôle d’être la zone mondiale où une guerre a effectivement lieu, a en plus l’avantage de pouvoir exporter sa guerre sous forme de terrorisme, et donc rend possible ce fait que l’idée de la guerre hante l’Europe alors que le centre du conflit se trouve à des milliers de kilomètres. Le spectacle moderne, tout en devant maintenir et nourrir en permanence l’idée de la guerre (et donc quelques guerres bien réelles et meur­trières), cherche du moins à faire l’économie de ses effets les plus dévastateurs pour les nations qui l’éla­borent. Même s’il faut encore quelques fois sacrifier quelques militaires ou diplomates, ou laisser se dérou­ler quelques attentats sanglants, il n’est plus question d’un engagement comparable à celui du Vietnam. Il est vrai que s’étant retrouvé au finish face à un mouvement d’insoumission se généralisant, à la fois dans le con­tingent et plus largement dans la jeunesse américaine, les USA en ont tiré la leçon, et les pays européens l’ont enregistrée. Il n’est plus si facile qu’autrefois d’envoyer les gens se faire tuer au nom de la nation, et encore moins d’organiser de gigantesques conflits qui embra­sent le monde entier.
De tous temps, les États se sont servis de la guerre pour fonder leur existence, que ce soient des guerres de conquêtes, longues et harassantes expéditions con­duisant les hommes pour longtemps fort loin de chez eux ou des conflits interminables entre grandes nations, occupant les hommes à la défense de leur territoire. Les deux guerres mondiales ont cependant créé un trauma­tisme énorme à l’intérieur des nations ayant participé aux conflits. C’est d’ailleurs ce qui a permis un temps aux États de tenir sur la seule idée d’un possible troi­sième conflit mondial encore plus destructeur que las précédents, ceci articulé durant la guerre froide, autour de la tension spectaculaire USA/URSS et de la menace d’utiliser les armes nucléaires. Cette forme du specta­cle n’a pu durer que dans la mesure où les valeurs sur lesquelles reposaient les idéologies respectives de ces systèmes étaient encore suffisamment admises, pas assez radicalement combattues. A partir de 1968 et de la généralisation des révoltes, ni le bloc de l’Est ni les États occidentaux n’ont pu s’appuyer plus longtemps sur leur opposition sans cesse réaffirmée pour mainte­nir l’ordre et la cohésion nationale chez eux. Il faut donc aux États européens quelque chose de nouveau peur continuer à tenir en haleine les populations atomisées sur lesquelles s’exercent leur autorité : le terrorisme international, qui plonge ses racines dans l’imbroglio savamment entretenu du Moyen-Orient, est cette chose en soi insaisissable qui prend corps périodique­ment dans les métropoles européennes, comme un rappel à l’ordre.

Fortuno NAVARA




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53