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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nantes et l’ombre de Mesrine
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 89-90.
Article mis en ligne le 24 février 2014
dernière modification le 4 mars 2014

par ArchivesAutonomies
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Les lignes qui suivent sont extraites de la brochure "Un beau vendredi" réalisée par Carpe Diem en février 86. Elles résument les grandes lignes de l’affaire.

L’action débute en fait le jeudi matin : un ami des inculpés fait irruption, armé, dans la salle du tribunal. Un de ceux qui viennent ainsi fort opportunément d’être libéré, un certain Georges Courtois, prend la di­rection de la situation ; en priorité, il salue et remercie publiquement cet ami qui est marocain et se déclare "fier d’avoir été libéré par un arabe".
Alors que le racket anti-raciste "SOS-Racisme" - qui n’est que la récupération manoeuvrée par le PS de précédentes initiatives - n’a jamais pu donner une seule fois l’illustration de son fameux slogan "Touche pas à mon pote", les mutins de Nantes, en accordant leurs actes et leurs paroles, ont remis la réalité sur ses pieds : d’une part, en renversant la condescen­dance paternaliste des bons sentiments anti-racistes envers les Immigrés, puisque c’est un immigré qui met en jeu sa liberté pour porter secours à un ami français ; d’autre part, parce que la coloration "machiste" de "Tou­che pas à mon pote" est directement vécue : c’est dans l’amitié "virile" née en prison entre les deux complices que s’est forgé le courage effectif de s’opposer au cours des choses.
Courtois, Khalki et Thiolet, le troisième rebelle, sont à l’image de cette nouvelle génération de hors-la-loi sociaux : survivant à l’aide de nom­breux petits hold-up, les risques de se retrouver en taule en sont d’autant plus accrus. Et c’est dans ce bannissement perpétuel que des valeurs aussi stupéfiantes pour notre époque que la fidélité à la parole donnée, peuvent se fortifier. Khalki n’était sorti de prison que depuis 20 jours.
Les mutins ont au nombre de leurs exigences deux essentielles : la parole et la liberté. Ils obtiennent rapidement qu’une équipe de la télévi­sion régionale filme leurs déclarations. Tandis que Khalki dit s’identifier au groupe palestinien extrémiste Abou Nidal et vouloir donner une gifle â l’Etat français, Courtois fait le réquisitoire de la justice et de la prison "qui nous transforment en tubes digestifs" : "c’est, dit-il encore, au tour des juges d’être jugés".
Et d’ailleurs, personne ne se souciait vraiment du sort de quelques magistrats : "risque professionnel" entendait-on dans la foule réunie autour du palais de justice ; la sympathie avec les insurgés a crû durant le dévelop­pement de la situation à un point tel qu’on peut raisonnablement penser que nombre de nantais auraient hébergé, ces soirs-là, d’éventuels fuyards.
Au printemps dernier, la révolte dans les prisons a définitivement dévoilé ce qu’était la démagogie de la gauche à propos de la justice et de la condition pénitentiaire : silence d’abord, répression ensuite.
L’utilisation des médias par les mutins était vitale à deux titres : l’un de pouvoir s’exprimer et de rendre publique la parole emmurée des taulards ; d’autant qu’avec la récente introduction de la télévision jusque dans les cellules - mesure à but anesthésique -, l’écho obtenu chez les détenus a dû être proche de la jubilation. L’autre, d’éviter que le huis-clos de la séquestration ne donne aux flics les moyens, à leur mesure, de les liquider.
Les médias, si volontiers couchés aux pieds de toutes les autorités de la planète, ont reçu cette exigence comme un véritable scandale : tout en diffusant néanmoins quelques rares images, chaque chaîne de télévision devant répondre sur le moment à la concurrence des autres chaînes, les médias audio-visuels jouèrent les vierges violentées ; c’est tout juste si ils ne s’excusèrent pas d’avoir associé les téléspectateurs à ce regard contraint. En d’autres circonstances, quand par exemple, une fillette colombienne agonise devant les caméras sans pouvoir évidemment dénoncer ceux qui consomment sa mort, les médias, friands de ce genre de réalités crues, ne manifestèrent guère de scrupules. (...)
Dans la prise d’otages de Nantes, comme à l’occasion de la révolte dans les prisons, la relation journalistique des événements consiste à en falsifier la portée, comme si l’enjeu n’était circonscrit qu’à la sphère mé­diatique, comme si le seul crime serait d’avoir forcé la main aux médias afin de faire parler de soi et qu’il ne coûterait rien en fait aux "meneurs" d’avoir osé défier l’ordre. On se rappelle comment les médias évoquèrent diverses auto-mutilations de protestation de détenus (Agret, Knobelspiess et ceux de Fleury). De même on ne sera pas surpris qu’en fait les trois de Nantes ont payé immédiatement de la peine maximale de mitard (45 jours) sans compter des peines encourues supplémentaires qui résulteront de nouvelles inculpations en cours d’instruction. De plus, Khalki fait la grève de la faim pour obtenir son expulsion de France, mesure qui faisait partie des termes de la reddition : l’État, d’habitude si empressé d expulser les Immigrés, fait payer à Khalki son insolence en le gardant en cage. (...)
Dans un monde où la parole publique est la propriété privée d’une nomenklentura, comme on dit à l’Est, que des gens exigent de pouvoir parler et d’être entendus, sans d’autre qualité que celle que leur donne un rapport de force enfin renversé, voilà qui semble hors de toute raison légitime. (...)
Filmés, mais archivés aussitôt pour l’essentiel - sauf pour les flics qui, en visionnant les bandes, ont pu se faire une idée plus précise des moyens de reprendre en main la situation -, Courtois et ses amis ont fait l’expérience du combat médiatique à armes inégales : la procédure de diffu­sion de leurs images restait naturellement hors de leur portée. (...)
Courtois, Khalki ont démontré ce courage, qui paraît invraisemblable à notre époque, de vouloir s’opposer au cours apparemment inéluctable des choses : au point que pour nombre d’otages, ces hommes étaient devenus différents. Mesrine et ses compagnons de lutte contre les QHS (Debrielle, Knobelspiess, Hadjadj, Bauer, etc...) avaient déjà démontré que considérés indûment comme n’étant que des hommes d’action, ils étaient bien évidem­ment aussi des hommes de parole - à tous les sens de l’expression. Leurs engagements reflétaient leur pensée. (...)

DES SAUVAGES
février 86




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