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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Football et violence
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 103-104
Article mis en ligne le 28 février 2014

par ArchivesAutonomies
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Beaucoup de merdes ont été dites et écrites récemment au sujet des soi-disant "hooligans du football". Une créature mythique qui est supposée aller aux matchs de foot spécialement pour se battre, qui n’a que peu ou pas d’intérêt pour le jeu lui-même, qui souvent n’est qu’un concentré de racisme, de sexisme et de nationalisme, et qui passe tout le reste de son temps libre à se saouler la gueule dans les pubs et à draguer les gonzesses. Évidemment, nous devons nous rappeler avant tout que ces sales brutes n’ont strictement rien de commun avec les jeunes prolétaires [1] qui s’affrontaient aux flics lors des émeutes de 81. Ces guerriers n’étaient eux en aucune façon racistes, sexistes ou nationalistes, et ne passaient certainement pas tout leur temps libre à se saouler la gueule dans les pubs et à draguer les gonzesses... Ou bien peut-être était-ce le cas ? Car, ne vous est-il jamais venu à l’esprit que les brutes machos et fascistes qui sont censées régner sur les gradins de tous les terrains de foot du pays pourraient bien être fon­damentalement les mêmes gens que vos glorieux émeutiers de 81 ? Et les kids noirs qui se sont battus entre bandes lors du carnaval de Notting Hill celle année, qui ont poignardé un flic juste parce qu’il essayait d’arrêter la baston, qui ont refusé d’aller aider un kid chinois en train de se faire choper juste parce qu’il n’était pas noir, je suppose aussi que eux non plus n’ont rien à voir avec les kids de 81 ?...
La majorité des hooligans du foot sont racistes, en effet beaucoup sont membres du National Front - c’est du moins ce qu’on nous dit. On attire notre attention sur les occasions où des injures racistes sont lancées aux joueurs noirs, et où des peaux de bananes, etc., sont jetées sur le terrain. Il y a quelques années, le Football Club de Portsmouth, dont l’équipe était alors composée uniquement de Blancs, connut des problèmes de ce genre. Le club enga­gea alors quelques joueurs noirs, et la plupart des insultes racistes cessèrent presque aussitôt ; en effet, les fans de Portsmouth étaient exaspérés lorsque des injures racistes étaient balancées à leurs joueurs noirs par les supporters adverses. Le plus souvent, l’insulte raciste est utilisée comme n’importe quelle autre forme d’insulte, simplement comme une façon d’attaquer l’équipe adverse et ses supporters (les supporters insultent rarement de façon raciste, sinon jamais, les joueurs de leur équipe, ce qu’ils feraient sûrement s’ils l’étaient vraiment). Ça peut paraître grossier et stupide mais, à la base, il ne s’agit que de ça. L’an dernier, un supporter de l’Arsenal FC traita un des joueurs de "black bastard". Il répondit alors à un supporter noir qui le prenait à partie : "Ça va, je suis pas raciste, j’appelle l’équipe de Tottenham les youpins, alors que moi-même je suis juif [2]." Il y a bien sûr une petite minorité de supporters qui sont réellement racistes et qui donc encouragent les comportements racistes dans les gradins, mais n’y a-t-il pas des gens comme ça dans n’importe quelle usine, n’importe quelle queue de chômeurs, n’importe quelle école ?
Si la baston est la seule raison qui pousse ces infâmes hooligans du foot à aller au match, comment se fait-il alors qu’il n’y ait pas de troubles sérieux à tous les matchs, mais seulement dans un petit nombre de cas ? Nos pauvres voyous doivent vraiment s’ennuyer ferme à tous ces matchs où ils ne se passe rien. Évidemment, le jeu lui-même ne les intéresse pas - mais est-ce vraiment sûr ? Ils doivent être vraiment contents de payer 30 F pour aller au match avec juste une vague chance de pouvoir filer des coups de lattes pendant quelques minutes, puis se faire expulser par les cops, n’est-ce pas ? Erreur, une fois de plus, la majorité aime le foot, et plus encore la sensation d’être avec leurs copains au sein d’une large foule, d’avoir une chance de laisser éclater leur agressivité verbalement, et quelquefois physiquement, de sentir le pou­voir que donne tout ça : le pouvoir qui leur est constamment volé par l’État, le pouvoir sur leur propre vie. Ils ne sont pas plus sexistes ou racistes que la plupart des autres gens. Et, comme les Mods à Brighton, les bandes à Notting Hill et les kids de Brixton et Toxteth, ils ne font que montrer leur colère, cherchant aveuglément à regagner un peu de pouvoir sur leur propre vie. Car dans un monde où votre seul plaisir est cosmétique, où chaque jour vous êtes confrontés à la violente inhumanité de l’État, où vous êtes privés de tout respect de soi-même, où vous êtes nés et dressés pour n’être qu’un rouage dans la machinerie de la société capita­liste, il n’est pas surprenant que les gens cherchent à résister, usant de la violence souvent dans une mauvaise direction et de manière incohérente.
Vous pouvez ne pas aimer la violence, elle peut paraître affreuse et sans but, mais rappelez-vous ceci : si vous choisissez de les ignorer ou de les dépeindre comme de sombres crétins alors vous condamnez la majorité des jeunes prolétaires, une génération comme beau­coup d’autres auparavant qui est en permanence confrontée à sa propre impuissance, au man­que de perspective, et à l’inévitable résultat de tout ça - la violence.
Dans le passé, les médias n’ont jamais tardé à condamner les « voyous » du football. Mais depuis peu, ces condamnations n’ont jamais été aussi venimeuses et prolifiques, à cause de la nature de la violence qui depuis peu est dirigée de plus en plus contre les autorités au lieu de s’exercer entre groupes rivaux de supporters. Le match Luton-Millwall en mars 8-5 en est pro­bablement le meilleur exemple, mais il y en a bien d’autres ; il est clair qu’à Bruxelles le gros de la violence était dirigé non pas contre les supporters rivaux, mais contre la police [3]. Et le même jour que l’incendie de Bradford, il y eut une émeute lors du match Birmingham-Leeds. Une fois de plus, c’est les flics qui encaissèrent la plupart des violences. Mais, à cause de l’incendie de Bradford, les médias purent minimiser considérablement les événements de Bir­mingham, malgré la mort d’un gamin [4] qu’ils auraient sûrement été bien contents de mettre en avant. Après tout, vous ne pouvez pas montrer trop souvent des images de flics en train de se faire attaquer... les gens pourraient commencer à avoir des idées.

Septembre 1985
Holloway Road, London N7.

Traduction début janvier 1986.


Le texte qui précède a été écrit par un jeune Londonien durant l’été 85, en partie à la suite de la traduction et la publication en Angleterre de notre affiche "L’Europe des hooligans et la mort du football". Il envisage la question sous un angle autre, avec le mérite de contrer tout le discours moralisateur qui sévit là-bas contre le hooliganisme.

Notes :

[1NdT : l’expression "the working class youth" signifie littéralement la jeunesse ouvrière, mais elle a en anglais un sens plus large qui se rapport aussi bien au jeunes ouvriers, aux chômeurs qu’à ceux qui ne veulent pas travailler.

[2L’équipe des Tottenham est souvent appelée "the yids" (les youpins) à à cause du fait bien connu qu’il y a beaucoup de juifs parmi ses supporters.

[3Le 30 décembre 85, un supporter de Liverpool jugé en Belgique pour avoir frappé un fan italien est condamné à 40 mois de taule.

[4Les médias ont créé l’impression que le gamin s’est fait tuer par des émeutiers, alors qu’en réalité il fut écrasé par un mur qui s’écroula lorsqu’un paquet de supporters s’abritèrent derrière pour échapper à une charge des flics.




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