Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Le troisième jour de septembre
Os Cangaceiros, n°3, s.d., p. 105-116.
Article mis en ligne le 1er mars 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Rapport d’un témoin occulaire sur la rébellion de Sebokeng en 1984 par Johannes RANTETE

L’AUGMENTATION DES LOYERS
LA VRAIE RAISON DE L’AGITATION

Peut-il être dénié aux émeutes de Sebokeng le fait qu’elles furent une partie du combat pour la liberté mené par les Noirs sud-africains ? Bien que le prétexte ait été de combattre les augmentations de loyers, le cours pris par la rébellion fut si horrible que même la police ne put s’y opposer. Je précise cela car après les grèves il n’y avait plus aucun toit des bâtiments commerciaux qui soit resté en état à l’exception du hall Mphatlalatsane bien conçu, du bâtiment Perm et de diverses églises.
En zone 11, tous les magasins étaient rasés par le feu. Le bureau de gérance, les débits de boissons et les brasseries avaient été incendiés. Un conseiller municipal fut abattu. Trois maisons furent incendiées. Plusieurs voitures, dont une Honda Ballade flambant neuve, furent brûlées. La station service, la cafétéria avaient aussi été attaquées. Le bar de la route fut cassé et les marchandises emportées. Des routes goudronnées ou non de cette zone étaient bloquées par des pierres, des cageots et toutes sortes d’objets faciles à transporter. Le bureau de poste de Sebokeng fut attaqué et incendié, ce qui n’était pas surprenant.
Toutes les boutiques de la zone 12 furent également réduites en cendre. Le bureau de gérance, le magasin d’alcool, la brasserie, le cabinet d’un docteur et la maison d’un conseiller municipal furent détruits par le feu. Les routes goudronnées de cette zone étaient bloquées par des pierres et jonchées de bouteilles et d’objets en flamme pour entraver le passage des véhicules, spécialement ceux de la police.
La zone 13, où l’on trouve encore plus de commerces, fut la première à être attaquée. Pas un seul magasin ne conserva sa forme d’origine. Tout n’était que cendre. Ici encore, le bureau de gérance fut attaqué, mais la bibliothèque et deux cliniques furent épargnées. Une maison près du centre commercial fut incendiée. Les rues utilisées par les bus étaient entravées par des pierres et des bouteilles cassées.
La zone 14 est le CBD (centre) incontesté de Sebokeng. Elle comporte des immeubles publics et d’autres bâtiments importants que l’on ne trouve pas dans les autres zones. II y a le fameux hall Mphtlalatsane, le building Perm, le supermarché Texido, les banques et les caisses d’épargne (Standard, Barclays, Volskas, United Allied), et la longue devanture du bâtiment P&A Drycleaners. Le feu fit rage à travers tous ces bâtiments. Toutes les bouti­ques (un magasin de location de TV, un MacDo, une brasserie, un débit de boissons) furent incendiées.
Au deuxième jour des émeutes, les magasins de la zone 7 étaient encore en bon état, mais le bureau de gérance le long de la route goudron­née et la station service avaient été incendiés.
La zone 3 aussi fui éprouvée par les grèves. Une boulangerie, une brasserie, le bureau de location et un débit de boissons furent incendiés.
Le troisième jour de septembre est devenu une journée historique pour les habitants de Sebokeng. Elle a vu l’accomplissement des grèves d’avertissement. Elle a vu la destruction de magasins et de beaucoup d’autres choses, dont la vie de diverses personnes et leaders de la communauté. En tant qu’auteur qui s’est engagé dans les luttes pour rapporter tous les horribles événements d’une telle rébellion, je voudrais rapporter un point important à l’attention du public et de ceux de nous qui rêvent d’être des leaders.

Paul a dit que peu parmi nous devraient être des dirigeants, car les dirigeants sont plus punis que quiconque. Ainsi, en se référant à notre situation, personne ne devrait accepter d’être un leader s’il ne possède les véritables qualités du leadership, et personne ne devrait se sentir à l’aise en occupant le trône pour lequel il a été nommé si il n’a pas été librement élu par le public. Je dis ceci parce que, si vous persistez à diriger des coeurs défiants, le jour où ils se révolteront contre vous, pas une partie de vos biens ainsi que votre vie ne resteraient vôtres. Si les gens sont insatisfaits de vous, il vaut mieux vous démettre avant que de terribles nuages sombres ne vous submergent dans votre solitude.
Si vous défiez les besoins des gens, vous vous exposez donc à une réponse brutale. Ceci je le dis à l’intention des conseillers municipaux encore en poste : qu’ils ne doivent jamais considérer leurs propres opinions comme ayant plus de poids que celles du peuple qu’ils dirigent ; et que le bien-être de la communauté ne devrait pas être ignoré, sinon la réponse sera plus horrible que la conflagration qui détruisit Sodome et Gomorrhe
Ils doivent apprendre que les leaders sont comme des enfants. Ils font ce que la communauté désire. Ils n’ont pas besoin de penser à la place de la communauté entière, ou d’approuver leurs rêves sans consulter la communauté. Ils sont tenus en grande estime en raison des pauvres gens qui se trouvent en dessous d’eux. Ainsi, ils doivent faire attention : s’ils provoquent les gens en dessous d’eux ils chuteront douloureusement sur un sol infesté d’épines.
Oui, nous savons tous que les choses augmentent tout le temps, mais la façon dont le conseil de Lekoa a augmenté les loyers de 5,95 Rands fut tout simplement une invitation à la violence. Le plus a blâmer est celui qui le premier en a eu l’idée. Cette personne devrait s’attendre à autant de pitié qu’il en a été montrée pour les personnes ou pour les biens lors des grèves.
Les grèves du loyer se répandirent aussi loin que Sharpeville, Boipatong, Evaton et Residencia. Toutes ces villes se trouvent sous l’autorité du même conseil de Lekoa. La force de l’unité parmi les gens pour mener à bien leurs projets aura gagné de la part des Noirs sud-africains quelque chose de proche des premiers stades de la Conscience Noire. Les grèves m’ont vraiment convaincu que l’unité est vivante et puissante parmi les Noirs, mais que ce qui la rend invisible est le manque d’un nationalisme fort. Ce qui est le plus désastreux pour l’unité noire ce sont les nombreux partis constitués, qui souvent mènent à la haine et à la défiance.
Les grèves durèrent quatre jours et alors 31 personnes avaient été tuées. Plus de 50 furent blessées dont 8 policiers, alors que 37 avaient été arrêtées. La police utilisa des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour disperser les foules d’émeutiers. Beaucoup de gens furent blessés et d’autres tués, mais le nombre de victimes ne sera probablement jamais connu à cause des restrictions sur les informations.
Quelques victimes de la grève peuvent être identifiées. Le conseiller municipal de la zone 11, M. James Mofokeng, fut abattu. Le conseiller Caesar Motjeane fut tué après avoir descendu deux jeunes, et sur son cada­vre il y avait un écriteau où l’on pouvait lire "A bas les loyers ! Asinamali !". Ntombi Majola (zone 12) fut tué. Nomthana Mphtheni fut blessé. Le maire d’Evaton, M. Sam Rabotapi, dû rester sans domicile après que sa maison ait été rasée par le feu. Son habit de magistrat était porté par une vieille femme qui dansait dans les rues en se proclamant premier maire. Lundi, le conseiller de Sharpeville, M. Sam Dlamini, fut tué par une foule en colè­re. Le jeune Wisey Mnisi, de la zone 12, se fit flinguer. Le jeune Stevenson Motsamai (zone 13) du collège Modishi ne réapparut plus après les émeutes.

J’ÉTAIS AU MILIEU
DE TOUTES LES HORREURS

Quelques semaines avant le "Lundi Sanglant" du 3 septembre, la pro­testation contre l’augmentation des loyers de 5,95 Rands s’était développée en divers endroits du triangle de Vaal. Des églises et des organisations avaient mis en garde le conseil municipal à de multiples reprises, mais leurs paroles étaient tombées dans l’oreille d’un sourd. L’avertissement avait même été publié par voie de presse, précisant que les conseillers devaient se démettre puisqu’ils n’avaient jamais été élus par les gens. L’ap­pel à leurs démissions était un rejet clair du nouveau système gouvernemen­tal de mise en place de conseils municipaux noirs que les gens n’avaient jamais demandés.
Les jours passaient et le conseil ne disait rien concernant les loyers. Pendant les derniers jours d’août, les résidents du Triangle de Vaal furent informés que lundi, le troisième jour de septembre, personne ne devrait se rendre au travail puisque ce serait la journée de protestation contre la hausse des loyers. Tôt dans la matinée du vendredi 31 août, des brochures furent distribuées par le conseil mettant en garde les résidents que s’ils n’allaient pas au travail lundi, ils perdraient leur emploi et leurs maisons, et qu’à leur tour l’avenir de leurs enfants serait menacé. Ces brochures n’eurent aucune influence sur les gens. Samedi et dimanche passèrent. Ensuite vint le plus grand jour de l’histoire de Sebokeng, le jour de la protestation, le jour des morts, le jour des arrestations, le jour des grenades lacrymogè­nes. Ce jour est historiquement connu sous le nom de "Bloody Monday".
En tant que résident de Sebokeng, j’étais également concerné par les événements qui devaient s’y dérouler, mais je fus contraint par mes parents de rester dans la cour de la maison. De toute ma vie, je ne m’étais jamais trouvé au milieu d’une foule en lutte, ainsi cet empêchement m’était aussi douloureux que le coeur d’un homme divorcé. J’entrepris de m’échapper de la cour. En agissant ainsi, je satisfaisais la curiosité qui doit être le premier intérêt d’un homme d’information.
Je parcourus les rues en direction des magasins de la zone 12 avec deux amis que je nommerai Siphiwe et Xolile. Aucune des boutiques n’était ouverte et on pouvait voir des gens se tenir en groupes ici et là. Le sujet de discussion principal était la hausse des loyers qui s’était abattue sur la totalité du Vaal. Nous retournâmes vers une rue goudronnée que nous suivîmes jusqu’au deuxième arrêt de bus. Alors que nous marchions » je pou­vais sentir qu’il y avait quelque chose de bizarre dans l’air et j’étais sûr que quelque chose de triste allait se passer. Quand nous arrivâmes à l’arrêt du bus, on ne voyait ni n’entendait aucun véhicule. Alors que je regardais la route, je m’aperçus qu’elle était bloquée par des pierres. Ensuite, nous rencontrâmes certains gars que connaissait Siphiwe.
Ces gars semblaient appartenir à une certaine organisation que je ne peux pas nommer pour l’instant. Ils nous racontèrent qu’ils avaient bloqué tous les bus du VTC (Corporation du Triangle de Vaal), et que les passagers à bord avaient été débarqués et dispersés. Les bus n’avaient pas été endom­magés mais les conducteurs ôtaient gentiment invités à se retirer du service. De l’arrêt de bus nous nous rendîmes â l’église catholique romaine, près du bureau de poste de Sebokeng. Là, se trouvait un groupe de gens qui tous regardaient en direction de Vereeniging.
Je courus pour observer ce qui pouvait bien se passer sur l’autoroute. Mes yeux virent une foule imposante le long de l’autoroute, et une autre sur l’autoroute même. Alors que la foule de l’autoroute s’approchait, je réalisait qu’il s’agissait d’un Blanc conduisant une voiture bleue neuve escor­tée par quatre hommes pendant que ceux de l’autre foule qui grimpaient le talus criaient qu’il fallait lapider la voiture. En fait, cela avait déjà été fait ; toutes les vitres étaient cassées à l’exception du pare-brise. Après que le Blanc soit passé, beaucoup de gens se mirent à courir le long de la route qui menait au centre commercial de la zone 13. Nous utilisâmes l’autre rue pour rejoindre la foule derrière une église.
Alors que les gens se tenaient là, les véhicules de la police arrivèrent. Trois longèrent l’autoroute et le fourgon tourna en direction de la zone 13 où beaucoup de gens avaient fui. Ce camion de flics transportait des policiers noirs. Nous les suivîmes le long de la route. Le car de flics stoppa à la hauteur d’un débit de boisson près des boutiques. Une foule énorme sortant des environs des maisons derrière lesquelles ils s’étalent cachés lors du passage du convoi s’approcha du car. Je restais caché derrière la barrière et observais un drame intéressant que j’oublierai difficilement.
Alors que la foule approchait, les policiers sautèrent du véhicule en tenant des vitres plastiques qu’ils utilisaient comme boucliers contre les pierres que jetait la foule déchainée. La police ne pouvait encaisser de tels jets de pierres et les cars se retirèrent. Certains policiers, voyant que leur car s’enfuyait, se mirent à courir pour sauver leur vie et se débarrassèrent de deux boucliers en plastique. La foule s’en empara et commença à chanter en les portant au-dessus d’elle. Pendant ce temps, des gens ren­traient dans le magasin d’alcool et ressortaient avec des bières. D’autres, à la vue des bières, se précipitèrent à l’intérieur du magasin d’alcool et des casiers de bières furent emportés. Au moment où les gens se regrou­paient sur le devant, deux véhicules de la police arrivèrent et des grenades lacrymogènes furent tirées.
Parce que c’était la première fois, je ne savais pas ce qu’était une grenade lacrymogène, ou comment cela fonctionnait. Quand les autres se mirent à courir et se cachèrent derrière les maisons, je restais à la porte d’entrée. Un flic blanc tira une balle en caoutchouc qui tomba à quelque distance de moi. Vous savez, la curiosité mène quelques fois à des pièges simples. Je ramassais le morceau de caoutchouc et le sentis. Je ne peux réellement pas dire ce qui se passa alors que je jetais le caoutchouc. Je fus pris de vertiges et perdis mes forces, et ensuite je ressentis une douleur dans les yeux. Je courus vers un robinet d’eau et je me lavais les yeux avec un mouchoir. En agissant ainsi je diminuais les effets du gaz. Parce que je l’ignorais, j’avais pensé que le morceau de caoutchouc que j’avais récupéré était la cause de mes étourdissements. C’était faux, comme je l’appris plus tard, des grenades lacrymogènes avaient été tirées de l’autre côté de la rue et le vent avait rabattu les gaz en direction de l’endroit où je me trouvais.
Après trois minutes, les gens envahirent de nouveau les rues, la plu­part portaient maintenant des mouchoirs dans leurs mains. Les camions de la police continuaient à sillonner de long en large, balançant des lacrymos. Les gens avaient maintenant adopté un système consistant à verser de l’eau sur chaque douille de lacrymo. Ce système devint le bouclier des combattants, et la police ne put rien faire de plus. Ils se retirèrent vers d’autres zones donnant ainsi la possibilité aux gens de cette zone de se précipiter vers les bâtiments commerciaux.
La force des émeutes prit réellement racine dans la zone 13, car ce fut la première des zones à laisser s’échapper d’horribles fumées. La foule éventra la boutique du conseiller à l’angle de l’immeuble bas. Ils pillèrent les marchandises. Au début, les marchandises étaient pillées et entassées dehors. Personne n’était autorisé à en ramener chez soi. Mais assez vite, les opinions des gens divergèrent. Ils pillèrent les marchandises et les emportèrent chez eux. A la fin, la boutique fut brûlée. Je restais là à observer la scène. J’étais totalement surpris par l’absence de crainte des gens qui avaient mis le feu à la boutique. Plus tard, tous les magasins furent attaqués et les marchandises pillées. Aucun fourgon de police ne revint sur les lieux avant que tous les magasins ne soient réduits en cendres.
Après avoir mis le feu à tous les commerces ils chantèrent "Ezone 14 siyaya" qui signifie qu’ils allaient se rendre ensuite en zone 14, où se trouvent les boutiques du maire. Les slogans qui rythmèrent le Lundi San­glant étaient "Amandla ! Ngoethul !" et "Asinamali !". Le pouvoir est à nous. Nous n’avons pas d’argent.
De la zone 13 nous sommes revenus en zone 12 qui est notre zone d’habitation. Lorsque nous arrivâmes, toutes les boutiques avaient été incen­diées : un magasin Save More, deux pressings, un restaurant, deux bouche­ries, un fish & chips ct trois autres magasins. Dc lâ je vérifiais l’état des autres bâtiments. A mon étonnement, une brasserie, un magasin d’alcool et le bureau de la direction administrative avaient aussi été brûlés. Vrai­ment les choses allaient mal. A ce moment, un car de flics arriva ct les gens se dispersèrent. Des lacrymos furent tirées et pénétrèrent dans une maison proche par le toit. Elle fut remplie de fumée pendant cinq minutes. Le car s’en alla et les gens envahirent de nouveau les boutiques. Plus tard, un groupe de cinq gars tirèrent un gros coffre-fort à l’extérieur du magasin Save More (Économisez Plus). Le camion de flics revint avec le propriétaire. Ils embarquèrent le coffre-fort et s’éclipsèrent. Les gens commencèrent à se disperser.
Vers cinq heures, je me rendis seul en zone 11. Les combats n’avaient pas été aussi importants que dans les autres zones. Seuls une boutique d’un conseiller et le bureau de la direction administrative avaient été incendiés. Quelques mètres plus loin, la maison d’un conseiller était en cendres et une voiture était complètement cramée et renversée. Dans cette zone circu­lait la rumeur qu’un conseiller avait été brûlé vif. D’autres voitures avaient aussi été cramées, y compris une Honda Ballade flambant neuve. De là je marchais jusqu’à ce que j’atteigne un garage le long de l’autoroute. Les bâtiments n’avaient pas été touchés ni les magasins attenants.
Enfin, j’arrivais en zone 14. Quelques boutiques avaient été incendiées, mais pas toutes. Le bâtiment du pressing P & A était réduit en cendres. C’était le soir et la puissance de l’émeute avait atteint son paroxysme. Les gens se précipitèrent au supermarché Texido qui appartenait au maire, M. F Mahiatsi. Ils pillèrent les marchandises jusqu’à ce qu’il fasse nuit. Ensuite les banques et les caisses d’épargne, dont Standard, Barclays, United Allied et Volkskas, furent toutes lapidées et une foule en colère y mit le feu. La clinique dans l’immeuble Perm fut quelque peu brûlée. Le cinéma Eldorado fut lapidé et à moitié cramé. Quelques gars restés sur place attaquèrent le hall Mphatlalatsane et brisèrent les fenêtres.
Pendant ce temps, des émeutes se déroulaient dans le quartier proche d’Evaton, en zone 7 et dans d’autres townships. Au moment où le Lundi Sanglant s’achevait, plus de vingt personnes étaient mortes et beaucoup plus blessées.
Le mardi 4 septembre, les grèves continuèrent. Tôt dans la matinée, des hélicoptères bourdonnaient au-dessus des têtes et de nouveau les gens se réunirent en foule dans les rues. Ce qui a fait continuer les grèves fut la présence des hélicoptères, balançant des lacrymos çà et là. Cela énerva les gens et les poussa dans les rues. Durant ce jour, tous les magasins furent endommagés par le feu, dans la zone 11. En zone 7, dans la partie haute, un supermarché fut incendié. Le magasin de gros Fredy’s Soft-drink Cash & Carry fut cassé et des boissons fraîches furent pillées. Des casiers vides étaient utilisés pour bloquer les rues et aucune voiture n’était autorisée à circuler. La police dans des camions de combat observait sans réaction. Les lacrymos n’étaient pas utilisées comme la veille.
A cinq heures de l’après-midi, une colonne de fumée noire s’élevait au-dessus de la zone 14. Parce que je savais qu’il allait se passer de mauvai­ses choses de ce côté, je pris ma bicyclette, décorée aux couleurs Rasta, et me dirigeais vers la zone 14. Lorsque j’arrivais, je découvris que c’était le bâtiment du Kentucky qui brûlait. Les gens s’étaient rassemblés autour en grand nombre. Je dépassai l’endroit et pédalai en direction du hall Mphatlalatsane. Les gens étaient encore en train de piller la marchandise du supermarché. Cela démontrait qu’il était vraiment "too much big". Quelques personnes passèrent les fenêtres pour s’introduire dans les réserves. Je re­marquais dans les environs deux voilures brûlées.
Avant d’oublier, je voudrais vous informer que les grèves de loyers éclatèrent aussi dans les "hostels" (résidences-hotels concentrationnaires destinées aux travailleurs migrants) pour hommes de Sebokeng. C’était encore au milieu de cette même journée que je me pressais d’aller à bicyclette vers les "hostels". Ce qui m’avait poussé à me rendre sur place était la fumée que j’avais aperçue au loin. Lorsque j’arrivais, un hall d’hôtel avait été incendié ainsi que tous les magasins, le bureau du service administratif et le bureau de poste de Masoheng qui se trouvait quelques mètres plus loin à l’écart des "hostels". Les fourgonnettes de la police et les camions de combat se tenaient près d’un des magasins incendiés. Tout près de là, une fumée noire comme celle d’une locomotive à charbon envahissait une chambre d’un des "hostels". Un homme entreprit d’éteindre le foyer tandis que d’autres observaient impassibles.
Le mercredi 5 septembre, tôt dans la matinée tout ôtait calme, mais lorsque deux hélicoptères apparurent, l’agitation reprit et les dévasta­tions recommencèrent. Quand ils s’en allèrent, le calme revint pendant toute la journée. A midi, Siphiwe (qui suit ses études au collège Mqaka) et moi entreprîmes de faire un tour d’horizon d’Evaton et de la zone 7. Nous nous rendîmes d’abord aux magasins Congo qui se trouvaient loin de chez nous. Toutes les boutiques étaient fermées. Ensuite, nous nous sommes promenés autour du dépôt de bus VTC (Compagnie du Triangle de Vaal) d’Evaton. A notre grande surprise, on ne pouvait voir aucun bus à l’intérieur. Nous avons compris par la suite que les bus avaient été déplacés au dépôt de Vereeniging par peur des gens. Même le dépôt PUTCO tout proche était vide. Nous avons marché à travers la partie basse d’Evaton appelée Petite Ferme. Nous avons pu voir qu’ici tous les magasins des Indiens avaient été réduits en cendres. Sur notre chemin nous avons rencontrés plusieurs voitures entièrement calcinées. Quelques boutiques étaient encore intactes, mais une brasserie était cramée. Nous avons vu d’autres magasins d’indiens qui avaient été dépouillés. Les routes étaient bloquées par des pierres et d’autres matériaux.
Nous avons pénétré ensuite dans la zone 7. Ici l’atmosphère nous apprit que les grèves n’avaient pas été aussi sérieuses. Nous avons marché sur une longue distance sans voir aucun dégât. Cela me préoccupait vrai­ment. Il semblait, alors que les autres zones protestaient, que celle-ci avait conservé ses "billes" et d’autres choses. Les gens ici semblaient être des couards. Seuls quelques enfants se trouvaient dans les rues, pendant que leurs pères et mères semblaient s’être enfermés dans leurs cours. Ce n’est que près du centre commercial que l’on pouvait voir quelques signes de violence, mais de peu d’ampleur. Les boutiques et d’autres choses n’avaient pas été incendiées comme dans d’autres zones, à part seulement le bureau du service administratif et une station service.
Cela voulait-il dire qu’ils voulaient assurer leurs besoins du lendemain en laissant intacts les magasins ? Est-ce que l’augmentation des loyers n’était pas également pour eux un fardeau ? Se moquaient-ils des autres zones qui avaient tout brûlé ? S’ils étaient contrariés par la hausse des loyers, ils auraient fait la même chose que quiconque d’autre ce Lundi Sanglant.
Frères, si le moment de se battre est arrivé, il faut nous battre. Il n’est pas nécessaire d’observer comment l’autre partenaire se bat. Je ne soutiens pas la destruction des magasins et des bureaux, puisqu’ils jouent un rôle dans mon existence quotidienne, mais si tout doit être détruit alors détruisons tout et ne faisons pas la moindre exception pas même pour une seule chose. Ne perdons pas le soutien de Dieu en faisant l’injustice ; c’est d dire en faisant du tort à certains et en en épargnant d’autres, alors qu’ils sont au même niveau de culpabilité. Ne soyons pas comme le Roi Saül qui, en épargnant le roi Hagat, transgressa le commandement divin de tout exterminer.
Nous sommes africains et frères en amour, et nous devons partager les peines de l’amertume comme les fruits de la joie.
De la zone 7, nous retournâmes dans notre zone d’habitation. A trois heures, je pris mon vélo et pédalai jusqu’en zone 14. Je regardais partout, mais les grèves étaient mortes. Je fis demi-tour. Lorsque je traversai l’auto­route, je remarquai des camionnettes et des voitures de flics autour du magasin de gros de Freddy’s Cash & Carry. A quelque distance se tenait une foule éparpillée. Dans le voisinage, la station service avait été cassée et ses biens pillés. Le poste à essence était à moitié brûlé, et des bouteilles provenant du magasin de gros étaient éparpillées tout autour. Ce jour ne vit pas des émeutes telles que celles des deux jours précédents.
Les jours suivants furent les jours de la faim. Les gens ne pouvaient obtenir de la nourriture nulle part. Ils devaient parcourir de grandes distan­ces à la périphérie pour trouver de la nourriture et d’autres marchandises. Des gens coupèrent même un morceau de viande sur une vache vivante qui s’enfuit. Elle erra avec des morceaux en moins. Les gens prirent le train pour aller faire des achats à Vereeniging.
Jeudi, les bus du Vaal furent remis en service mais ils ne pénétrèrent pas dans le township. Ils utilisaient les routes de la périphérie. Vendredi, ils reprirent leurs services habituels. Le jeudi il y eut un meeting de masse réunissant les résidents et le directeur du logement pour la direction du développement de l’Orange Vaal, M. P. Louw. La discussion porta sur les hausses de loyer. Les gens demandaient que les loyers soient diminués d’au moins cinq rands par mois. A Sharpeville, ils exigèrent un plafond de trente rands par mois. M. Louw ne pouvait pas décider de cette question ici et ainsi il repoussa le meeting jusqu’à ce qu’il rencontre d’abord la direction administrative de l’Orange Vaal.

COMMENT LE GOUVERNEMENT CONSIDÉRA LES ÉMEUTES ?

Le ministre de la Loi et de l’Ordre, M. Louis Le Grange, visita tous les townships déchirés par l’émeute dans le Vaal. Il était accompagné par d’autres membres du cabinet comme M. FW. De Klerk, ministre des Affaires Intérieures, le général Magnus Malan, ministre de la Défense et le Dr Gerrit Viljoen, ministre de l’Éducation. M. Le Grange rejeta le fait que les projets d’augmentation des loyers aient conduit aux violences qui balayèrent le Triangle de Vaal. Il accusa certaines forces et organisations d’être responsa­bles des émeutes, mais il ne mentionna pas lesquelles. C’est un fait simple de la vie que les exigences et les griefs de la majorité noire ne sont Jamais satisfaits par le gouvernement. Ce sont vraiment les hausses de loyers qui ont provoqué des troubles. Les gens manifestaient leur plus vive inquiétude en faisant les émeutes, mais le ministre de la Loi et de l’Ordre rejeta ce motif, étant incapable de percevoir à quel point les augmentations de loyers affectent le peuple.
Il semble que le rejet de la cause des grèves par le ministre soit un plan pour ne pas satisfaire les exigences des gens impliqués. L’augmenta­tion des loyers aurait conduit beaucoup de familles à quitter leurs maisons. Les familles noires subissent vraiment la rigueur. Les choses deviennent de pire en pire pour elles. Le GST (les impôts) a augmenté. La majorité est de moins en moins bien payée. Bon nombre de gens perdent leur travail, augmentant ainsi le chômage déjà élevé. Pour empirer les choses, le conseil municipal de Lekoa décida d’une hausse des loyers de 5,95 Rands, ce qui est réellement beaucoup trop pour cette communauté. Le loyer moyen nor­mal est, non inclus l’eau et l’électricité, déjà de 39,30 Rands.
A Sharpeville, une délégation des habitants conduite par le révérend Ben Photolo exigea du conseil municipal de Lekoa les points suivants :

  • Tous les loyers devront être réduits à 30 Rands par mois ;
  • Libération de toutes les personnes détenues ou arrêtées pendant les troubles ;
  • Démission de tous les membres du conseil du Lekoa.

    Un recteur de l’église anglicane St Cyprien de Sharpeville, le révérend Tebogo Moselane, a été rendu responsable de l’irruption des grèves à travers tout le triangle du Vaal. II a été blâmé pour avoir donné son église aux organisations anti-loyers, dons laquelle se tenaient leurs réunions. Le révérend Moselane sortit de sa cachette après les allégations comme quoi il était détenu. Il est une épine dans la chair des autorités et reste sans crainte face à tout désagrément qui pourrait lui arriver. Il est un bon leader.
    Le rapport du maire de Lekoa, M. Mahtlatsi, expliquant que le conseil avait été contraint d’augmenter les loyers parce qu’ils avaient payé 1,9 million de Rands des fonds accumulés pour subventionner les loyers, est compréhensible, mais le conseil ne sut pas considérer attentivement les malheurs que cela entraînerait pour les communautés. Les conseillers sont fortunés et ne payent pas de loyer, ainsi ils ignorent le fait que les hausses font plus de mal aux familles des gens pauvres.
    Le maire nous montra à quel point il était brave en continuant à affirmer qu’il était populaire auprès des gens et qu’il aurait des contacts personnels avec les habitants de telle façon qu’il puisse restaurer la paix et la stabilité. Ce qui est stupéfiant, en regard de tout ça, c’est la raison pour laquelle il quitta son domicile et chercha refuge à l’extérieur du town­ship qu’il gouverne. Comment est-ce que les gens ont pu incendier sa maison s’il était si populaire et important pour eux. Pourquoi ne fit-il pas une apparition personnelle devant les gens au moment où les grèves étaient au plus haut ?
    J’ai vraiment trop peur pour sa vie s’il fait ce qu’il a annoncé lors de la conférence de presse. Il s’en tient de façon véhémente à l’augmenta­tion des loyers sans prendre en compte la brutalité subie par quelques uns de ses collègues. Il a annoncé qu’il attendait que les augmentations soient parues dans la presse pour les mettre en application. On a pu lire cette proclamation choquante en caractères gras sur la première page de City Press du dimanche 9 septembre. Cela a tellement enragé les gens que la plupart d’entre eux ont exigé la mort du maire.
    Vraiment la vie du maire est en danger. Bien qu’il ait survécu aux horribles émeutes, le maire doit toujours se montrer vigilant. Il doit savoir qu’il a semé une haine éternelle qui continuera à créer une barrière entre les résidents et lui.

    LES ÉMEUTES SE POURSUIVENT ALORS QUE
    LE CONSEIL DE LEKOA ÉCHOUE A RÉAGIR

    Le conseil de Lekoa resta totalement indifférent aux multiples exigen­ces des habitants des townships qu’il était supposé représenter. Le maire continuait à souligner que les hausses de loyers seraient appliquées, bien qu’elles n’interviendraient qu’en 1985. Quant à eux, les résidents répondirent négativement. Ce qu’ils voulaient, c’était une baisse des loyers.
    Ces opinions contradictoires amenèrent la continuation des grèves. Celles-ci ne furent pas aussi fastes que celles du troisième jour de septem­bre. Les gens n’avaient maintenant plus rien à endommager pour montrer leur colère. Mais la police et l’armée restaient encore sur le pied de guerre avec leurs armes et leurs lacrymos. La présence des flics dans les townships portaient souvent les grèves à leur point d’explosion. Où qu’ils apparaissent avec leurs véhicules, les gens commençaient à se rassembler et des émeutes s’ensuivaient. Si la police n’avait pas continuellement fait des apparitions dans les townships et s’ils avaient cessé de patrouiller avec leurs hélicoptè­res, il n’y aurait pas eu des émeutes aussi chaudes que celles qui ont déferlé dans le Triangle du Vaal.
    Les gens tenaient des meetings dans les églises, mais après les céré­monies la police tirait des lacrymos pour les disperser. Pendant les funérail­les d’une victime des émeutes, la police arrêta 600 participants du cortège qu’elle accusa de se rendre à un enterrement interdit, alors qu’il n’y avait eu aucune interdiction de ce genre avant. Les actions de justice ajoutèrent encore plus d’anxiété aux coeurs blessés des résidents.
    En fin de compte, la colère des gens se retourna contre les bus du VTC et PUTCO. Des bus ôtaient attaqués et les vitres cassées. Les jeunes envahissaient les bus et les conducteurs étaient contraints de les conduire où ils voulaient. Tout conducteur de véhicule devait lever son poing en signe de soutien pour ce qu’ils appelaient "le pouvoir noir". Celui qui refusait avait ses vitres cassées.
    Quand les cours reprirent le 26 septembre, aucun écolier de la région du Vaal ne s’y rendit, ni aucun ne fut vu portant un uniforme.
    Alors que les grèves s’éteignaient, quelle fut la cause de leur propre grève ? Pour moi, cela restait dur à comprendre jusqu’à ce que je fasse le jour suivant une enquête parmi quelques écoliers. La réponse de l’un d’eux fut celle-ci : "Il serait trop difficile pour nous d’aller à l’école alors que plusieurs de nos compagnons se languissent en taule pour des infractions non spécifiées".
    Celte réponse illustrait la puissante solidarité nationale qui existe parmi nos lycéens. Ça m’excitait d’apprendre que des Noirs avaient encore des raisons d’être fiers. Je sentais en toute confiance que si le trésor (le nationalisme) des Noirs était bien préservé, aucune grêle ni tempête ne l’arracherait de sa racine d’une infinie profondeur.
    Les jours passaient et des lycéens se rendaient en cortège aux quar­tiers généraux de la police pour obtenir une réponse aux augmentations de loyers et réclamer la libération de leurs amis. Malheureusement, leurs requêtes n’étaient pas satisfaites et ainsi les écoles restèrent vides pendant les jours suivants. Le boycott des écoles doit être imputé au conseil munici­pal pour son échec à répondre aux lycéens et son retard à trouver un accord avec les habitants. La faiblesse du conseil fut de ne pas comprendre que la force des émeutes est dans les mains des lycéens.
    Pendant que le conseil restait prisonnier d’un dilemne, dans les townships tout restait d’humeur sombre. Les lycéens ne se rendaient pas dans les écoles, la nourriture et d’autres nécessités ne se trouvaient qu’avec difficulté, les bus ne pénétraient plus dans les townships mais empruntaient seulement les routes principales, les criminels tenaient leur chance de tuer des gens, et le marché noir se répandait partout. Les résidents n’avaient pas la paix puisque des bandes menaçaient leurs vies. En plus, la police de la sécurité chassait de leur demeure les personnes impliquées dans les grèves. Il y eut des rumeurs comme quoi tous les gens arrêtés seraient mis en liberté provisoire sous caution de 200 Rands chacun. Cette somme, disaient les gens, devait couvrir le montant total que les résidents avaient refusé de payer en septembre, bien que l’argent collecté ne pourrait couvrir tous les dégâts occasionnés.
    Lorsqu’on se place d’un point de vue politique pour juger le cours des émeutes qui balayèrent tant de villes noires, on doit conclure que les Noirs ont montré qu’ils rejetaient la mise en place des conseils municipaux noirs. Ils n’avaient pas choisi ce système et n’avaient pas voté pour les candidats aux élections, mais malgré cela le gouvernement a continué à mettre en place le système. Ainsi, les conseillers ne représentent pas le peuple, et perpétuent seulement la volonté des Blancs. Ils n’ont jamais baissé les loyers comme ils s’étaient engagés à le faire pendant les élec­tions. Ils continuèrent à prendre soin d’eux-mêmes. Rapidement ils possédè­rent des chaînes de magasins et d’autres biens. Tout ce qu’ils ont fait com­mença par provoquer les habitants, et les avertissements s’ensuivirent pour qu’ils démissionnent. Ils ignorèrent ces appels et continuèrent à embêter les gens en augmentant les loyers.
    Les grèves furent tellement alarmantes que le gouvernement aurait dû intervenir. Mais, le gouvernement craignait de satisfaire les exigences des gens. Il craignait de donner aux Noirs leurs propres rênes car cela signifiait un danger pour sa propre position. Au lieu de çà, la réponse aux masses en colère fut une brutalité totale et impitoyable de la police, et en conséquence beaucoup de gens trouvèrent la mort. Les gens continuèrent la grève en dépit des morts de leurs collègues et de leurs amis.
    Il n’était pas judicieux pour la police d’employer des fusils pendant les grèves parce que la suppression des grèves sous la contrainte des armes ne résoudra pas le problème. En réalité le gouvernement n’a pas le choix. Il doit continuer à ignorer les Noirs pendant qu’il fait face à de nombreuses critiques de l’extérieur et de nombreuses attaques de l’intérieur.
    Je me demande si l’Afrique du Sud survivra aux irrésistibles forces de l’histoire. Vraiment, le trésor du gouvernement sud-africain s’effrite. Il ne peut résister aux critiques et aux attaques auxquelles il doit faire face chaque jour. La solution du problème au moyen de réformes aux allures de tortue donnera à l’État des maux de tête pour longtemps. Les coups de l’extérieur deviennent plus durs.
    Ce que j’espère pour l’Afrique du Sud c’est que toutes les races au sein du pays prennent part à un système gouvernemental où nous pourrons examiner les imperfections de chacun et se guider mutuellement vers la perfection dans tous les domaines. Si nous coopérons ensemble à tous les niveaux d’un intérêt mutuel au sens le plus large, je ne vols donc aucun obstacle qui pourrait nous contrarier.

    POSTSCRIPTUM : COMMENT LES GRÈVES EXIGÈRENT LA VIE D’UN ENFANT BLANC

    Les émeutes du Vaal avaient été si loin qu’elles exigèrent la vie d’un innocent bébé. Pendant quelque temps, la situation dans les townships noirs fut calme. Mais finalement il se produisit un incident qui renversa presque la situation. La zone 7, que j’avais observé d’un oeil critique dès le début, devint le terrain d’affrontement. Elle se battit pour montrer sa bravoure, et malheureusement cela entraina la mort d’un enfant innocent.
    Ce triste événement se passa après les funérailles de Nicolous Siphiwe Mgundlwa, un élève de l’école primaire Zithulele. Siphiwe était en train de couper du bois chez lui le 24 septembre, lorsqu’il fut, présume-t-on, atteint par une balle en caoutchouc. Il fut admis à l’hopital de Sebokeng mais il mourut le jour suivant. Pendant la préparation des obsèques dans la zone 7, un membre de l’exécutif du Groupe de Solidarité des Prêtres Noirs du Vaal et président de l’Association Civique du Vaal, le révérend Lord Me Camel, demanda à la police de se tenir éloignée de l’enterrement. La police ne se tint pas en dehors du township et de nouvelles grèves com­mencèrent à se produire.
    Après l’enterrement, des jeunes barricadèrent les routes et arrosèrent de pierres tous les véhicules qui passaient. Ce vendredi là, les bus du Centre Civique de Vereeniging et d’ailleurs dans le Vaal ne rentrèrent plus dans la zone 7. Ils faisaient tous demi-tour à Fowler, le dernier arrêt de bus de la zone 12.
    Les choses allaient mal de nouveau, Mzala ! Les gens se rassemblaient par groupes de trois ou quatre et de leurs bouches sortaient des mots de consternation. La route grouillait encore de jeunes lançant des pierres quand Mme Kay Cordon de Walkerville arriva en voiture dans cette direction sans rien savoir de la situation. Avec elle, se trouvaient son fils aîné, Jamie, sept ans, Blair, son bébé de trois semaines et Mme Annah Ramareletsi qu’elle conduisait à la direction administrative de l’Orange Vaal. Je suis sûr que Mme Gordon ne savait pas que les choses allaient mal de nouveau dans le Vaal, autrement elle n’aurait pas utilisé cette route. Les vitres de sa voiture furent brisées et une pierre atteignit le bébé qui ne put respi­rer à nouveau après le coup fatal. Jamie fut également blessé.
    L’arrière-plan de la mort de ces deux enfants dans la zone 7 fut l’impitoyable fusillade provoquée par la police. La force employée par la police dépassait la colère des communautés, ce qui est vraiment mauvais.
    Il semblait que les flics étaient autorisés à ouvrir le feu sur n’importe qui il leur semblait bon de tirer.
    Je me rappelle un autre incident dans lequel un autre garçon qui était sur le point d’être relâché après avoir été arrêté dans le cimetière d’Evaion fut irrémédiablement abattu par un policier. Le meurtre se produisit après que le flic ait continuellement menacé le garçon en pointant le canon de son révolver sur lui. C’est naturellement pénible pour nous résidents de vivre en étant un point de mire. Personne ne peut réellement vivre librement quand des menaces de mort lui sont faites continuellement. De telles actions de la part des flics déplacent encore plus les limites de l’in­humanité.
    Après que des hommes d’affaire et des journalistes se soient déplacés en tournée d’inspection dans les secteurs dévastés par les grèves, la Direction Administrative de l’Orange Vaal annonça certains plans visant à former une force de police paramilitaire afin de faire face à toute agitation future dans le Vaal. La direction voulait que la police démontre qu’elle avait la haute main de la Loi et de l’Ordre sur les résidents. Si un tel système avait été introduit auparavant, il aurait pu entraîner la situation du pire vers le pire comme je l’ai déjà indiqué ; la présence de la police et des soldats dans les townships était provocante aux yeux des résidents, et elle aurait signifié une guerre à outrance contre les communautés. Avec ce plan, la Direction Administrative montrait son incompréhension en ce qui concerne les émeutes. Elle prévoyait de supprimer au lieu de négocier avec les résidents pour résoudre le indaba.

    Traduction août 1985
    revue en juin 1987


"Johannes Rantete, vingt ans, est le fils d’un ouvrier d’usine. Quand les événements de septembre ont éclaté à Sebokeng et dans d’autres town­ships du Triangle du Vaal, il sortit dans les rues pour rapporter l’histoire telle qu’il la vit. Il prit aussi des photos dont le dessinateur Goodman Mabote s’est servi pour illustrer ce livre."
Ces phrases sont extraites de la jaquette de présentation du livre de Rantete, publié ouvertement à Johannesburg par les éditions Ravan Press [1] en 1984. Dans un pays où, si on est un Noir, le simple fait de se trouver dans la rue en période d’émeute la réalité quasi quotidienne en Afrique du Sud constitue un engagement sans équivoque, et donc un risque mortel, la publication de son livre est tout simplement un scandale qui l’exposait à une répression certaine. Non seulement ce récit est un document important qui reflète précisément le débat pratique instauré par les Noirs révoltés, mais en plus il est immédiatement dangereux pour l’État parce qu’il indique assez nettement la seule voie praticable pour élargir le débat en cours. Ainsi ont en pensé les autorités : peu de temps après la parution du livre, Rantete était arrêté par la police. On ignore ce qu’il est advenu de lui. Mais nul doute qu’il a rejoint les 625 000 taulards noirs [2] qui croupissent annuellement dans les geôles sud-africaines, s’il n’est pas déjà mort aux mains de ces salauds de 8lancs. Nul doute, non plus, qu’il sera vengé, si ce n’est déjà fait.

Notes :

[1Ravan Press (Pty) Ltd. PO Box 31134, Braamfontein 2017, South Africa

[2Chiffres de la période 1973-74. Depuis, le nombre des taulards noirs n’a cessé de grimper en flèche. En décembre 1985, par exemple, 80 000 jeunes avaient été arrêtés en l’espace de six mois, dont de nombreux enfants âgés de 11, 12, et 13 ans.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53