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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pourquoi Marge ?
{Marge}, n°1, Juin 1974, p. 1-2.
Article mis en ligne le 26 juin 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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La création de ce journal est déjà une réponse à la question, mais pas une expli­cation. Alors pourquoi ? L’initiative de créer un journal qui serait celui de tous les no­mades, de tous les révoltés, de tous les réprimés de cette terre - que sont les mar­ginaux -, de tous ceux enfin qui n’ont jamais le droit que de se taire, a été prise par un tel groupe qui a trouvé là une réponse à la question "que peut-on faire" ?
Ce groupe de base est le résultat d’une addition de ces marginaux qui ont le désir d’exister différemment en récupérant leur propre discours.
Notre désarroi était grand - je dis, j’écris "était", parce qu’aujourd’hui, ce désarroi n’est plus : "MARGE" existe, fonctionne, existera et continuera à fonctionner. C’est vrai que cet accouchement n’a pas été facile ; c’est vrai que nous nous sommes heurtés à des problèmes fastidieux et difficiles, fasti­dieux au niveau des démarches, difficiles pour réunir l’argent nécessaire à la création de "Marge".
Mais "qui parle ?", demanderont immédia­tement les "idéologomanes", A ceux-là, nous pourrions déjà dire que nous nous mo­quons totalement de leur question. Mieux, nous ne l’avons même pas entendue, tant elle nous paraît inintéressante, insipide, indi­geste et, nous ne le cacherons pas plus long­temps, à ce genre d’interrogation qui sous- tend tout un discours, nous n’y répondrons pas, ni plus jamais. Nous n’en avons ni le désir, ni la volonté, et qu’enfin nous en avons assez, plus qu’assez, ras-le-bol de ces ques­tions.
Nous sommes las de ceux qui passent leur temps à discuter pour ne rien dire de plus que l’on ne sache déjà, discours infini et parodie de subversion. Las de tous ceux qui théorisent, pensent et veulent agir au nom des autres en s’appelant avant-garde de ceci ou de cela, las enfin de leurs magouilles récupératrices et de leur pratique politi­cienne.
Le "nous" qui parle n’est rien d’autre quune multitude de "je" se conjuguant les uns aux autres. C’est au nom de cette mul­titude de "je", au nom de tous ces écor­chés vifs que nous affirmons cette parole, Mais par-delà ces subjectivités, ce sont des marginaux qui parlent.
Ces marginaux, ce sont des gens qui se trouvent au bord de quelque chose, en bor­dure ou à la périphérie des villes, à la lisière des bois et des forêts, sur les chemins et les routes de cette terre, ces grands nomades qui regardent de très loin le spectacle affligeant de ces sociétés. Ce sont aussi ces nomades que l’on voit passer et repasser sans jamais savoir d’où ils viennent et où ils vont, tous ces pauvres types qui ne ressemblent plus à rien, tous ces décodés, ces déterritorialisés, tout cet immense peuple de la rue, tout ce prolétariat en haillons.
Mais de cette masse informe et inhumaine de tous ces damnés de la terre, de tous ces rejetés un murmure grandit, qui peu à peu se transforme en un hurlement de révolte. Ce que "Marge" veut faire entendre, c’est c’est immense cri de révolte et de désespoir qui autorise encore l’espoir. Son discours ne pourra qu’être celui d’une violence et d’une intensité.
Les fanatiques de l’analyse demanderont encore si la création de "Marge" correspon­dait à un besoin. Il serait facile de répondre une fois de plus que nous nous moquons de cette question. Mais en affirmant cette fois une réponse, non pas à leur adresse, nous pen­sons tout simplement que c’est honnête.
Il est par trop évident que si "Marge" a été créé, cela ne l’a été qua partir d’une analyse faite. Ce n’est certes pas à partir de la catégorie matérialiste dialectique que ceia l’a été. Il n’est pas dans notre intention de dissimuler que notre conception du monde ne relève pas de cette pensée figée.
Il faut déjà croire que cette création cor­respondait bien à un besoin, à savoir le nôtre, et qu’en créant "Marge" on se faisait plai­sir d’abord. Mais il y avait aussi ce vide, cette absence, l’absence d’une présence, celle de tout un courant politique dans ce qui est appelé, à tort d’ailleurs, la nouvelle extrême- gauche qui n’est bien souvent que la résur­rection d’un passé débordé, ne recélant rien de très nouveau.
Ce courant de pensée que nous pressen­tons et vivons intuitivement sera, nous le savons, très vite taxé de néo-anarchiste et, par voie de conséquence, d’idéaliste-petit- bourgeois, au nom, bien entendu, de la scientificité souveraine marxiste révolutionnaire. Nous y répondrons par un sourire.
Néo-anarchistes ? Désirévolutionnaires ? Nihilistes, etc. ? Peut-être : mais des loups, nous le sommes, il n’y a pas à en douter. Une horde faite d’indomptés et de réfractaires aux totalisations d’où qu’elles vien­nent. Ceux qui demandent à voir pour le croire en auront bientôt l’occation : nous la leur donnerons.
Il va de soi que nous ne voulons parler au nom de personne, sinon qu’au nôtre, que nous ne prétendons pas plus faire la révolu­tion pour quiconque, sinon que pour nous- mêmes, que ce n’est pas non plus en tant qu’avant-garde du mouvement de masse que nous disons ce que nous disons, qu’enfin nous ne voulons représenter personne, et cela avec d’autant plus de détermination que nous pensons bien peu de choses de la représentation.
Non, décidément pas, ceux qui voudraient essayer d’engager avec nous une polémique de cette sorte se sentiraient bien vite frus­trés, car là encore nous ne répondrions pas.
Ce n’est pas au niveau de l’idéologie ou de l’idéologomanie que nous nous plaçons, car cela ne signifie que très peu de chose pour nous. Nous pensons même - et nous ne som­mes pas seuls dans ce cas - que l’idéologie non seulement ça ne veut rien dire, mais que ça n’existe pas.
Alors, bien sûr, face à ceux qui ont tou­jours le besoin de comprendre et de définir pour exister, il nous faudrait peut-être ou du moins essayer de dire quelque chose. Notre souci, c’est une volonté commune et farouche d’affirmer le désir et d’en libérer les flux. Nous pensons, peut-être à tort ou à raison, que seul le désir est révolutionnaire et qu’il n’est ni objet de savoir ni de pouvoir, qu’il n’existe que des organisations de pouvoir et que la question de l’organisation révolution­naire ne peut se poser que dans le rapport du désir de groupe et que toute pratique révo­lutionnaire se doit de passer par cette reconnaissance du désir sans se poser la question de la vérité, car le désir ne se la pose pas. Le désir est marginal dans son essence et ne peut libérer ses flux qu’à la périphérie, et c’est parce que te désir libéré bouleverse tous les cadres sociaux qu’il est réprimé.
Libérer les flux du désir, c’est lui per­mettre de se réaliser dans le processus de marginalisation.
Le marginal, c’est exactement ça, c’est quelqu’un qui décode, qui libère les flux de son désir et qui se réalise dans la margina­lité.
Ce que nous voulons donc, c’est une so­ciété où le droit à la différence, c’est-à-dire au désir libéré, non seulement existera mais en sera le fondement principal, que ce que nous souhaitons c’est une société marginale et que notre volonté s’inscrit dans un processus de marginalisation des couches et catégories sociales.
Le désir d’une société différente ne passe pas pour autant par l’activité critique ou activité de négation.
Nous considérons en effet que celle-ci reste fondamentalement conforme au sys­tème et qu’elle est dans son essence réfor­miste. Le critique ne peut pas ne pas passer par la reconnaissance du "critiqué", il reste pris dans son propre discours. La critique, c’est encore l’enfermement, carcéralité ou asilaire, et critiquer c’est encore savoir. L’énoncé critique reste inscrit dans la globa­lité du savoir et ce droit que le critique s’ar­roge sur le "critiqué" relève encore d’un savoir, mais d’un "savoir-mieux". Il est celui qui sait et sait mieux, et dans sa logique il réintroduit la notion de hiérarchie des rap­ports au savoir et au pouvoir. Le critique re­commence l’Etat et ses représentants.
La pratique de la marginalité est une trans­gression absolue de cette reconnaissance du critiqué, la marginalité appelle à la non-reconnaissance et, par-delà, déborde la cri­tique et en annonce la mort.
Quelqu’un a écrit, et pas un des moindres, mais nous avons oublié son nom, appelons-le Jean-François, "le socialisme, c’est notoire à présent, est identique au capitalisme et toute critique, bien loin de dépasser celui-ci, le consolide. Ce qui le détruit, c’est la dérive du désir."
Nous pensons qu’il n’a pas tort. Nous dirons simplement que ce qui détruira le capitalisme sera "les débordement du désir".
"Marge" peut se définir principalement et fondamentalement à partir d’une attitude d’anti. Nous sommes d’abord et avant tout contre. Nous n’avons rien à proposer et nous ne proposons rien, sinon que ce discours de la marginalité et du désir que nous disons et que nous dédions à nos demi-frères du siècle passé qui se sont fourvoyés dans un propa­gande par le fait totalement erronée et qui ne pouvait pas ne pas échouer.

Gérald DITTMAR.




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