Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Margination-Marginalisation
{Marge}, n°1, Juin 1974, p. 2-3.
Article mis en ligne le 26 juin 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Vivre en marge de la société relève soit d’un fait, soit d’un choix : on se retrouve objet mar­ginal ou l’on se choisit sujet marginal. Dans les deux cas, on peut assumer sa marginalité, dépas­ser le couple tolérance-rejet, s’exprimer, prendre ta parole et changer la musique, en un mot exister.
Si l’on fait une approche médico-sociale de la marginalité : la marginalité est mal supportée sur­tout au niveau des conduites ; selon la prédominance de certains caractères ou types de comportements, la marginalité présentera deux versants principaux : la délinquance et la maladie mentale.
Si ses passages à l’acte sont vécus comme délic­tueux, c’est-à-dire "non raisonnables" mais "res­ponsables", le marginal se verra incorporé dans le circuit de la délinquance par un processus de pénalisation.
Si ses passages à l’acte sont vécus comme fous, c’est-à-dire "non raisonnés" et "irrespon­sables", le marginal se verra incorporé dans le circuit de la maladie mentale par un processus de médicalisation.
Qu’elle soit délinquantielle ou psycho-pathologique, la marginalité est menacée, traquée, incarcérée. Le marginal apparaît comme le sociopathe. le déviant, voire le mutant pour certains organicistes réaction­naires ; il est la lie de la société, il est le lit de la révolte.
Vaut-il mieux être étiqueté délinquant ou fou ? D’après les réponses contradictoires de divers témoins ayant vécu les deux expériences, il semble bien qu’il s’agisse là d’une fausse alternative : les deux facettes d’une même carcéralité, les deux visages d’un mime ghetto. Le même sentiment de curiosité morbide mêlée de frayeur anime les tenants de l’ordre établi : la grande presse à sen­sation sait flatter cette imbéciiité malsaine : ainsi, le voyou agit en sachant ce qu’il fait et c’est ignoble, le fou agit sans savoir ce qu’il fait et c’est horrible.
Une autre approche de la marginalité peut être faite :

  • La margination : il y a ceux qui ne peuvent que naître en marge, de par la structure de leur personnalité ou de leur milieu, par exemple : c’est une marginalité essentielle, le rejet est quasi congé­nital.
  • La marginalisation : il y a ceux qui viennent à la vie marginale, de par les contraintes sociales ou familiales, par exemple : c’est une marginalité dynamique, le rejet est acquis.

Que nous soyons marginés. marginalisés, délin­quants ou fous, peu importe, puisque de toutes façons nous sommes tous des marginaux : les uns sont pointés par les autres comme marginaux, les­quels autres sont eux-mêmes des marginaux qui s’ignorent. Chez chaque homme bien-pensant il y a un marginal qui sommeille : quel est celui qui n’a pas chapardé quelque chose quelque part ? Quel est celui qui n’a pas déconné quelque peu à cer­tains moments ? Et même si celui-là existe, il est marginal parce qu’exceptionnel.
Les dogmatiques de la "scientificité marxiste-révolutionnaire" analysent la marginalisation comme "le symptôme d’une crise qui ne contribue en rien à précipiter cette crise puisqu’elle ne se contente que de prêcher la démission et une illusoire fuite en avant hors de la lutte des classes". Ces dog­matiques, "les hiérarchisés en miroir" de la société rigide pyramidale (qu’elle soit capitaliste ou stali­nienne), préfèrent probablement une illusoire fuite en arrière ! Si la révolution ne passe pas par l’indi­vidu et son plaisir égoïste, elle ne passera pas. La révolution ne se prépare pas, elle se vit. Elle passe par le droit à la différence, car affirmer sa différence, c’est en même temps admettre l’autre différent. Il est bien triste de constater que l’extrême-gauche organisée nous rejette, nous les paumés, de la même façon que la population bien-pensante : nous sommes les irresponsables tous azimuts.
La révolte spontanée, cette pulsion de vie, ne peut être vécue que par un seul et pour un seul : chacun la vit à sa manière, a l’endroit où il le peut. Cette révolte ne peut se canaliser dans un but d’efficacité militante, expression-miroir de la renta­bilité capitaliste, sinon elle se dénature, elle crève. La révolte doit engendrer spontanément la dérévo­lution : le système en place sera peut-être subverti, mais le système mis à la place devra être à son tour subverti ; alors, merde au noyautage : nous, on veut sucer la pulpe, les noyaux on les crache ! La vie bouillonnante ne sera permanente qu’en l’absence de pouvoir étatique, centraliste, collecti­viste. représentatif ou autre. Chaque individu doit être détenteur de son pouvoir, c’est-à-dire : et le "pouvoir être avec soi-même" qui passe par l’au­tonomie et ses composantes (expression individuelle, autoanalyse, autocritique, autoréalisation.,.), et le "pouvoir être avec les autres" qui passe par la communication et ses composantes (écoute, discus­sion. harmonie et dynamique collective librement née et consentie...).
Que l’on ne puisse pas demander à naître passe encore, et encore..., mais que l’on puisse au moins demander à être. On se trouve, dès la naissance et même avant, obligé d’accepter tout un canevas de normes et de pseudo-va leurs morales, tout un carcan d’institutions et de structures, en un mot : "un système" ; système qui règne de par une prétendue et Illusoire volonté commune majoritaire, celle qui préfère "ce qui est" à "ce qui peut être", celle qui n’ose pas, celle qui petit à petit, celle qui petit petit...
Vivre en marge, c’est faire passer le "jouir de l’interdit" avant le "craindre la répression". La marginalité volontaire, traduction sociale d’une libération de l’individu, passe par la transgression des interdits : ceux institués par les autres et ceux institués par soi-même, et c’est ceux-ci qu’il faut oblitérer en premier, c’est-à-dire s’autotransgresser, trangresser l’autocensure (qu’elle soit "maîtrise consciente" des moralistes ou "surmoi incons­cient" des psychanalystes). Marginaliser la société, c’est d’abord se marginaliser soi-même ; se remettre en question, se marginaliser, se libérer sot-même... le "ça" des psychanalystes devenant le "ça et là" des psychéidéalistes ! Pour ce faire, une nouvelle approche est à inventer par chacun et pour chacun quant à sa relation aux gens et aux choses ; chaque expérience doit pouvoir s’exprimer et se faire con­naître, en refusant, par son originalité même, tous les schémas et stéréotypes. Les diverses expé­riences, les divers vécus se confrontent alors, se rencontrent et s’interpénétrent en un bouillonne­ment d’idées d’où peut naître tout et, avant tout, une authentique libération véhiculée par un nou­veau discours imaginatif. Il faut donc causer autre­ment, subvertir et pervertir le discours ; la mauvaise foi fait profession de foi. L’"envers et contre tous" de ia société paranoïaque devient le "pervers et avec tous" de la société désaliéniste.
"Ni Dieu, ni maître" : pas de maître, qu’il soit extériorisé ou intériorisé ; quant à Dieu, même s’il existait, il faudrait l’abattre.
On fera autre quand on sera autre, on sera autre quand on sera.

Daniel LADOVITCH.




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