Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Marginaux, tous unis
{Marge}, n°1, Juin 1974, p. 3.
Article mis en ligne le 26 juin 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Jusqu’à l’âge de 20 ans. je n’avais jamais ren­contré d’autre problème que celui de ma survie à l’intérieur d’une société dont je subissais les injus­tices sans être capable d’en analyser les causes.
J’ai quitté l’école à 14 ans et suis aussitôt entré en apprentissage. Tout concourait (ma famille, mon éducation, mes origines sociales, ma pauvreté, etc.) à faire de moi l’un de ces esclaves industriels sans autre problème que celui de gagner sa croûte, dont les capitalistes raffolent, évidemment.
Et puis, un jour, d’une façon aussi étrange qu’im­prévue, l’envie d’une autre existence s’est éveillée en moi. Je réagis, je pris conscience de n’être point né pour être esclave. Cette notion d’être un homme égal aux autres et qui a besoin, pour se respecter lui-même, de se savoir respecté de tous venait de monter en moi de la même manière que ma pre­mière envie de bander et de jouir. Je me trouvais incapable de situer très exactement l’instant du déclic, mais le fait était là : je me refusais désor­mais à vivre en esclave docile.
C’est ainsi que je suis devenu délinquant, sans être capable, à l’époque, de comprendre pourquoi ni de dire comment.
Je devins un marginal sans même savoir que ce mot existait. C’est ainsi que. sans me l’expliquer poiitiquement, je me mis à inverser l’ordre des choses. Au lieu de me laisser voler ma force de travail par le grand capital, ce fut moi qui me pris à le voler ; et c’est bien meilleur d’être berger que mouton, qu’on veuille bien croire mon expé­rience.
J’ai vécu ainsi de 18 à 26 ans. Compte tenu du temps que je passais en prison durant cette période, car évidemment je continuais, même en taule, à considérer l’illégalité, c’est-à-dire pour moi le vol, comme unique moyen de faire la nique et de gueuler merde au système d’exploitation de l’homme par l’homme qui sévit en France.
Même plusieurs années de détention n’ont jamais réussi à me donner le goût de jouer les dindons pour une farce sociale. Je continue encore aujour­d’hui à applaudir des deux mains, des deux pieds et des deux couilles les individus assez courageux pour décider de fuir les chaînes industrielles.
Tout vaut mieux que d’aller visser des boulons chez Peugeot ou ailleurs. Il faut gueuler merde à l’ordre industriel des choses, merde donc à l’ordre bourgeois, mais merde aussi à un autre système qui prétendrait comme seule différence teindre nos chaînes en rouge. Ce sont les chaînes qu’il faut briser, les chaînes du travail comme celles de la pi ocréation, du lycée, de la famille et de l’armée. Il n’existe point de bonne chaîne, ni de bonne cadence. El n’existe que notre vie notre liberté de jouir et d’aimer. La société idéale ne peut exister qu’à partir de l’idéal de chacun des individus qui la composent.
Aucune notion réelle ou métaphysique ne peut servir d’alibi à des "chefs" pour imposer à des individus un dévouement non consenti en opposition avec leur libre épanouissement. C’est ma concep­tion de la liberté et c’est, je pense, celle du jour­nal marginal dans lequel j’écris.
Se révolte, bien sür, qui veut et qui refuse de vivre en mouton. C’est un choix. Il n’est pas dans mes intentions de transformer les ouvriers en illé­galistes, c’est leur affaire. Si je m’intéresse à eux, c’est surtout (je l’écris par souci d’honnêteté) parce que leur soumission donne à nos actes de révolte justifiés une apparence d’immoralité et d’aso- ciabilité qui fait le jeu de ceux qui les exploitent et qui nous jugent, alors qu’en réalité, notre refus et nos luttes s’adressent uniquement à la légalité actuelle.
Nous gênons, amis, car nous sommes le reflet actif de ce que chacun devrait et voudrait être s’il avait le courage de rompre avec ce système social qui fait de lui un esclave du pain quotidien. Quel est l’ouvrier qui n’a pas rêvé plusieurs fois dans son existence de tout envoyer chier : les patrons, les machines et le reste ? Mais il y a loin du songe à la réalité. Peu de gens sont capables de tra­duire en actes ce qui, pour eux, demeure des fan­tasmes. Et ils crèvent avec leurs rêves inassouvis. La famille, et la société glissent dans le cercueil une vie ratée, une vie qui pue d’être déjà morte depuis des années.
Mais qu’est-ce que je cherche donc à faire, s’étonnera-t-on, puisque mon but n’est point d’inci­ter à passer à l’illégalisme ? C’est simple, ce que je voudrais, c’est tenter de donner une espèce de statut politique aux marginaux, car ils représentent à mes yeux le produit réel d’un refus social, la conséquence logique d’un système soucieux de sa seule survie, refermé sur lui-même et totalement étranger, voire opposé à l’épanouissement des indi­vidus.
Regarder te marginal comme une espèce rare issu de lui-même et non de la société constitue une grave erreur d’analyse autant de la part des groupes politiques de gauche conduits par dogma­tisme et par souci électoral à se cantonner dans des conceptions souvent étriquées et dépassées, que de la part de la droite qui se refuse évidemment à endosser la responsabilité de cette margi­nalisation continuelle provenant essentiellement des milieux les plus défavorisés de la société.
Jusqu’à 26 ans. donc, je fus ce marginal préten­dument "apolitique" (comme si l’apolitisme pou­vait exister) qui usait d’illégalité par simple souci de quitter l’esclavage et de mieux survivre.
Et puis, j’ai brusquement pris conscience que ma propre survie était loin d’être suffisante et qu’elle était liée à des milliers, à des millions de survies semblables, car d’innombrables individus pareils à moi vivaient et vivent dans cette illégalité seule capable de les faire sortir de leur condition, à moins qu’ils ne trouvent un moyen de gagner assez souvent au tiercé, comme beaucoup d’ouvriers es­sayent de le faire vainement, pour tenter eux aussi, mais légalement cette fois, de mettre un terme à l’exploitation qu’ils subissent.
Aussi, nous sommes des centaines de milliers à refuser l’esclavage auquel notre origine populaire nous promet. Nous sommes des centaines de mil­liers à ne pas croire aux promesses politiques d’une société juste et nous sommes encore des centaines de milliers à avoir choisi la voie illégale, la révolte pour nous en sortir. Nous sommes donc unis par un tas de dénominateurs communs qui vont bien au-delà de l’analyse politique, bien au- delà même de la simple solidarité de classe, puisque c’est notre action (la révolte individuelle) qui nous fait converger vers le même but : le refus de
l’esclavage.
Que manque-t-il donc alors à notre révolte ? Rien dans son application et sa réussite individuelle, puis­que chacun de nous a des chances de réussir. Mais à la Loterie Nationale aussi nous aurions des chances... Et pourtant, est-ce que cela suffirait ?
La vérité, c’est que nous sommes des anarchistes sans le savoir et qu’il est grand temps d’en prendre conscience.
Nous avons eu le courage de passer l’illégalité pour regagner notre dignité. Et si nous avions à présent l’intelligence de nous unir en affirmant col­lectivement notre droit de défier la loi pour faire reculer un pouvoir dont nous ne reconnaissons ni les institutions ni la finalité ?
Il ne s’agit pas de nous unir comme des moutons et de créer une bureaucratie susceptible de cana­liser et de freiner notre dynamique marginale, puis­que de toute façon nos actions illégales, dont chacun de nous reste maître, constituent la meilleure des garanties d’irrécupérabilité dont on puisse rêver.
Il importe uniquement d’affirmer avec force que seule l’illégalité (que nous pratiquons ou avons pratiquée) représente un danger pour les détenteurs du pouvoir.
Il s’agit de dire tous ensemble en luttant chacun de notre côté s’il le faut : le système social exis­tant ne nous convient pas et nous sommes prêts à aller jusqu’à l’illégalité pour le démolir.
Pourquoi cette proposition de regroupement des marginaux ? Parce que l’histoire démontre que les luttes isolées, aussi violentes, aussi déterminées soient-elles, n’aboutissent jamais. Bonnot, Jacob. Bader, etc., le prouvent.
Gardons nos identités, mais unisons-nous dans un même idéal : la destruction d’un système où l’on peut encore, sans rougir, parler de défavorisés et de bidonvilles.
Nos actions seront isolées. Nos objectifs seront les mêmes. Nous serons solidaires non point parce que nous appartiendrons au même bureau politique, mais parcce que notre détermination sera com­mune.
C’est à nous, marginaux et anciens marginaux, qu’il incombe de créer cette union. Aucun parti politique ne le fera pour nous, car aucun parti n’est arrivé où nous en sommes.
C’est l’espoir que je formule dans ce premier article de ce premier numéro de "Marge". Et je souhaite que ça aille plus loin qu’un simple vœu lit­térale.
A chacun de comprendre que seul il n’est rien qu’un numéro de matricule en puissance. A chacun de choisir si notre but réside dans la victoire ou simplement dans la lutte stérile de marginaux dis­persés.

Serge LIVROZET, du C.A.P.
15, rue des Trois-Frères, 75018 Paris




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